Mémoires d'une contemporaine. Tome 4 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 11

Chapter 112,615 wordsPublic domain

J'avais déjà vu beaucoup de choses et beaucoup de monde à Rome; je n'avais oublié qu'une personne dans mes visites, celle qu'on m'avait recommandé de voir. Je veux parler de M. de Norvins, qui était à cette époque commissaire général de police, ayant sous sa direction tous les États romains. M. de Norvins s'y était fait une haute réputation par sa capacité et les services nombreux rendus à la tranquillité publique. Sous son administration, les grandes routes de ces contrées, si fameuses dans les fastes du brigandage, avaient été purgées, et l'on y voyageait avec une sécurité presque française. Le commissaire général de police avait plus fait sous ce rapport que tous les confesseurs de la capitale du monde chrétien. J'avais ordre de la princesse Élisa de me présenter chez M. de Norvins, et de lui montrer une lettre adressée par celle-ci à sa sœur Caroline, reine de Naples. Je me décidai à la visite, et je me rendis en conséquence place de Venise, au palais occupé par le jeune et célèbre magistrat. Mais je fus réduite à admirer la noble architecture de cette demeure délicieuse, sans pouvoir aborder M. de Norvins. On me dit qu'il était absent. J'ignore si ce n'était pas une consigne contre les importuns, mais je ne crus pas devoir insister et mettre en avant le nom de l'auguste personnage qui eût, sans doute, fait ouvrir toutes les portes. Je renouvelai mes visites plusieurs fois, toujours aussi inutilement, et avec la même opiniâtreté de discrétion. M. de Norvins était donc réellement absent, puisqu'il était si invisible. Je rencontrai dans une soirée une jolie petite dame qui parlait à tout propos de cet aimable Français. Je lui demandai, puisqu'elle était si instruite, si l'invisibilité de son admiration était excusable. «Tout est vrai, tout est excusable; il est si occupé, si absorbé de devoirs, que moi je lui pardonne l'absence.» Cette petite Italienne, de la famille de Bentivoglio de Bologne, aimait tant les Français, que la conversation fut longue et aimable entre nous. Rien n'était plaisant comme les plaidoyers de cette nièce d'un cardinal en faveur de notre nation: «Je ne comprends pas, disait-elle, nos gens à vieilles idées, qui regrettent les mendians et les chanteurs de chapelle; de quoi se plaignent-ils? on leur a laissé les confréries. Leurs monsignori répétaient que Napoléon voulait faire mettre Saint-Pierre sur des roulettes, pour orner son Paris de ce beau monument de la grandeur romaine. Eh bien! il n'en a rien été, et cependant à lui rien n'est impossible.» Je félicitais en moi-même M. de Norvins d'une si agréable connaissance, et je regrettai d'autant plus de n'avoir pas fait la sienne, qu'à mon retour à Florence la grande-duchesse me reprocha vivement de n'avoir pas assez insisté, de n'avoir pas écrit à M. de Norvins pour le prévenir de l'intérêt qu'elle attachait à cet entretien.

Tous les voyageurs qui passent par Rome écriraient leurs impressions, qu'il resterait toujours quelque chose à dire d'une ville qui réunit tant de chefs-d'œuvre et tant de misères, les souvenirs de la république et les pratiques de l'église, tous les contrastes de temps, d'opinions et d'hommes, parmi lesquels le plus remarquable est cette tolérance morale d'une ville de religion si sévère. La plus mélancolique pensée qui vint m'assaillir au milieu de mes courses souvent nocturnes fut l'aspect de ce forum désert devenu le marché aux bestiaux, le Poissy des Italiens de Rome, comme on a si bien appelé les Romains d'aujourd'hui. Je me rappelai enfin que je n'étais point venue faire un cours d'antiquités dans la ville des Césars, et je me remis promptement en route pour ma destination diplomatique.

CHAPITRE CVII.

Naples.--Machine infernale.--Salicetti.--Sa famille.

La vue de Naples tirerait de sa rêverie l'Allemand le plus mélancolique, l'Anglais le plus malade. Je n'avais pas besoin de toutes ces merveilles pour être heureuse en approchant de ces beaux lieux; le roulement d'une voiture agit sur moi d'une manière toute puissante, la distraction semble le remède infaillible de toutes mes douleurs. Qu'on juge de l'ivresse qu'elle me cause, quand mon ame tranquille ne porte point avec elle de ces blessures du cœur qui luttent à tout instant contre la magie des beaux spectacles de la nature! Pour la première fois de ma vie, je faisais un voyage qui n'avait pas une grande passion pour mobile. Comme Élisa m'avait donné entière latitude pour ma mission, je restai à Naples, ainsi qu'à Rome, pour voir et pour observer avant de me mettre en mesure d'exécuter mes instructions. Je me rendis néanmoins immédiatement chez le prince Pignatelli, pour lequel j'avais une lettre: j'étais trop bien recommandée pour ne pas recevoir un gracieux accueil. Le général me demanda si je comptais faire un long séjour, qu'il serait heureux de me faciliter tous les moyens de distraction et de plaisir que Naples peut offrir. Sa charge à la cour le rendait en effet l'homme du monde le plus propre à seconder la curiosité d'une voyageuse. Je lui répondis que pour le moment je n'avais rien de mieux à faire qu'à m'amuser, mais que probablement je recevrais de Florence des ordres pour causer plus sérieusement avec lui. Élisa lui avait sans doute écrit secrètement sur mon compte, car ma réception n'eut rien de froid, de glacial et de réservé. Nous causâmes quelque temps, nous échangeâmes quelques renseignemens mutuels sur les cours de Naples et de Florence. Je savais que j'aurais à comparaître devant leurs majestés, et j'étais bien aise de me mettre un peu au courant de la langue du pays, j'entends de la langue de cour, qui demande toujours un peu de truchement.

Pendant que j'étais chez le général Pignatelli, je ne fus pas peu surprise de voir entrer chez lui le baron d'Odeleben, Saxon d'origine, colonel au service de Napoléon, que j'avais rencontré à Rome quelques jours avant. Me voyant en si bonne maison, il me fit bien plus de politesses qu'à notre première rencontre; c'était un de ces hommes qui n'ont dans la tête qu'une idée fixe, celle de la fortune; qui n'estiment les gens qu'autant qu'ils en attendent quelque chose, et qui font en quelque sorte l'addition de vos qualités, de vos défauts, la revue de vos connaissances et l'examen de votre position dans le monde, avant de vous saluer et de vous accueillir: espèces de négocians de salon qui réduisent l'amitié à une règle d'arithmétique, chez lesquels on est à la hausse ou à la baisse suivant l'habit, la fonction ou les emplois qui nous distinguent. Il m'avait déplu à Rome; mais n'ayant pas encore pénétré tout le laid côté de ce caractère, je reçus avec beaucoup de grâce ses politesses plus empressées, que j'avais le bon esprit de n'attribuer qu'au salon de M. de Pignatelli, qui les obtenait bien plus que moi-même. J'acceptai la main du colonel pour descendre, et tout-à-fait revenue de mes préventions et de ma rancune, je ne refusai pas davantage les offres qu'il me fit de m'accompagner dans mes courses.

Nous voilà donc faisant, comme des amis de vingt ans, le plan du reste de notre journée. «Nous avons ici une vie tout à part de la population, me dit mon cavalier; les Français mangent entre eux, car la cuisine napolitaine est détestable, et nullement à la hauteur de la régénération politique qu'on leur a fait subir; mais soyez tranquille, nous allons de ce pas aller contempler le beau spectacle de la mer, et puis nous irons ce soir jouir du beau spectacle de Saint-Charles, ce qu'il y a de mieux enfin dans la nature et dans les arts.» Ah! si j'avais le talent de décrire, je me donnerais en ce moment la volupté du plus magnifique tableau qui se retrace à mon imagination; je me plongerais dans cette mer, devant laquelle je restai deux heures suspendue, semblable dans mon extase à la barque caressée par une rame indolente et nullement impatiente d'arriver au port. Heureusement qu'un baron saxon sait toujours l'heure de son dîner; car, sans son bienveillant avertissement, je serais restée à respirer le bonheur d'une belle soirée sur les rivages enchanteurs où il avait eu l'imprudence de me conduire. Rentrée, grâce à lui, dans des idées plus matérielles, je le suivis à une table fort élégante que tenait la femme d'un employé français, et qu'honorait la présence de tous les gastronomes de la haute administration. Je fus encore là bientôt en pays de connaissance, car il y avait des officiers français. Malgré la tentation de mes souvenirs militaires, je ne me laissai point aller à l'élan de mes admirations belliqueuses, et je me contentai d'être gaie tout juste autant qu'un diplomate; ce que les Français font le plus volontiers après de la galanterie, c'est de la satire: aussi, après les belles princesses de Naples, car à Naples les femmes un peu jolies sont princesses, comme les hommes un peu riches excellences; après, dis-je, les confessions de la vanterie française sur les grandes dames de Naples, venaient les épigrammes sur les grands seigneurs orgueilleux et pauvres qui mangeaient des pois chiches toute l'année, afin de donner une seule fois, dans les trois cent soixante-cinq jours dont elle se compose, une fête dont le mauvais goût encore ne valait pas tant de dépenses.

Le baron d'Odeleben et trois autres personnes de la société, nous nous rendîmes au théâtre de Saint-Charles; j'espérais y apercevoir le roi et la reine, et faire encore du spectacle une étude préparatoire pour mes prochaines entrevues; mais il ne parut dans la loge de leurs majestés que les aides-de-camp de Murat, parmi lesquels je distinguai le général Excelmans et le beau comte de La Vauguyon, dont toute la salle citait les succès, le faste brillant, et dont Murat payait l'amabilité, la bravoure et la noblesse historique avec la magnificence de Louis XIV. D'ailleurs rien de remarquable ne s'offrit à moi dans cette soirée que l'admirable talent de la _prima donna_, qui obtenait tous les bravos. Les Napolitains, qui, sensibles à la beauté de leur pays, ne voyagent pas, sont cependant de tous les Italiens ceux qui, dans leur fidèle enthousiasme national, cèdent cependant avec le moins de répugnance à quelque admiration pour les talens étrangers. Aussi ne fus-je pas médiocrement surprise, quand je demandai le nom de la cantatrice qui enlevait tous les suffrages de Saint-Charles, d'apprendre que c'était une Française, mademoiselle Colbran, épouse depuis d'un[6] génie européen, qui a fait dans la musique une révolution à peu près semblable à celle que Napoléon a opérée dans l'art de la guerre.

Mon baron saxon me voyant entourée de deux ou trois des cavaliers du dîner, me dit qu'il laissait à l'un de ces messieurs le soin de me reconduire, ou à tous probablement; que, s'il m'était nécessaire, il était disposé à me sacrifier un devoir dont cependant il lui serait agréable de pouvoir s'acquitter. Je fus enchantée de la liberté qu'il sollicitait, car ses complaisances ne m'avaient que médiocrement réconciliée avec lui. Le reste de la soirée se passa à voir des polichinelles; car on sait que Naples en est la vraie patrie, et à prendre dans la rue de Tolède des glaces et des sorbets, objets de la convoitise et du culte des lazzaroni aussi bien que des princes. Je rentrai chez moi assez tard; mais j'avais eu l'esprit remué par tous les spectacles de cette première journée, qu'au lieu de m'endormir, je passai encore plusieurs heures à causer avec une personne qui se trouvait là par hasard, et qui parlait de l'événement arrivé au ministre Salicetti.

Les circonstances en étaient si extraordinaires que je les ai écrites, et je vais les retracer.

Depuis deux ans les Français occupaient le royaume de Naples; Ferdinand, Caroline, la famille royale, quelques officiers de terre et de mer, plusieurs seigneurs et un certain nombre d'hommes obscurs, réfugiés en Sicile, voyaient s'éloigner davantage chaque jour le moment de rentrer dans leur chère Parthénope.

Plusieurs tentatives pour armer les provinces et soulever la capitale avaient échoué, grâce à la vigilance éclairée d'un homme qui dirigeait alors trois ministères; Salicetti était à la fois ministre de la guerre, de la marine et de la police du royaume.

L'ancienne cour avait conservé des intelligences avec Naples. Une correspondance entre la reine Caroline et le marquis Palmieri ayant été saisie, ce serviteur dévoué fut accusé, jugé et mis à mort comme coupable de conspiration contre le gouvernement nouveau.

L'exécution de Palmieri, un moment suspendue par les efforts qui furent faits pour le sauver sur le _largo del Castello_, excita un vif ressentiment à Palerme, et la perte de Salicetti fut jurée; car il était considéré comme l'auteur de toutes les mesures que prenait le gouvernement du roi Joseph. Mais qui imagina le moyen atroce auquel on eut recours pour anéantir du même coup le ministre, sa famille et ses serviteurs? Il serait téméraire de le dire et surtout de l'affirmer. Les interrogatoires et les procès des misérables qui se chargèrent d'exécuter un si noir attentat ne donnent pas sur la personne qui le conçut des lumières assez vives pour la signaler d'une manière certaine, et la maxime que celui-là doit être considéré comme l'auteur du crime à qui le crime est utile, n'est pas applicable dans une telle circonstance et lorsqu'il faut porter une si grave accusation.

Mais s'il n'existe que des soupçons sur l'inventeur de cette machination infernale, à l'instant même où le complot fut mis à exécution, le nom des agens fut révélé. Ce nom, dans les événemens de 1798, avait acquis une célébrité odieuse.

La voix publique accusait l'apothicaire Viscardi d'avoir si non conçu, du moins offert de mettre à exécution le projet d'empoisonner le pain de munition fabriqué pour les troupes françaises qui se trouvaient dans le royaume de Naples, sous les ordres du général Gouvion-Saint-Cyr. La pharmacie de Viscardi occupait, au rez-de-chaussée, une des ailes de l'hôtel que Salicetti vint habiter. Il avait choisi cet hôtel, parce qu'il n'était séparé du couvent de Saint-Joseph, où les bureaux de la guerre étaient établis, que par une ruelle, appelée _Vico-Carminiello_; et que, au moyen d'un pont en bois jeté sur le Vico, à la hauteur du premier étage, les communications entre l'habitation du ministre et ses bureaux devenaient promptes et faciles.

La mauvaise réputation de Viscardi, plus encore que les convenances, ne permettait pas de laisser sa boutique ouverte; il reçut ordre d'aller s'établir ailleurs: mais il sollicita, il obtint de longs délais pour son déménagement; on oublia de lui redemander les clefs. Cet oubli devint fatal au ministre: pour s'excuser de cette négligence, Salicetti disait: «_J'étais chargé de veiller sur la vie du roi; je ne m'occupais pas de la mienne_.

Les fils de Viscardi résidaient en Sicile, où plus d'une fois ils s'étaient chargés d'affreuses missions; ces méchans hommes correspondaient avec leur coupable père; on dit même que, montés sur des barques palermitaines, ils abordaient fréquemment la plage de Chiaja, quartier de Naples où se trouvait l'hôtel de Salicetti. C'est là qu'ils apportèrent dix-huit à vingt livres de poudre anglaise, bien renfermée, bien ficelée dans un réseau de cordes. Cette poudre, au lieu d'être enfouie dans une cave, fut suspendue à une des voûtes de la partie de l'hôtel qu'avait occupée Viscardi: c'est ce qui sauva non seulement une des ailes de cet hôtel, mais les maisons voisines; car, resserrée et placée dans les fondemens, cette quantité de poudre suffisait pour les renverser et les ruiner de fond en comble.

Salicetti passait presque toutes les soirées chez le marquis del Gallo, dont l'hôtel, peu éloigné du sien, n'était également séparé du rivage que par la promenade publique des Tuileries, appelée _Villa-Reale_. Le temps nécessaire pour faire ce court trajet et monter l'escalier fut calculé; un des fils de Viscardi, caché dans un égoût, d'où il pouvait voir sortir la voiture du ministre et être aperçu de ceux qui, dans le _Vico-Carminiello_, devaient mettre le feu à la mèche, donna le signal; mais, ainsi qu'au 3 nivôse, l'événement trompa ces cruels calculs et mit en défaut une si criminelle prudence.

M. ***, témoin et acteur dans les scènes de cette terrible nuit, les racontait à peu près en ces termes: