Part 10
Ce jour-là même nous rencontrâmes, sans doute pour le plaisir du contraste, un individu qui, bien qu'Italien, nous fit, par son dialecte barbare, oublier la poésie du langage toscan. Il était assis sur un bord de ravin; son air d'accablement et de douleur me touchèrent. Mon généreux compagnon s'en aperçut, devina ma pensée, et nous nous approchâmes. Nous interrogions un Italien, et pendant un quart d'heure nous ne fîmes presque que jouer une scène de la tour de Babel. Cettini, mon compagnon de voyage, allait s'impatienter, si la pitié ne lui eût rendu de l'indulgence. «Mon ami, lui dis-je, la misère qu'on peut secourir n'est-elle pas par elle-même assez éloquente? La bienfaisance est une langue universelle; peu la parlent, mais tout le monde la comprend;» et nous voilà aussitôt restaurant de quelques unes des provisions de notre voiture bien garnie l'estomac trop à jeun du pauvre homme. La reconnaissance lui délia un peu la langue, et voici ce que nous apprîmes: c'était un marin qui revenait de l'hôpital de Naples par terre, dans l'espoir de trouver à Rome un parent devenu riche; le parent était mort, mais la justice et l'Église avaient préalablement saisi la petite fortune. Notre pauvre diable s'était présenté, mais sans aucun des actes qui pouvaient le faire reconnaître par la loi. Arrivé avec l'espoir de s'enrichir, il n'obtint pas même de ceux qui l'avaient dépouillé quelques secours dans son dénuement; il fut chassé de Rome comme un imposteur et un vagabond. Touchés de tant de malheurs, nous fîmes monter le pauvre homme sur le siége de la calèche. On a le cœur plus content quand on a fait un peu de bien; notre bienfaisance se ressentait de nos caractères; elle n'avait rien de grave ni d'imposant. Cettini me disait que, ne fût-ce que par coquetterie, les femmes devraient toutes être sensibles, assurant qu'il ne m'avait jamais trouvée si belle que dans ce moment. C'était un très aimable et très galant homme que Cettini, et après tant d'années je me plais à rendre cet hommage à son cœur. À la première poste, nous interrogeâmes de nouveau notre voyageur: assurés de tout l'intérêt qu'il méritait, Cettini lui assura son retour jusqu'à Livourne, avec une lettre de passage sur une felouque pour Gênes, et une autre pour un des meilleurs patrons de barque de ce port, tout cela accompagné d'un peu d'argent. Il n'y a rien de flatteur comme les aubergistes; ils sont capables même d'être sensibles pour plaire aux bons voyageurs, c'est-à-dire à ceux qui ont de l'argent. Ils avaient bien excellente opinion de nous, car ils accablèrent aussi de petites générosités notre protégé. Habillé des pieds jusqu'à la tête par mes soins, Lorenzo parut devant nous dans un état d'élégance grossière et de propreté rustique qui nous charma.
C'est à neuf heures du matin que nous étions arrivés à la poste. Nous résolûmes d'attendre la fin de la journée pour nous mettre en route, moment délicieux dans ces belles contrées. Les postes en Italie sont fort mal servies: leur réputation égale celle des hôtelleries d'Espagne; les postillons, naturellement paresseux, l'étaient encore davantage et pour cause: Cettini les payait double pour qu'ils allassent plus lentement. Nous avions bien fait un mille au pas, lorsque nous vîmes au loin, malgré la nuit tombante, un homme qui agitait un mouchoir: ordre immédiat d'arrêter. Nous voyons accourir haletant notre pauvre Lorenzo. Il n'avait pas dit un mot, que tout bas je me disais: il y va pour nous d'un grand danger; Lorenzo vient nous avertir: un bienfait n'est jamais perdu. Je regarde alors notre postillon; sa conscience était sur sa figure et sa figure était affreuse. Lorenzo nous dit: «Six hommes vous ont devancés dans une cariole, je suis surpris qu'ils ne vous aient pas encore rencontrés; je crois le postillon d'intelligence avec eux: mais il faut marcher; je vais me mettre sur le siége.» Lorenzo avait une carabine, Cettini en avait une aussi et deux pistolets. Je m'en charge! m'écriai-je. Mais heureusement la présence d'esprit de notre reconnaissant protégé, une lieue plus loin, près des mines d'un vieux château, nous aperçûmes trois hommes regardant de notre côté, et notre postillon de ralentir ses chevaux. Alors Lorenzo lui ordonne d'une voix foudroyante de prendre le galop, appuyant son ordre de la menace de lui casser les reins d'un coup de carabine. Il obéit, et la peur sembla se communiquer aux pauvres bêtes. Nous dépassâmes avec la rapidité de l'éclair les trois brigands, qui, se voyant découverts, ne firent aucune tentative. À la première poste, le postillon disparut; Cettini fit sa déclaration. Nous prîmes un autre guide; mais nous crûmes, par prudence, devoir faire changer Lorenzo d'itinéraire, et Cettini l'adressa directement à Venise.
Je n'avais pas eu peur pendant le danger; mais après, en me rappelant les horribles figures que nous avions rencontrées, il me prit des tressaillemens qui, pendant plusieurs jours, me revinrent pendant mon sommeil. Nous restâmes quelques jours à Sienne. Toutes, les curiosités qu'elle renferme disparurent devant une autre curiosité plus terrible: le lendemain de notre arrivée, il y eut deux violentes secousses de tremblement de terre. Comment peindre cet effrayant mystère de la nature et tout ce qu'il me fit éprouver!... Il était près de deux heures après midi: une chaleur lourde, un jour triste chargeaient l'atmosphère. Je reposais sur un canapé dans un salon au premier étage, ayant vis-à-vis de moi un énorme trumeau de Venise. J'allais céder à mon accablement, je me soulevais pour poser sur un fauteuil un livre que je tenais encore; tout à coup un bruit épouvantable éclate au-dessus du plafond qu'il ébranle; semblable au craquement des roues d'une voiture qui se brise, la glace s'échappe des crochets dorés qui la soutenaient, et reste suspendue et se balançant; les deux battans de la porte s'ouvrent. Seule, glacée, immobile, je regarde avec un stupide effroi les effets dont la terrible cause cessa si vite que, sans le désordre qui ne l'attestait que trop, j'aurais récusé le témoignage de mes sens. Des cris, des lamentations se font entendre: Cettini s'élance en ce moment vers moi et tombe à mes genoux. À l'instant de la secousse qui causa d'énormes dommages, Cettini se trouvait à l'hôtel-de-ville, sur la place, où la population tout entière s'était précipitée. Occupé de moi seul, il était accouru. Une partie _dalla Grande Locunda_ est tombée. Il me dit ensuite qu'il avait cru à l'aspect de cette scène devenir fou; il faut des secours. Ah, Dieu! je vous ai trouvée ici, s'écria-t-il en m'enlaçant dans ses bras et en me portant jusqu'à son appartement. Tout était tellement confusion dans l'hôtel, qu'on trouva tout naturel qu'il m'enlevât ainsi: les Italiens ont une vivacité d'action qui flatte toujours la vanité d'une femme; je fus ainsi transportée, et malgré ma récente terreur, je ne sentis que le dévouement passionné dont j'étais l'objet. Notre nouveau logement nous rapprochait de la campagne; le lendemain, au jour, nous montâmes à cheval pour aller juger par nous-mêmes des désastres de la veille. Dans ce moment, on nous parla d'un miracle! je désirai beaucoup le vérifier. On nous montra à côté de trois pouces de murs écroulés, un pilier qui, quoiqu'un peu brisé, laissa voir une vierge en plâtre. La tradition du pays était que cette vierge, au moment de la secousse, avait fait un signe, et aussitôt cette secousse avait cessé, tous les murs s'étaient en quelque sorte redressés. J'eus l'air d'être convertie à la foi et à la crédulité, et je donnai à pleines mains des aumônes. Cettini parlait avec émotion, avec enthousiasme, avec d'éloquentes citations d'auteurs; mais il me dit bientôt qu'il avait été élevé chez les Jésuites, et finit par me faire rire aux larmes, en me faisant part de sa haine contre cet ordre célèbre, et pour l'état de prêtre, auquel on l'avait destiné. «À douze ans, me dit-il, j'étais déjà amoureux de la fille de notre jardinier; il y eut une amourette éventée, une scène d'éclat, un des élèves renvoyé. On nous sermonna en masse, on me sermonna surtout en particulier. Un insinuant Mentor m'arracha facilement mon secret alors, me faisant une horrible peinture des plus doux sentimens. À l'aspect des privations, des chaînes et des sermons du séminaire, je pris le courage d'une audacieuse résolution; possédant deux sequins, je me crus riche, j'enlevai Gionettina, et je voulus courir avec ma maîtresse chercher une vie d'amour dans les forêts du Nouveau-Monde, ayant pour lit nuptial les fleurs du printemps et la nature seule pour confidente. Mais Gionettina ne comprenait pas autant que moi cette société de la nature; je perdis deux jours sans la persuader, et le lendemain je fus repris par ma famille et envoyé pour mes péchés chez un vieux curé de Terracine. Au bout de six mois, je parvins encore à m'échapper, et cette fois la chose fut plus sérieuse. Je rencontrai à Livourne un ami de famille; moins qu'elle ami de la contrainte, il m'aida à entrer dans une riche maison de commerce. Je captivai l'intérêt de mon patron, et ce fut l'origine de ma fortune. Me sentant tout-à-fait indigne d'entrer dans les ordres, et respectant assez la religion dans laquelle je suis né pour ne pas la compromettre et l'exposer au scandale, j'ai quitté toute idée de vie contemplative; l'industrie m'a payé de mes labeurs, et une fortune solide, honorablement acquise, en a été la récompense. Depuis trente-deux ans établi à Rome, je suis content, bon citoyen et bon vivant: n'est-il pas vrai, mon aimable amie, que cela vaut mieux que la perspective d'un couvent?»
Nous avions quitté Sienne avec tant de précipitation que ce que nous avions le plus complétement oublié, c'était notre aventure avec le postillon. C'est ici le cas de dire que la justice ne perd jamais ses droits, car nous reçûmes une citation pour déposer devant le magistrat, ce qui nous obligea d'arrêter et de faire de fort ennuyeuses démarches. Cettini était heureusement connu dans le pays, et un de ses correspondans se chargea de les suivre. Cettini, aussi complaisant qu'aimable, consentit à ne plus voyager de nuit pour éviter les brigands, et autant que cela peut-être, les procédures auxquelles ils vous exposent.
CHAPITRE CVI.
Rome.--Lucien Bonaparte.--Les statues de princes Borghèse.--La bulle du pape Pie VII.
Partie avec toute la sécurité de mon heureuse insouciance, comptant d'ailleurs sur Élisa comme sur une Providence terrestre, j'arrivai à Rome sans me tourmenter beaucoup de la mission qui était l'objet de mon voyage. Le bon et honnête général Miollis avait alors le haut commandement des États romains, et certes ce n'est pas un médiocre éloge pour lui d'avoir mérité l'estime et presque la reconnaissance publique d'une ville où il avait eu à exécuter de si sévères mesures.
J'aurais eu grande envie de voir Lucien Bonaparte, qui alors s'était fait à Rome une sorte d'exil volontaire; mais la princesse Élisa m'avait positivement interdit, dans mon audience de congé, d'avoir à Rome le moindre rapport avec son frère, et même de me présenter chez lui. Était-ce désapprobation des opinions que Lucien n'avait pas craint de conserver? était-ce un simple mouvement de cette jalousie des princes qui ne veulent pas que le dévouement qu'on leur porte soit partagé, et que les personnes auxquelles elles font l'honneur d'une certaine confiance, soient exposées par de trop nombreuses relations à laisser pénétrer des confidences?
J'eus beau, à l'aide de quelques mots, provoquer Élisa sur la singulière défense qu'elle m'imposait, je ne pus rien pénétrer, si ce n'est qu'à cet égard la volonté de la duchesse était ferme et très sérieuse.
Je ne crus pas être infidèle à mes instructions, en me contentant de voir quelques personnages de l'intimité de Lucien, et en visitant sa belle _villa_ bâtie sur les ruines de Tusculum. J'aurais aimé à recevoir du cœur d'un ancien ami quelques révélations sur l'espèce de divorce par lequel il avait cru devoir se séparer de toute sa famille. C'était, du reste, une position piquante que cet aîné d'une famille de rois, resté simple citoyen sous le despotisme fraternel, pouvant dire au maître du monde: «À Saint-Cloud, j'ai fait des souverains et n'ai pas voulu l'être;» ayant été consoler ses regrets républicains à Rome, et, sous les abris de ce Tusculum où Cicéron, avant lui, avait soustrait la liberté de ses paroles à la tyrannie d'Octave. Le titre de sénateur, dénomination encore républicaine, était le seul que Lucien avait voulu accepter et porter. L'estime publique l'entourait à Rome; il y faisait beaucoup de bien, encourageait les artistes de tout genre, et ne semblait trouver plaisir au luxe dont il décorait ses jardins, que parce qu'ils devenaient ainsi l'occasion de beaucoup de travail et de bien-être pour les autres. Lucien, qui ne m'avait jamais plu à Paris, gagnait dans mon affection par tout ce qu'on entendait dire, et redoublait mes regrets de la cruelle instruction qu'on m'avait donnée. «Tandis que son frère, me disait un de ses amis, met Charlemagne en action, Lucien le met en poëme; il allie le goût des vers à la passion de l'indépendance; il est resté tribun et académicien, et je suis sûr que la seule privation qu'il sente ici, c'est de ne pouvoir assister aux séances de l'institut; je ne suis pas grand connaisseur dans ces sortes de matières, mais je soutiens que dans une situation si bizarre, les vers du frère de Napoléon sont estimables par le seul fait de leur contraste avec les occupations du reste de sa famille. Qui refuse la couronne de roi mérite bien la palme de poëte.
«--Mais êtes-vous bien sûr que le désintéressement de Lucien soit sincère?
«--Est-ce qu'on est sûr de quelque chose avec le cœur humain; mais je sais au moins que Lucien lit fort peu le _Moniteur_, et lit beaucoup le _Mercure de France_. Et moi, voyez-vous, je juge les hommes sur leurs lectures, comme d'autres sur les physionomies. Dis-moi ce que tu lis, et je te dirai ce que tu penses; voilà mon système d'observation morale, et il en vaut bien un autre.
«--L'idée est originale, mais est-elle bien juste? Avec de l'esprit, ne peut-on pas donner le change sur ses intentions par l'arrangement de certaines habitudes? Devrais-je apprendre ce secret de quelques ambitions à un homme d'esprit, qui habite non loin du palais que sut habiter si long-temps Sixte-Quint?
«--Vous direz tout ce que vous voudrez, ma belle dame: quiconque dans ce temps-ci lit ou fait des vers ne peut être réputé ambitieux.
«--Je ne vous dis pas que Lucien soit ambitieux; je le connais, je lui sais l'ame assez haute pour n'avoir point, dans tous les cas, une ambition vulgaire.
«--Vous avez raison; car plusieurs de ses autres intimes prétendent qu'on lui a offert le trône de Portugal, mais qu'il l'a refusé, parce que ce trône eût été trop voisin de celui d'Espagne, dont la grandeur eût éclipsé le sien. Mais ce qui l'empêchera d'être roi, autant que des répugnances que je crois réelles, et des opinions qui, devant moi, ont toujours été positives, c'est qu'il n'a point dans le caractère cette souplesse et cette docilité exigées par Napoléon. Il ne ferait pas de la couronne une commission militaire, une lieutenance commode et facile; il arrangerait la royauté à sa manière, suivant ses idées. Son frère est trop habile pour avoir songé, comme on le dit, à le faire roi de l'Espagne et des Indes. Son ambassade à Madrid avait donné sa mesure de soumission, et il y aurait eu meilleur marché de continuer à avoir affaire avec les souverainetés anciennes.
«--Quoi qu'il en soit, refuser un trône sera toujours une chose peu commune, un orgueil plus original que de l'accepter. Fierté à vouloir, fierté à refuser; l'alternative est toujours honorable pour Lucien.
--Comment vit donc ici ce contempteur des dignités de la terre?
«--Comme un simple particulier qui a des amis, le goût des arts et de l'argent. L'embellissement de son Tusculum et l'éducation de ses enfans, voilà les soins ambitieux du Caton de la famille impériale. Pour compléter cette antique simplicité de mœurs, on ne lui connaît pas d'autre maîtresse que sa femme, que vous avez dû connaître à Paris, sous le nom de mademoiselle Jouberton. Au surplus, venez avec moi voir sa villa.»
Je fus en effet visiter cet admirable séjour. Mon _cicerone_ bienveillant me fit remarquer l'étrange vicissitude de Tusculum, que Cicéron avait tant aimé, qui avait passé ensuite par les jésuites, et qu'avait rendu à la pureté de ses souvenirs un solitaire qui faisait moins contraste avec eux que les révérends pères.
Rome ne m'était point inconnue: Saint-Pierre et Saint-Paul, les autres monumens de la ville éternelle, m'étaient familiers; mais j'étais un peu moins au courant des curieux sites qui l'entourent et des _villa_ magnifiques dont les environs sont peuplés. Après celle de Lucien, j'eus un grand désir de parcourir les plus célèbres; pouvais-je oublier la _villa_ Borghèse? Ce serait le paradis sur la terre qu'une semblable habitation, embellie par tous les arts, qu'abrite une végétation toujours florissante, que colore l'azur d'un si beau ciel. Le dernier prince de la noble famille, propriétaire de ce domaine, en avait fait, en quelque sorte, la maison de plaisance de tous les voyageurs, auxquels une inscription gravée aux portes de son parc disait en gros caractères: «Qui que tu sois, étranger, ne crains ici ni lois, ni défenses, ni reproches; promène-toi où tu voudras, cueille ce que tu voudras, et retire-toi quand tu voudras.» Le prince Borghèse actuel, le beau-frère de Napoléon, n'avait point dérogé à la noble hospitalité de son digne père, de cette hospitalité admirable dans les palais de l'Italie, où l'on semble fier de vous faire partager les délices d'une terre privilégiée et la propriété des chefs-d'œuvre qui la chargent.
Ce qu'il y avait de plus beau et de plus antique dans la _villa_ Borghèse avait été enlevé pour le Muséum de Paris. En même temps que l'Empereur enchaînait quelque nouveau peuple, et faisait quelque nouvelle invasion, conquérant de statues et de tableaux autant que de provinces, il enrichissait la patrie de tout ce qu'offraient de plus précieux et de plus rare les capitales étrangères. Alors on pouvait dire:
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris.
Les propriétés particulières étaient ordinairement soustraites à ces réquisitions scientifiques. Les établissemens et les propriétés publiques étaient ordinairement chargés de composer ce noble butin de la victoire; mais la villa Borghèse, plus riche que bien des capitales, renfermait trop de choses antiques pour ne pas tenter l'avidité de Napoléon. Voici comme on m'expliqua, sur les lieux, la manière qu'avait employée ce dernier pour enrichir notre Musée du _Gladiateur_ de _l'Hermaphrodite_, et d'autres pièces uniques dans leur genre. Satisfait de la conduite du prince Borghèse dans la campagne de 1806, où il s'était distingué avec le 2e régiment de cuirassiers, l'Empereur le chargea d'une mission importante pour Paris, et lui signa, à titre de gratification, un bon d'un million sur son trésor privé. Quand ces grands personnages se revirent, l'Empereur dit à Borghèse: «Je t'achète tes statues, à combien peux-tu et veux-tu me les passer?
«--Mais, sire, je comptais les garder.
«--Je ne te demande pas si tu as l'intention de les vendre, je te dis que je veux les acheter.»
Le prince Borghèse fit un prix fort élevé de plusieurs millions; l'Empereur rabattit, marchanda, et enfin convint de 18 millions; mais, retirant le don qu'il avait fait quelque temps avant, il dit à son beau-frère: «Tu as déjà reçu un million, cela ne fait plus que dix-sept.» On ajouta à cette curieuse anecdote une foule d'autres circonstances, non moins piquantes, sur le désespoir du prince et sur la lenteur même que le maître suprême apporta dans une liquidation déjà si onéreuse.
Malgré le dépouillement amiable que la villa Borghèse avait subi, je la trouvai encore la plus belle chose du monde, et j'y passai une journée entière avec Cettini qui, en sa qualité de Romain, mettait beaucoup d'amour-propre à exciter les élans de mon admiration. À notre retour, malgré les anciennes répugnances de mon aimable ami contre l'église, nous dînâmes avec plusieurs abbés et même avec un cardinal. La compagnie ne nuisit point à la gaieté des propos. L'église pleurait alors les malheurs de Sion; nos convives pleuraient aussi, malgré les fréquentes libations dans lesquelles ils cherchaient à noyer leur chagrin; leur antique caractère était altéré par les malheurs dont le pape était accablé. J'eus beau protester de mon ignorance en droit canon, et de mon admiration pour celui qu'on osait comparer à Attila, je ne pouvais empêcher nos convives de me prendre à partie, moi chétive, sur l'ingratitude de notre Empereur envers Pie VII, qui oubliait que ce vertueux successeur de saint Pierre avait presque été le premier souverain qui l'eût reconnu.
À Rome il existe une telle liberté dans les mœurs ecclésiastiques, que je tombai dans une méprise fort plaisante par suite de mes légères opinions à ce sujet. Un des champions de la dispute qui avait occupé le dîner avait bien voulu mêler quelques fadeurs pour mon compte à ses philippiques contre mon souverain. Galant en même temps que théologien, il avait parlé avec une singulière facilité d'improvisation sur ma chevelure et sur mes yeux; il m'avait dit, je crois, que mon regard était doux comme un air de Cimarosa. Au moment où ce docteur, moitié poétique, moitié musical, nous quitta, je sentis qu'il me glissait quelque chose. Qu'on juge de ma présomption! je ne doutai pas que ce ne fût un billet doux et quelques vers de la composition d'un prédicateur. J'étais impatiente d'être seule pour juger d'un style galant de si singulière fabrique. Quel fut mon étonnement de trouver, au lieu d'un madrigal, un acte d'excommunication! C'était, hélas! le foudre impuissant que le pauvre Pie VII avait lancé contre Napoléon. Cette pièce faisait grand bruit dans Rome; elle avait réveillé l'intérêt d'une haute infortune, et le clergé cherchait à la répandre comme un effort, ou au moins comme un hommage. La police cependant s'opposait à ce qu'elle se répandît, et la peur nuisait beaucoup à la piété. Je crus donc devoir garder cette copie d'une pièce curieuse, et je la transcris ici en entier.
«PIE VII, PAPE, À L'EMPEREUR DES FRANÇAIS.
«Par l'autorité du Dieu tout-puissant, des saints apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre, nous déclarons que vous et tous vos coopérateurs, d'après l'attentat que vous venez de commettre, vous avez encouru l'excommunication dans laquelle (selon la forme de nos bulles apostoliques, qui, dans des occasions semblables, s'affichent dans les lieux accoutumés de cette ville), nous déclarons être tombés tous ceux qui, depuis la dernière invasion violente de cette ville, qui eut lieu le 22 février de l'année dernière, ont commis, soit dans Rome, soit dans l'État ecclésiastique, les attentats contre lesquels nous avons réclamé, non seulement dans le grand nombre de protestations faites par nos secrétaires d'état, qui ont été successivement remplacés, mais encore dans nos allocutions consistoriales des 14 mars et 11 juillet 1808. Nous déclarons également excommuniés tous ceux qui ont été les mandataires, les fauteurs, les conseillers, et quiconque aurait coopéré à l'exécution de ces attentats, ou les aurait commis lui-même.»