Memoires D Une Contemporaine Tome 3 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 5

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M. Fauchet était un homme d'excellentes manières, d'un extérieur fort agréable, paraissant, au premier abord, sentir un peu ses avantages, mais au fond n'ayant point la fatuité dont il portait le masque. Je passai trois mois à Draguignan, partageant mon temps entre l'étude, la promenade, et quelques correspondances avec mes amis. Un jour, en revenant de la répétition, je trouvai chez moi M. Cabre, secrétaire de M. Fauchet, qui m'invita à dîner de sa part à la campagne. Nous ne fûmes que quatre, et moi seule femme de la réunion. Elle n'en fut pas moins charmante. On ne peut se faire d'idée du charme et du bonheur de rencontrer loin de la capitale ces plaisirs délicats de l'esprit; de parler, à deux cents lieues de Paris, théâtre, auteurs, littérature. M. Fauchet, dont l'esprit avait de la culture et de l'agrément, descendait avec quelque peine de la dignité administrative, mais cette réserve même donnait du prix à ses réflexions, et une certaine coquetterie d'homme à son abandon. Son regard fin et pénétrant ajoutait quelque chose de très piquant à tout ce qu'il disait de sensé et d'aimable, et il n'était pas jusqu'à la pâleur de son teint qui ne répandît sur sa belle figure cette sorte d'intérêt qui naît toujours de la trace des passions où des souffrances. On récita force vers, force tirades tragiques, mais tout cela entremêlé d'anecdotes et de propos d'une gaieté pleine de goût et de décence.

_Le bon ton et le décorum_ semblaient les prétentions de M. Fauchet, mais il les soutenait sans raideur; je trouvai en lui un protecteur, un ami même, et j'aime à me persuader que, quoique éloignée de son souvenir par de méchans rapports, il n'apprendra pas sans plaisir que celle à qui il reconnut _de la bonté, de l'instruction, de la facilité à causer et de la grâce à écrire_, ne se rappelle que sa première bienveillance, et nullement une inimitié justifiée, peut-être, par des inconséquences.

Cette soirée d'aimable intimité finit par un accident assez comique. On n'avait point de voitures pour revenir de la campagne, et nous fûmes pris par la pluie. Le secrétaire courut en aide-de-camp chercher des parapluies, mais la route se fit sans cet utile secours. M. Fauchet me couvrit d'abord de son manteau, puis, dans les endroits les plus périlleux, me porta sur ses épaules, sautant les ruisseaux avec un héroïsme de galanterie toute française; car notez bien que le premier magistrat du département était en escarpins et en bas de soie blancs. Arrivés à la ville, nous nous séparâmes après avoir beaucoup ri de l'aventure, pour éviter que les bienveillans propos du chef-lieu ne la jugeassent avec plus de malice que de gaieté. «À revoir, m'écriai-je en quittant M. Fauchet, à un plus beau temps!» Je ne savais pas si bien dire; car je le revis, en effet, mais seulement en de plus doux climats, au comble de la faveur et des dignités de l'empire, rapproché encore de l'ex-actrice de Draguignan, qui avait aussi acquis une position brillante dans cette heureuse ville de Florence, sous les auspices d'une femme digne, par ses vertus et ses rares qualités, d'un trône qu'elle a su tour à tour occuper et quitter avec grandeur[1].

Mon départ de Draguignan ne tarda pas à avoir lieu. Une lettre de ma cousine m'apprit la mort de mon mari; et cette fatale nouvelle d'un trépas si inattendu ( Van-M*** n'avait que trente-un ans) me jeta dans un tel chagrin, que ma tendresse ou plutôt mes remords sentaient l'impérieux besoin de la distraction et presque de la fuite.

CHAPITRE LXX.

Départ de Draguignan.--Mademoiselle Félix.--Une troupe de comédiens.--Un bourreau sentimental.

Je restai quelques jours encore à Draguignan, combattue par le besoin de me distraire, et cette impossibilité de mouvement, suite des grandes douleurs. Enfin je m'éloignai, et dès que j'en eus la force j'en éprouvai un bien sensible. Car jamais la variété des objets, jamais la nouveauté de l'existence, ne manquent leur effet sur mon imagination. C'est elle qui me tourmente, mais c'est elle qui me console; elle serait par trop cruelle si elle n'était pas mobile. En arrivant à Aix, j'avais déjà ressenti l'heureuse puissance des voyages, et une rencontre vint ajouter aux distractions qui m'étaient nécessaires. Dans l'hôtel même où j'étais descendue, je crus reconnaître une femme charmante qui avait été l'un des ornemens de nos réunions chez Moreau et Regnaud de Saint-Jean-d'Angely. Elle avait l'air moins heureux, mais non moins aimable, et j'avoue que l'idée de pouvoir lui être utile me fit brusquer la reconnaissance.

«Quoi! lui dis-je avec vivacité, c'est vous, Félix! Que faites-vous ici? Où allez-vous? Voulez-vous venir avec moi? je vais à Paris.

«--Hélas! ma chère amie, puisque vous voulez bien me traiter comme telle, je vous annoncerai que nous ne pouvons bouger d'ici, et pour cause. Nous sommes en gage, moi et ma troupe, car je suis actrice, jusqu'à l'envoi de l'argent que doit nous transmettre le directeur de Digne.

«--Eh bien! que faudrait-il pour donner la liberté à des artistes de mérite?

«--Voici là notre régisseur, M. Mairet, qui vous dira au juste nos besoins financiers.»

En effet, M. Mairet, jeune homme de fort bonnes manières, m'exposa avec une franchise philosophique les besoins du présent et les espérances de l'avenir. Le déficit, la nécessité, étaient de 700 fr.; je les lui prêtai avec un abandon qui l'enhardit à me proposer autre chose. «Venez avec nous, dit-il, sans engagement; nous et jouons tragédies et vaudevilles, comédies et mélodrames, grands opéras, voire même pantomimes à combats.

«--J'y consens.»

Félix me sauta au cou. Mairet disait mille folies: le premier rôle se frottait les mains à l'idée de jouer le grand répertoire; sa femme, qui tenait aussi les grands rôles, grande et froide personne de trente ans, s'échauffa par extraordinaire. J'invitai tout le monde à dîner. Mairet se chargea de la surveillance de mes malles, prétendant avec gaieté qu'elles valaient le matériel de toute la troupe. J'annonçai aux dames que ma toilette serait à leur disposition, et à l'instant même je leur proposai d'en user, pour se rajuster un peu. Je ne m'excuse pas: on l'a vu déjà assez dans ces mémoires; mais il me semble que cette facilité de caractère, qui m'a entraînée dans quelques égaremens, peut être cependant une condition de bonheur. Dans mes plus grandes peines, je me suis surprise, voyant encore un bon côté aux plus tristes événemens, et oubliant tous mes chagrins personnels à la seule espérance d'alléger ceux des autres.

Après tous les éclats d'une folle gaieté, je crus apercevoir parmi la troupe un certain air de gêne, quelques chuchotemens dont je demandai l'explication. Alors Mairet, d'un ton comiquement sérieux, prit la parole: «Madame n'ignore pas, sans doute, que les anciens se servaient de chars pour voyager?

«--Eh bien?

«--Eh bien! nous voulons suivre leur exemple dans un pays plein de leurs monumens.

«--C'est-à-dire que vous voulez aller à Digne en charrette?

«--Comme vous le devinez.

«--Et c'est cela que vous hésitiez à m'avouer? Mais cela complète la partie; nous ferons une répétition du _Roman comique_.»

Dans toutes les situations de ma vie, j'ai, comme je le disais tout à l'heure, toujours su prendre mon parti et m'accommoder gaiement aux nécessités. Je ne montrai donc aucun étonnement à l'aspect de nos phaëtons à deux roues. Notre voiture avait l'air d'une ambulance comique. C'était une charrette avec quelques cerceaux, revêtue d'un peu de toile ou à peu près. Onze personnes l'encombrèrent, car je veux bien ne pas compter dans la troupe la perruche de la soubrette, l'angora de l'ingénue, et le carlin du _premier rôle_. C'était en vérité une colonie à mourir de rire, et un voyage qui paraîtra très amusant à tous ceux qui ont le bon esprit de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Enfin, entre une tirade de _Sémiramis_ et un grand air de _Barbe-Bleue_, nous arrivâmes à peu près à bon port; car nous ne versâmes qu'une fois.

Nous voulûmes cependant ne point faire notre entrée en pareil équipage, et il fut résolu que nous coucherions dans une auberge d'un petit village des environs de Digne. Moi, Félix et Mairet, nous descendîmes même pour le gagner à pied, afin de jouir d'un site curieux et intéressant. Notre imagination se promenait avec délices sur les imposans spectacles de ce sol pittoresque, dont l'originalité native, un peu rude et un peu sauvage, contrastait avec de précieux restes de la civilisation romaine. En gravissant les bords escarpés d'un ravin, nous aperçûmes un couple qui excita vivement notre intérêt, par la rapidité et tantôt la lenteur mystérieuse de sa marche. Le jeune homme paraissait d'une beauté remarquable, et la jeune femme d'une douceur angélique. Je ne sais quoi de souffrant répandu sur ses traits l'embellissait encore. Nous nous sentions entraînés par un pouvoir magique, non pas à les épier, mais à savoir quelque chose d'une rencontre qui nous captivait.

En nous rapprochant, sans être aperçus, nous entendîmes le jeune homme parler avec émotion: «Ma chère Hélène, disait-il, ne me cache rien. Ne crains pas de m'inquiéter par l'aveu de tes douleurs; avoue, au contraire, pour que je souffre moins; songe à cet être invisible qui respire déjà près de ce cœur que tu m'as donné, près de ce cœur qui a changé en _joies célestes l'enfer auquel m'avait condamné le sort_. Je n'ai point choisi mon horrible destinée; tu sais, toi, que Charles n'est point un barbare...--Oui, Charles, tu es bon, tu es mon bon mari. Je souffre, mais embrasse-moi, cela me soulagera.» Puis le jeune homme la serra dans ses bras et l'emporta, laissant échapper des paroles de désespoir. La jeune femme à son tour le consolait. «Viens, Hélène, ajouta-t-il; l'air devient froid, et tu sais que nous avons encore des médicamens et de l'argent à porter à la pauvre Marguerite.»

Nous étions restés long-temps dans le silence. «Mon Dieu! me dit enfin Félix, qu'est-ce là?

«--C'est un être malheureux!

«--Je pense comme vous, dit Mairet. Le pays est un peu suspect pourtant. C'est peut-être un chef de bande, à qui l'amour a rendu un peu de conscience.

«--Moi, je crois plus charitablement que c'est une tête exaltée. Vous avez entendu, d'ailleurs, qu'il parlait d'une pauvre femme, de secours à porter.»

Enfin nous raisonnions encore à perte de vue sur cette singulière rencontre, quand nous arrivâmes au gîte où nos camarades étaient déjà couchés, entre autres l'un d'eux légèrement blessé dans la chute que nous avions faite. La paysanne qui tenait l'auberge nous dit, en nous parlant de notre camarade: «Oh! si ce monsieur avait voulu, il ne souffrirait déjà plus; car le bourreau a passé ici il y a une heure, mon fils l'a vu; il le connaît bien par la peur qu'il en a. Nous l'aurions fait entrer dans la grange; il aurait appliqué au malade _son baume_ de graisse de chrétien, et cela eût été fini.» Nous rîmes aux éclats, mais l'aubergiste parlait sérieusement. Elle nous racontait, pour nous convaincre, des cures merveilleuses du bourreau, vantant l'humanité de cet être singulier, qu'elle n'eût pas cependant voulu admettre dans sa chambre.

«Il y a donc eu quelque exécution ici, dit Mairet, puisque l'exécuteur des hautes œuvres y a passé?

«--Non, monsieur, mais il se promène dans les montagnes avec sa femme.

«--Oh! m'écriai-je, c'est lui que nous avons vu, entendu... Certes, son amour doit être grand pour celle qui a pu entrer en partage de sa fatale destinée.

«--Lui, le bourreau! dit mademoiselle Félix; songez donc à la belle et noble figure de l'homme que nous avons rencontré; c'est impossible.

«--C'est vrai qu'il est beau, reprit l'aubergiste, mais surtout il est bon comme le bon pain qu'il donne aux pauvres.» Puis sa femme:--«C'est bien encore une grande charité qu'il a faite.

«--Vous verrez, s'écria Mairet, qu'il a fait un mariage par philantropie et comme acte de compensation.

«--Ne plaisantez pas! tout bourreau qu'il est, cet homme mérite quelque intérêt par la passion qu'il exprime pour sa pauvre compagne.

«--Pas si pauvre! ajouta l'aubergiste; il fait venir pour elle, de Marseille, de Paris, tout ce qu'elle peut envier. Elle l'était pauvre avant son mariage; mais à présent elle est aussi heureuse que la femme du percepteur, qui pourtant ne se refuse rien.

«--Quelle est donc, m'écriai-je impatiente de curiosité, cette femme qui a accepté le cœur du _bourreau_? Elle est jeune, jolie.

«--Oui, mais c'est toute sa dot.

«--Mais elle a l'air fort modeste.

«--Pour ça, c'est une honnête fille; mais... mais. C'était une fille abandonnée; enfin, puisque vous voulez le savoir, c'était une bâtarde.

«--Ah! laissons là, dit mademoiselle Félix, notre justicier sentimental. C'est bien assez pour en rêver cette nuit, plus que si j'avais lu un romand d'Anne Radcliff.»

Je laissai dire et plaisanter tout le monde, mais je suivis l'aubergiste, et la pris à part pour savoir encore quelque chose du personnage qui avait si vivement excité notre intérêt. J'appris que cet homme était arrivé depuis deux ans à Digne pour y exercer son _état_, qu'il vivait comme un sauvage, qu'on ne le rencontrait que dans les montagnes, que deux fois des chevriers l'avaient surpris évanoui au pied d'un torrent, qu'ils l'avaient vainement engagé à passer la nuit dans leur cahutte, qu'il s'était enfui malgré l'orage, en leur laissant une pièce d'or. Un jour, revenant tard, il avait trouvé assise et pleurant sur la route la jeune Hélène, enfant illégitime d'une pauvre fille de pâtre des environs du Puget, qui en mourant n'avait pu laisser au malheureux fruit de sa faiblesse que la mendicité. Le bourreau s'était arrêté à l'aspect d'Hélène mourant de froid et de faim, lui avait donné d'abord une large aumône, et la pauvre fille l'avait béni avec un accent si persuasif, qu'il s'était arrêté long-temps. Encouragée par cette pitié si douce dont elle entendait le son pour la première fois, Hélène avait supplié l'inconnu de la sauver tout-à-fait, de la prendre à son service, qu'elle travaillerait, qu'elle serait heureuse seulement en ne vivant point d'aumône. En fallait-il davantage sur l'ame de l'étranger pour lui inspirer l'idée d'en faire sa compagne, et d'échapper ainsi au supplice de son isolement? Mais comment dire qu'on est le bourreau!

L'étranger pria la jeune fille de revenir le lendemain à une heure fixe, et il marcha derrière elle vers la ville, en lui recommandant de ne pas se retourner, de ne pas parler de leur rencontre. La jeune fille fut exacte au rendez-vous avant le jour. Il lui parla sans détour, lui proposa de l'envoyer à Paris ou à Marseille se placer, ou bien de l'épouser s'il ne lui faisait pas trop d'horreur. À l'aveu de sa terrible profession, Hélène tomba évanouie dans ses bras. Hors de lui, aimant d'autant plus qu'il n'avait encore rien aimé, il attendait son arrêt. La jeune fille souleva les yeux sur lui, mais ils n'exprimaient point l'horreur; l'intérêt, la compassion, la reconnaissance, semblaient l'avoir vaincue. «Vous êtes bon, lui dit-elle, vous êtes malheureux; mon bonheur sera de vous consoler, nous ne parlerons jamais de vos devoirs. Nous vivrons et mourrons ensemble.» Et, en effet, ils se marièrent.

Tout le monde à Digne savait ce que l'hôtesse nous raconta de ce couple extraordinaire. Tout le monde vantait leurs vertus, citait les bienfaits de leur sensibilité. Je les rencontrai quelquefois et ne pus retenir l'espèce d'intérêt qu'ils m'inspirent. On ne saurait imaginer l'attendrissement qu'ils éprouvaient, et la singulière reconnaissance de leurs saluts pleins de modestie.

Je passai trois mois à Digne, et l'on pense bien qu'il n'en avait pas fallu tant pour m'enlever les premières illusions de mon équipée dramatique, remplaçant le soin des plus chers et des plus sérieux intérêts. J'eus occasion de connaître et de voir à Digne M. Alexandre de Lameth, qui y était préfet. On ne saurait joindre à un extérieur distingué des manières plus affables et une politesse plus réellement bienveillante. Il avait un jardin, bien loin de la ville, il aimait les longues promenades dans les lieux pittoresques, et nous nous rencontrâmes souvent dans mes courses champêtres. Il était aimé et respecté dans le pays, et quoiqu'il ne fût déjà plus jeune, les femmes ne l'appelaient que le beau préfet. La pauvre troupe de la capitale des Alpes n'y faisait pas fortune; elle ne se soutenait même qu'à l'aide de toutes les ressources d'une administration bienveillante et de la générosité de M. de Lameth.

Je n'avais voulu accepter ni part ni appointemens; j'avais seulement stipulé une représentation à bénéfice. La veille du jour où l'on devait la fixer, je reçus une lettre d'Amsterdam, par laquelle on réclamait vivement ma présence, et une autre lettre de Ney, dont le tendre et glorieux souvenir ne me permit plus d'exister jusqu'à ce que mon départ ne fût effectué. Malgré ma facilité pour mes amis du moment, jamais je ne fis à qui que ce fût confidence de mes relations de famille, et surtout de la noble affection qui remplissait mon ame.

CHAPITRE LXXI.

Départ pour Paris.--Dernière entrevue avec Moreau.--Nouveau voyage en Hollande.

J'arrivai à Paris le 19 janvier. Avant de me rendre en Hollande, je m'aperçus que j'avais besoin de Moreau pour des papiers de famille qui étaient dans le tiroir d'un meuble. J'écrivis un mot au général, qui resta sans réponse. Comme il n'existait depuis long-temps avant son mariage rien d'intime entre nous, et qu'il y allait pour moi d'un grand intérêt, je m'irritai de ce désobligeant silence. Je pris une calèche et me fis conduire à Grosbois, où Moreau habitait alors avec sa femme, résolue à me présenter même chez lui. Le sentiment des convenances, réveillé en moi, ne me permit pas d'en venir là. J'envoyai seulement un billet. La réponse ne se fit pas attendre, et me fixait un rendez-vous pour le 26, au boulevard de la Madelaine, non loin d'un chantier, où se trouve aujourd'hui la rue Godot de Mauroy. Je m'y rendis, et il y avait près d'une demi-heure que je l'attendais, quand il arriva. Je le trouvai bien vieilli, bien changé; il me remit mes papiers, et nous nous promenâmes long-temps, malgré le froid. Il ne me parla que de chagrins, de contrariétés. Je fus saisie jusqu'à perdre contenance lorsque, reprenant tout à coup le ton de l'ancienne familiarité, il me dit: «Elzelina, me diras-tu la vérité? où et comment as-tu connu cet extravagant d'Oudet, et qu'as-tu eu de commun avec lui?» Je me rapprochai de lui, l'imagination frappée de terreur. Je lui racontai tout. Il parut hésiter à me croire.

«Vous n'avez jamais eu d'autres relations? vous n'avez fait aucune confidence sur moi?

«--Rien autre, je vous jure, et croyez, car vos doutes me font trop de mal.

«--C'est un extravagant qui, avec des talens, ne réussira qu'à se faire fusiller. C'est un royaliste.

«--Bah! est-ce qu'il y en a encore?

«--Plus que jamais, ou d'ambitieux qui en prennent le titre. Mais je vous tiens ici: vous avez froid, ma pauvre amie. Montons en fiacre; vous me descendrez rue Lepelletier où j'ai laissé mon cabriolet.» Pendant ce court trajet, il me força d'accepter un petit portefeuille. Je voulus l'ouvrir; il s'y opposa. «Elzelina, vous me le rendrez. Vous allez dans votre respectable famille: tâchez de vous soumettre; restez-y; allez vivre à la campagne, vous avez des ressources pour la solitude; croyez-en un homme qui vous a tendrement aimée, et que votre sort intéressera toujours: écrivez-moi sitôt arrivée.

«--À quelle adresse?

«--À la mienne.

«--Et madame?

«--Ma femme sait, non pas que je vous vois ce soir ici, mais c'est elle-même qui m'a dit que vous auriez peut-être besoin de moi pour pouvoir retourner dans votre famille: femme angélique par ses qualités; comme vous disiez souvent, une beauté mignonne. Oh! oui, j'aime bien ma femme.» Son ame était dans ses regards. Je regardais avec une respectueuse admiration ce grand guerrier, exprimant avec une si touchante vivacité tous les doux sentimens d'époux et de père.

«Cher Victor, m'écriai-je, que votre bonheur me fait de bien! Je vous écrirai d'Anvers et de La Haye. Adieu.

«--Encore une fois, Elzelina, vous m'avez bien dit la vérité sur Oudet?

«--Mon Dieu, oui! ne me parlez donc plus de cet homme.

«--Soit; mais ne vous liez pas avec lui: rien n'est dangereux comme les intrigans politiques.

«--C'est donc un conspirateur?

«--Oh bon Dieu! un conspirateur! vous voilà sur le ton de la famille régnante. Il est vrai que Ney vous en aura appris le langage.

«--Mais je ne le vois point, Ney; il est marié.

«--Oui, marié à une amie de la reine Hortense; lui, un brave, le plus brave de nous tous, descendre au rôle de courtisan!

«--Mais, lui dis-je, la femme de Ney est douée de toutes les vertus.

«--Nul doute; digne du nom que Ney lui donne; mais c'est pour cela qu'il aurait dû la choisir, et non la recevoir. Mais laissons cela; les farces politiques finiront peut-être.

«--Mais, mon ami, tout cela n'eût pas commencé, si vous eussiez eu plus d'ambition ou de justice pour vous-même.

«--Oh! Dieu m'entend: je ne porte point envie au Corse; je le méprise, et je souffre de voir des hommes comme Ney lui servir de complice pour asservir mon pays.»

Jamais je n'avais vu à Moreau cette exaltation; je savais bien qu'il n'avait jamais aimé Bonaparte, mais jamais son aversion ne s'était exhalée en termes si énergiques. Il me donna encore tout ce qu'un homme d'honneur peut concevoir de conseils pour une femme qui l'intéresse, et je le quittai.

Je ne revis plus Moreau. Ayant su que Ney n'était point à Paris, je partis le lendemain même pour la Hollande, après lui avoir écrit pour le prévenir de mon passage par Paris. J'arrivai sans accident, ce qui est fort rare, à Delft, où j'avais des connaissances, et où je m'arrêtai quelques jours. J'écrivis à ma cousine, et n'eus point de réponse; ma lettre à ma mère reçut la suivante:

«Ce n'est pas ici qu'on a demandé à _vous voir_, c'est à Amsterdam que votre présence est nécessaire: rendez-vous-y sans délai, n'acceptez _aucune somme comptant_ pour renoncer à la pension qu'on vous doit; on a écrit à M. Krayenhof, allez prendre ses avis.»

Sans laisser une minute à la raison, je répondis:

«Puisque, après une longue absence, je ne reviens dans ma famille que pour en être repoussée, qu'on me regarde dans ce moment comme _à jamais étrangère_, je vais à Amsterdam, et traiterai de mes intérêts sans prendre d'autres conseils que mes seules volontés pour régler des affaires qui, dès ce jour, ne doivent plus en rien occuper une famille à laquelle _moi aussi je renonce_. On a appris à ma mère à me repousser, peut-être à me haïr! Mais en songeant que je suis l'image et _fus l'enfant chéri de celui qu'elle pleure_, j'ose espérer que du moins jamais elle ne maudira sa fille.»

Deux heures après le départ de cette lettre, j'étais sur la route d'Amsterdam; je me rendis de suite chez l'oncle de Van-M***; il me reçut avec sévérité, mais sans outrage. Il me parla encore en expliquant toutes les difficultés qu'éprouvaient mes droits à une pension. Il me proposa un dédommagement dont il offrit de me faire l'avance. La voix du bon et respectable vieillard plut à mon cœur. Je me livrai avec bonheur à l'empressement de le convaincre qu'un vil intérêt ne me guiderait jamais. «Je consens à tout, M. Van-H***, faites l'acte et je le signerai sans lire. J'ai perdu tous mes droits, je n'en demande qu'à votre pardon.

«--Non, non; Van-M*** est mort en vous aimant; je ne peux vous haïr, pauvre femme; tenez, lisez, et si vous approuvez, je vous compterai 12,000 florins.»