Memoires D Une Contemporaine Tome 3 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 4
«--C'est-à-dire que, parce que je vous sais dévoué au consul, mon devoir serait d'être infidèle à un ami qui aurait, avec la volonté de conspirer, la maladresse de m'en instruire?
«--Nul doute.
«Monsieur, croyez que si j'avais su que la dénonciation fût une des conditions de l'amitié, j'aurais fui une intimité qui commande de tels sacrifices.
«--Dieux! quelle tête, quand elle ne veut pas comprendre!
«--Je comprends tout, et voilà pourquoi je ne veux rien faire. Je vous répète qu'Hervas ne m'a rien dit, pas plus qu'à cette furie qui a tout inventé. Mais, lors même qu'il m'eût confié le dessein de faire sauter le Luxembourg avec tous ses locataires politiques, j'aurais fait en sorte que vous ne fussiez pas victime du complot; mais certes je ne vous en eusse pas fait le confident. Vous voulez me conduire à la police pour une dénonciation; j'aimerais mieux y être traînée pour un crime.
«--Saint-Elme, tenez-vous à mon amitié?
«--Il y a deux ans, elle me paraissait on ne peut plus précieuse.
«--Promettez-moi du moins de ne plus revoir Hervas, et de ne pas lui écrire; car, sans doute, vous étiez en correspondance: et sur quoi!
«--Mais il me trouvait charmante, et il osait me le dire, et j'osais lui répondre qu'il était fort poli.
«--Adieu, je vous quitte, mais il pourrait arriver que vous me vissiez encore ce soir.
«--Je vous préviens que vous resterez à la porte, à moins que vous ne soyez accompagné d'une de ces aimables formules: _De par la loi_. J'ai mal à la tête, et si mauvaise que vous la jugiez, je veux la soigner; car vous m'avez fatigué l'esprit, et j'ai besoin de sommeil.»
Il partit, et mon domestique entendit qu'il donnait l'ordre de le conduire chez le ministre de la police. Je m'endormis fort tard et avec peine, le cœur tout bouleversé de cette pénible soirée. Lorsque je m'éveillai, on m'annonça que Regnaud s'était déjà présenté deux fois pour voir si j'étais levée. On me parlait de lui quand il entra.
«Je viens vous chercher. Le ministre de la police prend les choses au sérieux. Venez tout lui dire. C'est le plus court pour vous, et même le plus sûr pour Hervas.»
Je m'enveloppai d'un schall et d'un voile, et je me décidai sans proférer une parole. La cour de l'hôtel était remplie de gendarmes. Regnaud me donna la main. Je ne saurais dire tout ce que j'éprouvais, mais cela tenait de l'épouvante, car le ministre me parlait déjà que je ne l'entendais pas encore. J'étais si émue, que je restais debout, malgré l'invitation fort polie qu'on m'avait faite de prendre place, et qu'on fut contraint de me renouveler.
«C'est une affaire fort étrange, me dit Fouché, que celle dont M. Regnaud m'a fait part; voudriez-vous, madame, m'en déduire les plus minutieuses circonstances? Ne craignez rien.»
Je vis de suite qu'on cherchait une accusation, et qu'on n'épargnait rien pour la trouver, et pour me faire dire que c'était positivement à moi qu'Hervas avait confié son projet.
«--Ce projet est une fable, une atroce calomnie. Je vois Hervas depuis six mois. Jamais le nom du premier consul n'a été sur ses lèvres. Il ne s'en occupe pas plus que moi.
«--Vous connaissez le consul depuis votre liaison avec Moreau?
«--Non, car il était en Égypte. Je ne pense en vérité à Bonaparte que quand j'en entends parler.
«--C'est par sympathie avec Moreau?
«--La sympathie qui me liait à ce grand homme, citoyen ministre, avait une source plus douce que les opinions politiques.»
Puis Fouché revenant à Hervas: «Vous savez pourtant qu'il a tenu le propos en question?
«--Je suis sûre que c'est une calomnie.
«--Mai si Hervas ne vous a pas confié son projet, il a chargé madame Arthur de vous le communiquer?
«--En un mot comme en mille, Hervas ne m'a rien dit, il n'a rien dit à cette femme.»
Ici la sévère physionomie de Fouché s'enlaidit encore, et j'en reçus une telle atteinte, que je me voyais déjà entourée de tous les réseaux de cette terrible police, qui, bon gré mal gré, voulait une proie. Quelques momens je sus contraindre tout ce que j'éprouvais, et me donner même un air de sincérité et d'insouciance qui trompa les regards si exercés de l'argus.
Mais Fouché avait dans la physionomie quelque chose d'invincible. On ne pouvait le pénétrer, il vous pénétrait toujours. Je l'ai plusieurs fois rencontré, et dans l'intimité comme dans la représentation, il conservait le même empire. Je l'ai vu à La Haye, lors de sa courte ambassade; je l'ai vu à Florence auprès de la princesse Élisa. Dans la faveur comme dans la disgrâce, son impassibilité terrible ne se démentait jamais.
Qu'on juge de ce que pouvait produire, sur moi une première entrevue! «Songez, ajouta bientôt Fouché, en se rapprochant de moi avec une confiance toute caressante, qu'il y va d'un grand intérêt. Votre obstination peut vous perdre, sans sauver votre instigateur.
«--Mais il n'y a pas plus d'instigateur que de crime!
«--Votre cœur s'exalte par le danger. Vous n'auriez pas tant de chaleur s'il était innocent. Encore une fois, que votre esprit vous serve du moins à vous sauver de la duperie de l'héroïsme.
«Il est prouvé qu'Hervas a tenu le propos: il faut choisir entre une récompense sûre et une punition inévitable et terrible.
«Vous faites, monsieur, à la délation des voies bien larges; mais vos récompenses sont des opprobres. Il y a des choses toutes simples que ne veut jamais croire la finesse des politiques; elles leur éviteraient pourtant des frais et des fautes. Je vous répète qu'il est impossible qu'Hervas ait voulu jouer une brillante fortune contre un dangereux complot. Si l'idée eût pu lui en venir, il m'eût plutôt choisie pour confidente, moi, pour qui vous supposez qu'il éprouve une prédilection si marquée, qu'une femme sans esprit, sans considération, avec laquelle il n'a pu avoir qu'un de ces courts rapports de plaisir dont un homme délicat rougit bientôt. Ce n'est point à de pareilles femmes que l'on confie sa vie et son honneur.
«--Votre défense choquante m'éclaire: je vois que vous aimez Hervas: au nom de cet attachement, avouez tout; ma propre indulgence est à ce prix.
«--Votre protection, votre indulgence, je les repousse; je respecte le gouvernement, mais je ne le crains ni ne l'implore. Je suis innocente, Hervas est innocent; je suis en votre pouvoir, faites de moi ce que vous voudrez.
«--Nous allons vous garder jusqu'à plus ample informé.
«--Appelleriez-vous cela de la justice?
«--Si ce n'est justice, c'est prudence; et les gouvernemens n'en sauraient trop avoir.»
Ici un jeune homme entra, et remit un papier au ministre au sombre visage. «Je suis fâché, dit-il, d'user de rigueur envers vous; mais madame Arthur vous accuse; elle déclare ne s'être adressée à vous que par la confiance que lui inspirait votre amitié avec une personne dévouée comme Regnaud au consul.
«--Ah! vous voilà donc convaincu que ce n'est pas à moi que la prétendue confidence a été faite?
«--Si peu, qu'Hervas est arrêté, que ses papiers sont saisis, et les vôtres aussi.
«--Si vous n'avez pas la cruelle satisfaction de trouver dans les miens des listes de conspirations, vous y rencontrerez des pièces plus pacifiques qui pourront servir de modèles à une instruction plus amusante.»
Fouché _me regardait parler_, et l'étude de ma physionomie l'occupait bien plus que mes paroles. Il ne m'en dit plus qu'une dernière: «Entrez dans ce cabinet,» et il ferma lui-même la porte sur moi. Je me trouvai ainsi provisoirement en prison dans un fort joli cabinet. Des livres étaient épars çà et là. J'ouvris un volume, et je tombai sur des vers latins, qui traitaient, je crois, de la vie rustique. Malgré tout ce que je ressentais d'angoisses, j'avoue que je ne pus m'empêcher de remarquer le contraste des goûts de l'homme privé et de l'homme d'état, l'alliance de la poésie bucolique avec la police. Cette distraction, toute piquante qu'elle fût, n'était pas suffisante pour me faire oublier mon état. L'inquiétude et l'attente le rendaient affreux. J'étais si absorbée, que je n'entendis pas ouvrir la porte, et il fallut que Regnaud, entré avec le ministre, me tirât de mon accablement.
«Pourquoi donc cet air désolé et coupable? me dirent ces messieurs; on sait que vous n'avez dit que la vérité; tout est éclairci.
«--C'est fort heureux. En attendant, voilà une journée bien agréable.» Là-dessus le ministre nous congédia avec force excuses et politesses, et même avec sourire.
Montée en voiture, je ne pus m'empêcher d'exprimer à Regnaud avec une franchise un peu dure, qu'il était fort désobligeant d'avoir des amis si fanatiquement dévoués _à la chose publique_.
CHAPITRE LXVIII.
Une bonne mère.--Nouvel engagement dramatique.--Regnaud de Saint-Jean-d'Angely.--Retour de D. L***.--Départ pour Lyon et Marseille.--La chaîne des galériens.
J'avais cessé de m'occuper de la triste affaire qui m'avait révélé tout l'odieux de la police, quand mon souvenir y fut ramené par un bien triste événement. Adélaïde entra un matin tout effarée, en me disant: «Madame Arthur est morte hier d'une colique d'entrailles.»
«Quoi! empoisonnée?
«--Non, madame; des suites d'une imprudence. On est venu déjà plusieurs fois vous demander; et voilà en ce moment la mère qui veut absolument vous entretenir.
«--Faites entrer.»
J'avoue que la fille m'était bien odieuse; mais ce souvenir de remords qui, mourante, l'avait reportée vers moi, me réconciliait presque avec elle. Sa mort avait été terrible; mon nom avait été mêlé à ses derniers soupirs; elle m'avait appelée à son secours dans ses tourmens affreux. Mon cœur ne se ferma point au récit d'une pareille agonie fait par une mère. Cette vieille femme, sans éducation, d'une tournure et d'une mise communes, ne m'en inspira que plus de pitié. «Ah! ma chère dame, me disait-elle, je n'ai point partagé l'aisance de ma fille. J'étais pauvre; je ne la voyais pas, mais je suis accourue à son lit de malade. Elle avait besoin de votre pardon pour mieux mourir; madame je le lui ai promis, et je viens vous le demander. Permettez que je fasse dire une messe pour elle en votre nom.» Je lui remis de l'argent pour plusieurs, et la bonne vieille me quitta en me bénissant.
Mon triste début au Théâtre-Français, tout infructueux qu'il eût été, avait cependant donné quelque bonne opinion de moi à quelques directeurs de province. Leurs propositions m'humilièrent d'abord. Je me trouvais déchue; mais, désenchantée déjà, et sur mon indépendance, et sur l'amitié de Regnaud, et sur les plaisirs de Paris, je me décidai à une séparation courageuse, et je contractai un engagement avec un sieur Beaussier, à cette époque directeur du grand théâtre de Marseille. Regnaud, qui s'y était d'abord opposé, me voyant résolue, me donna des lettres pour M. de Permon, commissaire général de police, et Thibaudeau, préfet.
Au moment où j'emballais ses conseils et mes papiers, on vint m'apporter un billet qui m'annonçait l'arrivée de D. L***. Les conseils de Regnaud sur le compte de cet homme, mes soupçons, que dis-je! mes expériences, tout céda devant le besoin des confidences pour un cœur malade. Au bout d'une heure il était chez moi; il réveillait les espérances d'une grande passion, et cette entrevue me rejetant loin de mes projets, je ne sentis plus que les délires de mon amour pour Ney.
Je partis néanmoins. Je ne saurais exprimer tout ce qui me vint d'idées tristes, de ressouvenirs amers, de regrets cuisans, quand je revis Lyon, où quelques années plus tôt j'avais, sous un grand nom, recueilli tous les plaisirs de la considération et de l'opulence. Rien n'égale en amertume ces positions où deux époques différentes de la vie viennent, en quelque sorte, se mettre en face, où quelque chose d'extraordinaire vous force de vous souvenir, pour vous contraindre presque à ne plus espérer.
Pour chasser un peu ces noires idées, inspirées par le pénible sentiment de mon état et de mon isolement, je me décidai, en quittant Lyon, à descendre en bateau le Rhône jusqu'à Avignon. Une scène terrible me fut presque une consolation, et l'aspect d'un danger un oubli de mes chagrins. Nous faillîmes être engloutis, et je fus assez heureuse pour sauver de la mort une jeune fille charmante que le courant allait entraîner. Mon ame reprit quelque force et quelque orgueil après cette action, qui me valut les bénédictions de tous les voyageurs, et même l'accolade rude, mais sincère, du rustique batelier. L'image de Ney m'était comme apparue dans le critique moment; je me sentais fière de m'élever jusqu'à lui par ce courage, et je me trouvais récompensée par le seul espoir de lui écrire que j'avais traité la mort à sa manière, et que je n'étais point indigne de l'homme le plus brave.
Le reste de la route devint un enchantement. L'intimité était parmi les voyageurs, la folie circulait à la ronde, et, comme elle était aimable et décente, des femmes la partageaient avec cette nuance de délicatesse qui la double en l'épurant.
La diligence où nous étions montés roulait donc au milieu des joyeux propos, quand une de nos dames, mettant à la portière sa jolie tête, la retira soudain avec un cri d'horreur et d'effroi. Elle venait d'apercevoir la chaîne des forçats, qu'une escorte de gendarmerie conduisait au bagne de Toulon.
Quelle plume il faudrait pour le tableau de ces dernières misères de l'humanité! mais à côté, quelle scène touchante que celle de cette pitié soudaine et sublime, éprouvée par des femmes auxquelles la vertu fit supporter le dégoût pour soulager le crime, peut-être trop puni. Un de nos compagnons de voyage fit observer qu'il y avait dans cette horde garottée sans doute de bien grands coupables. «Oh! m'écriai-je, ne voyons que la misère, et non les actions qui l'ont méritée.» Aussitôt les bourses furent tirées; mais la voiture allait plus vite que notre pitié. «Peut-être, disait la petite dame, nous maudissent-ils pour n'avoir rien jeté au bonnet quêteur.
«--Jeter un secours me paraît humiliant même pour des galériens, m'écriai-je; il faut encore supposer un reste de délicatesse à ceux que l'on soulage. _L'aumône se donne et ne se jette pas_.»
Nous avions les devans sur la troupe; arrivés au relais, tout le monde descendit, et nous voilà tous refaisant à pied la route que nous avions déjà faite; enfin nous nous trouvâmes en face des malheureux. Ils étaient couchés et assis le long du chemin, couverts de poussière, accablés de fatigue, s'entr'aidant à soutenir le fardeau de leurs chaînes, accouplés comme des bêtes de somme, et convoitant, d'un œil hideusement avide, la cruche d'eau et le pain destinés à leur avare nourriture.
Je ne sus d'abord que pleurer et frémir à l'aspect de tant de misères; mais bientôt, l'humanité secondant notre courage: «Monsieur le gendarme, dis-je au conducteur de la troupe, permettez-nous de répartir, entre ces infortunés confiés à votre garde, le produit d'une collecte!»
Un cri de joie s'élève dans les airs à ce mot entendu de tous, et mêlé d'un bruit de chaînes effroyable. Les gendarmes firent un cercle autour de la troupe haletante. Puis, nous autres femmes parcourûmes les rangs, distribuant des vivres et de l'argent, parlant à quelques uns des condamnés. Hélas! j'eus là l'occasion de reconnaître qu'il faut bien moins d'or pour combler d'immenses infortunes, que pour assouvir d'inutiles et frivoles caprices. Soixante-seize malheureux furent consolés pour la modique somme de 120 francs. Quelle futilité ne coûte pas plus cher!
Au milieu de nos voyageuses, l'une me parut ajouter encore en cachette à chacun de nos dons. Plus tard je reçus la confidence d'une pareille générosité. La diligence se remit en chemin aux bruyantes acclamations de la reconnaissance des condamnés, et même aux applaudissemens des gendarmes commis à leur garde et attendris.
Au premier relais, la jeune dame dont j'avais remarqué la tendre bienfaisance me prit à part, et me dit: «C'est un ami qu'en vous j'ai rencontré, c'est un frère. Mon cœur a deviné le vôtre; soyons de moitié dans les frais et le bonheur d'une bonne action. Ce galérien, ce malheureux à qui vous m'avez vu plus particulièrement parler, m'a glissé dans la main l'écrit que voici:
«Je suis coupable, mais encore plus malheureux. Je trace ces lignes dans l'espoir que je rencontrerai quelque regard de commisération, quelque accent de pitié dans un cœur généreux.
«Je suis fils unique de la veuve..., de la ville de... Arrivé seul à Paris, je crus à l'amitié, et par elle et pour elle je fus entraîné au crime. Qui que vous soyez, ayez pitié de ma mère; elle a su ma condamnation; mais trompée sur le jour d'un épouvantable départ, elle ne sera à Paris que dix jours après; elle y sera sans ressources. Qui que vous soyez, pensez à cette mère. Mais puissiez-vous être une femme au doux regard, à la voix compatissante! Alors ma mère sera secourue, on l'aidera même à venir dans des lieux de souffrance consoler son coupable et malheureux fils, avant qu'il ne meure du supplice de toutes ses peines.
«LOUIS-ÉDOUARD.»
«Je reste ici, dis-je à la jeune dame; j'y attendrai la _chaîne_. À son passage, je parlerai au brigadier. Une lettre partira à l'instant même pour la mère du malheureux, avec l'argent nécessaire à son voyage.» À ces mots, la jeune dame tomba dans mes bras. «Je ne puis attendre, une affaire m'appelle à Toulon; mais voici mon adresse, nous nous écrirons, nous nous reverrons.»
CHAPITRE LXIX.
Arrivée à Marseille.--Mademoiselle Rousselois.--Engagement à Draguignan.--M. Fauchet, préfet.
Comme je suis la femme aux aventures, je n'arrivai d'Aix à Marseille qu'après une foule d'incidens, qui, dépourvus d'intérêt pour un lecteur, n'en forment pas moins les épisodes terribles d'un voyage. Je suis à Marseille, j'oublie et je tais tous ces détails. Je devais, avec quelques compagnons de voyage, aller le lendemain de mon arrivée voir le château d'If; la partie fut remise, parce que le directeur désira fixer au plus vite mes représentations. Cette course n'eut lieu que plus tard, et l'on dirait que la fortune se plut à l'ajourner, pour que je fusse témoin d'un grand deuil militaire, de l'envoi du cercueil de plomb qui contenait les restes de l'infortuné Kléber, envoyés des sables de l'Égypte vers le sol plus hospitalier de la patrie.
Je pris de suite mes petits arrangemens domestiques dans l'hôtel où j'étais descendue. Le choix d'un fort bel appartement, les conditions de ma table, l'engagement d'une femme de chambre, tout cela fut l'affaire d'un instant, car l'hôtesse était accommodante, et presque désintéressée, malgré son état.
J'allai voir M. de Permon, qui me fit le plus aimable et le plus galant accueil; les jours de mes représentations furent fixés. Elles furent heureuses, grâce aux bienveillans conseils de la célèbre chanteuse Rousselois, qui avait le sentiment du vrai beau et de la dignité tragique; bonne et excellente amie qui me valut des succès, qui me donna des preuves du désintéressement le plus rare, celui de l'amour-propre. Ses conseils allaient plus loin que le théâtre. Elle me disait quelquefois: Et l'avenir, y pensez-vous? et notre état, qui ne donne pas la fortune, exige encore dans sa liberté quelques soins de réputation. «Là-dessus elle me reprochait mes courses, mes apparitions continuelles au cours, aux promenades. Toutes les fois qu'elle me parlait, j'étais de son avis; mais comment résister aux invitations? comment surtout résister à mon caractère?
Une lettre que je reçus de D. L***, et surtout le séjour déjà assez long que j'avais fait à Marseille, précipitèrent le dessein d'une tournée, à laquelle d'ailleurs me condamnait le retour d'une actrice fort en crédit dans mon emploi, madame Mylord, femme d'un talent bien réel; car la beauté n'était point un de ses prestiges dramatiques, et, selon moi, le talent laid est un double talent. Comme mademoiselle Rousselois, loin de s'opposer à mes succès, elle y travailla, et c'est à leur goût délicat et cultivé que je dus la manière brillante dont je m'acquittai toujours des rôles d'Aménaïde, d'Héloïse, de Sémiramis et de Gabrielle de Vergy.
Mon séjour à Marseille fit encore assez de bruit pour m'attirer l'attention du directeur de Nice, M. Collet; de celui de Toulon, M. Renaud, et encore de celui de Draguignan, M. Béranchu. Je reçus des propositions fort belles pour des propositions de province; mais le directeur de Draguignan étant venu en personne me vanter les agrémens de sa résidence, en l'accompagnant de flatteries adroites, je lui donnai la préférence. Il me fit beaucoup valoir la protection du préfet, accordée à son établissement. C'était M. Fauchet, amateur distingué de l'art dramatique et des lettres, et j'avoue que le désir de le connaître eut quelque part à ma détermination. Me voilà donc au bout de deux jours, en véritable chevalier errant, sur la grande route de Marseille à Toulon, et de Toulon à Draguignan. En vérité, j'étais une reine fort plaisante.
Mon directeur arriva presque aussitôt que moi à l'auberge où j'étais descendue avec deux cavaliers qui m'avaient accompagnée. On dîna, et le directeur se mit en belle humeur. Il avait été acteur d'un théâtre des boulevards de Paris, était resté fort bel homme et très disposé à raconter ses bonnes fortunes. Il se donna le large plaisir de la narration; mais, plaçant la morale à la fin de son récit, il nous dit que tout cela avait fini par le mariage, absolument comme au théâtre. Étant passés dans une salle voisine pour prendre le café, je devins tout à coup l'objet des attentions d'un officier de gendarmerie, genre d'hommage qui ne laissa pas de me donner de l'inquiétude. Elle fut à son comble, quand ce très peu galant personnage vint sans trop de façon se placer à notre table. La conversation devint pourtant générale, et l'officier, comme de raison, parla guerre et campagnes. Le nom de Valmy lui échappa. Cela fut pour moi comme une commotion électrique.
«Vous y étiez, lui dis-je, monsieur l'officier?
«--À dix pas de vous, madame, lorsqu'on emporta le brave Drouot du champ de bataille.»
Tout le monde s'écria: «Comment! est-il possible! vous y étiez, vous vous battiez?
«Je l'ai vue, disait Jarlot, donner une gourde et son mouchoir à un sous-lieutenant blessé d'un coup de feu, qu'elle n'avait pas l'air de craindre. Oui, madame, c'est bien vous; on n'oublie pas plus le courage que la beauté.
«--Les souvenirs que vous me rappelez me donnent quelque orgueil, quoique ce ne soit pas de la gloire. Le hasard seul me rendit témoin des brillans faits d'armes de cette journée, j'en suis heureuse; mais, comme déjà les idées ont changé, veuillez bien me garder le secret d'une distinction militaire qui pourrait bien n'être plus de mode, et m'exposer ici à tous les embarras d'une insupportable curiosité. L'héroïne pourrait faire tort à l'actrice. Ainsi, M. Jarlot, du silence: «voulez-vous à ce prix mon amitié?» Il porta la main sur son cœur, et je reçus une parole de brave, une de ces paroles auxquelles on est fidèle. Le pauvre homme, malgré sa religieuse discrétion, me suivait partout, ne manquant pas une de mes représentations, et ne supportant pas qu'on m'admirât à demi. J'aurai à parler des imprudens éclats de cette admiration, qui était excessive, même pour une ville comme Draguignan; mais je dois m'occuper, par droit de préséance, de celle d'un préfet, partisan beaucoup plus sérieux qu'un lieutenant de gendarmerie.
Je débutai par le rôle d'Héloïse. Mon costume était fort simple, et tout-à-fait en harmonie avec la troupe. Il n'y a pas, je crois, trop d'orgueil à dire qu'au milieu d'elle on me trouva du talent. Qu'on songe que je parle de la tragédie dans le département du Var. Applaudie à presque tous les passages importans, je distinguai avec plaisir l'approbation du préfet au milieu de l'approbation générale, et je jouis de tous le bonheur d'un succès qui du moins était sans intrigue. M. Fauchet sortit de sa loge par le théâtre, et me dit, en passant, les choses les plus flatteuses.