Memoires D Une Contemporaine Tome 3 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 19
L'ivresse d'une cour facile et brillante, que l'on ne pouvait guère comparer qu'aux licences de ce bon régent, comme l'appelait Voltaire, ce levier politique des plaisirs n'agissait guère cependant que sur les classes supérieures, toujours et partout plus favorables aux innovations et à l'influence de l'étranger. Mais le fond d'une nation n'est pas aussi malléable. Le peuple, qui tient plus en quelque sorte à la terre qu'il habite et à l'air qu'il respire, n'a pas cette heureuse facilité des courtisans, et oppose toujours bien plus de résistance au joug. La mémoire des Médicis et de Léopold, le souvenir de leur administration paternelle, enchaînaient encore l'imagination pourtant mobile des Toscans; et la gloire des armes, moins séduisante pour eux que celle des arts, ne les avait point disposés en faveur de Napoléon. Souvent dans mes courses, moi, tout enivrée de la gloire de l'empire, interrogeant des paysans et des hommes du peuple, je recevais de ces réponses pleines de souvenirs antiques, de ces réminiscences d'un pouvoir tombé qui survit à l'oubli et à sa chute par des bienfaits. Voici deux anecdotes qu'on me pardonnera bien de rapporter, car tout ce que l'on a entendu de la bouche du peuple mérite une véritable vénération; et certes on peut me rendre une justice, c'est que, quelles que soient mes préoccupations de cœur ou mes intérêts de position, j'ai toujours du respect pour la vertu et une place pour tous les nobles souvenirs. Les beaux traits de la puissance légitime ont peut-être encore plus de prix sous une plume qui avait à se défendre des influences de l'usurpation. Des actions généreuses me plaisent, n'importe d'où elles viennent, et l'amie d'Élisa ne peut résister au bonheur de retracer deux anecdotes de l'administration de Léopold, recueillies à une distance si peu suspecte.
Ce prince admirable, qui rachetait en quelque sorte par ses bontés le despotisme qu'il était chargé d'exercer en Toscane, trouvait une douce consolation à son propre pouvoir dans l'usage qu'il s'efforçait de lui donner. Il aimait à se mêler, déguisé, aux amusemens ou aux travaux de la population. Les prisons n'avaient pas de plus vigilant inspecteur; et le droit de faire grâce, le plus beau des priviléges de la royauté, il ne le déléguait pas à des commis, et se le réservait comme une des consolations de la couronne.
Un jour que Léopold visitait, dans ses vues de pardon et de bienfaisance, les prisons de Livourne, il interrogea un à un tous les locataires du bagne sur les motifs de leur séjour. À entendre ces innocens forçats, aucun n'était coupable, tous avaient succombé sous les dénonciations de la haine, sous la puissance d'une inimitié terrible, de complicité avec quelque erreur de la justice, et tous attendaient et méritaient une grâce de leur équitable souverain. Le grand-duc aperçoit au milieu du groupe empressé sur ses pas un galérien moins impatient, se séparant même de ses compagnons pressés autour de leur maître. Léopold n'en est que plus empressé de lui faire les mêmes questions qu'aux autres. _Maestro_, répond le forçat presque pudibond, _sono stato condannato perchè sono un bravo ladro_. Donnez bien vite la liberté à ce scélérat, s'écria le spirituel et généreux souverain: avec lui tant d'honnêtes gens sont en trop mauvaise compagnie. Admirable alliance de la bonté et de l'esprit, qui a quelque chose de français, et qui faisait appeler Léopold le Henri IV de la Toscane!
La justice est toujours ce qu'il y a de plus précieux et aussi ce qu'il y a de plus rare pour les peuples. Le bon Léopold le savait bien, et tâchait de procurer à ses sujets ce bienfait si difficile, en stimulant le zèle de ses délégués négligens. Il y avait un juge fort singulier du pays, qui, au lieu d'aller à l'audience ne sortait de son lit que pour dîner, et y rentrait pour se reposer de cette fatigue peu judiciaire. Impossible non seulement de le rencontrer à son tribunal, mais encore à son domicile. Sa vieille servante, huissier dressé à cet effet, renvoyait avec une religieuse exactitude les pauvres solliciteurs. Monsieur est sorti, Monsieur est malade, Monsieur dort, étaient tout ce que l'on pouvait obtenir d'elle. Le mécontentement public était à son comble, et l'écho en arriva jusqu'à Léopold: il s'achemine vers le tribunal à l'heure, hélas! inutile de l'audience, n'y trouve pas, bien entendu, son magistrat paresseux, mais s'informe de sa demeure et y court. Même accueil au souverain, que l'incognito assimile à la foule des plaideurs ordinaires; même défense opiniâtre de la porte, même réponse de la servante, qui se retranche sur le sommeil de son maître et qui proteste qu'elle sera renvoyée si elle laisse entrer. Brusque malgré lui, et indiscret par vertu, le prince passe outre aux protestations et aux résistances. La consigne est violée, la porte presque prise d'assaut. L'honnête et paresseux L'Hôpital reposait dans une chambre obscure, les rideaux fermés comme un de ces vertueux chanoines dépeints par Boileau dans _le Lutrin_. Le juge, endormi, se lève sur son séant, un arrêt à la bouche contre l'insolent qui violet le sanctuaire de la magistrature, un de ces arrêts dont il était pourtant si avare. Léopold se moque de toutes les menaces, et animé d'autant de courage que d'indignation, pousse le juge ébahi à bas de son siége... de sommeil, et lui crie: Vous avez beau vous débattre, le grand-duc connaît votre conduite scandaleuse, il ne vous reste plus qu'à vous habiller promptement pour venir vous justifier. Le juge, étourdi, se réveille enfin et reconnaît son maître dans l'étranger, tombe à ses genoux en implorant son pardon. «Gracieux prince, je suis réellement retenu au lit par une grave indisposition; j'y fouillais les papiers d'une immense procédure: c'est ce maudit Barthole qui m'a endormi; mais je n'y serai pas repris, je ne le lirai plus, grâce! grâce!...--Relevez-vous, monsieur, vous avez cessé d'être juge.» Et là-dessus Léopold se retira avec toute la fermeté et toute la dignité royales. Un magistrat plus éveillé vint immédiatement prendre possession de la place, et mettre à jour le monceau de dossiers dont son prédécesseur avait fait litière. Mais élevant l'héroïsme du trône jusqu'à l'indulgence, le bon Léopold envoya, en même temps qu'un nouveau juge pour contenter ses sujets, une pension à l'ex-magistrat pour le bénir.
FIN DU TROISIÈME VOLUME.
NOTES
[1: La princesse Élisa.]
[2: Le grand maréchal m'avait remis, avec un sac de sequins, deux ordonnances sur le trésor, qui me furent acquittées dix-huit mois après par M. Mollien.]
[3: Le général de division Godinot, qui se tua en Espagne à la suite d'une attaque de nerfs, maladie à laquelle il était fort sujet.]
[4: Le général Delzons, qui fit plus tard des prodiges de valeur en Russie, à la Moscowa, périt bien jeune encore dans la cruelle retraite de cette guerre des élémens, des distances et des frimas.]
[5: Le chirurgien en chef, le brave baron Larrey.]
[6: Rideaux de gaze claire qui ferment en Italie les lits comme des boîtes.]
[7: Chargé d'affaires, qui fit d'admirables efforts pour sauver la ville du pillage.]
[8: La lâcheté oisive ou la haine calculée a cherché si souvent à se venger de la gloire de nos braves sur le champ de bataille, par la satire de leurs manières et le contraste de leur langage ou de leur style trivial avec les hautes positions conquises par leur épée, que j'éprouve l'irrésistible plaisir de citer ces lettres d'un simple sergent de nos phalanges immortelles: elles prouveront qu'en fait d'honneur nos soldats savaient aussi bien l'exprimer que leurs devanciers du vieux temps; et que ces héros, qui troquèrent si soudainement le sac et le fourniment contre l'épaulette de général ou le sceptre de roi, étaient encore quelquefois aussi forts sur l'orthographe que les colonels musqués, qui avaient au moins le temps de l'apprendre au milieu des loisirs d'une garnison.]
[9: Qu'il ne faut point confondre avec Pinti, le premier ayant toujours été la demeure des souverains. Le second est un fort beau palais aussi, situé près de la porte et de la rue de ce nom, à Florence, où le gouvernement français avait établi la préfecture.]
[10: Les comtesses Torigiani et Médici (Catherine), dames pour accompagner.]
[11: Le comte Cerami était un des hommes les plus brillans de la cour de Florence, instruite et spirituel. La grande-duchesse le combla de bienfaits. La voix publique, toujours prompte à supposer, le désigna comme un favori. Il fut peu reconnaissant aux jours de l'adversité, ce qui malheureusement appuierait les conjectures de la malveillance; car, en fait de favoris des princes, ceux qui ont le plus obtenu sont ceux d'ordinaire qui se souviennent le moins.]