Memoires D Une Contemporaine Tome 3 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 15
Hantz revint au bout d'une demi-heure, me dit qu'il avait pensé à tout, et qu'il était résolu de se brûler la cervelle si je le renvoyais; qu'il voulait me suivre et me servir pour rien; mais tout cela sans s'échauffer, mais avec une fermeté effrayante et que ses yeux confirmaient terriblement. J'éprouvais l'angoisse d'une cruelle hésitation. À toutes mes réflexions, à tous mes encouragemens, il répondait: «_Vous servir ou mourir, vous suivre ou me brûler la cervelle_.» Enfin, je m'avisai pour le désarmer d'un moyen qui me réussit: je lui dis que j'étais près de me marier; que le futur exigeait de moi son renvoi à cause de la confidence qu'il avait eue de mon attachement pour un autre; que je l'adressais à Paris, à un excellent maître; que je l'y reverrais, qu'il tâchât d'avoir une place pour le lendemain.
Hantz obéit avec chagrin, mais sans murmurer: il croyait qu'il y allait de mon bonheur, et ce sentiment délicat lui avait rendu du courage. Ce sacrifice, que je faisais aux propos d'un homme qui m'était indifférent, me rendit ce dernier odieux, et je résolus de quitter Gênes aussitôt après le départ de mon domestique. Le pauvre garçon revint m'annoncer qu'il avait trouvé à s'embarquer pour Trieste, avec un Italien, le comte Borara, et qu'il aimait mieux cela que de retourner à Paris. Je reçus, le lendemain, la visite de ce nouveau maître, et je lui recommandai avec effusion le dévouement et la fidélité du meilleur des domestiques. Le vent retint quelques jours les voyageurs, et je vis le comte Borara avec plaisir: il était aimable, bon et très attaché au parti français. Le jour qu'on mit à la voile, je le reconduisis et restai sur le port jusqu'à ce que le bâtiment eût entièrement échappé à la vue, le cœur navré d'un sacrifice que l'amour-propre m'avait commandé, et qui me faisait perdre une des choses les plus rares, le dévouement respectueux et à toute épreuve d'un domestique qui élevait ses devoirs jusqu'à la noblesse de l'amitié.
En rentrant chez moi, j'y trouvai le comte Albizzi. Mes manières se ressentirent de ma tristesse; il en prit une humeur fort inconvenante, et il m'apprit jusqu'à quel point un homme jeune, bon et spirituel, peut cependant déplaire. Je résolus d'attendre mon établissement à Florence pour reprendre un domestique ou une femme de chambre; mais avant mon départ, qui fut cependant assez prompt, j'eus à regretter la prudente et religieuse surveillance de mon pauvre Hantz; car on me vola une cassette qui contenait 7,000 fr. en or, 3,000 fr. en billets, trois bagues du plus grand prix, une parure fort belle que je tenais de Moreau, et ses lettres. Jamais, avant cette aventure, je n'avais su rien fermer ni me défier de personne. Depuis ce jour, je suis devenue craintive et méfiante jusqu'au ridicule. Mais c'est une qualité tardive et par conséquent inutile: c'est ainsi que la prudence vient aux mauvaises têtes, quand elles ne peuvent plus en profiter. Chose inexplicable! ce sont les personnes qui ont le plus besoin d'argent pour des prodigalités, qui savent le moins s'en procurer et veiller à ce qui leur est si nécessaire.
Le vol fit du bruit, et en eût fait bien plus, si je ne m'étais pas opposée à toute espèce de poursuites. On ne pouvait concevoir une si stoïque indifférence. Et moi je ne comprenais pas alors et je ne comprends pas encore aujourd'hui, où l'argent est loin d'être abondant pour moi, que pour quelques pièces de cet argent on signe des procès-verbaux d'arrestation, et quelquefois des arrêts de mort.
Sur ces entrefaites, je quittai Gênes, et je sus depuis qu'on n'avait point cru à cette insouciance, à ce désintéressement, vertu si rare dans le vulgaire, que c'est celle qui excite le plus de surprise et d'incrédulité. La bienveillance génoise prétendait à ce sujet que je m'étais volée moi-même, oubliant, dans cette plate et injuste épigramme, que j'avais tout payé avec une extrême exactitude, et même avec une magnificence ridicule. Mais la médisance se soucie-t-elle beaucoup de la raison? et la calomnie ne se moque-t-elle pas du bon sens? Tous comptes faits, il me restait 3,600 fr., une garde-robe d'une grande richesse, de la liberté, quelques talens; j'espérai tirer parti de tout cela, et, gardant pour consolation mes nobles souvenirs, je m'abandonnai sans inquiétude à la fortune.
J'avais quitté Gênes le 7 mai 1808, pour me rendre à Lucques, où je ne restai que le temps nécessaire pour voir les débris de la tour d'Ugolino, et j'en partis avec un sentiment d'horreur et de pitié. J'avoue qu'à Rome l'aspect des ruines et des souvenirs antiques m'a réellement remué l'ame. Partout ailleurs, les ruines ne sont à mes yeux que des masures. Mais là, l'ensemble des monumens conserve son prestige; chaque pierre rappelle encore la reine du monde et ne la dément pas. Ces arènes, ces amphithéâtres, ces colonnes qui se prolongent à l'infini, qui semblent parfois s'animer quand la race dégénérée dont elles sont devenues l'héritage se repose et sommeille; cette vie des tombeaux qu'a très bien surprise et peinte l'auteur _des Nuits romaines_, m'a été aussi révélée. J'ai cru voir souvent, au milieu de ces éloquens débris, Brutus, Caton et Sénèque, écartant leurs linceuls, et cherchant des Romains dans Rome. Mais à Lucques, l'enthousiasme n'est pas possible, et je n'eus pas même un quart d'heure d'admiration; je me préparai donc à n'y pas faire long séjour, et je pris la résolution d'aller à Pise.
CHAPITRE LXXXVIII.
Arrivée à Pise et à Livourne.--De la tragédie italienne et de la tragédie française.
En quittant Lucques, je fis charger mes malles sur une de ces lentes diligences de _vetturino_, et je partis dans une espèce de cabriolet napolitain; on y est fort mal juché, tout en l'air et à découvert, mais ils courent avec une incroyable rapidité. La route était belle, le temps superbe, et j'avais hâte d'arriver à Pise. Hélas! qu'on a tort de faire des souhaits! Si les miens avaient eu moins de vivacité, j'aurais eu quelques extravagances de moins à commettre.
À peine étais-je descendue de voiture, que je me vis entourée de cinq ou six personnes que je reconnus aussitôt comme ayant fait partie de la _comica compagnia_ de Milan: Blanes, Morochesi, Rigitti, et deux actrices fort jolies, mais non pas du premier ordre. J'étais seule, je venais de passer quinze jours de contrainte et même de chagrin, tout devait me paraître occasion de distraction et d'amusement. On me montrait un empressement amical; j'allais entendre les chefs-d'œuvre d'Alfieri et de Métastase: il n'en fallait pas plus pour me faire oublier passé et avenir, pour bercer ma folle imagination de quelques décevantes illusions. Mes artistes se rendaient à la répétition: je promis de les y aller rejoindre, prenant à peine le temps de déjeuner et de changer ma toilette de voyage. Arrivée au théâtre, la bizarre résolution avait fait des progrès, la fantaisie de jouer s'y était jointe, et à la fin de la répétition tout était convenu et arrangé. Je devais suivre la troupe à Livourne, où elle se rendait le lendemain, pour y paraître dans les rôles de Rosemonde de la pièce d'Alfieri, de Sémiramis de Voltaire, traduite par _l'abbé_; Césarotti, et de la Jocaste des _Frères ennemis_ du premier auteur.
Je veux consigner ici une remarque fort judicieuse que me fit au sujet de ce rôle de Sémiramis et de la poésie italienne, pour l'expression de certains sentimens, un des acteurs de la troupe Rigitti, homme plein de goût et d'instruction. Je me la suis toujours rappelée, quand j'ai vu représenter le chef-d'œuvre de Voltaire. Rigitti trouvait que la poésie italienne communiquait plus de la pompe et de l'élévation convenable dans la circonstance à ces vers de la scène d'Assur avec Sémiramis.
Voltaire dit:
Je viens vous en parler: Ammon et Babylone Demandent sans détour un héritier du trône.
Dans la traduction, Césarotti s'exprime de la sorte:
Io vengo appunto a favellarne.
Littéralement, on dirait: _io vengo a parlarne_; comme un personnage vulgaire dirait à la voisine: _je viens vous en parler_; au lieu que _favellar_ a bien une autre noblesse: c'est un langage royal.
Il y a de ces nuances, de ces victoires, en quelque sorte, d'une langue sur une autre, pour la traduction de quelques sentimens qui tiennent aux mœurs. Je voulus bien accorder à Rigitti ce petit triomphe national d'une expression; mais en général la langue française est encore celle que je préfère, celle qui a le plus de suite, le plus de tenue, si j'ose m'exprimer ainsi; ne s'enflant jamais jusqu'à la bouffissure, ne s'abaissant jamais jusqu'à la trivialité. J'accordais une juste admiration à Métastase, à Maffei et à Alfieri, à Goldoni surtout; mais le beau n'existe vraiment dans le théâtre italien que par étincelles, et me semble loin de ces chefs-d'œuvre de goût, de convenance, d'intrigue et de pureté, qui font la gloire du théâtre français. Je ne parlerai pas des opéras _seria_ ou _buffa_: je suis si mal organisée pour la musique, que son charme embellissant de plates horreurs ou de plus plates arlequinades, n'a jamais pu venir jusqu'à moi, détruit, pour ainsi dire, en route, par toutes les sottises qu'il s'efforce en vain de cacher. J'ai souvent applaudi la délicieuse _Prima donna_, Pelandi, Blanes, Marochesi, aux théâtres de Florence, de Milan ou de Naples; mais, je ne le cache pas, en fait d'émotions dramatiques, je préférais encore mes souvenirs français. Je suivis la troupe à Livourne, et le succès décida de ma vocation. Toutes les troupes italiennes, même celles de cour, sont ambulantes. La nôtre courait de Livourne à Sienne, et j'y allai. Je ne retracerai pas ici les événemens d'une pareille existence: ils auraient bien peu d'intérêt pour le lecteur, car ils n'en ont guère conservé pour moi-même, excepté ceux de la bienveillance des artistes avec lesquels j'étais liée. Avant de parler de mon entrée au service de la princesse Élisa, j'ai à raconter la rencontre singulière que je fis, à Florence, d'une jeune infortunée que les Français avaient arrachée d'une affreuse prison, dans un couvent du faubourg San-Gregoria, à Mantoue, lors de la prise de cette ville. Cette aventure est touchante, et ce qui ajoute à sa singularité, c'est que la rencontre de l'héroïne avait eu lieu en 1809, à une époque où toutes deux nous étions jeunes, et qu'elle se renouvela en 1815 sur un champ de bataille où nous n'échappâmes à la mort que pour ne plus compter toutes deux dans la vie que larmes et désespoir.
CHAPITRE LXXXIX.
Pèlerinage à Valle-Ombrosa.--Arrivée à Florence.--Camilla.
À Sienne, j'avais fait mes adieux à la _comica compagnia_, et je m'acheminais vers Florence pour y passer quelques mois _nel dolce far niente_, désirant avant faire un pèlerinage à Valle-Ombrosa, berceau de mon heureuse enfance. Hélas! je reconnus à peine ces lieux naguère si beaux: Valle-Ombrosa avait tant changé de maîtres, tant subi les augmentations et les mutilations du caprice, que, pendant quinze jours que j'y séjournai, j'allai demander en vain aux arbres, aux parterres, aux habitans même des environs, un souvenir, un regret: en vingt années, tout avait changé, les lieux et les générations! La guerre, la mort, ce mouvement de tant d'événemens, avaient tout bouleversé. À qui aurais-je pu m'adresser pour être entendue? Qu'aurais-je pu dire? Qui aurait même osé reconnaître l'unique fille des nobles étrangers jadis maîtres chéris et respectés de ces beaux lieux, dans un être isolé, sans rang, sans protections, sans appui, et déjà suspect à l'opinion pour le mépris des convenances et des sages préjugés, garans de la conduite et du seul bonheur des femmes? Le silence me semblait un devoir de respect pour mes parens, et je sus le garder, sans que cette faible expiation me rendît, à mes yeux, moins malheureuse et moins coupable. Qu'ils furent tristes, qu'ils furent amers mes adieux, ces derniers adieux au toit de mes pères! ce fut comme une seconde séparation de ma famille.
Arrivée à Florence, je pris un appartement rue _della Pergola_, au premier. Dans cette maison, je vis Camilla Spinochi, nièce de ce gouverneur de Livourne, qui laissa échapper les Anglais du port, à l'époque de la prise de Mantoue, et que les Français firent emprisonner. Camilla avait alors vingt-cinq ans. C'était la plus belle personne que j'aie vue de ma vie, et c'était le moindre de ses agrémens: une taille de sylphide; dans la démarche, dans les attitudes, dans les gestes, une grâce, une harmonie, un je ne sais quoi enchanteur qui eût fait tressaillir le cœur d'un vieillard. À tant de séductions extérieures, Camilla joignait non pas le mérite de l'instruction, mais le don d'un génie naturel, le charme d'une ame tendre, et l'éclat d'une ame courageuse. Ce fut pour moi, sitôt que je l'eus aperçue, un besoin irrésistible de la connaître; j'en demandai l'occasion à mon hôtesse, et sa réponse changea ma curiosité en vif intérêt.
«_È un capo francese_, me dit-elle; c'est une femme qui se perd pour un militaire de cette nation. Oh! c'est une vilaine affaire; et si elle n'était pas protégée... il le dit bien le curé, qu'on la _renfermera_ un jour. Nous la logeons par crainte, mais nous ne l'estimons pas.
«--Vous avez tort, répondis-je au Caton, car elle peut valoir mieux que vous.»
Le soir même, je me trouvai avec Camilla à un thé que donnait un Allemand de distinction qui logeait chez Schneider, maître du plus bel hôtel de Florence, et l'un des plus remarquables de l'Europe.
Cet Allemand était un personnage fort curieux et fort bizarre, réunissant le double enthousiasme et la double manie des systèmes de Lavater et de Gall. Il vivait au milieu d'une collection innombrable de profils, et dans une immense compagnie de crânes et de têtes de mort. La plupart de ces agréables fantaisies avaient été l'objet d'un triste travail. Des ciselures d'or et d'argent y paraient la destruction, et, en voulant l'orner, la rendaient plus hideuse. La foule se pressait autour de l'excellence allemande, admirant l'exactitude et la richesse de ses explications physiologiques, en extase devant tous les bizarres et absurdes enjolivemens qu'il s'était efforcé de prodiguer à la Mort. Je souffrais à l'aspect d'une si sotte manie si sottement admirée; et, dans ma répugnance bien naturelle, j'étais entrée du salon dans un cabinet voisin, où se trouvait une superbe bibliothèque, et où un volume de Pétrarque substitua à l'ennui de contempler ce que je ne comprenais pas le plaisir plus délicat de voir retracer dans un langage enchanteur ce que je sentais si bien. Peu d'instans après, Camilla vint s'y réfugier aussi, fuyant les grotesques expériences qui faisaient circuler des crânes de mort dans des mains de femme, ou qui exposaient leurs jolies têtes aux études de la bosse, comme si, pour deviner l'inconstance, la tendresse, le dépit, l'amour des arts ou des plaisirs, il était besoin de toucher et de constater les accidens céphalalgiques que cache leur chevelure.
Camilla me parut d'une beauté radieuse, qui me fit encore trouver plus aimable le sourire de joyeuse surprise qu'elle laissa échapper en s'approchant de moi. Après quelques mots caressans, nous passâmes ensemble dans la salle de billard. Au bruit des billes roulantes, tout ce qui dans le salon était au-dessous de la soixantaine eut bientôt déserté la salle d'anatomie et de silhouette, laissant l'excellence germanique avec quelques vieux originaux, jusqu'au moment où un brillant ambigu lui ramena la foule.
On avait fait galerie autour de notre escrime au tapis vert, et les honneurs furent pour la belle Camilla. Dans ma vie militaire, j'avais acquis assez de talent au _noble_ jeu de billard, comme on dit, et j'aurais pu gagner toutes les parties; mais l'habitude de porter l'habit d'homme avait fait prendre à mon caractère la galanterie de l'autre sexe, et un désintéressement d'amour-propre qui m'a souvent engagée à sacrifier mes propres succès au triomphe de celles qui ne me semblaient plus mes rivales. Camilla ne s'y trompa point, et de cette petite complaisance date une amitié noble et tendre dont le sort me réservait de lui donner une dernière preuve dans le plus cruel malheur qui pût accabler une belle ame. Entre deux femmes qui paraissent se convenir, l'intimité marche vite. Aussi à souper, refusant toutes les offres des _cavalieri serventi_, esclaves d'étiquette de toutes les réunions en Italie, Camilla et moi nous retournâmes seules ensemble à notre commune demeure. Il n'était que minuit, et dans les heureux climats que nous habitions, c'est l'heure de jouir de toute leur beauté et de tout leur charme. Aussi, au lieu de nous aller emprisonner sous nos moustiquières[6], nous changeâmes bien vite nos riches parures contre un commode négligé, et nous allâmes nous reposer dans un bosquet de jasmin, sur un canapé de mousse, parsemé de violettes. C'est dans ce lieu charmant que le jour nous surprit, moi heureuse de la confiance qui me révélait les intéressans détails qu'on va lire, et Camilla se félicitant d'avoir frappé à l'indulgence d'un cœur capable de comprendre le sien.
HISTOIRE DE CAMILLA SPINOCHI.
«Je vais vous raconter les événemens qui, au sein de ma patrie, si près de parens puissans et riches, m'ont conduite à la nécessité de me tenir ignorée à l'abri d'une protection étrangère, pour ne pas perdre le plus dangereux, mais le plus doux des droits, celui de disposer de mon cœur, et de le soustraire à la vie du cloître, à laquelle, dès ma naissance, j'étais destinée.
«À l'âge de six ans, je fus envoyée à une sœur de ma mère, supérieure dans l'un des ordres religieux les plus sévères d'un couvent riche des États du pape, près de Lugo, en Romagne. Dans cette ville éclata la conspiration de l'armée papale catholique, ce qui la fit nommer par les républicains la Vendée de l'Italie. On y massacra des militaires français; on promena leurs têtes au bout de piques sanglantes, et cette trahison, aussi inutile qu'atroce, appela sur elle de cruelles représailles: Lugo fut livré à plusieurs heures de pillage accompagné de massacres. Hélas! je ne connus jamais les caresses d'une mère, et je venais de perdre la mienne au moment où son cœur eût été mon seul refuge contre les dangers que je courus et les chances non moins périlleuses qui les suivirent.
«Élevée alors dans toutes les pratiques d'une dévotion minutieuse, mon cœur en repoussait la contrainte. Ma raison précoce, mon imagination naïve et prompte, étaient en révolte et épuisaient leurs forces naissantes contre tout le travail de ma tante pour hâter une vocation qui ne pouvait jamais éclore. Tout mon être souffrait à l'aspect de cet avenir de mort qui associe à la même destinée dans les couvens la jeunesse aux longues espérances, et la décrépitude aux joies éteintes. Je n'ai emporté de ce tombeau vivant que cette pensée: Que ne suis-je une fleur cueillie le matin et desséchée le soir! Je venais d'accomplir mon second lustre.
«Un jour, ma tante venait de réunir auprès d'elle et autour de moi, comme pour m'entourer d'un spectacle imposant, toutes les religieuses, toutes les pensionnaires, quand tout à coup un bruit épouvantable vient troubler le silence du cloître et jeter la terreur dans l'enceinte sacrée. Un des confesseurs du couvent, homme dur et terrible, paraît l'œil en feu, et s'écriant: _Ils viennent, les fléaux de Dieu; avec cinq mille combattans ils ont taillé en pièces trois cent mille de nos saints défenseurs. L'esprit de ténèbres est avec eux; il faut fuir._ Toutes les religieuses se pressent autour du prêtre. Moi seule et une novice de mon âge nous restâmes dans le coin opposé du parloir. Un mot: _Il faut fuir_, venait de soulever le crêpe mortuaire...
«Il faut fuir! répétions-nous: nous le pouvons. Nous verrons donc d'autres êtres, un autre monde que celui qui menaçait d'être notre tombeau!
«Les nouvelles devenaient d'heure en heure plus alarmantes pour l'abbesse et les religieuses qui l'entouraient, mais rien ne me paraissait sinistre de ce qui était une espérance d'échapper au cloître. Les Français avaient tout franchi, et, vainqueurs, avaient tout respecté, jusqu'à ce que la trahison vînt enfin les contraindre d'user de représailles: Lugo fut mis à feu et à sang, et le massacre vint jusqu'aux murs du couvent.
«Toutes réunies dans la chapelle, nous attendions la mort aux pieds du Christ, lorsqu'un de ces hommes qu'on nous avait peints comme des envoyés du démon, parut aux portes du couvent, comme un ange gardien pour y placer la sauvegarde d'une invincible barrière. Il entra, offrant à tout ce qu'il voyait assemblé la tranquille continuation de l'esclavage ou la liberté. Ce fut tout à la fois un cri de joie et de désolation. Toutes les jeunes se rangèrent du côté du libérateur; toutes les vieilles se séparèrent de nous en le fuyant; et tout ce que put faire leur frayeur fut de ne pas payer par des cris de malédiction une générosité qui leur laissait encore un choix si noble et si compatissant.
«Ma tante, transportée par les idées d'une vie entière de réclusion et une aveugle confiance dans son directeur, ma tante redoutait comme une souillure la seule présence d'un Français républicain, et se retira avec les plus âgées de ses religieuses, oubliant, dans sa sainte horreur, qu'elle livrait la jeune fille qui lui avait été confiée, à des périls qui n'étaient plus à craindre pour elle. Plusieurs des sœurs profitèrent de la permission pour se retirer dans leurs familles. Lorsqu'on ouvrit les portes, j'aurais sans doute dû rester près de ma tante; mais une voix intérieure, un cri de l'ame, plus fort que la raison, semblait me dire: _C'est loin d'ici qu'est la félicité_; et je ne sus obéir qu'à cette inspiration qui nous pousse dans les bras de la destinée. Je ne savais rien du monde, qu'aurais-je pu craindre? et autour de moi j'avais vu l'ennui, un sombre dégoût flétrir la beauté, dévorer la jeunesse; et me soustraire à un pareil avenir fut, dans ce moment, mon seul besoin, ma seule pensée; quoique enfant, j'y parvins avec l'instinct de la nature et toute l'adresse de l'expérience. Je savais que le baron Capelleto[7] nous était allié. Une religieuse plus âgée, qui avait aussi profité de la liberté, se chargea de me conduire vers lui; mais une émeute m'ayant séparée de ma compagne, j'errai quelques heures, cherchant un asile.
«Enfin, j'ose me présenter à une maison fort belle, où j'aperçois des uniformes semblables à ceux de nos libérateurs. Au milieu d'eux, je me sens attirer par le regard bienveillant de celui qui paraissait leur donner des ordres. Je vous ai dit que je n'avais alors que onze ans, mais une taille et comme une jeunesse précoce. Murat, car c'était lui, vint à moi avec une exclamation de surprise que mon ingénuité n'attribua qu'à mon habit de novice, mais qui était aussi l'effet des charmes que j'ignorais. Il me demanda en assez mauvais italien si je voulais accepter son appui. Ma petite vanité fut heureuse de parler au vainqueur la langue de sa patrie. Enchanté de m'entendre parler français, il me présenta à tout le groupe d'officiers dont il était entouré. Je ne sais, mais au milieu de son brillant état-major, Murat, qui était le plus bel homme, me parut aussi le plus aimable. Il parlait de me garder près de lui, et j'en étais bien joyeuse; mais quand je lui dis, dans mon contentement, que je n'avais que onze ans, il mit plus de réserve dans les témoignages de sa protection, et m'annonça qu'il me ferait remettre à mes parens. Mais je me jetai dans ses bras, lui criant avec larmes que j'aimerais mieux la mort que de retourner dans un cloître. Puis il me prit par la main et me conduisit chez une dame française, épouse d'un fournisseur de l'armée, resta long-temps avec elle, et me laissa en me recommandant bien à ses soins.