Memoires D Une Contemporaine Tome 3 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 14

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L'ancienne cour de Sardaigne honorait très rarement Stupinitz de sa présence, et il fallait la solennité de la Saint-Hubert et les sons perçans du cor pour y appeler le roi et la noblesse piémontaise. Un cerf doré domine le haut du dôme pour indiquer la destination spéciale de cette royale résidence, comme une espèce de grand veneur inamovible. Du reste, tout dans Stupinitz est disposé avec une régularité large et commode; on dirait d'une ville composée de galeries et de bâtimens se correspondant les uns aux autres, d'une ville pour loger une cour quelquefois à peine pendant quarante-huit heures. Le baron de Luzerne, gouverneur du château, étant absent, le comte de Saluces fit appeler le concierge, et celui-ci se fit notre _cicerone_ avec une politesse et des manières moins élégantes que son supérieur, mais aussi avec une indiscrétion inappréciable, et qui, en ma qualité de curieuse, devenait pour moi fort amusante. J'ai bien souvent éprouvé qu'on apprend plus quelquefois avec les gens d'en bas qu'avec les gens d'en haut. Comme j'en ai vu de tous les étages, on peut croire à la vérité de mon observation.

Le complaisant concierge ne savait pas seulement comme un architecte tous les détails d'art que la visite d'un aussi beau monument exigeait; mais il possédait comme un historiographe bien renté toutes les particularités curieuses, toutes les anecdotes secrètes et publiques dont, sous les deux régimes, Stupinitz avait pu être le théâtre. Elles étaient toutes fort importantes pour un _cicerone_ qui veut faire sa cour; mais elles le seraient moins pour des lecteurs désintéressés. Les récits un peu bavards se supportent sur les lieux mêmes que l'on visite: l'impression du moment donne du prix à tout; mais ce qui est bon à entendre n'est pas toujours bon à raconter, et je ne choisis dans tout ce que j'appris à Stupinitz qu'une seule anecdote dont l'authenticité et l'intérêt me sont suffisamment garantis par le nom des personnages et les confidences du narrateur.

Stupinitz, nous dit notre Suétone ambulant, a possédé l'empereur Napoléon; il a daigné y rester quelques instans, lors de son passage pour Milan, où il allait se faire couronner roi d'Italie. Il lui arriva ici une aventure qui vaut bien la peine d'être connue, mais attendez: le lieu de la scène ne nuira pas à son intérêt. Là-dessus, il nous conduisit pas un escalier secret au bout d'une galerie de l'aile gauche du palais, où régnait une longue enfilade de petits appartemens. En entrant dans l'un de ces appartemens, on me fit remarquer de fort beaux portraits, tous plus respectables les uns que les autres: c'étaient des généraux, des papes et des magistrats dont je n'ai pas retenu les noms. Cette chambre, pendant le séjour de la cour impériale à Stupinitz, avait été affectée à la belle madame ***; du service de S. M. l'impératrice reine Joséphine. L'Empereur, qui avait, par excès de prudence sans doute, une clef pour toutes les portes, en avait une pour l'appartement de la jeune dame; il y entre par hasard, sans doute encore, au milieu de tant d'autres; on l'entend; et heureusement ou malheureusement, la jolie dame avait quelqu'un auprès d'elle à qui confier sa frayeur. Heureusement encore le quelqu'un était aide-de-camp de l'Empereur; il reconnaît son maître à la brusquerie de son entrée: habitué à lui rendre hommage, et surtout à ne pas le contrarier, il se laisse glisser à bas du lit, et par plus de respect se cache dessous. L'Empereur, armé d'une petite lanterne, regarde avec attention pour sa sûreté, remarque du désordre, de l'embarras, et particulièrement sur les chaises autre chose que des robes. «Un homme est ici caché, s'écrie Napoléon; qu'on se montre, qu'on paraisse devant moi, je l'ordonne, je le veux.» Un aide-de-camp est toujours bien forcé d'obéir à son chef. Voilà donc ce respectable général de division, c'était son gendre, ma foi, qui se découvre, se recouvre, et disparaît. L'Empereur demeura quelques instans encore comme un homme qui voulait, dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, que le champ de bataille lui restât. Le plus curieux de l'aventure, le voici, et cela prouve bien que l'Empereur est aussi bon qu'il est brave: le pauvre aide-de-camp craignait le lendemain les regards boudeurs du maître; loin de là il reçut l'accueil ordinaire, et l'Empereur ne lui dit pas un mot qui fût relatif à l'anecdote de la nuit.

«Mais comment, dis-je avec vivacité au narrateur, avez-vous pu connaître les détails d'une scène dont les témoins avaient un intérêt commun de discrétion?

«--Comment, ma belle dame? Vous l'auriez su comme moi, si vous aviez été ici, et où j'étais; aucun des acteurs n'a parlé; mais moi qui n'avais pas d'intérêt, je peux bien ne pas avoir la même discrétion. Tenez, madame, venez dans l'appartement à côté de celui-ci, vous entendrez comme si vous étiez dans la pièce même, et vous concevrez que s'il vous arrivait quelque chose de pareil à ce qu'a éprouvé la dame de service de Joséphine, on pourrait très bien n'en pas parler et pourtant le savoir.»

Nous quittâmes Stupinitz, fort contens encore cette fois de notre promenade. La causerie du château nous avait mis en humeur narrative; et M. de Saluces ainsi que moi nous vidions en quelque sorte notre sac d'aventures. Le roulement de la voiture dispose à cet échange de confiance et de pensées. Au milieu de la route M. de Saluces me fit remarquer une masure délabrée: «Vous voyez bien d'ici cette ruine; elle est de construction moderne pourtant, et elle est témoin d'une misère qui accuse peut-être nos lois. Il y a quelques années, Turin retentit d'un vol scandaleux: des hommes qu'aucune mauvaise action n'avait point encore signalés, à l'aide d'une fausse clef, dévalisèrent une riche maison. On fut bientôt sur la trace des voleurs; la sentence accompagna presque leur découverte; dix ans de travaux forcés s'ensuivirent. Le jugement s'exécute à Alexandrie. Mais un pauvre diable fut impliqué dans cette vilaine affaire, pour avoir travaillé à la fausse clef qui avait été l'instrument du délit; le malheureux, garçon serrurier, ignorait à quel usage la clef était destinée. L'embarras de ses réponses, peut-être la nécessité de l'exemple dans des temps difficiles, le firent également comprendre dans la condamnation, quoique pour un temps moins long que les véritables coupables. Sa peine expirée, il chercha du travail et fut repoussé comme un galérien. Les maires, sous le prétexte de la sûreté de leur commune, se le renvoyaient, et le ballottaient ainsi sans asile. Dans sa détresse, avec quelques branches d'arbres et de la terre, il éleva cette masure que je vous ai montrée sur la lisière de deux communes, pour qu'aucun des deux maires voisins ne pût l'inquiéter. Sa vie était moins malheureuse; il vivait de racines, et d'un peu de pain les bons jours, ceux où il pouvait se rendre utile sur la route pour le raccommodage des voitures. La vigilance administrative l'a encore poursuivi dans ce dernier abri de la misère et de la faim. Réduit au vagabondage, à toutes les plus dures extrémités du besoin, la fatalité d'une si criante destinée lui fait regretter le pain du bagne, et pour le reconquérir, le malheureux fabrique encore une fausse clef, se glisse dans une maison, choisit les objets les moins précieux pour atteindre son but au moindre dommage possible, et loin de chercher à échapper à la justice, il reste tranquillement exposé à ses poursuites. Arrêté sous le poids d'une récidive devant la cour criminelle, il ne cherche point à se défendre, avoue la réalité du vol, mais expose avec candeur les rigueurs qui l'y ont en quelque sorte forcé; que les lois trompeuses, en lui rendant la liberté, mais en cessant de le nourrir, lui avaient continué leur châtiment, et rendu leur bienfait plus onéreux que leurs rigueurs. La cour a eu pitié de tant de misères, ne l'a cette fois condamné qu'à une peine légère de réclusion, a fait écrire par le procureur général à l'autorité administrative, pour qu'au moins la terre ne fût pas refusée à cet infortuné à l'expiration de sa nouvelle peine. Quelques personnes charitables ont, en outre, quêté pour lui quelques secours.

«--Oh! m'écriai-je, indiquez-moi où je puis déposer mon offrande. À peine de retour à Turin, je courrai la déposer.» Je ne sais pas ce que les lois devraient faire pour ne pas pousser au crime ceux qui pourraient se repentir; mais c'est à la charité qu'il appartient de remédier autant qu'il est en elle à l'impuissance de la justice, qui ne sait jamais, hélas! que punir. Ces problèmes législatifs sont si longs à résoudre, qu'il faut que la bienfaisance se charge de faire patienter le genre humain.

«C'est une chose bizarre, me dit encore M. le comte de Saluces, que les récits des choses tristes et pénibles: on ne les écoute pourtant jamais sans un intérêt qui ressemble presque à un plaisir. Ma chère amie, je crois que notre nature est d'être émus. Vivre, c'est sentir. Les histoires de voleurs ne sont pas sans agrément quand on traverse une forêt. En voici une dont un de mes amis a reçu en personne la confidence de la part d'un voleur très distingué, enfin d'un voleur _comme il faut_. La rencontre eut lieu à Turin même, à une table de restaurateur. L'ami dont je vous parle, désœuvré comme on l'est quand on dîne seul, ne se lassait pas de regarder un de ces hommes dont la figure semble une curiosité. Celui-ci, s'en apercevant, vint droit à la table du voisin et lui dit: «Je suis de votre part l'objet d'une investigation dont je pourrais me fâcher; mais comme j'aime assez à produire de l'effet et à satisfaire la curiosité des honnêtes gens, comme une conversation vaut mieux qu'un duel, je m'en vais tout simplement vous conter mes aventures:

«J'appartiens, monsieur, à l'une des plus anciennes et des plus respectables familles de Milan. Je suis comte de Vivalda. J'ai dépensé ma fortune et je ne m'en plains pas, car j'ai joui de la vie. Les voyages font mon bonheur. Dans deux heures, j'aurai disparu de Turin, du Piémont peut-être. Je ne vous demande pas votre discrétion, parce que j'en suis sûr, ou plutôt parce que je saurais en être sûr. Je vais rejoindre mes honorables amis; je leur dois un rapport sur les démarches diplomatiques dont ils m'ont chargé; car, pour que vous le sachiez de suite, j'ai l'honneur de commander, avec l'intrépide Meino, une troupe de braves de Narzali, qui ne sont pas bien avec votre empereur, et surtout avec sa gendarmerie, mais qui s'en moquent. Tenez, monsieur, pour vous prouver ma puissance, prenez cette bague; avec elle vous voyagerez avec plus de sûreté qu'avec une escorte: c'est le meilleur passe-port que vous puissiez avoir pour toute l'Italie. À ces mots, mon ami commençait à faire la grimace. Soyez calme, ajouta le noble comte; je suis ici en amateur, et il n'y a que les plus vulgaires préjugés qui puissent vous donner mauvaise opinion de moi et de mes amis: il y a brigands et brigands. Tout état honnêtement exercé devient honorable; et si l'on voyait bien à fond les misères de la société, les crimes secrets, les trahisons de tous les sentimens, la lâcheté des amitiés, les turpitudes du pouvoir, les saletés administratives, judiciaires, civiles, domestiques, matrimoniales; ah! monsieur, je vous le répète, si les confesseurs des mourans pouvaient parler, l'on serait peut-être forcé de convenir qu'il n'y a de vertus que sur les grandes routes: audace et bienfaisance, voilà le véritable brigand. Jugez un peu des qualités supérieures de ma troupe: il y a quelque temps, le général Menou, gouverneur de la division militaire, voulut se mêler de nos affaires, et mit en conséquence ses troupes à nos trousses; Meino et moi nous endossons des uniformes d'officiers supérieurs; nous avions de si bonnes liaisons dans la ville, qu'avant minuit nous tenions le mot d'ordre de la garnison. Quelques minutes après, sous prétexte d'un ordre militaire et supérieur, nous nous présentons chez le gouverneur, et nous demandons à être seuls avec lui. Alors, plus de dissimulation: nous déclarons nos noms et qualités, et nous disons au général stupéfait: Vous vouliez nos têtes, nous sommes maîtres de la vôtre; vous vouliez nous faire coffrer, c'est vous qui êtes notre prisonnier. Toutefois nous ne voulons de mal à personne, et nous ne vous demandons qu'une chose, c'est de ne plus nous poursuivre avec acharnement. Prévenez de la sorte une seconde visite que nous serions forcés de rendre plus sévère.» Après ce court dialogue, nous regagnâmes en toute sûreté nos montagnes.

«Autre exemple, mon cher monsieur: La superbe madame Meino, épouse d'un de nos camarades, nous fut enlevée: elle tomba dans un parti de gendarmes qui la menèrent à Alexandrie. Seul M. Meino se présente encore chez le général de cette ville, et cette fois sous l'uniforme de la gendarmerie, en colonel, la croix d'honneur à la boutonnière. Nous aimons beaucoup la croix d'honneur. Meino accorda un délai de trois jours pour la liberté de sa femme. Au bout de deux jours, madame Meino était revenue; et l'on avait bien fait d'obéir, car sans cela le général Despinois... était mort dans les vingt-quatre heures, et moi qui vous parle, j'étais resté à Alexandrie pour retirer sa parole d'honneur et rentrer dans les lois de la guerre.

«Vous le voyez, nous avons horreur du sang, et nous ne le versons que quand on nous y contraint. Les femmes! eh bien! nous ne les enlevons même pas; nous leur prenons tout, mais nous leur laissons l'honneur. Il n'y a pas chez nous plus de libertins que de traîtres. Ceux qui ne sont point insensibles à l'amour ont des femmes légitimes où le sacrement a passé. Nous avons réduit nos expéditions à un code régulier, et voici les principales dispositions: Nous connaissons toutes les fortunes à un sequin près; nous avons ainsi la liste des riches propriétaires; nous en enlevons un, deux, trois, de temps en temps, à tour de rôle. Nous les mettons en lieu de sûreté; nous leur faisons les honneurs de notre table: le vin, le café, la liqueur, un bon _ordinaire_. Libre ensuite aux prisonniers de s'en aller quand ils veulent... c'est-à-dire quand ils veulent payer leur rançon; mais nous ne sommes point juifs, nous leur donnons du temps. Ils prennent eux-mêmes leurs échéances. Ils écrivent à leurs familles, et pour cela encore, nous leur sauvons les ports de lettres, nous nous chargeons nous-mêmes de les faire tenir. Quand les conventions réciproques ont été jurées, c'est-à-dire encore, quand nous avons touché l'argent, nos prisonniers, un bandeau sur les yeux, sont ramenés, et à cheval, à peu de distance de chez eux. Nous les prévenons que toute dénonciation à l'autorité serait suivie pour eux de la peine de mort. Une fois qu'on nous à payé le tribut, on en est quitte pour la vie. Plus honnêtes que les gouvernemens, nous ne volons qu'une fois la même personne; et je puis vous assurer que nous jouissons de l'estime de tous les honnêtes gens qui ont eu affaire à nous.»

«Hélas! madame, là finit le récit du comte de Vivalda, mais là ne finit pas son histoire. Lui, Meino et tous ses honnêtes camarades ont été, il y a peu de temps, poursuivis avec une nouvelle activité. Bien des pauvres gendarmes y ont passé, mais enfin la troupe a été réduite. Retranchés dans une ferme, on y a mis le feu, et ils n'ont cédé qu'au nombre et à l'incendie. La cour criminelle de Turin les a tous condamnés à mort, et tous ont été exécutés. C'est un spectacle dont toute la ville a été témoin. La naissance, la beauté de plusieurs d'entre eux, avaient redoublé l'épouvantable curiosité des supplices. Il n'y en avait pas un dans la bande qui ne portât les marques de quelques blessures. Leur courage, leurs aventures ont fait plusieurs fois les frais de toutes les conversations, et vous voyez bien qu'on en parle encore.»

Nous arrivâmes assez tard à Turin, à cause du mauvais temps. M. le comte de Saluces me reconduisit avec sa politesse ordinaire, et me quitta de suite; j'en augurai que la peur des reproches l'avait repris, et qu'il allait réveiller sa belle actrice pour en diminuer la dose. Quoique je ne sois pas peureuse, on le sait, je n'en passai pas moins la nuit à rêver brigands, comme cela arrive quand on en a parlé beaucoup dans la soirée. Après deux jours de repos, et après mes visites d'adieux au comte de Saluces, à mon chambellan et à quelques autres personnes, je repartis pour Gênes.

CHAPITRE LXXXVII.

Retour à Gênes.--Le comte Albizzi.

En quelques jours, j'eus bientôt suffisamment contemplé tout ce que la rue Balbi ou Strada-Nuova étalent de pompes; car rien ne me lasse aussi vite que les beautés de la pierre de taille et l'aspect du marbre, tandis que la nature animée des sites, des montagnes et des paysages semble renouveler et rajeunir chaque matin pour moi l'émotion de leurs spectacles.

Je m'étais dit: Je veux me reposer quelque temps et vivre comme si mon avenir était assuré; et je fus si fidèle à ma promesse qu'on aurait pu me supposer 20,000 livres de rente. Je ne me ressentais plus de ma blessure, et, ce qui était bien plus grave, mon teint avait repris cette fraîcheur qui était admirée avant mes campagnes, et j'avoue que ma coquetterie ne regrettait nullement mes agrémens militaires. Beaucoup plus par ostentation que par goût, j'allais souvent au spectacle. N'aimant que faiblement la musique, je ne m'y rendais en vérité que dans l'intérêt de ma toilette. Mon pauvre Hantz, en sa qualité d'Allemand, était un peu plus mélomane; et au lieu de le laisser de planton à la porte de ma loge, j'avais pris, en reconnaissance de tant de services qui relevaient pour moi au-dessus de sa classe, l'habitude de le laisser se placer derrière moi. Je m'amusais beaucoup de son enthousiasme musical, qui était parfois fort grotesque, mais qui était toujours fort bien appliqué.

J'approchais de cette époque fatale, tant redoutée, qu'on pourrait appeler une première mort pour les femmes; enfin j'étais bien près de la trentaine; mais une santé que des fatigues qui eussent tué la plupart des femmes avaient rendue plus florissante, un certain air d'agrémens que les Italiens désignent par _una maniera che non è da tutti_, me rendirent l'objet de poursuites et d'hommages flatteurs. Je fis la connaissance de deux personnes différemment remarquables: un parent du comte Mareschalchi, ministre des relations extérieures du royaume d'Italie, personnage important et cérémonieux, dont les manières gourmées allaient fort peu avec les miennes, mais que ses relations avaient rapproché de Ney, et qui m'en parlait quelquefois; l'autre personne était Albizzi, dont la beauté fut citée depuis à la cour de Toscane. J'avais connu ces messieurs à la campagne, et souvent nous en prenions ensemble le plaisir.

Les Italiens sont en tout et partout passionnés, et ils portent dans toutes les relations, avec une souplesse apparente, une irrésistible volonté de despotisme. Je n'ai jamais compris que l'ascendant du caractère, l'empire du génie ou de la gloire, et Ney seul a pu obtenir de moi cette soumission à ses avis, à sa volonté, que je ne pourrais jamais accorder aux seuls agrémens extérieurs d'un homme ordinaire quoique aimable. J'ai dit la licence bien méritée par ses services que j'avais laissé prendre à mon brave et fidèle domestique quand j'allais au spectacle: le premier jour Albizzi en parut surpris; le second, il en fut mécontent; le troisième, il se permit de me le dire et d'appeler cela une inconvenance. Un _cela me convient_ lui épargna de nouvelles remarques. Il en avait fait assez pour que je devinasse toutes les suppositions outrageantes d'un Italien qui ne connaissait pas la délicatesse des Françaises en pareille matière; parce que dans sa nation un valet peut devenir un rival tout comme un autre, et que ces faiblesses honteuses n'y sont point sans exemple. J'avoue avec toute ma franchise que j'étais si loin de mériter ces soupçons, que mon imprudence n'avait pas même pu songer qu'on pût se méprendre au point de les concevoir. La colère et les insinuations d'Albizzi, j'avais su les repousser; mais elles m'avaient éclairée sur toutes les convenances qu'exige le monde. Je me décidai dès lors, dans l'intérêt d'une réputation que je n'avais rien fait pour compromettre, à un sacrifice bien douloureux, celui de mon pauvre Hantz, de ce fidèle compagnon de tous mes périls. J'immolai la reconnaissance à un autre sentiment honorable dont il ne pouvait recevoir et dont il n'eût point compris l'impérieuse susceptibilité. J'allais le renvoyer au moment du repos et de la récompense qu'il avait si bien mérités. Hantz n'était qu'un simple domestique, et ces détails sont peut-être au-dessous de la dignité de l'histoire; mais je sentis à la noblesse de son dévouement, à la sincérité de sa douleur, que l'or ne suffit pas pour payer un attachement véritable. Je n'osais annoncer à Hantz notre séparation, au moment où il se faisait déjà fête d'accompagner à Rome, à Naples, à Florence, _sa_ bonne maître. Les sarcasmes d'Albizzi m'en faisaient un devoir d'orgueil blessé; ma raison, si rarement courageuse, m'en faisait une obligation d'honneur plus légitime. Je tournai long-temps autour de la fatale nouvelle, mais enfin, j'en brusquai l'annonce auprès du pauvre Hantz. Rien n'est amer et pénible comme le sentiment d'une injustice, et je souffrais d'une séparation à laquelle il n'avait donné aucun prétexte, si ce n'est son dévouement que je reconnaissais si peu.

Quand je me fus expliquée, le pauvre Hantz n'en croyait pas encore ses oreilles; il tomba à mes genoux, tendant des mains suppliantes et s'écriant: «Oh! _ma_ jeune maître, je ne le puis; vous m'avez fait riche, reprenez votre argent; je ne veux rien, et je m'engage à vous servir pour rien, et toute ma vie. Ayez pitié du pauvre Hantz!...» J'en avais plus que pitié; car il m'inspirait de l'estime et de l'attachement. Je lui dis tout ce que ces deux sentimens pouvaient dicter de consolant, lui promettant de le reprendre à Paris, où je le recommandais à une utile connaissance. Il prit ma main, la porta sur son cœur, et s'éloigna avec l'air et la précipitation du désespoir. Je restai quelques minutes immobile; mais aussitôt une affreuse pensée me saisit, et sans songer à autre chose qu'à la crainte dont elle m'envoyait le pressentiment, rapide comme l'éclair, je traverse l'appartement et l'hôtel, et j'arrive en bas pour voir Hantz occupé tranquillement à charger ses pistolets. Il rougit, me demanda mes ordres avec un calme qui me rendit le mien, et qui me livra à tous les embarras d'une pareille démarche. L'orgueil blessé me fit recourir à la dureté pour échapper à l'embarras: je lui dis de faire ses comptes et de les apporter. En retournant à mon appartement, je me vis l'objet d'une humiliante curiosité, qui augmenta mon humeur contre celui qui en était la cause innocente.

Je rapporte toutes ces circonstances, parce qu'elles jettent un triste jour sur les dangers d'une vie pareille à celle que je m'étais faite; parce que les femmes pourront y apprendre la fatalité attachée à une indépendance qui les expose non seulement aux suites d'un premier égarement, mais à l'humiliation d'être mal jugées par le monde, qui ne leur épargne aucune gratuite supposition, aucune interprétation malveillante, même de leurs actes les plus innocens.