Part 8
Je partis le lendemain même, et, arrivée à Paris, j'appris que Ney était sur les bords du Rhin. En vingt-cinq jours il y était parvenu avec son corps d'armée des bords de l'océan. Je me trouvai logée chez des personnes toutes dévouées à l'empire, enivrées de la gloire militaire autant que moi peut-être. On ne parlait que triomphes, conquêtes, envahissemens, gloire de nos armes. Ma pauvre tête, remplie déjà d'images et de pensées guerrières, ne pouvait se calmer et se rafraîchir en pareille compagnie. L'exaltation me rendit bientôt insupportable le paisible séjour de Paris, et malheureusement une imprudence conçue, une folie rêvée, sont pour moi une folie faite. Mon plan fut aussitôt exécuté que formé. Beaucoup de personnes de ma connaissance se rendaient déjà à Milan pour les fêtes du 26 mai. Je n'avais pas cessé d'être en correspondance avec le comte Strozzi, grand seigneur italien, fort instruit, dont j'aurai à parler plus tard. Un de ses parens faisait partie de la députation qui avait été envoyée pour offrir la couronne d'Italie au vainqueur de Marengo et de Lodi. Je fus le voir; il me facilita mon voyage et me donna une lettre qui dans la suite me valut la faveur de la princesse Élisa, grande duchesse de Toscane. Avant mon départ, je crus devoir encore écrire à Regnaud de Saint-Jean d'Angely. Il craignit de me voir, tout absorbé qu'il était alors dans ses admirations impériales. Son ancienne amitié céda aux scrupules de sa conscience politique, qui ne me trouvait pas assez orthodoxe en fait de dévouement, depuis surtout le procès de Moreau. Mais, quelque temps après, lorsqu'il fut question de m'assurer une honorable existence, son intérêt se réveilla, et c'est au compte avantageux qu'il rendit de mon esprit et de mes qualités, que je dus une place à la cour de Toscane.
Dans ce temps, j'eus occasion de voir le grand maréchal du palais, Duroc, que déjà j'avais connu. J'en reçus l'accueil le plus aimable, qu'il entremêla de quelques plaisanteries sur ma passion pour la gloire, sur mon amitié fraternelle pour Ney. Il me demanda si je voulais de sa protection près de l'Empereur; qu'il me ferait adjoindre à l'état-major de Ney pour la prochaine campagne d'Autriche. Je lui répondis sur le même ton, et lui fis part de mon projet d'aller au couronnement à Milan, et de rejoindre Ney par le Tyrol. «Admirable plan de campagne! s'écria-t-il en riant; je veux absolument vous présenter à l'Empereur.
«--Non, non, j'ai toujours un peu peur de votre nouvelle majesté, et je ne l'aime que dans ses bulletins de victoire.»
Duroc ne manquait pas, quand il était un peu poussé, d'une certaine amabilité. Nous dîmes cent folies. Il me demanda si j'avais beaucoup de connaissances à Milan: «En avez-vous de marquantes dans le nouveau gouvernement?
«--Lorsque j'y étais avec le général, et que j'y étais sous le titre de son épouse, les grands-juges et les excellences de toutes les classes se glorifiaient d'être de mes amis; mais aujourd'hui je suis seule; dépourvue de ce titre et réduite à mon seul mérite, qu'alors on trouvait supérieur; je ne sais trop ce qui me sera resté de _ces bons_ amis de cour, et si la réserve n'aura pas remplacé l'empressement.
«--Ne craignez rien, me dit-il en me prenant la main amicalement, je vais vous recommander à quelqu'un, et je vous promets que vous n'aurez point déchu.»
Les gens du pouvoir se trompent sur les puissans effets de la protection. Cela ne vaut jamais la recommandation très simple et publique d'un nom honorable. J'en fis à Milan la peu flatteuse expérience. On m'y reçut avec politesse, même avec une politesse empressée, mais défiante cependant. Je cessai d'en rechercher les preuves. J'avais pris un appartement magnifique, et je me demande encore aujourd'hui où je trouvais alors le secret de donner à l'argent une si rapide et si folle circulation. Il y avait dans la maison que j'habitais une actrice fort célèbre, La Pelandi, tragédienne d'un admirable talent; elle savait le français, mais le parlait avec répugnance. Aussi notre rencontre devint bientôt de l'intimité, lorsqu'en la voyant un jour occupée dans le jardin à répéter, je lui offris de lui donner les répliques.
«Quoi! vous savez l'italien?»
Je répondis, en la désignant, par ces vers de Pétrarque:
Lieti fiori e ben note orbe Che madonna pensando premer sole, Piaggia che ascolti le sue dolci parole E del piede alcun vestigio serba.
Elle fut ravie, et j'y gagnai le délicieux plaisir d'entendre parler le plus pur toscan par un organe enchanteur. C'était pour moi un nouvel enthousiasme que le séjour de l'Italie. Je ne rêvais plus que poésie, théâtre, beaux-arts. Tout, à cette époque, commençait à ajouter de l'illusion à ce pays de merveilles. Vivant avec les artistes, j'assistais à toutes leurs fêtes; et ils m'engagèrent facilement à paraître dans le prologue d'une pièce de circonstance, où, sous le costume de la Renommée, je débitai une soixantaine de mauvais vers italiens, en déposant un laurier sur le buste de Napoléon. Le costume m'était extrêmement favorable, et je lui dus sans doute d'éclipser toutes les femmes fort jolies qui s'étaient disputé l'honneur de figurer dans ce prologue.
Je devais me rendre à un grand souper. En entrant chez moi pour faire ma toilette, mon étonnement ne fut pas médiocre de trouver un mot de l'un des plus intimes confidens de l'Empereur, qui m'engageait à me rendre au palais impérial avec la personne qu'on m'envoyait. J'aurais ici, si j'écrivais un roman, un superbe texte d'indignation et de magnifiques phrases de refus, un beau faste de vertu blessée; mais j'écris des événemens, les événemens d'une existence bizarre, aventureuse. Que la sincérité, qui me fait fuir le mensonge et l'hypocrisie, me soit du moins comme une vertu, à défaut de celles qui m'ont trop manqué. Je n'eus aucune irrésolution: l'amour-propre en permettait-il? Quoique toujours étrangère à l'ambition, j'avoue que le soin de ma toilette ne fut point sans calcul; elle était en vérité bien ambitieuse. Arrivée au palais, je trouvai l'ami du prince, qui m'en fit compliment, qui m'assura de la haute estime du maître. «Je n'ai pas besoin, me dit-il, de vous dicter le langage à tenir; mais une recommandation bien grave, c'est de ne point vous intimider si l'on vous parle de Moreau.
«--M'intimider! ne le craignez pas; mais si l'on me parle de Moreau ou de Ney, adieu à la majesté.
«--C'est une originalité ridicule; contentez-vous d'être aimable, vous me remercîrez du conseil.»
Au moment même une porte que je n'avais pas aperçue s'entr'ouvrit; l'ami du prince se retira, et je me trouvai dans un cabinet de dix pieds carrés avec celui pour lequel un empire était trop petit. Il n'y eut d'abord ni salut, ni complimens; puis venant à moi, il me dit: «Savez-vous que vous avez l'air ici d'être plus jeune de six ans qu'au théâtre.
«--J'en suis heureuse.
«--Vous étiez très liée avec Moreau?
«--Très liée.
«Il a fait pour vous bien des folies!
Je ne répondis rien. L'Empereur se rapprocha de moi et nous causâmes avec plus d'abandon encore; il se faisait aimable, et je le trouvai assez pour oublier Moreau, l'empereur, le roi; toutefois plus de brusquerie que de tendresse. Il ne fallait qu'un peu de tact pour s'apercevoir que les femmes ne pouvaient guère exercer d'empire sur Napoléon; qu'il était capable de faiblesse, mais nullement de ces attachemens aveugles qui peuvent devenir si funestes aux peuples chez les souverains. Il n'y eut jamais à craindre avec lui que les trésors publics fussent sacrifiés à apaiser les vapeurs et à désarmer la migraine d'une favorite.
Il n'ignorait rien de ma singulière existence, et me demanda si j'étais attachée au théâtre de Milan, si je comptais y rester. Je lui répondis que mon projet était, aussitôt après les fêtes, de voyager dans le Tyrol. Il me jeta un regard dont rien ne pourrait exprimer la pénétration, en ajoutant «Vous êtes donc Allemande.
«--Non, sire, je suis née Italienne, et j'ai le cœur français.»
Il me regarda de nouveau, resta quelques minutes indécis, puis me dit seulement avec la nonchalance royale ou ministérielle: «Je m'occuperai de vous.«Après cette vraie réponse de pétition, il disparut. Je fus reconduite par mon introducteur qui m'accabla de questions, auxquelles je répondis de manière à satisfaire sa curiosité ou son obligeance, et nous nous quittâmes fort bons amis.
En rentrant chez moi j'éprouvais une agitation extrême. J'étais fière et humiliée; le passé venait en quelque sorte accuser le présent. Je me rappelais que neuf années avant j'avais occupé ce palais, aujourd'hui impérial, dans un éclat pareil à celui de ses hôtes couronnés; et j'en revenais avec une invincible admiration pour le persécuteur de celui qui m'en avait fait partager les honneurs, ce persécuteur qui venait de placer son souvenir à la place du premier souvenir de l'exilé.
Tourmentée par toutes ces idées, je pris de sages résolutions; mais la fatalité était là pour les chasser. Deux jours se passèrent et je n'entendis plus parler de rien. Les blessures de la vanité commençaient à se joindre aux tourmens de l'ennui, quand je reçus la visite du grand maréchal du palais. Il m'étonna beaucoup plus par la magnificence du don qu'il me fit, que par l'annonce d'une seconde audience de l'Empereur. Je voulus refuser le présent auquel je n'avais point de droits; Duroc me donna de si bonnes raisons sur la nécessité d'accepter, que je m'y résignai par dévouement, en lui demandant s'il fallait que j'en remerciasse l'Empereur. «Certes, me dit-il; sans cela il vous en demanderait des nouvelles avec humeur, avec inquiétude même; et dans tous les cas il prendrait votre refus pour une ruse ou pour une offense. L'Empereur n'est pas un homme comme les autres; il mérite bien de n'être pas traité de même.»
Je me rendis encore le soir au palais, comme j'en avais reçu l'ordre. Même introduction, mais attente beaucoup plus longue. Le grand maréchal me conduisit dans une pièce assez spacieuse, qui ressemblait bien plus à un bureau de ministre qu'à un boudoir de souverain. L'Empereur était occupé à signer un énorme paquet de dépêches; il ne fit que jeter un regard à notre entrée. Le maréchal me fit signe de m'asseoir et il se retira. Un grand quart d'heure se passa sans que l'Empereur parût se souvenir que j'étais là. Tout à coup se tournant sans quitter la plume, il me dit: «Vous vous ennuyez?
«--C'est impossible, sire.
«--Comment, impossible?
«--Ne suis-je pas témoin des travaux d'un grand homme? N'y a-t-il pas là quelque intérêt pour l'amour-propre?» Là-dessus je me levai; il en fit autant, et il s'approcha avec beaucoup plus de grâce que lors de la première entrevue. Tout à coup il regarda du côté de son bureau, traversa la chambre, sonna, et d'une porte opposée à celle par laquelle j'étais entrée, je vis un mameluck ayant derrière lui plusieurs hommes qui restèrent en dehors. Je fus si étourdie de cette apparition, que je n'entendis rien; les yeux du mameluck se fixèrent sur moi d'une manière effrayante; il remit un paquet à l'Empereur, qui se rapprocha silencieux de son bureau. Dans mon inquiétude je me levai, marchant librement et à grands pas. Je fis comme si je n'apercevais pas l'Empereur venant doucement derrière moi. Bientôt je le regardai; ses yeux exprimaient bien plus l'énergie italienne que la dignité impériale. Je songeai peu à l'étiquette, et il n'en fut que plus aimable; et notre intime causerie se prolongea, à son insu comme au mien, jusqu'à deux heures du matin. «Vous ne dormez donc pas, lui dis-je?--Le moins possible; ce qu'on _prend au sommeil est autant d'ajouté à la véritable existence_, me répondit-il.»
Lorsqu'on parle d'un homme si extraordinaire, les plus minutieux souvenirs ont encore je ne sais quel puissant intérêt; qu'on me pardonne donc encore quelques détails. On a fait grand bruit de sa brusquerie presque brutale: c'est une critique de la haine. Certes, Napoléon n'était pas un grand homme dameret; mais sa galanterie, par cela même qu'elle n'était pas d'une nuance commune, en devenait plus flatteuse; elle plaisait parce qu'elle était sienne. Il ne disait point à une femme qu'elle était belle, mais il _détaillait_ avec le tact d'un artiste ses avantages.
«Croyez-vous, m'avoua-t-il fort plaisamment, qu'en vous voyant au théâtre, j'ai soupçonné un peu de contrebande dans votre beauté?»
On à débité encore que sa peau avait la teinte et le désagrément de celle des hommes de couleur: ceux qui l'ont vu de près se joindront à mon témoignage pour le nier.
Napoléon me parut mieux empereur que consul; sa physionomie avait gagné de la noblesse et n'avait point perdu de sa simplicité; son regard était d'une incroyable pénétration; les belles lignes de son profil surtout rappelaient ce caractère _césarien_, signe de la grandeur, sorte de prédestination de l'empire. Ses mains, auxquelles on a fait une célébrité, ne démentaient point en effet leur haute réputation; j'en remarquai l'étonnante blancheur, et il m'en remercia presque avec le sourire d'une jolie femme. Tant il y a toujours dans les plus grands caractères une place en réserve pour quelque puérile vanité!
Je puis avouer ici un changement dans mes opinions, que tant d'autres éprouvèrent comme moi à cette époque. À dater de cette entrevue, Napoléon ne s'offrit plus à ma pensée que comme le plus grand homme de son temps. Les doubles rayons du génie des armes et des affaires brillaient sur son front; guerrier victorieux, souverain législateur, ses luttes militaires étaient encore des veilles politiques. Dès lors mon enthousiasme ne connut plus de bornes; et ce fut à ce point, qu'en revoyant Ney, il s'en aperçut et m'en fit la remarque. J'oubliais de dire que dans mon entrevue avec l'Empereur, quand je lui exprimai ma reconnaissance de son magnifique présent[2], il me répondit: «Je me souviendrai de vous, et nous _ferons plus_...»
Il tint parole; car lorsque, trois ans après, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely présenta à sa signature mon engagement pour la cour de Toscane, près de la princesse Élisa, l'Empereur dit; «Oh! c'est notre _fama volat_; certes, j'approuve;» approbation qui me valut le retour de Regnaud, sa confiance, dès lors entière, la protection et les bienfaits de la sœur de Napoléon.
CHAPITRE LXXV.
Départ de Milan.--Voyage dans le Tyrol.--Épisodes de ce voyage.
Je quittai Milan vers la fin de juin 1805; je m'arrêtai quelques jours à Vérone, et passai de là dans le Tyrol, la vie tranquille et sédentaire m'étant impossible. Je sentais le besoin de me rapprocher du théâtre de notre gloire, pour laquelle se préparait une nouvelle campagne, qui devait avoir aussi ses lauriers pour l'objet de mes voyages. Mon désir de revoir Ney n'était pas cette fois sans l'hésitation de quelques remords. J'avais beau me répéter que n'étant liée avec lui que d'une amitié fraternelle, je n'avais rien à me reprocher; je n'en passai pas moins quelques mois avant d'aller le rejoindre!
Je pris à Vérone un domestique italien; j'achetai deux magnifiques chevaux, je m'habillai en homme; et réduisant mon attirail à un simple porte-manteau, j'entrepris la visite du Tyrol comme on ferait une promenade à Vincennes. À Vérone, un pont sépare seul l'Autriche des États cisalpins. La bourse bien garnie, c'est de là que je recommençai mes caravanes guerrières. Dès la première dînée, l'inexactitude des comptes me fit mal augurer de mon élégant domestique: je le congédiai, sentant le besoin, dans une contrée si sauvage, de ne pas ajouter encore à mes dangers. Je le remplaçai par deux bons guides, qui parlaient l'italien et l'allemand. J'aurais voulu passer ma vie à courir de la sorte. Chemin faisant, je me faisais raconter les exploits de ces admirables chasseurs de chamois, dont quelques uns ne dépareraient point l'histoire des héros. Les Français étaient venus jusqu'à Melwald, et mes guides n'eurent garde de me laisser ignorer les prodiges de valeur de leurs compatriotes. Au récit naïf de cette bravoure ignorée, je faisais des vœux pour qu'un peuple si franc et si noble échappât aux désastres d'une invasion nouvelle. Oui, je l'avoue, au milieu de ce pays, j'avais quelque regret à nos triomphes, dont il eût été la victime. J'obtins des détails curieux sur une montagne digne de la réputation du Saint-Bernard ou du Mont-Blanc; et, comme aucune folie ne devait m'être interdite, je résolus d'y aller en pélerinage, et courus grand risque d'y terminer le pélerinage de ma vie.
Je cheminais au milieu de mes rêveries et des rochers. À chaque pas quelques ruisseaux se mêlent aux inégalités du terrain et aux accidens d'une nature sauvage. Souvent les fentes des rochers sont couronnées de fruits et de légumes qui y croissent; mais le seul chasseur de chamois ose semer et recueillir dans des lieux où la mort est si voisine de la vie. Des ceps de vignes se courbent en arcades; des fleurs grimpent en festons autour d'arbres vieux et agrestes; enfin, c'est un spectacle vraiment romantique que celui du Tyrol. Je croyais retrouver les champs de Vallombrosa, les champs de mon enfance; et, bercée mollement par le charme des souvenirs et la magie des émotions, je laisse tomber la bride sur le cou de mon cheval, qui, effrayé, se jette de côté et me fait rouler sur le courant d'un précipice. J'étais perdue, si mon brave tyrolien, rapide comme la pensée, ne se fût élancé sur le fragment chancelant d'un rocher. Tout cela fut un éclair, et je n'eus même peur que par réflexion. Mon brave tyrolien en eut plus que moi; et sa joie de m'avoir sauvé la vie fut aussi vive que bruyante.
Je ne voulus pas, dans le premier moment, diminuer la joie de ce brave homme par l'expression de la douleur que j'avais éprouvée; mais quand il s'agit de remonter à cheval, il me fut impossible de poser la main sur la selle: j'avais l'épaule démise, et déjà elle enflait considérablement. Mon pauvre guide cherchait à me rassurer en me disant qu'au prochain village nous trouverions un paysan célèbre par des cures miraculeuses, et qu'il irait le chercher. Rien n'était moins fait pour me tranquilliser, car je sais que pour ces sortes de cures la foi est indispensable, et j'en manque totalement en médecine. J'avais donc encore, outre mon mal, le mal de la peur.
Mon guide me conduisit cependant à une maison fort propre, où bientôt je fus entourée de toute une famille empressée à me prodiguer tous les soins. L'homme aux miracles ne tarda point à paraître; son aspect m'inspira plus de confiance que l'histoire de ses guérisons; et dès qu'il m'eut adressé quelques explications sur son art ou plutôt sur son expérience, en fort bon Toscan, je lui livrai mon bras avec une espèce de sécurité fort résignée. J'étais habillée en homme, je voyageais seule, il fallait bien que j'eusse la vanité d'un courage un peu viril. Le brave homme voulut bien l'admirer; et, quand au bout de dix jours, entièrement guérie, ne souffrant plus, je lui offris vingt louis, il en prit deux. Il avait cependant une nombreuse famille et une fille veuve avec cinq enfans en bas âge. Je voulus me faire conduire auprès de cette femme intéressante, et je me trouvai heureuse de lui laisser des marques de ma reconnaissance pour son père si désintéressé.
Les femmes du Tyrol sont fort belles; mais elles se coiffent de manière à s'enlaidir. Qu'on se figure de jolies têtes, couvertes d'un grand chapeau à trois cornes rabattu par derrière. La jeune veuve était heureusement dépourvue, quand je la vis, de cet ornement national. «Hélas! me disait-elle à chaque mot de consolation que je lui exprimais, je n'ai pas même le triste et dernier bonheur de pleurer sur la tombe de mon mari, d'y placer l'image révérée de sa patronne. Vous allez en Italie, fuyez les Français: partout ils portent la mort.» Je me gardai bien de lui répondre que ma vie, mon bonheur, étaient dans leur camp et tous mes vœux pour leur gloire. Je quittai ces bonnes gens comblée de bénédictions, heureuse de leur laisser un peu de cet or, qui ne vaut que par les bienfaits qu'il permet.
Nous étions à un quart de lieue du couvent des moines de Wiltare, lorsqu'un chasseur aborda mon guide, et lui dit en allemand: «Nous allons encore nous battre: les Français vont marcher sur Inspruck. Mon frère arrive de Hall; j'aime mon pays, mais je suis si las des tracasseries sur la chasse, que pour rien je m'enrôlerais avec eux.
«--Et moi, pour moins que cela, reprit mon guide en faisant un geste d'exécution, je vous planterais ce plomb dans le crâne... Un chasseur tyrolien trahir son pays!»
Je ne parvins qu'avec peine à leur faire entendre raison à tous deux; j'en vins à bout néanmoins avec une franchise égale à la leur.
Je m'installai dans une auberge, et de là je continuai à parcourir le pays. Dans une de mes courses, je fis la rencontre d'un Français que j'avais vu à Milan, où il était attaché à M...; il me dit qu'il voyageait pour son plaisir; la connaissance fut bientôt faite. J'étais charmée d'avoir un compagnon de route, et L..., quoique d'un extérieur assez peu prévenant, avait assez d'esprit pour rendre la société agréable. Nous quittâmes Botzen pour aller à Leit, où nous nous amusâmes beaucoup de l'air imposant et mystique de notre hôte, qui, en nous servant un quartier de chevreuil, nous racontait très gravement les plus étranges choses sur un roc du pays, d'où un ange avait fait descendre l'empereur Maximilien, pendant une chasse. En nous exaltant son vilain taudis, il nous parlait d'Inspruck comme d'un cloaque, et il n'avait pas tort. Mais quand je vis cette ville, pouvais-je ne pas la trouver belle, malgré sa laideur? elle retentissait des cris de victoire de nos braves, et leurs drapeaux y flottaient mêlés à des drapeaux enlevés à l'ennemi!
La bonne ville d'Inspruck eut bientôt l'air d'une ville française, où se faisait le recrutement. Avec un peu de jargon allemand, je trouvai dans cette même ville à me loger très agréablement à côté du célèbre minéralogiste Schasser, dont je visitais le cabinet avec un peu d'érudition empruntée, qui me faisait fort bien accueillir. Me faufilant à travers des haies, j'aperçus Ney au milieu d'un brillant état-major. Son rapide sourire, sans gestes, sans parole, exprima tout ce qu'il sentait. Je reçus, en entrant, deux lignes où il me demandait si je ne me lasserais pas de ma vie errante, si j'étais de fer, pour préférer tant de fatigues aux plaisirs du repos. Je répondis par ces vers d'un vieux poème italien que je m'occupais à traduire:
Je préfère toujours, en suivant un héros, La fatigue aux plaisirs et la gloire au repos.
Je le vis un moment le soir; il me fit raconter ma chute et ma guérison miraculeuse; Y croyez-vous? me dit-il.
«--Mais je crois aux miracles que je vois.
«--S'il en est ainsi, votre homme est précieux; je m'en vais l'attacher à l'armée.
«--Il vous fera volontiers grâce de cet honneur: les Tyroliens aiment trop leurs montagnes.
«--Et nous aussi: c'est pour cela que nous en avons délogé les Autrichiens.»
Quand je lui parlai du Français que j'avais rencontré dans les montagnes, il m'adressa les plus minutieuses questions.
«N'auriez-vous pas remarqué qu'il se soit mis en rapport avec les gens du pays?
«--Cela lui eût été difficile, car il ne sait pas un mot d'italien, et encore moins d'allemand.
«--Lui avez-vous dit que vous me connaissiez?
«Comment pouvais-je confier à un étranger ce que vous m'avez priée de taire même à l'amitié?
«--Vous savez, ma pauvre amie, quoique vous ne recueilliez que d'incroyables fatigues de votre attachement pour moi, combien il m'importe qu'on l'ignore.
«--Pour revenir à mon compagnon de voyage, je vais m'en débarrasser, puisqu'il vous paraît suspect.
«--Je crois que c'est un espion.
«--Bah! il serait venu ainsi se jeter dans la gueule du loup?
«--Il ne vous parlait pas de l'armée, de l'Empereur?» Me voyant résolue à retourner en France avant la fin de la campagne, Ney m'engagea du moins à m'établir dans une ville; je le promis et n'en fis rien: il me retrouva partout en chevalière errante.