Part 3
Le protecteur à bas, adieu les protégés. Cet adage eut tort, car la nouvelle excellence, au lieu de couper court à la bienveillance de son prédécesseur, voulut la continuer; il fixa l'époque de mon début, et me fit donner une fort honnête gratification pour les frais de mon costume. Avant même d'être installé au palais ministériel, M. Chaptal voulut bien m'inviter à une soirée chez lui, rue des Jeûneurs, pour m'y faire entendre. Lafond y était, et me donna les répliques. Qu'on juge de l'admiration d'un salon, provoquée par les vifs applaudissemens d'un nouveau ministre.
Dans l'intervalle de mon début, j'avais continué, malgré les réprimandes de Regnaud, à rendre de temps en temps visite à M. de Talleyrand. Un jour, en montant en voiture à la porte de ce ministre, je fus accostée par M. Mathieu de Montmorenci, qui m'accabla des regrets qu'il avait éprouvés de ne pas me voir depuis long-temps. «--Mais, monsieur, lui dis-je, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.--Et quand on a vu madame Moreau, est-il possible de l'oublier?» Je crus que le meilleur moyen d'arrêter tant de politesse était de désabuser mon interlocuteur sur le titre qu'il me donnait. L'effet ne répondit pas entièrement à mon attente, et me fit juger au contraire que la femme d'un général de la république était un personnage important, même aux yeux d'un émigré. Du moment qu'à cette haute qualité j'eus substitué le titre plus modeste d'élève du Théâtre-Français, M. de Montmorenci, trouvant le marchepied de la voiture beaucoup trop respectueux, le franchit sans façon et vint se placer à mes côtés. «--Où monsieur veut-il qu'on le descende? lui demandai-je assez vivement.--Mais, chez vous, j'espère, ma belle dame.» Je répondis, à cette manière de brusquer la connaissance, avec une franchise de refus qui ne fâcha pas trop M. de Montmorenci, lequel était bien le meilleur homme du monde, et il m'en donna la preuve. Oubliant cette singulière blessure faite à son amour-propre, il vint à mon début. Je le vis, dans une baignoire d'avant-scène, prendre un vif intérêt à mon succès, applaudir, et quand l'orage éclata, protester contre la malveillance avec une chaleur chevaleresque.
Une scène bien singulière, un rêve bien épouvantable, devint presque un événement dans ma vie, par les émotions inexprimables qu'elle me causa. Il m'oppresse encore au milieu de ces récits, il me poursuit comme une terreur dont mon esprit a besoin de se soulager.
J'étais dans un de ces momens de mortelle tristesse où l'on sent le besoin de la solitude, de la solitude qui ajoute pourtant encore tant de dangers à toutes les situations de l'ame. Je classais mes papiers de famille, quand tout à coup, au milieu d'eux, j'aperçois un portrait de mon mari. Je m'arrêtai comme atterrée. Ma tête tomba sur ma poitrine, et je sentis un soupir qui frappait mon oreille. Je me lève, jetant les yeux de toutes parts. Debout près de mon lit, il me semble voir une ombre glisser dans les draperies. Ma figure pâle et mourante, réfléchie dans la glace, ajoute à ma frayeur. Je tombai à genoux, mêlant à des sanglots étouffés des cris épouvantables de souvenir et de remords... Un peu plus calme, je cherche à remettre en ordre mes papiers; au même moment des lettres de mon mari m'échappent, et son portrait se brise à mes pieds: je vois de nouveau l'ombre se mouvoir et disparaître à la même place. J'étends la main, je rencontre une chair glacée du froid de la mort, et j'entends murmurer: Adieu, Elzelina!
J'ouvris ma porte, et Adélaïde, en me voyant, recula de surprise. J'étais méconnaissable. «Oh! mon Dieu, madame, que vous paraissez souffrir!--Non, ce n'est rien, lui dis-je. Mais allez prier le propriétaire de descendre, je veux partir.--Partir?--Oui, habillez-vous. Il faut d'ici à deux heures trouver un logement.--Mais, madame, qu'est-il donc arrivé?--Rien.» Et mes lèvres tremblaient à ce mot.
J'avais hâte de sortir de ce logement, que ma tête peuplait de fantômes, et l'on se doute bien que je ne fis nulle attention aux dépenses. J'écrivis deux mots à Regnaud, qui était à la campagne; puis, meubles, papiers, argent, bijoux, moi-même et ma femme de chambre, nous fûmes installés rue Taitbout, en deux heures. Étrange circonstance! la maison que je venais habiter était celle où j'avais eu le bonheur de sauver Aurélie. Tout avait changé de face; mais ce fut dans le moment une rencontre heureuse que celle de ces lieux où j'avais fait un peu de bien! Ce souvenir me redonna un peu de pitié pour moi-même, sorte de consolation qui d'ordinaire empêche le remords, tourment sans trêve et sans relâche. Seule, je me disais: Là, du moins, je ne vins jamais qu'avec des intentions pures; là, j'ai soutenu la faiblesse et relevé le malheur; et, à ces douces idées, le calme remontait dans mon cœur et la sérénité sur son visage. Adélaïde crut que le moment était arrivé pour sa curiosité de faire quelques attaques. Mon silence ne fut guère moins obstiné que l'événement ne devait lui paraître extraordinaire. N'importe, je ne m'embarrassai point de la satisfaire. Regnaud m'embarrassait davantage; mais quand il me parla de toutes les dépenses de ma folie, j'en fus quitte pour essuyer ses reproches, que je repoussais par le plaisir et le bien-être d'un appartement où du moins mon sommeil était tranquille.
Au fond, dégagée des terreurs fantastiques qui avaient bouleversé ma tête, je me livrai avec délices à mes préparatifs de début. Enfin, ce jour d'essai, ce désiré jour d'épreuves fut fixé, et hâté même, contre l'avis de Dugazon, malgré les conseils de Monvel et de mon maître de prononciation. La flatterie bien intentionnée mais fatale de mes amis me fit, par surcroît de dangers, choisir, le rôle de Didon, qui devait être favorable à mes formes, parmi lesquelles on voulait bien déclarer, surtout, les jambes d'une perfection de modèle. Les hommes, en général, attachent trop de prix à ces avantages extérieurs au théâtre. Leur première illusion n'existe elle-même qu'avec l'aide du talent, qui anime tout. Quoi qu'il en soit, le costume fut dessiné, et j'en fus ravie; le luxe en était complet, et ma bourse n'avait point été épargnée par ma vanité. Je dois ajouter que, parmi les acteurs, la bienveillance était extrême, et les préventions très favorables. Toutefois, lorsque mon début eut été irrévocablement décidé, et par ordre du ministre, M. Chaptal, je crus apercevoir je ne sais quoi de gêné, de plus froidement poli, enfin une certaine réaction de manières dont on ne demande point compte, parce qu'on ne veut pas laisser voir qu'on sent cette différence. J'ignorais les usages de la comédie française: M. Maherault, commissaire de la république, me prévint qu'il fallait faire des visites à tous les chefs d'emploi. Je ne fus reçue que chez Talma, Monvel, Dugazon, Dazincourt, Molé, mesdemoiselles Fleury et Mézeray. Le matin de la première représentation justifia la vérité de ce qu'on m'avait dit souvent, qu'on est bien plus intimidé par les acteurs que par le public. Le tableau glacial de la répétition m'avait déjà désenchantée. J'étais persuadée que je ne resterais pas au Théâtre-Français. Des débuts brillans, voilà tout ce que j'ambitionnais alors, avec la certitude que cela suffirait au sort que mes idées trouvaient seul digne d'envie, _l'indépendance due à l'exercice du talent_.
Qu'il me soit permis de raconter encore un petit épisode de mon début, bien futile en apparence, mais qui prouve à quel point tout ce qui m'entourait s'était aveuglé sur mon succès. Au moment où la toilette de l'infortunée Didon se déroulait sous mes yeux, détachant un à un ces ornemens de mon prochain supplice, j'aperçus un foulard qui cachait quelque chose qu'Adélaïde venait de glisser furtivement. Je l'interroge; elle hésite à répondre. «Madame ne doit savoir que là-bas.--Pourquoi?--C'est une surprise.--Adélaïde, des cadeaux avant le succès! cela est de mauvais augure.--Que faire, madame? c'est une robe délicieuse!--Insupportable fille, qui l'a envoyée?--Eh bien! madame, c'est M. Regnaud. Comme il est certain que madame aura un grand succès, et qu'elle sera _redemandée_.
«--J'y suis: c'est un beau négligé pour venir faire la révérence au public. Va, ma pauvre Adélaïde, si la reine de Carthage est destinée à l'honneur inespéré d'un triomphe, je ne ferai pas tant de façons, et je viendrai tout simplement sous le royal costume avec lequel j'aurai obtenu des applaudissemens.»
Le quart d'heure fatal du jugement s'approchait. La veille, j'avais prié mes amis de ne pas se présenter à ma loge avant la pièce; mais Regnaud et Joufre ne tinrent compte de la consigne. Ils furent ravis du costume: tunique, écharpe, carquois, diadème, tout cela était admirable d'exactitude. Ils m'en dirent tant, que ma vanité rassurée me fit compter sans effroi les _trois coups_ du lever du rideau, et traverser le foyer intérieur entre une haie de curieux pour me rendre au lieu redoutable. Je ne répondais pas un mot aux mille propos qui circulaient autour de moi, mais je n'en perdais pas un. Quand Lafon en vint aux trois ou quatre vers qui précédaient celui de mon entrée en scène, je crus sentir la terre manquer sous mes pieds.
J'entre enfin; une triple salve d'applaudissemens m'accueille, et, loin de m'encourager, m'interdit. Je me disais: voilà pour le costume et la part de l'indulgence; gare maintenant à l'accent et au jeu. Je débitai d'un ton monotone et sourd ma réponse à Iarbe, et l'effet fut rendu plus triste par le contraste de la déclamation ronflante de Lafon. La scène me parut bien longue. Quoiqu'Énée soit un pauvre personnage, Damas y mit tant de sensibilité qu'il m'électrisa à mon tour; et dans une scène avec lui, j'obtins trois fois les honneurs d'un applaudissement unanime. Une émotion succédait ainsi à l'autre, et mon cœur battait à rompre. Ce qui m'accablait, c'était le poids de l'imprudence que je sentais que j'avais commise. Des sifflets m'en avertirent plus cruellement encore dans une scène avec madame Suin, confidente. Je prononçai moi-même ma propre condamnation, pour cause de froideur et de monotonie. À la fin, mon esprit se révolta contre l'injustice qui semblait me poursuivre, et une espèce de hardiesse, fruit du désespoir, me fit retrouver une partie de mes avantages dans les derniers actes. Chose étrange! ma tête, si justement égarée, ne me fit commettre ni contre-sens ni faute d'une syllabe; et je trouvai encore le secret des applaudissemens au milieu de cette terrible imprécation:
Non, tu n'es point le sang des héros ni des dieux!
Enfin, mon supplice touchait à son terme, quand un nouvel incident vint troubler mon imagination d'une nouvelle terreur. Au moment où je levai le poignard pour me frapper (dramatiquement parlant), la figure de cet Oudet vint se présenter à moi au milieu de l'orchestre; on trouva que je mourais très bien, car je tombai réellement évanouie dans les bras de la pauvre Élise, qui, beaucoup moins robuste que Didon, eût péri sous le faix, si la prompte chute du rideau ne nous eût fait secourir toutes les deux. Transportée dans ma loge, j'appris d'Adélaïde que tout le monde s'empressait à me témoigner le plus vif intérêt. «Oh! madame, dit-elle, c'est une horreur, une cabale.
«--Peut-être, répondis-je; mais au fond j'ai mal joué.
«--M. Regnaud ne disait pas cela, il a bien souffert; il voulait qu'on n'achevât pas la pièce.
«--Belle équipée! Avec l'humiliation d'une chute, subir celle des punitions justement infligées à qui manque au public.»
Pendant ce court dialogue, on déshabillait la triste veuve de _Sichée_: chaque ornement qui tombait me rappelait ma chute; mais, je dois l'avouer, mon amour-propre souffrait moins de ces blessures que mon imagination ne s'alarmait de la présence d'Oudet à la représentation, de cet homme que je voyais déjà s'attacher à ma destinée comme une épouvantable fatalité.
Je trouvai chez moi Regnaud et le neveu de l'amiral Gantheaume, furieux, criant à la cabale. Le dernier avait failli avoir un duel, et, d'après les circonstances, je supposai que cela avait dû être avec Oudet. «Il me sifflait donc, cet étrange personnage que vous me signalez?
«Non, madame, sa colère avait encore je ne sais quel intérêt et quelle bienveillance. Il lui échappait des exclamations d'attachement, avec des cris de satisfaction de votre mésaventure. Il y avait là-dessous de la rivalité, de la jalousie; il disait enfin que, par votre succès, vous étiez perdue pour eux.
«--Pour eux? mais ils aiment donc en commandite, m'écriai-je, et par association.
«--Vous riez, belle dame, mais ils ne riaient pas, mes hommes de l'orchestre.
«--Oh! dit Regnaud, cet homme avait l'air fier, le ton tranchant et familier; vous ne devez pas le voir.»
Je ne l'avais que trop vu, et mon effroi supposa dès lors des projets d'autant plus inexplicables pour moi, que je savais que la galanterie n'y entrait pour rien. Malgré tout, on soupa fort gaiement. Deux amis de Regnaud arrivèrent encore. Tous m'engagèrent à continuer mes débuts par les rôles de _Sémiramis_ et d'_Hermione_. Aucune flatterie, aucune consolation ne fut épargnée à ma vanité; mais la leçon avait été si forte, que cette fois, par extraordinaire, ce fut la raison qui eut raison. Regnaud s'emporta, et son intérêt pour moi le rendit injuste. «Je le sais, disait-il, c'est une cabale des comédiens.
«--Puisqu'ils ont mis le public de leur côté, c'est qu'ils avaient raison.
«--Bah! c'est notre faute; nous avons mal mené nos affaires; ne quittez pas la partie, et nous dresserons mieux nos batteries.
«--C'est-à-dire que vous ferez pour moi ce que vous trouvez si mal qu'on ait fait contre. Grand merci; enlever les suffrages par son talent me paraîtrait doux, mais les payer me paraît ignoble.»
On a dit que je m'étais obstinée à réclamer un second début, et que les comédiens s'y opposèrent. J'ignore, moi, s'il en fut question; mais je puis assurer que, m'eût-on assuré une part entière au Théâtre-Français, j'aurais préféré la misère obscure de la province à une seconde épreuve de la cruelle sévérité du public de Paris. Tels étaient à cet égard mes sentimens, et l'expression en était aussi vive que publique. J'eus plusieurs fois l'occasion de voir M. Chaptal, et il ne fut jamais le moins du monde question entre nous de récidives dramatiques. Je priai même tous ceux des artistes du Théâtre-Français que je continuai de voir, de me croire bien résignée, bien consolée, bien résolue surtout à rester sur cette première disgrâce.
M. de Talleyrand, au moment de ma tentative et de ma mésaventure tragique, était fort malade; mon amour-propre tremblait de le revoir depuis que j'étais détrônée, et cette conversation si piquante, cette flatteuse intimité avec un homme si distingué, je craignais en quelque sorte d'en jouir, malgré le désir que j'en éprouvais. Pour me donner le courage de cette entrevue si redoutée, j'imaginai de la faire précéder de mon portrait, modelé par Lemot, dans l'attitude de la Cléopâtre. Je le portai moi-même au ministère dans une chambre voisine du jardin, et laissai ce billet à l'huissier qui m'avait accompagnée.
«Didon fit des sottises pour le pieux Énée. La plus grande fut de se tuer. Madame Cléopâtre se sauva par la piqûre d'un aspic de la blessure qu'elle craignait pour son orgueil.
«Moi, chétive citoyenne, qui ai voulu, sous le royal bandeau de la première, essayer le sceptre tragique, ne faites pas craindre les dédains de César pour la seconde à celle qui s'offre à vous dans l'attitude de la reine d'Égypte, et sous les traits de la bien détrônée.
«DIDON SAINT-ELME.»
Par malheur pour le billet, M. de Talleyrand tomba plus malade, et j'eus le regret de quitter Paris sans le voir. L'affaire qui précipita mon départ me donna encore la crainte de lui avoir peut-être déplu, et j'en maudis doublement la mémoire.
CHAPITRE LXVII.
Une conspiration.--Fouché, ministre de la police.
Dans le grand nombre de mes connaissances se trouvait un M. Vill... Il m'avait présenté un de ses amis, M. Hervas, riche banquier espagnol, homme fort distingué, qui avait bien, au premier abord, quelque apparence de morgue et de hauteur, mais qui gagnait singulièrement à être connu. M. Hervas se plaisait dans ma société, parce qu'il me trouvait instruite sans être pédante, assez au courant de la littérature espagnole, genre de séduction qui ne pouvait être commun à beaucoup de femmes. Jeune, doué de tous les dons extérieurs et de ceux de la fortune, sa générosité fit bientôt croire à une liaison plus intime. Cette présomption, qui n'était point fondée, car il n'y eut jamais entre nous ni la pensée, ni les droits de l'amour, m'exposa à toutes les jalousies d'une rivale.
Madame Arthur, femme assez jolie encore, quoique près de la maturité, venait quelquefois chez moi sous les auspices de Joufre, et comme elle avait de fort bonnes manières, elle était du nombre de ces personnes sur lesquelles il y a bien quelque chose à dire, mais qui, grâces à l'extérieur, ne déparent point un salon dans les grands jours. Comme cette simple connaissance n'avait jamais été jusqu'à l'intimité, je fus assez surprise de voir madame Arthur m'accabler de visites du matin assez ennuyeuses. Ses assiduités avaient un but. Elle y arriva. Elle avait connu Hervas, et elle me fit de sa vertu une description si pompeuse, que je pensai de suite qu'elle l'avait immolée, et de la magnificence du riche espagnol une peinture qui indiquait plus de regrets que de principes. Mais je faisais trop d'honneur à ladite dame en ne lui supposant que des remords de cupidité, elle avait aussi des projets de vengeance. Opulent et généreux, Hervas, malgré mes refus, me comblait journellement de ces riens brillans que le luxe invente et que la mode renouvelle. Madame Arthur était chez moi au moment même, où encore une fois le domestique d'Hervas apportait un nécessaire d'une richesse et d'un travail admirables. Elle ne put maîtriser son dépit. «Allez, madame, me dit-elle, on ne donne pas tant à la seule amitié.»
Blessée de l'impertinence, je répondis avec aigreur. «Tenez, reprit la vilaine femme, les cadeaux aplanissent bien toutes les routes. Si vous n'êtes pas la maîtresse d'Hervas, c'est qu'il a d'autres vues sur vous en vous prodiguant d'aussi fastueux présens. Si j'avais voulu, j'avais beau jeu avec lui, moi qui suis intime avec Rapp. Il ne s'agissait de rien moins que de 50,000 francs.
«--Et vous avez refusé, madame! Il vous demandait donc l'impossible?
«--Je ne puis dire ces choses-là; mais ce que je puis déclarer, c'est que, sans aimer ni Pierre ni Paul, on n'aime pas à être mêlé à de pareilles affaires.»
Ma curiosité commençait à être vivement excitée; je brûlais de savoir autant qu'on brûlait de m'instruire, mais la vengeance, l'envie et la sottise n'ont jamais rien inventé de plus noir que l'action que cette femme allait m'avouer.
«Hervas, me dit-elle enfin, est un ennemi du premier consul; son séjour à Paris n'a pas d'autre but que le projet d'un empoisonnement contre sa personne.
«--Vous êtes folle avec vos idées, et dangereuse avec vos confidences; daignez, je vous prie, me les épargner.
«--Oh, mon Dieu! vous le prenez bien mal. Il n'en est pas moins vrai qu'on m'a proposé les 50,000 fr. pour m'introduire...»
Malgré moi, je devenais pensive, et l'inexplicable inquiétude qui se peignait dans mes traits donna à madame Arthur le courage et le plaisir de continuer.
«On avait, ajouta-t-elle, pensé à des pastilles, mais le consul est méfiant.
«--Écoutez, madame, vous ne sentez pas tout ce que vous dites; mais moi, qui vous connais, je lis le mensonge dans votre refus.
«--Comment! vous me croyez capable d'un crime pour 50,000 fr.?»
Un oui était sur mes lèvres, quand Adélaïde arrêta cette rude réponse, en annonçant une visite. Madame Arthur me quitta.
Je vis Hervas le soir même. J'avoue qu'en l'abordant, l'imagination, toute pleine encore de ce que je ne croyais pas, mais de ce qui m'effrayait cependant, je fus gênée avec lui et réservée. Il m'en fit la guerre, et son air inspirait tellement la franchise et la gaieté, que je ne pus accorder les ombres d'un complot avec de pareils dehors, et que, revenue moi-même à mon humeur, je ne crus pas même devoir l'étourdir des calomnies d'une mégère.
Je me gardai bien encore d'en parler à Regnaud; je connaissais sa susceptibilité en matière politique. Aussi quelle fut ma surprise de le voir, huit ou dix jours après cette scène, arriver chez moi, à une heure du matin, me demandant, sans préambule et presque du ton d'un juge, quelles étaient mes relations avec Hervas. Il était pâle, agité... Son air, ses interrogations brusques et inquiètes me donnèrent presque la terreur d'une épouvantable vérité.
«Il serait donc vrai, s'écria-t-il; vous saviez et vous ne m'instruisiez pas. Se peut-il? et si on l'eût assassiné, qu'auriez-vous eu à répondre?»
L'exclamation me parut si inconvenante et si exagérée, que je pris, comme malgré moi, le ton de la légèreté et de l'ironie. «_Devais-je le garder_. Votre consul ne vaut pas tout le bruit que vous faites. Est-il mort? oui ou non.
«--Comment, Saint-Elme!... mais vous me faites frémir.
«--Rassurez-vous; la vie m'est trop chère pour que je voulusse risquer ma blanche peau pour la cruelle fantaisie de rendre un peu plus sépulcral le teint de votre consul. Je ne suis pas assez ambitieuse pour m'élever jusqu'au forfait politique. La lâcheté me révolta toujours, et dans tous les cas, dans toutes les opinions, pour tous les partis, l'assassinat me semble abominable, sans résultat et sans excuse.
«--Oh, mon amie! je vous reconnais. Votre langage me rassure. Tenez, jugez de mon trouble; voilà ce qu'on m'écrit:
«L'intérêt qu'on prend à madame Saint-Elme décide l'_anonyme_ à vous instruire des dangers où elle s'expose par sa liaison _intime_ avec un étranger très suspect et ennemi juré du consul. On a averti cette dame, et l'on s'attendait qu'elle aurait, par prudence, cessé de voir la personne; loin de là, on voit que l'intimité augmente. Se pourrait-il qu'elle fût gagnée! L'estime qu'on a pour vous, monsieur, détermine à cet avis. Soyez sur vos gardes.»
«Oh! l'abominable femme que cette Arthur! m'écriai-je en posant le billet sur la cheminée.
«--Mais, que vous a-t-elle dit?
«--Des mensonges, des absurdités.» Et je les lui contai toutes.
À cette époque, tout ce qui approchait Bonaparte poussait le dévouement jusqu'au fanatisme. Le soupçon était un devoir, la délation une vertu. Par suite de cette religion politique, Regnaud s'oublia au point de m'ordonner de faire ma déclaration, et de me défendre de prévenir Hervas, appelant bientôt mes refus de la complicité.
«--Ma complicité est tout simplement du bon sens. Est-il possible qu'un homme d'honneur, riche, heureux, indépendant de votre gouvernement, étranger à ses intérêts, veuille échanger les douceurs de l'opulence contre les plaisirs d'une conspiration?
«--Oh, mais, Saint-Elme, comme vous le défendez!
«--Et vous avec quelle leste facilité vous faites des complots et des coupables. Votre consul vous tourne la tête.
«--Je sais bien que vous ne l'aimez pas.
«--Mais, quels que soient mes sentimens, en tirerez-vous la conséquence d'un crime?
«--Pourquoi ne m'avoir pas confié les propos de cette dame Arthur?
«--Belle question! parce que je les traitais ce qu'elles valent, et que je sais qu'une ombre suffit pour éveiller des soupçons chez les gouvernans, et entourer d'inquiétudes ceux qui, à tort même, leur sont signalés; parce que j'ai voulu vous sauver des travers du zèle et des excès du dévouement, et un galant homme des tracas de la haute politique.
«--Saint-Elme, si vous avez la moindre amitié pour moi, vous allez m'accompagner chez Fouché.
«--Pourquoi? pour déclarer que vous perdez la tête?
«--On ne badine pas en pareille matière. Votre devoir est de déclarer les propos qu'on vous a tenus, sinon par attachement au consul, au moins à cause de celui que je lui porte et que vous avez pour moi.