Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 2

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Arrivés à l'hôtel, D. L***, si calme tout à l'heure, parut tomber dans une morne tristesse. Cet homme, que je n'avais jamais aimé, que je méprisais dans le moment en pleine connaissance de cause, qui avait un art si merveilleux de manier mon caractère, parut alors si cruellement résigné à une séparation éternelle, que ma fierté s'abaissa, et que mon ressentiment s'assoupit. Je lui dis de me suivre dans mon appartement. Il ne s'aperçut que trop de ma faiblesse, et il reprit tout son courage. Laissant de côté les scènes de la veille et du jour même, il ne me parla que de celui qui occupait toutes mes pensées, me répétant qu'on l'attendait à Paris, et me conjurant, si jamais je me décidais à aller rejoindre le général Ney, de lui permettre de m'accompagner. «Comment se fait-il, m'écriai-je, qu'avec une semblable idée vous ayez eu l'affreux courage de me commettre comme vous l'avez fait? Cette démarche ne m'eût-elle pas rendue indigne de l'amour de l'homme dont vous paraissez posséder la confiance? «Ah! D. L***, que dois-je penser de vous? Sais-je même si ce voyage dont vous me parliez n'est pas une de ces missions, un de ces tristes emplois, pour lesquels les gouvernemens sont si généreux! Que ne me persuadez-vous le contraire!... Mais non, cela est impossible.»

Je me trompais. Rien n'était impossible à cet homme. Il me montra une lettre pour un lieutenant de vaisseau, et sut me faire croire que son voyage n'avait d'autre but que de rendre à ce marin un immense service. Il ajouta: «Si j'étais chargé d'une mission secrète, je ne serais point dans l'embarras qui me presse; j'aurais des fonds à ma disposition, et au lieu de cela, puisqu'il faut vous l'avouer, je ne saurais comment aller à Brest, si nous restions brouillés.

«J'aime cette franchise, m'écriai-je; elle me réconcilie avec vous. Si de l'argent que je vous ai remis il vous reste quelque chose, gardez-le; je vous prête en outre vingt-cinq louis; et si, arrivé à Brest, une somme plus considérable vous devient nécessaire, écrivez-moi sans hésiter.»

Quand je me rappelle aujourd'hui cette facilité d'entraînement pour un homme qui n'avait ni mon amitié, ni mon estime, je suis tentée de croire à tout ce qu'on rapporte des _sorts_ jetés par les magiciens. Mais la _magie_ de D. L*** était tout simplement l'art de se rendre nécessaire à une femme assez malheureuse pour avoir besoin de l'adresse d'un autre, dans une position équivoque, qu'elle appelait son indépendance et sa liberté.

CHAPITRE LXIV.

Établissement à Paris.--Continuation de mes études dramatiques.--Amitié de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Discussion sur les différentes sortes de courage.

Après le départ de D. L***, je commençai à m'occuper sérieusement de mes études dramatiques. Mon maître de prononciation venait tous les matins, et je manquais rarement d'aller au théâtre les jours où la tragédie composait le répertoire.

M. Lecouteulx de Canteleu me rapprocha de Monvel, qui parut plus content de mes connaissances en littérature que de mes dispositions pour la scène. Il m'accordait cependant des moyens et de la sensibilité. Il me fit étudier avec lui le rôle d'Héloïse dans _Fénélon_. Je n'oublierai jamais l'accent paternel et presque céleste qui lui échappait dans la scène où Héloïse tombe aux pieds du prélat en s'écriant:

Pontife du Très-Haut...

Et où Fénélon répond:

Mon enfant, levez-vous; Ce n'est que devant Dieu qu'on doit être à genoux.

C'est dans la loge de Monvel que je me suis habillée le jour de mon début. Ah! que n'ai-je emprunté, avec mon costume, ce talent, sûr des suffrages de Melpomène!

Le moment de mes études et de mes illusions dramatiques durait encore, quand je me rappelai mon mobilier de Chaillot. Je louai, pour m'en faire honneur, un appartement magnifique, et j'en vins dès lors à tenir maison splendide et coûteuse. Possédée de toutes les folies, pouvais-je échapper à celle de la dépense et du désordre? Je ne m'en aperçus qu'à l'épuisement de toutes mes ressources; car on dirait que dans la vie la réflexion n'arrive que comme un dernier malheur.

Ayant appris par Joufre, qui me rendait assez fréquemment visite, que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely était de retour à Paris, j'écrivis à ce dernier pour lui rappeler la promesse qu'il m'avait faite, et lui témoigner le prix que j'attachais à son intérêt. À onze heures, le billet avait été remis; à trois heures, Regnaud vint lui-même m'apporter la réponse: et la conversation s'engagea avec tout le charme de l'intimité. «Après le plaisir que me cause votre billet tout aimable, me dit-il, rien ne pouvait m'en faire autant que de vous trouver débarrassée de votre _grand monsieur_. D'où vous vient cette fâcheuse connaissance?--Elle est ancienne, car elle date de mon passage à Lyon, à mon retour de Milan.--Oui, c'est cela même, en 1797. Je ne me trompais pas, mais vous m'effrayez.--Et pourquoi? qu'est-il donc?--Ce qu'il est? Je ne saurais trop le dire; mais il ne mérite d'approcher sous aucun titre d'une femme telle que vous. Mais laissons cela, puisqu'il est parti. Aussi bien, je ne suis point ici pour le compte des autres; j'ai assez à faire en tâchant moi-même de ne point déplaire.--Votre franchise donne de la valeur à la moindre de vos bonnes grâces, et je sens pour vous une amitié trop sincère pour ne pas la garantir durable.»

Ce n'étaient point les vaines paroles d'une galanterie banale ou d'une froide politesse. L'attachement de Regnaud eut de la suite, et une suite féconde en conseils et en services de tous genres. Quand je quittai Paris, ce fut son ardente protection qui me valut l'existence heureuse et brillante dont j'ai joui auprès de la princesse Élisa; et pourtant il y avait près de six ans que je ne l'avais vu, lorsque son souvenir songea d'une manière si délicate à une absente. Que d'amis, qu'on a quelquefois importunés la veille, n'ont pas le lendemain une mémoire aussi bonne! J'aime à rappeler ce qu'il fit pour moi, et je dirai plus loin avec une égale et douce franchise que, plus tard, j'eus le bonheur d'acquitter tant de services par les preuves de mon dévouement, à une époque où il n'y avait plus, en me rapprochant de lui, que des dangers à prévoir et des peines à partager.

Depuis cette première visite, Regnaud vint me voir régulièrement chaque jour. Il assistait à mes leçons de déclamation, et me faisait réciter les vers, en m'obligeant d'avoir de petits cailloux dans la bouche. «Vous avez beau me citer Démosthène, lui disais-je quelquefois avec résistance, je n'ai pas besoin d'en faire autant que lui.--Eh bien! répondait Regnaud, à ce prix seulement les succès.»

Mais tout en me recommandant l'étude et le travail, bien souvent mon conseiller me les faisait négliger et interrompre. Il m'entraînait à Meudon, à Saint-Cloud, à Versailles. En vérité, les courses étaient plus fréquentes que les répétitions. Quand Regnaud avait quelque discours à composer ou quelque projet à proposer au gouvernement, il me priait de me rendre chez lui; et là, au premier moment de liberté, il me lisait ses discours, paraissant attacher du prix à mon approbation, et moi en trouvant beaucoup à la lui témoigner. Un jour qu'il me récitait un morceau sur le rétablissement des cimetières, et que je laissais échapper toute la vivacité d'une admiration passionnée comme tout ce que j'éprouve, il me dit avec l'accent de l'ame: «Saint-Elme! qu'on serait heureux de n'avoir que vingt-cinq ans, et d'être l'objet de votre tendresse exclusive!»

Je lui avais appris, non sans quelques restrictions pourtant, les événemens qui m'avaient amenée en France. Il n'ignorait ni mes liaisons avec Moreau, ni mon enthousiasme pour Ney. Regnaud, sincèrement partisan de Bonaparte, ne pouvait se défendre d'une sorte de répugnance pour Moreau, ce qui amenait plus d'une dispute entre nous. Un jour que, par une lettre de Ney, j'avais appris de nouveaux triomphes de l'un et de l'autre, je dis à Regnaud: «Eh bien! que pensez-vous maintenant de mon admiration?--Je la partage. Jamais je n'ai contesté à Moreau les talens de grand capitaine. Sa vraie place est à la tête des armées, mais non point à la tête du gouvernement.--Mon Dieu! ne dirait-on pas qu'il est si difficile de gouverner!--Ceci est une boutade, ma chère, et n'est point un raisonnement; il faut plus que du courage, il faut plus que des vertus pour conduire un peuple qui sort d'une crise, d'une fièvre dont les accès ne font que de se ralentir.--Si vous parlez ainsi de l'épée, c'est que vous ne vous en êtes jamais servi.--J'avoue que j'aurais fait un mauvais soldat.--Un Français ne devrait pas penser ainsi.--En vérité, on vous prendrait pour une Jeanne d'Arc. Votre jeunesse, familiarisée avec l'école de peloton, ne conçoit donc pas d'autre gloire que celle des armes?--J'avoue que celle-là doit être la première, car elle est la plus pénible. Songez donc à tout ce que le soldat expose: souvent mutilé, reste de lui-même, tous ses services sont positifs, et ses récompenses ne sont presque qu'imaginaires.--Malgré cela, je persiste à proclamer qu'il y a d'autres gloires que celle des armes, qu'il y a d'autres courages que ceux de la guerre, et comme je ne veux pas rester sous le coup de vos derniers reproches, je tiens à vous prouver que quoiqu'on n'ait jamais été soldat, quoiqu'on ne veuille pas le devenir, on a aussi son héroïsme. Dans les proscriptions, j'ai su ne jamais trembler, et également ne jamais trahir. J'ai vu la mort, et de sang-froid. Lors de mon voyage à Malte, je fis la traversée sur un frêle bateau. La mer, furieuse, réduisait nos matelots italiens au désespoir et aux seules invocations de leur madone. Moi seul, enveloppé de mon manteau comme d'un linceul, je voyais passer sans effroi la lame des flots sur nos têtes, et mon esprit, loin du danger, ne se berçait dans ce fatal moment que des images de la patrie et des plus doux souvenirs de la jeunesse.

«--J'avoue, dis-je à Regnaud, que je ne me sentirais pas la force de rester ainsi impassible devant la mort.--Vous voyez donc, mon amie, qu'il y a plusieurs espèces de courage; et celui de braver les bourreaux, d'affronter les factions, et celui de tous ces héros des troubles civils, qui se dévouent pour un frère, pour un père, pour un ami?--Oh! celui-là je sens que je pourrais l'avoir. Dans les révolutions, l'échafaud est quelquefois un des derniers asiles de l'honneur, où les femmes savent se précipiter aussi, plutôt que de se séparer de tout ce qu'elles aiment.--Saint-Elme, reprit vivement Regnaud, si vous portez cette chaleur d'ame au théâtre, je vous réponds d'un triomphe. Ma jeune amie, vous êtes une singulière feuille à ajouter au grand livre du cœur humain.»

La haute opinion que j'avais de Regnaud, de ses talens, de son esprit, me faisait trouver un incroyable plaisir à ses éloges. Aussi peu de temps lui suffit pour prendre beaucoup d'empire sur moi; il n'eut pourtant jamais mon entière confidence. Je n'ai jamais éprouvé qu'auprès de Moreau et de Ney le besoin de tout dire, et la docilité de tout entendre. Je ne parle point de ma confiance pour D. L***; cela n'était qu'un mélange de surprise et de faiblesse, résultat de toutes les adroites complaisances dont j'étais enlacée. Les louanges de Regnaud m'étaient agréables, mais je ne sentais pas qu'elles me fussent nécessaires, et je n'éprouvais pas avec lui ce charme de l'intimité qui rend heureux de tout dire. C'est ainsi que je lui avais laissé ignorer que je connaissais M. de Talleyrand, et que j'allais même assez souvent chez ce ministre. Regnaud l'apprit par hasard, ce qui donna lieu à une scène originale dont je faillis me fâcher sérieusement, et dont je finis par rire. Au chapitre suivant les détails de ce petit épisode de colère et de raccommodement.

CHAPITRE LXV.

Querelle avec Regnaud.--Madame Regnaud.--MM. Arnault et Vigée.--M***, défenseur des _courtes mémoires_.

Un matin, ma voiture sortait de la cour du ministre des relations extérieures. Soudain elle s'arrête, la portière s'ouvre, Regnaud monte, se place près de moi, et me fait subir un interrogatoire auquel j'aurais répondu sans hésitation, s'il n'y eût mêlé le soupçon de je ne sais quelles vues politiques, qui m'embarrassa d'autant plus que j'avais été plus éloignée d'en concevoir l'idée.

«D'où vient donc madame? me demanda Regnaud avec aigreur.--Vous le savez fort bien, monsieur, puisque vous voyez sortir ma voiture.--Ah! madame visite les ministres.» Et comme je ne répondais pas, il ajouta avec plus d'irritation: «Vos prétentions sont hautes; on voit pourquoi vous faites si grand bruit de votre désintéressement et de votre délicatesse; mais ne croyez pas que madame Gran, que vous cherchez à supplanter, puisse y croire.

«--Mais, monsieur, quelle extravagance!

«--Oh! reprit Regnaud, je conçois l'empressement; c'est un si beau rôle que celui de maîtresse d'un ministre!

«--Je ne suis ni la sienne ni la vôtre, monsieur; vos paroles et vos manières me paraissent donc fort étranges.

«--Eh! que diable allez-vous faire là?

«--Mais il me semble que l'honneur d'être reçue avec bienveillance par un des premiers fonctionnaires de votre gouvernement, que le plaisir de causer avec un homme aussi spirituel que M. de Talleyrand, excuse suffisamment ma visite.

«--Vous ne m'aviez pas montré ce côté ambitieux de votre caractère; cela me donne beaucoup à penser; vous pourriez bien n'être pas trop éloignée de l'intrigue. Vous vous êtes trouvée avec Ouvrard; il a grand besoin de la protection des ministres, et il sait tout le parti qu'on peut tirer de celle d'une jolie femme.»

En ce moment la voiture s'arrêta à la porte de Véry. C'était Regnaud qui avait ordonné de nous y conduire.

«Je ne descendrai point ici avec vous, monsieur; vos premiers reproches ne m'ont paru que ridicules, mais votre dernière offense, mais vos derniers soupçons me révoltent. Sachez qu'un homme ne me maltraitera jamais deux fois.

«--Vous maltraiter! mais je ne vous ai pas touchée.

«--L'excuse est singulière; n'est-ce qu'en battant les gens qu'on les maltraite?

«--Ah, ma chère, si j'en avais le droit, vous auriez aujourd'hui couru de grands risques.»

Je ris beaucoup de la menace, et comme en riant j'étais désarmée, je consentis à descendre et à entrer dans un cabinet qui avait vue sur la rue. Un remarquable équipage vint à passer.

«C'est Ouvrard me dit Regnaud. Est-il vrai que vous ne le voyez pas?

«--Non, je vous jure; mais je le connais aussi bien que le public qui le juge. Son ancien cuisinier est maintenant le mien. Les éloges d'un domestique renvoyé sont des recommandations bien rares et bien décisives. Il faut, certes, qu'Ouvrard ait plus de talens qu'on ne lui en accorde pour être arrivé de si bas à la fortune!

«--Oh! parbleu, dans les fournitures on n'a pas besoin d'esprit; il faut de l'activité et du hasard.

Tout en parlant, Regnaud jouait avec une boîte sur laquelle était un charmant portrait de femme. On ne pouvait imaginer rien de plus gracieux que l'air naïf qui brillait dans ses traits. Le cou, un peu au delà des proportions, ne semblait avoir ce léger défaut que pour donner un charme particulier à cette tête divine. «Quoi! m'écriai-je, est-ce que cette tête d'Hébé serait celle de votre femme?»

Regnaud se mit à rire de mon étonnement. «Vous la plaignez, me dit-il, je parie.

«--Certainement, car je n'ai pu oublier vos principes.

«--Vous me jugez mal. Je suis très bon mari, et je vous le ferai dire par ma femme quand vous voudrez.

«--Quelle folie! est-ce que j'ai l'honneur de la connaître?

«--Vous aurez cet honneur-là quand vous voudrez; venez jeudi matin, et laissez-moi faire.»

Nous reprîmes ainsi le ton de la gaieté la plus agréable. Le soir, nous allâmes au Vaudeville, et le hasard nous plaça justement dans la loge où avait commencé notre connaissance; ce qui fournit à Regnaud l'occasion d'un foule de choses gracieuses et tendres qu'il savait tourner à force d'esprit, et qui rendit le reste de la soirée fort amical.

Le lendemain, j'étais à peine éveillée quand on vint, de la part de Regnaud, me prier de me rendre chez lui, où il était retenu par de nombreuses affaires. J'arrivai à l'heure fixée chez Regnaud; il vint au devant de moi, et me fit comprendre que sa femme n'était pas loin. Il me pria de l'attendre un peu. Je me levai, et feignis d'examiner les tableaux. Arrivée près d'une porte entr'ouverte, je m'écriai: «Ah! pardon, mademoiselle,» à l'aspect d'une figure charmante. Ma petite méprise réussit. Madame Regnaud entra dans le salon, et me dit en s'asseyant et avec un sourire: «Je ne suis pas la fille, mais la femme de M. Regnaud.» Il y avait dans ses manières quelque chose de doux et de séduisant, une sorte de lenteur molle et charmante, d'un tour et d'une grâce tout extraordinaires.

«J'avais un bien vif désir de vous voir, reprit madame Regnaud; car mon mari m'a bien parlé de vous.» Je l'accablai de complimens, qui étaient tous sincères. Tout à coup nous entendîmes quelqu'un descendre: «Voilà Regnaud; ne dites pas que nous nous sommes vues, et quand vous viendrez, entrez chez moi par la petite porte sous le vestibule...»

À ces mots elle disparut, en posant son doigt sur sa jolie bouche.

Regnaud n'était pas seul. Il me demanda pardon, et surtout de ne pas m'en aller encore. Voilà des livres qui aideront votre aimable patience. Je vais me servir de votre voiture; puis s'approchant de l'appartement de sa femme, il entr'ouvrit la porte, et dit à haute voix: «Adieu, ma bonne amie, je vous laisse ici une dame qui me prête sa voiture.» En sortant, Regnaud me répéta qu'il passerait chez moi avant dîner. Il courut grand risque de ne m'y pas rencontrer, car sa femme et moi nous causâmes avec de si intimes détails, que la matinée s'écoula comme un songe.

«Que lui direz-vous de moi?» demanda madame Regnaud, d'un air gracieux, quand je me retirai.

«--Qu'il est mille fois trop heureux d'avoir une si charmante femme.--Eh bien! c'est ce que je lui dirai aussi à votre sujet, qu'il est mille fois trop heureux d'avoir une si charmante amie.»

Je rentrais au moment même où Regnaud vint chez moi, comme il me l'avait annoncé. «Que vous a dit ma femme?» fut son premier mot. «Ne vous a-t-elle pas, ajouta-t-il, paru persuadée, comme tout le monde, que je vous aime et que je suis aimé?

«--L'accueil que j'ai reçu me prouve le contraire. J'ose même croire qu'à cet égard elle s'en rapporte plus à moi qu'à vous.

«--Au fait, comment la trouvez-vous?

«--Mille fois mieux que son portrait.

«--Oui, elle est bien.

«--Voilà bien un mot de mari.

«--Cela est vrai; mais depuis long-temps on a dit sur les maris tout ce qu'on pouvait dire. Il en sera de même _in tutt' eternità_.

«--_Come? lei parla italiano_?

«--Et vous aussi, s'écria Regnaud enchanté, et vous ne le disiez pas!

«--Mais j'ai un accent à vaincre, et je ne veux que parler français.

«--À la bonne heure, mais de temps en temps une petite conversation italienne, sans tirer à conséquence.

«--Ah! voilà les hommes toujours, tartufes! Sévérité pour autrui, indulgence pour eux en cachette. Il n'en sera rien; avant que je ne sache à quoi m'en tenir sur mon accent, vous n'entendrez pas sortir de ma bouche un seul mot de la langue du Tasse et de l'Arioste, pas un mot de celle de Schiller et de Wieland. Trop heureuse si je puis n'être point indigne de servir d'interprète à la belle langue de Corneille, de Racine et de Voltaire.

«--Vous êtes _universelle_, mais vous avez raison de préférer être Française. Je veux vous amener deux juges de votre mérite, l'un poëte déjà célèbre, l'autre qui le deviendra sans doute.

«--Oh! point de réunion savante, je vous en prie; j'y ferais triste figure.

«--Je ne vous parle pas de savans, mais de deux poëtes aimables.»

Quelques jours après Regnaud me présenta M. Arnault, alors attaché au ministère de l'intérieur, et M. Vigée. Leur jugement se ressentit sans doute de leur complaisante amitié. L'un de ces messieurs, frappé de mes dispositions, voulut bien m'aider de ses conseils, et plus tard me soutenir de ses démarches.

Déjà j'avais obtenu mes entrées au Théâtre-Français. J'étais reçue élève, et certaine d'un début; mais quelles difficultés plus réelles me restaient! Pour les vaincre, il eût fallu travailler; mais moitié distraction, moitié amour-propre, j'étudiais peu. Il est vrai que j'avais la merveilleuse facilité de retenir les vers presque à la lecture. Un jour quelqu'un, avec qui je parlais de cette facilité de mémoire, me dit qu'on ne la possédait guère qu'aux dépens de l'esprit. Je voulus réclamer, quoique avec modestie; mais mon interlocuteur tint bon pour les courtes mémoires, et avec une chaleur que je me permis à la fin d'appeler impolitesse.

Lors de mon début, ce singulier personnage me prouva qu'il ne mettait pas en pratique ses propres idées, car il avait gardé mémoire et même rancune de notre conversation. Puisse mon livre, où je ne le nomme pas, lui tomber entre les mains! C'est ma seule vengeance.

La veille de mon grand jour de début, j'étais à payer un mémoire chez une marchande de nouveautés, et je vis et j'entendis un coiffeur s'excuser de ne pouvoir venir dans la maison, parce que M*** lui avait donné des billets et de l'argent pour siffler une débutante au Théâtre-Français. Je méprisai cela comme un propos, et j'eus raison; mais je le négligeai même comme avertissement, et j'eus tort. Mes amis m'en blâmèrent beaucoup après ma disgrâce. Moi, au contraire, je voulus remercier le partisan des courtes mémoires, et le lendemain du jour fatal, je lui fis tenir la lettre suivante, accompagnée de six billets de parterre et d'une pièce de cinq francs.

«Vous avez voulu, monsieur, prouver, par votre exemple, la vérité de votre axiome favori, qu'une bonne mémoire est toujours l'annonce de peu d'esprit. La vôtre est excellente, à ce qu'il me paraît; donc, comme disent les logiciens... Mais je vous laisse le soin de tirer la conséquence qui sort de ce raisonnement.

«Vous vous êtes mis en frais afin de me faire siffler, ce qui était bien inutile, car vous avez pu voir qu'il ne manquait pas de monde pour cela. Si l'occasion s'en présentait, je ne manquerais pas de reconnaître vos soins. En attendant, comme je ne vous ai point accordé _le droit de rien dépenser pour moi_, vous me permettrez de vous rembourser ce qu'il vous en a coûté dans une circonstance où vous avez montré autant de générosité que de délicatesse.

«SAINT-ELME.

«_P. S._ Comme je présume que vous renverrez votre coiffeur, je vous préviens qu'il est devenu le mien, et qu'il n'aura pas à se repentir d'avoir, par son indiscrétion, encouru votre disgrâce.»

CHAPITRE LXVI.

Deux ministres, Lucien Bonaparte et Chaptal.--Mon début au Théâtre-Français.--Ma chute.

J'ai un peu interverti l'ordre des événemens; il faut le reprendre avec une exactitude toute historique.

Ce fut Joufre, que je voyais habituellement, qui me présenta à Lucien, chargé, en sa qualité de ministre de l'intérieur, des théâtres. Il me reçut avec bienveillance, et bientôt même avec familiarité. Malgré ses attentions, je ne le voyais qu'avec une sorte de défiance, reste des opinions que Moreau m'avait communiquées sur toute la famille Bonaparte. Je voyais bien que Lucien était un homme d'esprit, mais je lui trouvais une physionomie hautaine et déplaisante, même quand il voulait plaire. J'allais souvent le soir au ministère chez Joufre. On faisait de la musique, on courait dans le jardin, on jouait à colin-maillard. Il y avait quelquefois six femmes, et toujours Lucien seul et son confident. Je trouvais ces parties beaucoup plus bizarres qu'agréables, et m'en dispensais aussi souvent que cela pouvait s'accorder avec le prix qu'on devait au moins paraître attacher à ces invitations. Un matin j'écris à Joufre qu'une indisposition m'empêchait de me rendre au ministère; ma lettre revint, car le ministre et son confident étaient déjà sur la route d'Espagne, et M. Chaptal nommé à la place de ce dernier.