Part 11
La guerre était loin d'être terminée. La victoire d'Eylau avait été presque négative, quoique les Russes eussent été vaincus. Nos pertes étaient immenses. Augereau avait été blessé, son corps d'armée presque écrasé; les généraux d'Haupoult, Catineau, Lacuée, Bourières, tous amis de Ney, plus de trente autres de ses intimes frères d'armes, avaient trouvé la mort. Ney me disait avec une sorte de désespoir: «Le tombeau a englouti vingt mille Français, et il n'est pas fermé. Cela n'est pas fini.»
Hélas! il n'était que trop vrai. L'hiver se passa en escarmouches, en siéges, en sanglans préludes, en levées d'hommes. Le maréchal Lannes était avec Ney l'ame de cette armée, et lui seul à Friedland avait assez décidé les affaires pour qu'elles fussent du moins glorieusement suspendues. Rien de plus touchant que l'admiration que ces deux guerriers exprimaient l'un pour l'autre. Lannes avait encore un peu plus que Ney l'énergie du langage militaire; moins de noblesse peut-être, mais autant de loyauté. On ne saurait imaginer un homme bourru avec plus de cordialité, et quelquefois plus spirituellement trivial.
Ma blessure avait été plus sérieuse qu'on ne l'avait cru d'abord, mais l'intérêt qu'elle me valait de la part de celui pour qui je l'avais reçue ne me laissait pas sentir la douleur. J'étais dans la maison d'un chirurgien de Lieberstad, petit village voisin d'Eylau, entourée de tous les secours imaginables; car on ne peut se faire d'idée combien les Français, dans ces contrées tant ravagées par la guerre, s'en faisaient encore par leur caractère pardonner les désastres. Pouvant enfin être transportée, Ney me donna mon itinéraire, mon ordre de départ, et cette fois je n'osai plus avoir de murmures contre cette indispensable séparation.. Le spectacle de la guerre m'avait horriblement agitée, et le sentiment des liens sacrés qui élevaient entre moi et Ney une barrière respectable contribua, en me désabusant, à m'inspirer la force du départ. Mon exaltation s'était calmée à l'idée des affections légitimes entre lesquelles j'aurais eu honte de me placer, au souvenir de cette jeune et belle épouse que Ney chérissait si justement, et de ces nobles enfans, son seul orgueil avec la gloire de sa patrie... Qu'avais-je, grand Dieu! à mettre dans la balance d'une si grande et si pure destinée, sinon du remords pour tous deux? Ah! Ney m'était trop cher pour ne pas les lui épargner.
Je partis donc de Lieberstad le 20 janvier 1807. Le voyage fut on ne peut plus pénible. Je ne comptai pas les jours, mais ils furent bien longs avant que nous fussions parvenus à Nancy. J'y arrivai plus harassée que le jour de ma blessure. Je n'y restai que quelques jours, car l'enthousiasme de ce pauvre Hantz pour _sa_ jeune maître m'y eût rendu l'objet d'une curiosité fort importune. Il fallut m'arrêter à Bar, puis à Châlons. À Château-Thierry la fièvre se déclara; bon gré, mal gré, je voulus continuer la route, mais arrivée à Saint-Denis il me fut impossible d'aller plus loin; l'on me coucha. Au milieu des frissons de la fièvre, je sentais comme un dégoût de la vie à l'idée de toutes mes illusions perdues, de tous mes rêves évanouis, réduite, après la perte de ce qui avait fait battre mon cœur, à la nécessité d'un avenir de raison. Le matin, je ne pus me lever encore pour chasser mes tristes pensées, ou plutôt pour les dissiper. Je me mis à refouiller mes papiers. J'en avais une grande quantité, et comme dans le nombre il y en avait de fort importans pour une foule de personnes considérées, je ne voulais pas rentrer dans Paris sans réparer leur désordre. Il y avait, entre autres, la minute de la lettre qu'on écrivit, à la date du 6 fructidor an 5, au Directoire, pour dénoncer la trahison de Pichegru. Je l'avais gardée comme une relique, et c'est d'elle que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely m'avait dit souvent qu'elle pourrait devenir un contrat de deux mille écus de rente. Dans la disposition d'esprit où je me trouvais, quels douloureux souvenirs cette lettre me rappela! Cette preuve d'un caractère irrésolu, qui avait diminué pour deux partis les proportions d'un tel homme, ne pouvait frapper mes yeux sans me retracer le bouleversement que sa brillante destinée venait de subir; abattue, après tant d'années, sur le soupçon d'une connivence coupable avec celui que Moreau lui-même avait signalé comme traître et parjure à la république.
Je remis cette lettre dans le portefeuille qui contenait ce que je possédais de plus précieux. Je dirai plus tard comment le tout me fut volé à Gênes en 1808.
Au bout de deux jours, ayant repris plus de force que de courage, je me décidai à me faire transporter à Paris. J'y menai encore cette fois une vie fort retirée, ma santé, ébranlée par tant de secousses, ayant peine à reprendre. Je ne pouvais sortir que fort peu. La plupart de mes connaissances absentes, sur les champs de bataille, j'avais quelque répugnance à revoir les salons de Paris, vides de leur plus bel ornement.
CHAPITRE LXXXI.
Voyage à Gênes.
Je me décidai à quitter Paris, et je partis pour Gênes avec le beau-frère du chevalier Dulfieme. À peine arrivés, mon compagnon fut oblige de se rendre à Bologne, sur les instances du comte Caprara, neveu de l'archevêque et chambellan de d'Empereur; il était son secrétaire, et devint plus tard sous-préfet à Trévise. J'étais résolue à un assez long séjour à Gênes et dans ses environs. J'avais emporté plusieurs lettres de recommandation; mais persuadée par expérience que la meilleure partout c'est l'argent, et tenant singulièrement à mon indépendance d'heures, d'occupations et de plaisir, je ne fis que fort peu usage de ces inutiles précautions. Je pris un logement sur le port, dont la vue ravissante me tenait pendant les premiers jours clouée à mes fenêtres, admirant le magnifique amphithéâtre qui a donné à la ville le surnom mérité de _Superbe_. Levée dès l'aurore, je parcourais à cheval ce pays enchanté.
Gênes, ancienne république, qui a partagé long-temps avec Venise le commerce du monde; Gênes, qui a traité de puissance à puissance avec nos rois, ne formait plus à cette époque qu'un département de l'empire; seulement, par un reste de respect pour sa grandeur passée, ce beau nom de Gênes avait été donné au département, et ses magnifiques souvenirs n'avaient point été ainsi enfouis sous une dénomination de fleuve ou de montagne. Il suffit de parcourir les rues d'une pareille cité pour se représenter son antique puissance. Il faut qu'un peuple ait presque mis le monde entier à contribution pour être si bien logé. Ce sont que palais en marbre, d'une grandeur et d'une beauté réelles encore par les pompes du site où ils se reposent. Si l'on pouvait faire une estimation de tant de richesses, elle monterait, je suis sûre, à une valeur et à une somme que tout l'argent monnoyé du globe ne pourrait acquitter; c'est en effet le monopole de plusieurs siècles immobilisé en quelque sorte dans les rues d'une ville. Par un contraste qui ajoute encore à l'idée de cette prospérité, c'est que la terre était si précieuse qu'elle semblait être trop étroite pour contenir tant de monumens; car ces palais si superbes sont épars dans des rues étroites comme des ruelles, où l'on ne peut passer sans être coudoyé et heurté au moindre embarras. Il en est trois cependant qui font oublier les autres par leur imposante régularité, et quand on parcourt _Balbi_, Nova et Novissima, on est tenté de s'agenouiller d'admiration devant tant de merveilles enfantées par le génie des arts et payées par le seul génie du commerce.
Mais combien l'imagination s'attriste bientôt après s'être exaltée à l'aspect de la décadence des choses d'ici bas! Ces palais si magnifiques sont déserts. Leurs riches propriétaires habitent les combles, les marchands encombrent de leurs boutiques les étages inférieurs, et les salons déserts ne servent guère qu'à exciter les visites des étrangers et à provoquer les utiles aumônes de leur enthousiasme. Le plus beau de ces palais est celui de M. Durazzo, dernier doge de la république, que Napoléon avait adjoint aux tribuns français dont il avait composé son sénat, espèce d'Hôtel des Invalides pour toutes les notabilités républicaines. C'est une véritable merveille depuis les colonnes qui soutiennent l'édifice jusqu'aux meubles qui le décorent et aux tableaux qui le tapissent. Le palais _Durazzo_ était le séjour obligé des hauts gouverneurs qui s'étaient succédé à Gênes, depuis la conquête définitive des Français. Le prince Borghèse y venait étaler quelquefois sa magnificence impériale; mais, par un contraste remarqué de tout le monde, Napoléon, plus modeste ou plus grandement orgueilleux, avait choisi pour demeure de prédilection, lors de son passage, le palais presque délabré de Doria, lequel offrait, pour un homme tel que lui, l'occasion de coucher dans la chambre où s'était aussi reposé Charles-Quint, son prédécesseur en fait de monarchie universelle.
Au milieu de toutes ces pompes, de marbre, je visitai avec plus de plaisir l'église moderne San Syro, qui me frappa beaucoup moins par les chefs-d'œuvre des arts, que par la singularité des mœurs génoises, qui permet aux belles dames d'y donner leurs rendez-vous et leurs plus importantes audiences de galanterie; ce qu'il y a même de plus piquant, c'est que les femmes ne portent guère cette facilité d'abord et de conversation que dans le lieu saint, et qu'elles reprennent je ne dirai pas plus de sévérité, mais au moins plus de réserve dans les salons. Il est vrai qu'elles y sont, comme dans toute l'Italie, sous la haute police de leurs chevaliers de tous les rangs, lesquels, suivant le numéro d'intimité qui leur est accordé, inspectent et contrôlent leurs coups d'œil et le jeu de leur physionomie. Les femmes, qui sont en général fort jolies, n'ont pas cette disposition malveillante qui, dans d'autres pays, les porte à se critiquer réciproquement, et à se venger en quelque sorte de leur vertu par leurs propos sur celle des autres. On ne peut se faire d'idée de la vénération qu'on porte à celles dont la beauté a été célèbre et les amours publics. La fameuse Argentine Spinola, qui venait de mourir dans un âge très avancé, était encore l'objet de toutes les conversations, et sa vieillesse même avait été plus long-temps honorée, à cause de la popularité de ses aventures, et surtout de sa liaison avec le maréchal de Richelieu. Je ne pense pas pourtant que ce soit à cause de ce seul souvenir que je vis le portrait de ce dernier dans le palais des doges, au milieu de deux des grands hommes de la république; ainsi que celui du maréchal de Boufflers. Ce n'en est pas moins une chose remarquable, qu'une ville où le peuple et les amans ont de la reconnaissance.
J'ai vu cependant à Gênes un plus beau spectacle que le palais _Serta_, que l'église _San Syro_, que la place _della Fontana Amorose_; c'est la magnifique horreur d'un orage soulevant la mer et buant le port. Une croisière anglaise, occupée à lutter contre la tempête, avait attiré toute la population à cette scène. Les canons de l'escadre ralliant les embarcations légères, l'ouragan ébranlant toutes les cloches sonores de la ville et autres villages d'alentour, comme si le maître du monde eût voulu convoquer tout un peuple à un grand acte de sa puissance et à une solennelle révolution de la faiblesse humaine. Moi qui avais vu de plus près les dangers; moi qui, sans trembler, avais entendu gronder le tonnerre des batailles, on croira sans peine que j'étais plus curieuse qu'effrayée; et, en effet, ce souvenir ne se retrace dans ma mémoire que comme une immense décoration d'opéra, mais, à vrai dire, la plus imposante et la plus belle qu'on puisse contempler.
Un peuple dégénéré peut n'être plus assez fort pour se défendre, peut manquer des vertus qui préservent de l'abaissement et de la conquête: mais de cette décadence à la bassesse qui baise ses fers, il y a loin; et les Génois avaient justement, contre leur réunion à l'empire, cette répugnance qui ne peut plus aller jusqu'à la révolte, mais qui ne sait pas non plus descendre jusqu'à l'amour. Le commerce était ruiné, et l'intérêt comme les souvenirs se réunissaient sans danger pourtant contre nous. Les administrations étaient vigilantes, confiées à des hommes habiles, et la conscription seule rendait le joug difficile autant qu'il était pesant. Le général Montchoisy, qui commandait en second dans la haute suzeraineté du prince Borghèse, tempérait, autant qu'il était en lui, les rigueurs, et j'ai entendu dire de sa personne un bien qui me flattait pour les militaires français. Du reste, quoique ruinée, Gênes renfermait encore dans son sein trop de richesses pour qu'elles eussent entièrement disparu, et le séjour en était fort onéreux pour les hauts fonctionnaires publics. Le luxe et la dépense étaient là comme une manière d'opposition; et comme l'empire n'en voulait d'aucune espèce, l'Empereur avait cherché à s'attacher les illustrations patriciennes par des faveurs, et accordait, je ne sais pas par exemple sur quels fonds, de fort beaux supplémens de traitement au gouverneur et autres représentans de son pouvoir et de ses intentions, de manière à ce qu'ils pussent, par leur faste et leur représentation, écraser les fêtes de la vieille aristocratie, et prévenir ainsi l'innocente sédition du luxe génois.
Ces précautions étaient grandes et nobles, mais n'étaient pas nécessaires. La population de ces heureux climats se laissait aller au courant. Son plus vif sujet de mécontentement n'était pas assez sérieux pour être violent, car il consistait surtout dans le regret de faire partie du même gouvernement que les Piémontais, que les Génois ont toujours détestés. L'antique patriciat, ces vieilles et vénérables familles, qui, sous la république, avaient toujours dans leurs palais la porte ouverte et la table dressée pour la pauvreté, se croyait bien déchu du pouvoir, mais non pas du droit de bienfaisance; et la noblesse génoise se survivait en quelque sorte par ses bonnes actions. Elle venait d'en donner, à l'époque de mon séjour, un exemple admirable. La récolte avait été nulle dans toute l'Italie; les symptômes de la famine se montraient sous un aspect effrayant pour les classes malheureuses. Le comte Balbi réunit les plus riches de Gênes, propose une souscription destinée à prémunir pour l'hiver le petit peuple par l'achat d'une grande quantité de blés de France. Le noble comte s'inscrivit le premier sur la liste pour 200,000 fr. Les autres chefs des grandes familles l'imitèrent; et, sous l'empire, le peuple crut s'apercevoir qu'il vivait encore sous la république. Je ne sais pas si la commission des titres, qui commençait alors à distribuer les féodales distinctions imitées de l'ancien régime, reçut l'ordre de comprendre une partie de la noblesse génoise dans une large fournée de comtes et de barons, mais, à coup sûr, cela eût été d'une sage et juste politique, tout-à-fait en harmonie avec le bon sens de Napoléon, qui n'avait pas voulu rétablir cette institution du passé pour des services gratuits, et seulement pour une utilité d'antichambre.
Gênes ne suffisait pas à mon inquiète activité d'esprit; aussi je la quittais quelquefois des jours, des semaines entières, pour voir, pour observer, et surtout pour courir. C'est ainsi que je visitai tout le littoral de la Ligurie et toutes les villes des Apennins, dont je vais retracer mes excursions.
CHAPITRE LXXXII.
Excursion à Bobbio.--Souvenirs du général Junot.
Comme je ne fais pas un itinéraire, et que d'ailleurs les descriptions n'ont d'attrait pour moi qu'autant qu'elles se lient à des souvenirs de gloire, on concevra sans peine que, tout en courant dans un pays où chaque ville, chaque hameau rappelle une bataille, et une victoire, je ne manquais jamais d'interroger de droite et de gauche les paysans, les aubergistes, tous ceux que le hasard me faisait rencontrer dans les diligences, dans les maisons où j'étais présentée. Avec ma facilité d'impressions, il n'y avait pas un village où je ne trouvasse à me distraire, à m'occuper, reprenant bien vite ma course dès que j'étais satisfaite.
Bobbio est une petite ville au milieu des Apennins, alors chef-lieu de sous-préfecture. Le spectacle des monts qui la cernent et l'emprisonnent est d'autant plus imposant, qu'on a l'air d'être enfoui dans des gorges de montagnes comme dans le fond d'un bocal. Les habitans sont plus vigoureux que les autres Italiens. Le voisinage des montagnes y retrempe sans doute continuellement une nature dont ils font d'ailleurs le même emploi que leurs autres compatriotes, pour qui le plaisir semble un besoin du climat. Le clergé, qui dans toute l'heureuse Ausonie partage les goûts populaires et se trouve mêlé à toutes les fêtes, jouissait même à Bobbio, quand j'y passai, d'un peu plus de liberté qu'ailleurs, ce qui n'est pas peu dire en pareille contrée. Toutes les dames ont là, aussi bien qu'à Gênes, la troupe obligée des adorateurs. Les jeunes ecclésiastiques font leur partie dans les concerts; et j'en ai entendu chez une noble marquise, déjà vieille, mais véritable Ninon de l'endroit, qui chantaient le _seria_ et même le _buffa_ avec une complaisance et une bonne volonté toute charitable. Je ne sais pourquoi, quand j'en témoignai ma surprise au sous-préfet, qui était venu me rendre visite, il me dit que les usages faisaient tout, et que dans le carnaval plusieurs jeunes théologiens avaient figuré dans une mascarade fort gaie, sans que cette liberté leur eût fait le moindre tort, et jeté le moindre soupçon sur leurs dispositions religieuses.
La danse est surtout ce qu'aiment de passion les habitans de Bobbio de toutes les classes. Je n'ai jamais vu sur nos théâtres de Paris imiter l'originalité de ces pas vigoureux et pittoresques que les élégantes exécutent avec autant de fermeté que les paysannes. La montferrine m'a surtout frappée par l'incroyable dextérité et la prodigieuse force qu'elle exige. En général, on retrouverait dans les montagnes des indications et des ressources pour la chorégraphie, et de précieux rajeunissemens pour le goût blasé du public. Les divers opéras des grandes villes devraient avoir, en vérité, des commis voyageurs.
Les femmes sont jolies à Bobbio; c'est une observation qu'on peut renouveler à chaque village de ces contrées, et je ne la fais que pour constater ma justice distributive et mon désintéressement. Celles de Bobbio ne m'ont paru avoir rien de plus remarquable que leur beauté mollement efféminée, ce qui est bien quelque chose; elles saluent d'une drôle de manière, d'une manière plus anglaise qu'italienne: la tête seule s'agite, pour saluer, sur un corps qui reste immobile.
Ce que j'appris de plus curieux me fut raconté par l'obligeant sous-préfet, qui passait, malgré les plaisirs dont je viens de retracer l'image rapide, une vie assez rude dans son petit empire, à cause de la difficulté qu'avait mise le pays non pas à se soumettre, mais à comprendre les lois françaises. Il y avait même eu, dans les premiers temps de son administration, quelques soulèvemens des paysans montagnards, d'ailleurs par la misère fort ingouvernables. Bobbio n'avait fait, dans cette occasion, que ressentir le contre-coup des mouvemens insurrectionnels qui avaient pris naissance dans les états de Plaisance et de Parme. «Nos montagnards, ajouta le sous-préfet, s'étaient mêlés d'ailleurs avec assez de bonne volonté à une bande qui avait été rejetée du côté de leurs montagnes. Il y avait plus d'espoir de pillage que d'esprit de révolte dans ces conjurés. Ils prenaient impitoyablement les poules et les fonctionnaires publics. Les contes les plus absurdes couraient la campagne. L'Empereur, suivant ces héros d'un quart-d'heure, avait été battu par les Autrichiens, fait prisonnier avec quarante mille hommes, et, pour tous ses péchés, jeté dans une cage, de fer. Le général Junot, qui ne plaisantait pas en fait de rébellion, et qui commandait alors dans les États de Parme, avait déployé cette énergie militaire qui prévient beaucoup par la terreur qu'elle inspire; et, pour, que l'idée des châtimens fût toujours présente à une population plus remuante que dangereuse réellement, il avait commencé par faire brûler le village de Mezzano, où le désordre avait éclaté d'abord. L'adjudant général Grandseigne, homme bon et modéré, avait adouci cette rigueur en permettant aux habitans d'emporter leurs effets, et en faisant respecter l'église. Cela avait été, suivant mon aimable historiographe, un curieux spectacle que celui des révoltés soumis se réfugiant dans le temple préservé, et dansant avec une certaine joie à la vue de leurs maisons en flammes, parce qu'ils prétendaient que si l'incendie était un mal, il était aussi un bien, puisqu'il devenait une valable quittance de leurs fermages arriérés.
«Le général Junot, qui pensait avec raison que la présence d'un chef redouté ajoute toujours à l'effet des grandes mesures, vint en personne visiter le pays, que quelques exécutions avaient suffi pour pacifier. Il fit son entrée solennelle à Bobbio, au son des cloches de toutes les églises, où s'entonnait le _Te Deum_, entouré de ses aides de camp, des hauts fonctionnaires de tout le pays, dans un appareil presque impérial. La jeunesse, qui eût servi de renfort aux révoltés s'ils avaient réussi, servit de garde d'honneur au brillant proconsul, qui fut reçu, complimenté, harangué par les officiers municipaux aux portes de la ville, au milieu d'un groupe de femmes élégantes. La marquise de Malespina, la Corinne de l'arrondissement, lui débita des stances faites par elle en société avec un adjoint du maire dans lesquelles le Pénicé inclinait la tête, et la Trebia penchait son urne devant le dieu de la guerre et les foudres du nouveau Jupiter tonnant. Le général reçut immédiatement les autorités à son hôtel. L'admiration fut universelle quand tout le monde l'entendit répondre au président du tribunal en fort bon toscan. Presque sultan en même temps que général, Junot était étendu sur un canapé, ses officiers, ses aides de camp, sa suite, les fonctionnaires ne prenant pas la liberté de s'asseoir devant lui; il paraît qu'il ne permettait cette distinction qu'aux femmes, encore fallait-il qu'elles fussent jeunes et jolies. Bobbio, au lieu d'être en état de siége, fut en un véritable état de fête. Le peuple dansa dans les rues; _les gens comme il faut_ composèrent, chez la marquise, un bal très brillant de sous-préfecture. Junot regarda avec plaisir nos montferrines, soupa très honorablement: il s'était un peu plus défié de notre vin que de notre accueil; aussi ne prit-il que d'un excellent bourgogne, qui faisait, m'a-t-on assuré, toujours partie de son bagage militaire.