Part 10
Encouragée par tant de courses heureuses, ne croyant rien d'impossible à mon habitude des hasards, j'avançai vers Mohringue. La route était déjà encombrée de bagages et de blessés. Chacun était si occupé de lui-même, qu'on ne s'occupait guère de nous. Hantz me faisait passer pour un négociant se rendant à Chomoditen. «Vous ne pourrez traverser, lui criaient quelques soldats; les Russes y sont. On les délogera, criaient d'autres; ils sont en bonnes mains, Ney les attaque.» Hantz, ayant son thème fait, les excitait à parler; c'était travailler à mon bonheur, car en écoutant les soldats pouvais-je entendre autre chose que _son_ éloge? Les blessés retrouvaient dans leurs cris de souffrance des cris d'admiration pour un chef adoré. Dans une de ces voitures inventées par le génie de l'humanité[5] contre le génie de la guerre, un Russe, mêlé à nos blessés, était aidé et pansé par ceux qui souffraient moins. Oh! c'était un beau spectacle que celui de cette valeur compatissante, après avoir été si terrible! J'avais gardé le silence, malgré mon admiration; mais au moment de la halte à un village, j'oubliai mon rôle, en demandant à un aide chirurgien, qui avait été atteint lui-même dans ses intrépides fonctions, la permission de distribuer quelque argent pour boire au succès. Il me regarda en souriant, et, en me conseillant de ne pas aller plus loin, si je voulais éviter d'avoir besoin de son ministère, il me dit: «J'y allais, et vous voyez que j'en suis revenu blessé. L'ennemi est en nombre, on le culbutera; l'affaire sera chaude. Ney est à l'avant-garde avec les plus braves; le soldat est exalté jusqu'au délire.» On ne trouva que quelques jattes de lait à distribuer à nos blessés. J'avais une gourde pleine de Madère; Hantz avait une autre gourde pleine d'eau-de-vie: l'idée ne me vint pas que nous pourrions en avoir besoin pour nous-mêmes. On trouva aussi quelques œufs qu'on arracha, à l'aide de quelques pièces d'argent, à une pauvre paysanne. De tout cela il fut composé un délicieux breuvage militaire. Chacun eut son verre, à l'exception de ce brave Hantz, qui en fit le sacrifice avec une joie charmante.
Nous allions remonter à cheval et quitter nos camarades d'ambulance, quand tout à coup nous fûmes entourés de troupes de différens corps, qui se succédaient avec des cris de victoire. Ney venait de culbuter un corps entier de Prussiens. Tout le monde se heurtait dans une route étroite et mauvaise. Au milieu des chevaux et des bagages, j'aperçus une femme habillée en jokey; elle avait quitté sa famille bien établie à Hall pour suivre un sergent de grenadiers. Elle était d'une incroyable beauté; et il n'y avait pas moyen que sa figure de vierge ne démentît son déguisement. Elle fut bien joyeuse quand elle m'entendit lui adresser quelques mots en allemand. Elle y répondit bien naïvement; mais je ne veux pas affaiblir l'intérêt de sa petite narration, et je lui conserve ses expressions exactes.
«Oui, madame, j'ai tout quitté, parce que du moment que Bussières (c'était le sergent) m'eut dit qu'il m'aimait, je n'ai plus vu que lui au monde. Je n'ai pas volé mes parens, car je n'ai emporté que mes bijoux et les six cents ducats que ma mère m'a laissés en mourant; Bussières dit que c'est assez pour être heureux en France. Il s'est déjà tant battu sans être tué, qu'il échappera encore. S'il est blessé, je le soignerai bien; et s'il meurt, je me tuerai: voilà pourquoi j'ai senti qu'il fallait le suivre. Je voulais marcher à côté de lui, mais il m'a dit que c'était défendu; alors il m'a fait voir cet habit; mais quand je saurai où il doit se battre, alors je donnerai de l'argent à la vivandière pour qu'elle me laisse distribuer l'eau-de-vie. Bussières dit qu'elles n'ont peur de rien; et moi, aurai-je donc peur d'offrir à mon amant ce qui pourra lui être bon?»
J'écoutais cette petite femme avec ivresse; je sentais et je me promettais bien de faire comme elle. Nous étions près d'une espèce de château; nous allions y faire halte, quand un commandement imprévu fit tourner à gauche sur le flanc de la colonne. Nous aperçûmes le sergent Bussières, qui était bien le type du grenadier français, tel qu'on l'a vu, admiré, chanté et lithographié. La marche continua par des chemins affreux: l'artillerie s'y embourba. Les nouvelles étaient assez peu rassurantes; on allait bivaquer. «Il n'y a donc pas une maison ici? dis-je à Hantz.--Non, monsieur (Hantz ne m'appela jamais autrement); mais, avec un peu d'argent, je connais une bonne calèche qui pourra vous en servir.» Je m'y logeai lestement, sans songer même au souper, me fiant au zèle et à l'appétit de mon brave Hantz. Ma nouvelle amie de bivac voulut absolument chercher son Bussières; mais au bout d'un quart d'heure elle revint découragée. Je sentis, aux regrets plaisamment exprimés par la pauvre petite, la triste vérité de cette maxime de Larochefoucault, que, malgré la bonté de son cœur, _on trouve toujours_ dans le chagrin de ses amis quelque chose qui flatte. Ainsi, en voyant la jeune Allemande revenir sans avoir pu voir son sergent, je sentis moins amer l'éloignement qui me séparait de mon héros, du maréchal Ney.
À quatre heures on se remit en marche. Ma petite compagne était plus fatiguée, et Hantz sut encore lui ménager une place sur un chariot. Les troupes débouchaient de toutes parts. Qu'on imagine un amphithéâtre de quinze lieues, couronné dans tous les sens de troupes de toutes armes, l'immobilité imposante de ces masses, dont les évolutions étaient pourtant si mobiles; qu'on se figure une femme comme perdue au milieu de cette solitude vivante, et certes, si à mes incomplètes descriptions on ne reconnaît pas la guerre, on reconnaîtra du moins l'empire des passions à l'accumulation de ces images qui me semblaient alors simples et naturelles.
CHAPITRE LXXIX.
Suite du précédent.
Je tenterais vainement de peindre ce que, dans cette terrible journée, j'ai vu de carnage et d'horreur. Conduite au sein des dangers sans aucune intention belliqueuse, j'évitais cependant les combats qui ne m'effraient point. Mais dans ce triomphe d'Eylau, si chèrement acheté, je ne fus plus maîtresse de mes actions; il fallait marcher ou suivre, et fuir était impossible: Ney était en avant, là comme toujours, au poste du péril.
Depuis plus d'une lieue nous trouvions des troupes échelonnées sur la route. C'étaient des dragons postés pour diriger la marche des renforts. Tous les soldats voyaient et annonçaient avec transport les apprêts d'une bataille; tous étaient gais, impatiens, confians dans le génie de leur chef et dans la vigueur de leurs baïonnettes. En le voyant, ils croyaient voir la victoire. Il y avait dans la sécurité de ces courages je ne sais quelle force surhumaine qui semblait défier la fortune. Je puis assurer que je traversai toutes ces lignes, tous ces préparatifs de bataille, avec mon domestique, aussi tranquillement que si j'eusse fait une promenade au bois de Boulogne. La misérable bicoque d'Eylau avait été abandonnée par les habitans, ainsi que toutes les maisons à quatre ou cinq lieues de distance; au détour d'un chemin, j'en vis une dont la porte était ouverte: Hantz y vint abriter nos chevaux. Un reste de chaleur et les débris d'un repas prouvaient qu'elle venait depuis bien peu de temps d'être désertée; mon infatigable aide de camp découvrit même en furetant des provisions. Je ne saurais peindre avec quel plaisir je préparai un grossier repas, me faisant fête de l'hospitalité militaire que je pourrais offrir à nos braves. Hélas! il fallut bientôt y renoncer pour nous-mêmes: nous avions eu à peine le temps de prendre un _à-compte_, lorsqu'un coup de canon, annonçant le commencement de l'affaire, ne nous laissa plus sentir d'autre besoin que de connaître le point de l'attaque, la position du corps de Ney, et à songer à notre sûreté. Hantz alla brider les chevaux avec quelque regret; il était dur, en effet, de quitter si tôt et en pareille circonstance un si bon gîte. Mais nous eûmes bientôt un autre objet de préoccupation: à un quart de lieue nous trouvâmes les armées en présence; vingt bouches à feu avaient fait sonner l'heure de l'extermination.
Je ne sais quelle inspiration me poussa, mais je mis mon cheval au galop vers le point même de l'attaque, de laquelle j'approchais. Je vis très distinctement l'ordre de la bataille qu'entamaient trente pièces de canon, en tête d'une division dont le général tomba blessé. Des tressaillemens convulsifs saisirent mon corps; à ce terrible aspect, je songeai à Ney; et à l'idée de la mort qui peut-être... j'étais déjà tentée de maudire la gloire.
Certes, les Russes sont braves; ils le furent surtout à cette affreuse boucherie d'Eylau: immobiles sous la mitraille, ils n'avançaient pas, mais ils ne reculaient pas non plus. Toutefois cet héroïsme avait quelque chose de stupide; ce n'était pas cet élan de confiance, cette inspiration de victoire qui circule dans des bandes françaises. Après trois heures, l'attaque était générale et acharnée. Les bataillons, arrêtés par une chaussée, ne pouvaient avancer en ligne. En un instant, sans perdre le pas, le premier rang fait feu, puis s'ouvre au milieu par droite et gauche et va par les flancs rejoindre le dernier, tandis qu'un autre rang le remplace en tête. Qu'on juge des ravages que tous les coups portent dans les rangs; et cette manœuvre que je décris peut-être mal, mais à laquelle à cette heure il me semble que j'assiste encore, s'exécuta avec une précision et un sang froid douloureusement admirables. La neige tombait à gros flocons sur cette scène d'épouvante. Hantz me conduisit par un chemin de traverse vers les débris du toit d'une masure. Je descendis de cheval et voulus envoyer mon domestique découvrir de quel côté nous pourrions attraper la route de Chomoditten, vers laquelle devait se trouver le corps de Ney. Hantz refusa obstinément d'obéir, disant: «Mort ou vif, je ne quitte point d'un pas _ma_ jeune maître.» Je commençais à éprouver du malaise, et je voulais remonter à cheval pour échapper par l'action à l'accablement de mes pensées, lorsque des cris, un bruit épouvantable quoique lointain, nous clouèrent à l'étrier, la bride en main. «Oh! m'écriai-je, c'est une déroute, que je meure avant!--Non, voyez-vous, _ma_ jeune maître, ce sont les Français qui nettoient la plaine.» Les cuirassiers s'étaient élancés sur une redoute et avaient été repoussés par les Russes. Les fantassins l'attaquèrent: c'était une émulation de valeur et de rage. Nous étions derrière un escadron de la division Montbrun. Je résolus de ne plus m'éloigner de cette muraille de braves, qui me paraissait le plus sûr rempart. C'était le moment où tous les corps _donnaient_.
Que ceux qui n'ont pas vu de près une bataille se trompent quand ils croient les chefs moins exposés que les soldats! J'ai surpris des états-majors entiers, chargeant à la tête des divisions. Un instant la cavalerie légère avait été mise en désordre et brisait ses carrés; tout fut dans le même instant rétabli par l'intrépidité des officiers du plus haut grade, restés fermes au poste. Les aides de camp, les ordonnances volaient de toutes parts au milieu de l'obscurité et de la mort, avec une intrépidité qui fait croire à toutes les fabuleuses descriptions des poëtes.
Dépouillés d'une partie de leur artillerie, les Russes, après d'inouis efforts, commençaient à fléchir; on les poussait avec fureur. Je ne dirigeais plus ma marche, je suivais le torrent. Dans cette mêlée, je fus reconnue par Caland, vaguemestre du 3e corps. Il me prit sous son égide, et, loin de blâmer mon imprudence, il se mit à louer ce qu'il appelait ma bravoure dans ces termes énergiques que je ne puis répéter pour les salons, mais qui composent, sans le dégrader, le vocabulaire des champs de bataille. Je demandai à Caland si l'on savait quelque chose de Ney. «Il chasse les grenadiers de Woronsof. Si vous voulez souper avec lui, il faudra l'aller chercher un peu loin.
«--Mais de quel côté? m'écriai-je.
«--Impossible en ce moment d'y aller. Vous êtes bien ici; je veux vous enrégimenter.» Un ordre soudain vint l'enlever à ses joyeux propos.
On se battait depuis le matin, et il était déjà plus de trois heures; je crus apercevoir les chasseurs à cheval de la garde: je m'approchai pour m'en assurer, connaissant beaucoup leur colonel, le général Lefebvre-Desnouettes. C'étaient la 4e et la 5e division de cavalerie légère, qui, quelques minutés après, culbutèrent dans une charge jusqu'à la réserve russe. Dans le moment régnait autour de moi une espèce de calme, ou plutôt le bruit du canon et de la mousqueterie ne frappait plus une oreille faite depuis six heures à leur tapage. J'étais alors d'un sang froid qui, en me le rappelant ici à mon bureau, me semble merveilleux, et que le lieu de la scène rendait tout naturel. Hantz me força de prendre quelques gouttes d'eau-de-vie. Je déteste cette boisson, mais en avaler une cuillerée suffit pour m'expliquer le juste prix que les soldats y attachent. L'effet en est prompt; et si le courage peut s'en passer, les forces en ont besoin.
Déjà les mouvemens de nos troupes en avant laissaient l'espace libre au service rapide des ambulances. Je vis là l'intrépide Larrey au milieu de ses prodiges, ses dignes camarades fouiller les monceaux de cadavres dont la terre était jonchée, pour arracher et secourir tout ce qui respirait encore. Hantz s'était mis au service des ambulances avec une généreuse activité, quand tout à coup les colonnes s'ébranlent de nouveau. Mon cheval m'emporte; Hantz l'aperçoit, et stimule encore sa course par celle du sien qui me presse. La charge sonne; notre cavalerie est au galop avec son impétuosité de feu. On ne tourne pas l'ennemi, on l'enfonce de front. Les Russes, formés par leurs défaites mêmes, tiennent bon avec un courage et une habileté dignes de leurs maîtres. À Eylau, quoique vaincus, les Russes devinrent presque des rivaux.
J'avais toujours d'excellens pistolets et le sabre léger que Moreau me donna lorsque je partis pour Kehl avec lui; armes innocentes, qui n'avaient encore servi dans mes campagnes qu'à effrayer les hôtes malgracieux qui voulaient trop me rançonner. Cette fois la mêlée, était si chaude, que machinalement je me tins en garde, non pour frapper, mais pour me défendre. Je crois même que, malgré cette attitude, je baissai plusieurs fois la tête à la vue des coups terribles qui s'échangeaient autour de moi; j'étais si serrée dans les rangs, que, perdant toute raison, me voyant déjà foulée aux pieds des chevaux, je dégage ma main par un mouvement rapide, je me précipite au plus fort de la mêlée et reçois au-dessus de l'œil gauche un coup de pointe qui me couvre le visage de sang. Je ne sentis pas la douleur; mais la vue du sang me fit mal. Aussitôt Hantz colle son cheval contre le mien, s'empare de ma bride, et m'entraîne heureusement à cent pas en arrière.
Il est arrivé quelquefois à ma vanité de laisser croire que j'avais gagné cette blessure en me défendant; mais ici je veux être vraie, comme je le fus lorsque Ney me dit quelques jours après: «Ah! nous voilà véritablement frères d'armes; cela vaut _la croix_!
«--Non, je vous assure, car je ne me suis trouvée là que parce que je ne pouvais me retirer, et j'ai eu des frayeurs à mourir.
«--Quand on a peur on ne vient pas si près du danger.
«--Je croyais vous rejoindre...» Au fait, je me suis convaincue que c'est un hussard français qui, entraîné par son cheval, le sabre à la main, m'a appliqué le cachet du courage, que les soldats appellent _le baptême_ de la gloire.
Je restai long-temps à cheval, la tête entourée d'un mouchoir, le visage considérablement enflé. Je vis le champ de la victoire après celui du carnage; jamais il n'y en eut de plus sanglant. Je mis pied à terre près d'un tertre où j'eus occasion de contempler toute la bonté des soldats français, si terribles dans l'action. Nous aperçûmes étendu un grenadier russe levant les bras et poussant des murmures inintelligibles. Un jeune soldat de la ligne, blessé à l'épaule, nous appela pour lui aider à soulever le Russe et à lui présenter sa gourde. Hantz était déjà en devoir d'exécuter les vœux de cette généreuse pitié; il soulève le Russe, puis le replace vite avec un cri d'horreur: le mouvement venait de terminer son agonie! «Allons, c'est fini, dit le soldat français; pensons à nous.--Allez prendre le cheval de mon domestique, lui répliquai-je.» Frappé du son de ma voix, il me regarde et ajoute: «Il paraît que vous avez reçu un joli _atout_; et vous êtes une femme, je crois?
«--Non pas, camarade.
«--Vous êtes donc de ceux qui ne prennent ni barbe ni moustaches? c'est égal, vous êtes brave. Allons rejoindre l'ambulance. À quel général êtes-vous? car vous êtes secrétaire sans doute.
«--Avec le général Nansouty, lui répondis-je pour en finir.
«--Oh! je ne suis pas surpris que vous ayez été si près; il ne se cache pas celui-là.»
Nous marchions péniblement, car le froid était excessif, l'obscurité déjà grande, les chemins épouvantables, et comme des montagnes d'hommes et de chevaux sanglans, le canon grondant toujours au loin, et par rares intervalles. C'est la gauche, répétait notre blessé; Ney est là, il n'en aura pas non plus le démenti. Nous quittâmes notre camarade à un misérable village où je voulais rester aussi, mais où Hantz ne voulut pas que je m'arrêtasse, ayant, dit-il, trouvé mieux. En effet, nous parvînmes à une maisonnette fort propre, où un brave homme et sa vieille femme me prodiguèrent tous les soins que mon état rendait si nécessaires. Comme tous les gens de campagne, la vieille avait des prétentions médicales, et elle les exerça sur moi avec d'assez heureux effets, au point que, le lendemain, l'aide-chirurgien qui survint, et auquel je me confiai, me fit, par la douleur qu'il me causa, regretter les bénignes compresses de mon premier et grotesque Esculape.
Je trouvai moyen, par l'intermédiaire d'un commandant d'artillerie, que je ne nommerai point, parce que j'ai quelques raisons de croire que ma prudence sera agréable à sa haute position actuelle, d'instruire Ney, avec lequel il était intime, de ma position. Trois jours se passèrent dans les tourmens d'un silence doublement inquiétant. Le soir du second jour, j'eus à me tirer d'un événement fort naturel en pareil lieu et en pareille circonstance, lequel n'eut pas de suite fâcheuse, mais éveilla des craintes toutes nouvelles sur les dangers de mon étrange isolement. La maison de mes hôtes, commode et bien pourvue, avait échappé, je ne sais comment, à l'envahissement des réquisitions militaires. J'étais dans une chambre basse, Hantz couché à mes côtés sur un matelas; l'équipement de nos chevaux gisait par terre; mes pistolets et mon sabre pendaient à la fenêtre: tout cet attirail masculin causa l'erreur momentanée d'une escouade qui entra pour chercher un gîte. Les soldats pénétrèrent dans la maison avec ce premier vacarme d'une occupation militaire, qui s'apaise bientôt par le repos et un repas. À leur entrée dans ma chambre, je fus un moment interdite, en voyant leur joie de faire des prisonniers. J'avouai en riant au sergent qu'il se trompait, et cet aveu de mon sexe me valut les louanges énergiques de l'érudit du détachement, qui me déclara une Jeanne d'Arc. Un accueil bienveillant, une large _bien-venue_, gagnèrent bientôt les bons procédés de la troupe, et aucun excès ne fut commis.
J'eus à me louer particulièrement d'un sous-lieutenant de la troupe, nommé Durozier. Il tempéra la gaieté que le repas et le vin commençaient à rendre par trop militaire. J'avais montré à Durozier une lettre de Ney, que je portais toujours sur mon cœur comme un talisman: c'était un gage infaillible de respect dans toute l'armée. Il me conseilla de ne pas rester ainsi exposée, car le lendemain les troupes devaient augmenter en nombre. Je fus sur le point de demander une place dans les bagages avec Hantz, et d'offrir nos chevaux aux officiers. Je n'en fis rien heureusement, car dès le lendemain arriva une calèche envoyée par Ney, pour me transporter vers le lieu où m'attendait le dédommagement de tant de fatigues et de souffrances. J'oubliais tout, j'allais le revoir! Je trouvais un charme secret dans mon abattement. Je pensais à la mort, mais avec quelques délices; car la gloire me semblait, dans ce rêve, à côté d'elle. C'était là de la souffrance, mais aussi de la volupté. Je savais Ney victorieux, et je me croyais digne de lui, portant sur le front l'irrécusable preuve de tout ce que j'avais fait pour m'approcher de lui afin de contempler ses lauriers.
Je me séparai de mes hôtes avec reconnaissance... et avec joie. Je fus placée dans une bonne calèche allemande comme dans un lit, accompagnée, de mon fidèle Hantz et de deux domestiques. Je ne demandai pas où nous allions... On était venu de _sa_ part; j'étais sûre de le voir, que m'importaient la route, la distance, le temps, la fatigue? «Je vais le voir, et il est victorieux!» Ces pensées étaient ma vie et mon courage. Nous fîmes huit lieues environ par d'affreux chemins, en n'arrêtant qu'une fois. Je ne faisais aucune question, et je défendais à Hantz d'en faire. Nous approchions, suivant Hantz, de Leibberger, jolie ville dans une direction opposée à Eylau. C'était déjà un soulagement que de m'éloigner de ces champs où tant de précieux sang avait été versé.
Il était nuit quand la voiture tourna dans une cour spacieuse. On ouvrit la portière; on m'enleva de la calèche. C'était Ney lui-même. Il me déposa sur un lit de repos dans une salle basse. Je ne pouvais articuler une parole; la souffrance, le bonheur, cette sorte d'abattement qui s'empare de l'ame la plus vigoureuse au terme même de ses efforts, tout cet amas confus de sentimens contraires formait cependant une extase de repos et de félicité. Les regards, la voix de Ney, me disaient, et avec quelle éloquence! que si j'éprouvais beaucoup, j'inspirais beaucoup à celui que mon imagination n'avait jamais quitté, au héros dont la vie était devenue comme mon ame, dont le souvenir était comme le ressort secret de toutes mes démarches, et les paroles l'étincelle électrique de toute mon existence! Eh bien! cette rencontre après la victoire était l'abrégé, était la réalité, était en quelque sorte le dénouement de toute ma vie.
CHAPITRE LXXX.
Continuation de la campagne.--Le maréchal Lannes.--Retour à Paris.
Après m'avoir prodigué tous les soins d'une tendresse délicate, toutes les expressions d'un attachement bien cher à mon cœur, Ney, tout entier à ses devoirs, hasarda quelques paroles sur la nécessité de nous séparer, me disant: «Ce moment est le seul que je puisse encore vous donner. Il faut partir, mon amie, retourner à Paris. Si dans quarante-huit heures la fièvre n'est pas trop violente, vous vous mettrez en route avec votre domestique et quelqu'un de sûr.» Je le regardais, je ne respirais qu'avec peine. «Vous vous arrêterez à Nancy; je vous donnerai une lettre pour une famille au sein de laquelle vous pourrez vous rétablir.
«--Y pourrai-je parler de vous? m'écriai-je.
«--Oui et non. Comme d'un ami de votre mari servant sous mes ordres, mais point avec les élans de votre imagination italienne.
«--J'entends, comme d'un protecteur, et avec la réserve d'une convenable reconnaissance... Non, non, j'irai en Italie, seule, libre: là, du moins, il me restera le bonheur de parler de vous comme je sens.»
J'étais anéantie; mais quand on aime, les sacrifices mêmes de cet amour redonnent à l'ame de la force, et comme un douloureux bonheur. Je savais que l'énergie, la résolution, étaient de meilleurs titres auprès de Ney que les accens de la faiblesse. Je m'efforçai de paraître ce qu'il désirait que je fusse, résignée; mais je sentais même dans la dernière joie de cette lutte de dévouement que pour moi tout bientôt allait finir.