Part 8
Lhermite était faux et rusé: accoutumé à dévorer patiemment toutes les humiliations, et bien résolu de remplir, à bêl tout prix, la mission qu'on lui avait donnée de capter ma confiance, il prit le seul parti qui lui restait à prendre, celui de se contraindre. Tout en maudissant mon arrogante franchise, il feignit même d'admirer la fermeté, l'indépendance et la sincérité de mon caractère.
Pour le consoler du discours peu encourageant que je venais de lui adresser, j'acceptai l'invitation qu'il me fit de venir voir chez lui une magnifique collection des vues de Naples et de Rome, qu'il avait, rapportées d'Italie. Cette partie fut fixée au lendemain, et nous nous séparâmes assez bons amis en apparence.
Le soir j'allai, suivant mon usage, faire une promenade: je me dirigeai vers Bagatelle; c'était alors le rendez-vous de la meilleure compagnie et surtout des plus jolies femmes; là, on venait à l'envi faire admirer chaque jour les prodiges de l'art de madame Germon[6], et, les élégans chapeaux de Leroi[7]. Je me mêlais rarement à la foule, et presque toujours je choisissais de préférence les sentiers les plus écartés. Cet amour de la solitude attirait sur moi des regards curieux. Sans apporter à ma toilette une recherche minutieuse, je ne la négligeais cependant pas. Une tunique blanche et ma coiffure en cheveux à la grecque me faisaient, remarquer sans me singulariser. On prétendait que, de profil, je ressemblais d'une manière frappante à la reine Marie-Antoinette, et plus d'une fois j'entendis admirer autour de moi cette ressemblance qui aurait pu, quelques années plus tôt, attirer sur moi des regards ennemis. Mais alors on commençait à donner librement quelques larmes à la mémoire de cette princesse infortunée. Ce jour-là, une dame âgée, de la tournure la plus noble, que je rencontrai au détour d'une allée, poussa un cri d'étonnement à mon aspect. Bientôt après, elle détourna les yeux, et j'entendis une autre exclamation qui trahissait toute l'amertume des souvenirs que ma vue venait de réveiller dans son ame. Vivement émue moi-même de l'accent douloureux qui venait de frapper mon oreille, je m'arrêtai dans l'attitude de la déférence et du respect. Marie-Antoinette avait vu le jour sous le même ciel que mon père; elle était fille de cette Marie-Thérèse si fidèlement défendue jadis par cette noblesse hongroise dont mon père était un des plus nobles rejetons. Tous ces rapprochemens étaient bien tristes pour mon coeur. Je pris le bras d'Ursule, et, dans un trouble inexprimable, je regagnai l'allée au bout de laquelle je devais retrouver ma voiture.
CHAPITRE XLIII.
Journée passée dans la société de Lhermite.--Le suicide.
Comme j'arrivais sur la pelouse de Bagatelle, je retrouvai la dame que je venais de rencontrer, dans un groupe au milieu duquel brillait madame Tallien: en m'apercevant, elle me salua du plus aimable sourire, et dit à haute voix: «J'avais bien deviné que c'était madame Moreau dont vous vouliez me parler;» et elle vint à moi avec l'empressement le plus amical: tristement affectée, par un souvenir, je fus sensible à ce témoignage de l'intérêt d'un bon coeur. J'étais, séparée de madame Tallien depuis quelque temps: je la retrouvai plus belle encore peut-être que je ne l'avais connue d'abord; son accueil effaça bientôt en moi l'impression pénible que je venais d'éprouver. Mon émotion ne lui échappa point; elle sut me le prouver avec cette bonne grâce qu'elle possède à un si haut degré. Quant à moi, j'avais entièrement oublié tous ceux qui nous entouraient, pour ne voir que madame Tallien. Elle paraissait elle-même, en ce moment, se soucier fort peu de son cortége: elle me demanda si je persisterais à lui tenir rigueur, et elle employa tous ses moyens de séduction pour obtenir mon consentement à la recevoir chez moi, et à lui rendre ses visites. Le projet que j'avais depuis long-temps formé de faire le surlendemain un petit voyage de trois jours aux environs de Paris, m'empêcha de lui prouver, aussi promptement que je l'aurais voulu, tout le plaisir que j'éprouvais à renouer mes premières relations avec elle. Je promis toutefois de l'aller voir dès que je serais de retour, à la seule condition que je ne verrais jamais chez elle qu'elle seule: elle s'engagea à ne jamais me contrarier sur ce point. Tout en causant, nous nous étions entièrement séparées de la compagnie, et nous avancions seules, vers la ponte du jardin. La grande célébrité de madame Tallien, son extrême beauté, ma jeunesse, ma taille plus svelte et aussi élevée que la sienne, enfin le nom que je portais, et qui avait passé de bouche en bouche, tout cela fixa bientôt les regards sur nous. La foule des promeneurs rassemblés dans ce rendez-vous des oisifs de la capitale se pressait sur nos pas. Lorsque j'eus atteint ma voiture, je m'y élançai rapidement après avoir adressé un bref compliment d'adieu à madame Tallien. Je fuyais, non pas tant par modestie que pour obéir au sentiment secret qui me disait combien Moreau eût été blessé d'un triomphe dont le moindre inconvénient était de me donner en spectacle.
Ursule, en nous suivant à quelque distance avait recueilli les remarques qu'on faisait sur notre compte. Comme ces remarques pouvaient flatter ma coquetterie, elle me les répétait avec une scrupuleuse exactitude. Elle croyait par là se rendre agréable à mes yeux: je lui savais gré de l'intention; mais je n'en regrettais pas moins vivement de m'être montrée en public et dans une société que je savais désagréable à Moreau. Le lendemain je quittai Chaillot de très bonne heure pour me rendre à l'invitation de Lhermite: il habitait une maison charmante, rue de Clichy. Je fus reçue avec un empressement qui prouvait que j'étais attendue avec impatience. Lhermite avait réuni quatre ou cinq amis dont le plus âgé n'avait, pas trente ans, et presque tous, à ce qu'il m'apprit, de la société particulière du directeur Barras: il survint, après mon arrivée, une personne de plus, M. de Mirande, secrétaire de Barras et qui pouvait alors être un homme de quarante ans. La majesté des convives était remarquable sous le rapport des avantages physiques: pour moi, je leur trouvais en général trop d'affectation et des habitudes de petits-maîtres qui m'ont toujours déplu. Toutes ces physionomies contrastaient singulièrement avec la laideur grossière de Lhermite: M. de Mirande n'était pas alors beaucoup mieux de sa personne; mais on voyait encore que vingt ans plus tôt, il avait pu passer pour un homme agréable: l'abus des plaisirs paraissait avoir hâté pour lui les approches de la vieillesse. Mirande n'était point un esprit supérieur, mais il possédait mieux que personne le secret de plaire à tout le monde, il parlait des défauts de son caractère et des excès même de sa jeunesse avec une franchise qui faisait taire le reproche, et prévenait la répugnance que de tels aveux, dans la bouche de tout autre, eussent été propres à exciter. Je l'ai connu assez particulièrement pour être à même de rendre justice aux excellentes qualités de son coeur; c'est un devoir pour moi, et je m'en acquitte avec plaisir.
Lhermite n'avait rien négligé de ce qui pouvait remplir agréablement notre matinée. Après qu'on eut fait de la musique et épuisé la conversation sur les beaux arts, les spectacles, les bruits de salons, il sut enfin amener l'entretien sur la politique. Le nom de Moreau vint alors se placer naturellement dans sa bouche, et ce fut une occasion de vanter mon ascendant sur lui, et la confiance sans bornes qu'il m'accordait. À ces mots, M. de Mirande jeta sur moi un regard pénétrant, puis il porta les yeux sur Lhermite, comme pour scruter sa pensée. On me fit alors sur la Hollande, sur les succès de Moreau dans ce pays, sur l'estime qu'il y avait obtenue, une foule de questions auxquelles je répondis avec une réserve qui déconcerta les interrogateurs. Un des assistans hasarda une insinuation sur l'indécision connue du caractère de Moreau: je sentais, au ton demi-confiant du personnage, qu'il récitait une leçon qu'on lui avait faite d'avance. Je ne lui répondis que par un regard dédaigneux qui ne le satisfit certainement pas, et qui fit sourire Mirande: un autre, plus adroit, se mit à vanter les grands talents militaires de Moreau, afin d'en venir à parler de la haute estime dont il jouissait près du Directoire et de Barras en particulier.
J'avoue que je faillis me laisser prendre à ce piége; déjà je souriais ironiquement, et j'allais déclarer hautement que Moreau tenait beaucoup plus à l'estime de la France qu'aux bonnes grâces d'un gouvernement éphémère, qui ne pouvait accroître ni ternir l'éclat de sa gloire. La réflexion comprima ma franchise; et je répondis encore avec une discrétion et une naïveté qui trompèrent jusqu'à Lhermite lui-même.
Voyant échouer pour cette fois tous ses efforts, il parut abandonner le projet qu'il avait conçu de spéculer sur la bonne foi de mon caractère. On proposa de finir la matinée par une promenade à Mouceaux, qui était alors un jardin public: trois de ces messieurs devaient y aller à cheval: j'acceptai l'offre qu'on me faisait, mais en regrettant de n'avoir pas sous la main mon _amazone_, ou le costume masculin dont j'aimais à me servir, pour faire partie de la cavalcade. Ce fut à qui m'offrirait les habits qui me manquaient. Je commençais à trouver ces importunités un peu hardies. Cependant, comme je ne suis jamais folle à demi, je permis à l'un de ces messieurs d'aller chercher à Chaillot mes habits d'homme. Je donnai en même temps un petit billet pour Ursule, dans lequel j'expliquais le motif du message, et j'ordonnais à Joseph de venir m'attendre le soir, à six heures, avec mon cabriolet, à la porte du jardin de Mouceaux.
En moins d'une heure le galant courrier fut de retour; j'allai m'enfermer dans le pavillon du jardin, et quelques minutes après je reparus métamorphosée en un assez joli garçon. Les complimens m'arrivaient de toutes parts: on s'étonnait de ne trouver dans mon maintien aucun indice de cet embarras dont les dames réussissent si difficilement à se défaire quand elles dépouillent les habits de leur sexe: en effet, celui qui faisait cette remarque ressemblait, en quelque sorte, beaucoup plus que moi, à une femme, surtout lorsque nous fûmes tous deux en selle.
Arrivés à Mouceaux, mon habileté dans les exercices auxquels mon père m'avait formée dès ma plus tendre enfance, me donna l'avantage sur tous ceux qui voulurent rivaliser avec moi. Au jeu de boules, au tir, j'eus constamment la supériorité: Mirande prenait plaisir à se moquer des perdans. On voulut finir la partie par une leçon d'escrime: ici, je n'étais véritablement qu'une écolière; je fus vaincue à mon tour.
Le temps s'était écoulé très-rapidement, et nous étions arrivés, sans nous en douter, à l'heure du dîner. Lorsqu'on vint m'avertir que mon cabriolet était arrivé, nous étions occupés à choisir le lieu le plus propre à un repas champêtre. Cédant aux instances de ces messieurs, je congédiai Joseph: je lui enjoignis seulement de venir me chercher le soir au spectacle.
Joseph était habitué à mes extravagances; il ne s'étonnait donc de rien, et surtout il n'avait garde de concevoir jamais sur mon compte aucun soupçon défavorable; mais tous mes domestiques n'avaient pas pour moi les mêmes sentimens d'affection. Lorsqu'on le vit revenir seul, il eut à me défendre de quelques imputations calomnieuses; je ne l'ai appris que plus tard, et lorsque la gravité de ces imputations avait produit sur l'esprit de Moreau un effet trop propre à le détacher de moi.
Je dînai de bon appétit à Mouceaux, ne me doutant guère de ce qu'on pouvait penser ou dire de moi à Chaillot, et surtout m'en souciant fort peu. À huit heures, Lhermite eut l'air de se souvenir qu'il avait ce soir-là même une loge au théâtre Feydeau. Je lui objectai qu'il m'était impossible de paraître en public sous d'autres habits que ceux de mon sexe, et je demandai le temps de reprendre ma toilette féminine. Mais sa loge était une baignoire d'avant-scène, au fond de laquelle je devais me trouver parfaitement à l'abri des regards indiscrets. Cette considération m'empêcha d'hésiter plus long-temps. «Sera-t-il au spectacle?» demande vivement un des jeunes gens; et aussitôt il baissa la tête, tout confus de son étourderie. Je jette un regard sur Mirande qui sourit, puis je fixe les yeux sur Lhermite qui paraissait irrité de l'indiscrétion qu'on venait de commettre: la gaieté qui ne m'avait point abandonnée depuis le matin, ne me permettait guère de revenir brusquement et sans transition à un ton plus grave. Je continuai donc de rire; mais comme la question singulière qui venait de frapper mon oreille me laissait soupçonner qu'on avait prémédité de me faire faire au spectacle une rencontre qui pouvait m'être désagréable, je trouvai moyen, avant de quitter Mouceaux, de faire entendre à Lhermite que toute tentative qui aurait pour but de me rapprocher de Barras, n'aboutirait qu'à me forcer de me retirer sur-le-champ.
Les jeunes gens nous quittèrent en promettant de venir nous retrouver au spectacle: je montai en voiture, accompagnée de Lhermite et de Mirande. En arrivant au théâtre, je remarquai, près d'une des colonnes du vestibule, une femme dont la mise n'offrait plus que les traces d'une aisance passée: elle paraissait âgée de quarante ans environ. Sa physionomie, altérée par le malheur, offrait un caractère de noblesse peu commun. Dans ses yeux se peignait une sombre impatience: l'ensemble de sa personne paraissait digne d'inspirer l'intérêt. Sa vue me frappa au point que je résolus de chercher tous les moyens de lui rendre service, si je le pouvais. Je connaissais trop bien l'âme de Lhermite pour exposer cette dame à son impertinente curiosité, et je ne connaissais pas encore assez Mirande pour songer à mettre sa bonté à l'épreuve dans cette circonstance.
Décidée à suivre le premier mouvement de mon coeur, j'entre avec mes deux cavaliers dans la loge: puis, bientôt après, je les quitte sous un léger prétexte, et je sors en courant de la salle. L'inconnue était encore à la même place, plus pâle et plus immobile qu'au moment où je l'avais aperçue: entraînée vers elle par la compassion qu'elle m'inspirait, et retenue par le respect, je n'osais lui adresser la parole, et j'attendais impatiemment qu'elle m'y autorisât par un regard. Afin de l'obtenir, ce regard, je passai aussi près d'elle qu'il me fut possible. En ce moment, quelqu'un dit: «Il est neuf heures.» Aussitôt elle joint les mains par un mouvement convulsif, et marche d'un pas rapide vers la rue Vivienne, en poussant une exclamation douloureuse.
Voyant que mes conjectures ne m'avaient pas trompée, je m'élance sur ses traces; elle passe sous l'arcade Colbert: je la suis dans la rue de Richelieu, et j'arrive avec elle sur la place du Carrousel, après avoir traversé la rue de l'Échelle Saint-Honoré. Sa marche était si précipitée, qu'il me fallait à chaque instant doubler le pas pour ne point la perdre de vue; enfin, elle traverse le guichet du Louvre et s'élance vers le quai du côté du port Saint-Nicolas; je n'ai que le temps de courir et de la saisir par le milieu du corps: elle allait se précipiter dans la Seine. La secousse que je lui donnai sans le vouloir la renversa évanouie dans mes bras. À ma voix, un batelier court; il m'aide à asseoir l'infortunée contre le parapet, et il va d'après mon ordre chercher une voiture: quand il fut de retour, sans m'adresser une seule question, il m'aida à y placer la malheureuse femme toujours privée de sentiment. Je me fis conduire à l'hôtel de Flandre: la maîtresse de cette maison m'était bien connue; elle avait long-temps suivi les armées, et Moreau qui en faisait quelque cas l'avait mariée à un sous-officier, recommandable par l'estime dont il jouissait près de ses chefs; c'était une bonne femme sur laquelle je pouvais compter comme sur moi-même, pour les soins qui restaient à donner à la personne que je lui confiais.
CHAPITRE XLIV.
Arrivée à l'hôtel de Flandre.--Confidences.--Retour à Chaillot.
L'inconnue était encore évanouie lorsque la voiture s'arrêta devant la porte de l'hôtel. Je la fis d'abord transporter dans une chambre à l'entresol, où je lui prodiguai moi-même tous les secours que nécessitait sa situation. Pendant un assez long espace de temps, ces secours demeurèrent inutiles: enfin, elle ouvrit les yeux; aucun de nous ne devina le genre de secours que son état réclamait d'abord, et j'étais loin de soupçonner que la faim pût être un des motifs qui l'avaient réduite au désespoir. Je n'oublierai jamais l'impression que produisirent sur moi ces deux premiers mots: _du pain_, qui s'échappèrent de sa bouche, lorsqu'elle revint à elle-même. Sur-le-champ je lui fis apporter des alimens. Accablée par l'idée d'une si grande infortune, je pressais étroitement dans mes mains les mains de cette inconnue que je ne considérais déjà plus comme une étrangère; elle porta les yeux sur moi, et ses pleurs coulèrent.
--Vous êtes une femme, me dit-elle: ah! je croyais avoir retrouvé le fils que je regrette; mais, si jeune, si belle, et sous cet habit! que de malheurs vous menacent peut-être!
--Le bonheur de vous avoir sauvée me consolera toujours.»
En ce moment madame Lacroix (c'était le nom de l'hôtesse) rentra; elle m'adressa la parole et prononça le nom de Moreau. À ce nom, l'inconnue tressaillit et fixa sur moi un regard inquiet. Au langage affectueux qu'elle avait pris d'abord succéda tout à coup une réserve excessive, et qui me parut cacher un effroi réel. Accoutumée à voir le nom que je portais accueilli par un tout autre sentiment, je m'étonnai de ce changement subit; mais je ne me décourageai point, et je continuai de prodiguer à l'inconnue les soins les plus actifs.
J'avais dit vrai en lui déclarant que le souvenir de ce que je faisais pour elle me consolerait toujours; mais j'étais loin de prévoir alors que bien des années plus tard, errant seule et désespérée sur ces quais que j'avais si souvent parcourus dans le plus brillant équipage, je m'arrêterais à la vue de cette pierre sur laquelle s'était appuyée d'abord celle que j'avais eu le bonheur de sauver; que là, j'irais chercher le courage de supporter l'excès du malheur, et d'attendre la mort sans courir au devant d'elle. Le 7 décembre 1815, à neuf heures du soir, après une journée d'angoisses déchirantes, et dans le délire du désespoir, je suis allée me jeter à genoux sur cette pierre, j'y ai prié, et je me suis résignée à vivre.
J'avais entièrement oublié Lhermite et Mirande: soudain l'idée de l'étonnement et peut-être de l'inquiétude dans lesquels avait dû les laisser ma brusque disparition, se présenta à mon esprit: j'écrivis un mot au premier pour lui faire mes excuses, et pour, l'engager, ainsi que Mirande, à venir le lendemain même déjeuner à Chaillot: j'envoyai mon billet au domicile de Lhermite avec injonction de ne pas dire où il avait été écrit, si par hasard on faisait à mon messager quelque question.
Quand je fus assurée que l'inconnue avait entièrement repris ses forces, je priai qu'on nous laissât seules, et m'approchant d'elle: «Madame, lui dis-je du ton le plus respectueux, le sentiment désagréable que vous avez paru éprouver en entendant prononcer le nom du général Moreau, me fait un devoir de vous rassurer et de chercher à dissiper des craintes injurieuses pour lui. Je vous crois émigrée, calmez votre inquiétude, et si j'ai deviné juste, je saurai trouver le moyen de vous faire quitter la France en toute sécurité, sans que personne soit instruit de l'étendue de vos malheurs, et de la funeste résolution que j'ai eu le bonheur de prévenir.
«--Vous vous êtes trompée, Madame, me répondit-elle, sur la nature de l'impression que j'éprouvais: le nom du général Moreau est généralement honoré en France; les émigrés eux-mêmes rendent témoignage à la noblesse de son caractère: je ne crains pas de vous avouer que mon nom figure sur la fatale liste. Rentrée en France secrètement depuis huit mois, j'y suis sans cesse dans l'inquiétude de savoir si ma vie n'est pas menacée par les perquisitions de la police. Bercée pendant quelque temps par des espérances qui se sont toutes évanouies, j'étais tombée par degrés dans le plus profond désespoir, lorsque vous m'avez rencontrée. Au moment où j'entendis l'hôtesse vous appeler du nom de madame Moreau...» Ici, elle s'arrêta, me regarda fixement; «Puis-je ne vous rien cacher?» dit-elle après un moment de silence: je l'encourageai à me parler franchement. «Eh bien, continua-t-elle, l'étrange costume sous lequel vous vous êtes d'abord offerte à mes yeux me fit aussi penser que j'allais devoir de la reconnaissance à une femme que plus tard peut-être je ne pourrais estimer. Je ne supposais pas que vous fussiez la compagne du général Moreau, et je craignais que votre nom ne fût pas à beaucoup près aussi honorable.
Quoique offensée de cet aveu, celle qui le fit était si malheureuse que je tombai d'accord avec elle qu'on pouvait s'étonner avec raison de rencontrer une femme seule, et parcourant, le soir, sous des habits d'homme, les rues et les quais de Paris. Je renouvelai à l'inconnue les protestations que je lui avais déjà faites du zèle que je mettrais à la tirer des dangers, quels qu'ils fussent, qui pouvaient encore la menacer. Sur ces entrefaites, madame Lacroix entra; elle m'apprit qu'il était onze heures, et m'invita à ne point retarder davantage mon départ pour Chaillot où une absence aussi prolongée devait exciter tout au moins de graves inquiétudes. Je montai donc bientôt en voiture sous l'escorte d'un vieillard, factotum de la maison, et j'arrivai chez moi avant minuit. Le bonheur d'avoir fait du bien avait répandu sur tous mes traits un air de gaieté qui n'échappa point aux regards de ceux de mes domestiques qui ne m'aimaient pas; je fis appeler Joseph pour lui expliquer le motif qui m'avait empêchée de rester au spectacle, où il avait dû, suivant mes ordres, venir me chercher.
«--Eh bien! lui dis-je, Joseph, j'ai fait encore ce soir une bonne découverte: j'ai rencontré une femme bien malheureuse et dont j'espère adoucir l'infortune.»
«--Que Madame m'excuse, répondit Joseph, mais c'est qu'on dirait que tous les malheureux s'entendent pour se trouver sur son chemin.» Ces mots furent prononcés d'un ton où perçaient la mauvaise humeur et une incrédulité mal déguisée.
«Quand cela serait, repartis-je à mon tour, je devrais encore leur savoir gré d'une ruse qui prouverait qu'ils ont confiance dans ma bonté.»
Joseph ne répondit plus qu'en insistant sur mon imprudence de rentrer ainsi seule le soir, et dans un quartier aussi éloigné. Je lui témoignai que je lui savais gré de sa sollicitude pour moi; je le ramenai bientôt à une disposition d'esprit plus gaie, et il finit par m'avouer qu'il avait été inquiet et surpris de ne trouver au spectacle, ni moi, ni personne qui pût le mettre sur mes traces. Je démêlai clairement dans son langage la nature des soupçons qu'on avait su lui suggérer. Il put voir que sa franchise ne me déplaisait aucunement. Ursule vint à son tour: sa figure avait un caractère de maussaderie bien autrement prononcé; mais en sa qualité d'Italienne, elle était beaucoup moins franche, et sa mauvaise humeur était toute silencieuse. Elle se borna à me la laisser voir clairement par le soin affecté qu'elle prit de chercher à me mécontenter dans tous les détails de son service. Je la regardai pendant quelque temps avec ce sang-froid désolant pour les esprits querelleurs, et je lui ordonnai de sortir, en la prévenant que Joseph lui annoncerait le lendemain matin ce qu'il m'aurait plu de résoudre à son égard.