Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 7

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Il était parti à neuf heures; en attendant qu'il revînt, je relus plusieurs fois la lettre de la pauvre Aurélie, et toujours cette lecture me causait un nouvel attendrissement. Joseph était de retour à onze heures; je lui fis, sur la manière dont il s'était acquitté de son message, quelques questions auxquelles il répondit d'un air d'importance assez plaisant, et qui ne lui était point ordinaire. Il ne me dissimula pas sa crainte de voir mes bienfaits mal placés. Dans son langage tout militaire, il caractérisait énergiquement cette classe de femmes à laquelle appartenait malheureusement Aurélie. L'expression de sa reconnaissance, en recevant mes dons, ne pouvait, suivant Joseph, être sincère. Heureusement je connaissais assez déjà cette malheureuse femme pour la juger par mes propres yeux, et n'en croire que le témoignage de mon coeur: ce témoignage lui était entièrement favorable, et je dois dire qu'il ne m'avait point trompé. Joseph était naturellement bon; je n'hésitai donc point à lui apprendre tout ce que je savais déjà sur une femme que je connaissais depuis si peu de temps. Le dédain qu'il avait tout à l'heure manifesté pour elle se changea d'abord en embarras, et bientôt en compassion. Je lui dis alors que lui seul serait mon intermédiaire auprès d'elle, et que ce serait lui qui me conduirait le surlendemain à son domicile. Joseph m'avait écoutée attentivement. Tout glorieux de la confiance que je lui témoignais, il me rendit compte sans emphase ni prévention des renseignemens qu'il avait dû prendre par mes ordres.

Les soins que je m'étais donnés pour Aurélie avaient employé la plus grande partie de la matinée. J'étais dans une disposition d'humeur tout-à-fait gaie, lorsqu'on m'annonça M. Lhermite. Le hasard le servait bien en le faisant arriver à un moment aussi favorable. L'accueil qu'il reçut dut le surprendre agréablement, car il n'y était point habitué de ma part. Lhermite était un homme de beaucoup d'esprit; et sa conversation avait même du charme, lorsque, par hasard, elle n'avait point trait aux intrigues politiques, dans lesquelles il était fort souvent mêlé.

Tout naturellement il sut amener l'entretien sur mon obstination à vivre dans la retraite: il plaidait avec une chaleur très flatteuse pour moi la cause des salons qui, disait-il, désiraient en vain ma présence; puis il arriva à me parler de la personne dont il m'avait déjà entretenue la veille et il m'en parla de manière à exciter vivement mon intérêt et ma curiosité. Il lui importait plus que je ne le pensais alors moi-même de me rapprocher des dames Tallien et Fel***, de me décider à reparaître dans le monde. Pour atteindre son but, il fit jouer tous les ressorts de ma petite vanité féminine; il mit en oeuvre tous les moyens que lui fournissaient et son esprit et la connaissance qu'il avait acquise de mon caractère.

À propos d'une affaire qui l'appelait en ce moment au ministère des relations extérieures, Lhermite me parla comme par hasard du ministre qui était alors chargé de ce portefeuille. Sa haute réputation avait souvent frappé mon oreille, mais jamais son nom n'avait été prononcé devant moi par quelqu'un qui parût le connaître aussi bien. Du fond d'un exil lointain, cet homme d'état s'était en quelque sorte élancé au timon des affaires, dans une république qui avait banni la caste à laquelle il appartenait par sa naissance, aboli les titres et les priviléges dont sa noble famille pouvait plus que tout autre tirer un juste orgueil. Sans sortir de son cabinet, il confondait les projets hostiles des vieilles monarchies de l'Europe contre cette république si jeune encore. Dans le monde, il dominait par le charme de son esprit et la malice de ses reparties.

J'écoutais Lhermite avec une curiosité avide: tout ce qui sort de la ligne commune, tout ce qui m'apparaît sous un aspect extraordinaire me jette dans une sorte d'extase qu'il me serait difficile de définir. J'éprouve le désir de contempler de plus près ce qui étonne mon imagination: aussi ne manquai-je pas d'adresser à Lhermite une foule de questions sur la personne de M. de Talleyrand. «Madame, répondit-il, si vous l'aviez vu, vous penseriez comme moi, qu'il est impossible de trouver une physionomie à la fois plus élevée et plus spirituelle.--Oui; mais quel moyen de le voir?--Ce moyen est tout trouvé, reprit-il à l'instant, si vous voulez prendre la peine de dire un mot au sujet de l'affaire dont je vous parlais tout à l'heure.

«--Eh quoi! pensez-vous donc que j'obtienne aussi facilement audience?

«--Soyez sûre, Madame, qu'avec le nom que vous portez, les portes du ministère vous seront ouvertes dès que vous en manifesterez le désir...»

Cette idée me séduisit; je dis à Lhermite que j'étais trop franche pour lui cacher combien je trouvais de plaisir à servir ses intérêts tout en contentant ma curiosité. Puis, je lui annonçai qu'étant fort empressée d'amener à bonne fin une affaire qui m'intéressait vivement, je le renvoyai à deux ou trois jours pour l'exécution de notre projet. Il se retira, charmé d'avoir obtenu si promptement ce qu'il désirait, en hasardant une visite à laquelle il était loin de prévoir une aussi heureuse issue.

M. de La Rue, que je n'avais vu qu'une seule fois, revint me visiter le lendemain, au moment où j'avais chez moi un peintre que j'avais mandé pour faire mon portrait. Quand M. de La Rue fut sorti, mon peintre me parla de madame de La Rue, comme d'une jolie femme, pleine de grâces et d'esprit, et qui jouissait de la meilleure réputation. Ces éloges, qui semblaient désintéressés, me firent un peu revenir des préventions défavorables que j'avais d'abord conçues contre cette dame, et je me promis de ne pas laisser sans résultat les tentatives que M. de La Rue avait jusqu'alors inutilement faites pour me présenter sa femme.

D. L. m'avait écrit; mais je ne pouvais lui pardonner encore l'ennui que m'avait causé l'étrange personnage qu'il n'avait pas craint de m'amener le jour de mon déménagement de Passy. Je laissai donc sa lettre sans réponse, bien résolue à ne pas lui faire confidence de mes projets sur Aurélie, que j'allai surprendre le lendemain avant neuf heures du matin. Joseph m'avait conduite en cabriolet jusqu'à sa porte. Décidée à ne pas rentrer chez moi avant midi, je lui dis d'employer son temps comme bon lui semblerait, et je montai seule chez Aurélie.

Ce fut elle qui vint m'ouvrir. À ma vue, une rougeur subite couvrit son visage; elle m'entraîna au fond d'une pièce où était placé le berceau de son enfant. «Viens, Emma,» dit-elle; et elle posa dans mes bras la petite fille, qui venait de se réveiller à sa voix; puis elle me baisa les mains qu'elle arrosait de larmes, en me suppliant de ne point abandonner cette enfant chérie.

Cette action avait été si rapide, que je n'avais pu ni la prévoir ni l'empêcher, quand bien même je l'aurais voulu. L'accent et les larmes de la pauvre mère, l'expression de sa physionomie désolée, me causèrent une extrême émotion. La jolie petite Emma tendait les bras à sa mère, que je cherchais à rassurer en lui adressant les paroles les plus consolantes. Je l'engageai à effacer de sa mémoire tous les souvenirs qui pouvaient l'humilier à ses propres yeux, puis je lui demandai si je ne pouvais pas l'aider à assurer son existence en lui facilitant les moyens de se livrer à un travail honnête. J'appris alors qu'elle avait été couturière, et qu'elle ne demandait pas mieux que de reprendre son ancien état. Mais, cet état, comment le reprendre dans les lieux mêmes qui avaient été témoins de son opprobre? Je lui demandai si elle aurait de la répugnance à aller habiter une ville de province. Elle aurait voulu, me dit-elle, quitter Paris pour toujours et à l'instant même. Tout ce qu'elle désirait, c'était de ne pas vivre trop éloignée de moi, pour être à même de me prouver qu'elle n'était point indigne de mes bienfaits. Élever honnêtement sa fille, lui apprendre à bénir le nom de celle qui lui donnait plus que la vie, c'était, disait-elle, son voeu le plus cher.

Il y avait dans son langage une expression de douleur si sincère, et dans son attitude tant de franchise, que je ne pouvais m'empêcher de mêler mes larmes aux siennes. «Eh bien! ma chère Aurélie, puisque vous laissez à ma volonté le choix de votre résidence, vous irez à Bruxelles: c'est après Paris une des villes les plus agréables, et où vous pourrez tirer de votre travail des fruits plus avantageux. Je me chargerai des frais de votre voyage, de votre établissement et de votre séjour, jusqu'à ce que vous soyez en état de vous suffire à vous-même. Emma sera placée dans le pensionnat de madame Vandremer, qui est mon amie; je vous donnerai des lettres de recommandation pour deux ou trois dames qui sont dans cette ville les arbitres de la mode. Si ces dames vous adoptent, votre travail excédera bientôt vos forces. Je n'ai pas besoin de vous dire que l'éducation d'Emma restera à ma charge; vous m'écrirez aussi souvent qu'il vous plaira, pour me demander des avis, si vous me croyez assez sage pour vous en donner, ou des secours, si par malheur vous en aviez encore besoin.»

Aurélie ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance: à chaque instant elle m'interrompait par ses exclamations et ses sanglots. Je l'engageai à se calmer, puis je lui demandai de partager son déjeuner, et je repris le chemin de Chaillot.

CHAPITRE XLII.

Audience d'un ministre.--Projets de Lhermite sur moi.--Promenade à Bagatelle.

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau. Du ton de la plaisanterie, il me demandait des nouvelles de ma grossesse. Ses questions à ce sujet, et l'extrême tendresse qui respirait dans sa lettre, m'amenèrent à faire un retour sur moi-même. Le souvenir de l'entretien que nous avions eu ensemble avant notre séparation, et de tant de preuves de confiance et de bonté que j'avais reçues de lui, se présenta à mon esprit avec une telle vivacité, que je sentis de nouveau toute l'étendue de mes torts envers celui qui avait des droits si sacrés à ma reconnaissance. Je m'accusais moi-*même d'une grande ingratitude. Il semblait que la honte et le repentir me rendissent tout à coup à de meilleurs sentimens, et je formais pour la centième fois le ferme propos de reconquérir mes droits à l'amour d'un tel homme. Mais il était dans ma destinée de prendre sans cesse les meilleures résolutions et d'y manquer sans cesse.

La tendresse d'Aurélie pour sa fille avait réveillé en moi le désir d'avoir un enfant que je pusse chérir comme le mien. Ce désir m'avait fait embrasser primitivement avec ardeur l'idée que m'avait suggérée Moreau lui-même de feindre une grossesse. La lettre que je venais de recevoir, et les plaisanteries même de Moreau, me poussèrent à exécuter un projet qui m'avait toujours souri; et dès ce moment, je commençai à feindre de légères indispositions qui donnèrent bientôt à penser que j'aurais aussi le bonheur d'être mère.

Ce fut dans cette circonstance que je reçus les adieux de D. L., forcé, disait-il, de s'absenter pour quinze jours. Depuis qu'il m'avait présenté à Chaillot son ami prétendu, l'officier de nouvelle fabrique, je ne le voyais que rarement, et toujours avec une sorte de répugnance. Son absence en ce moment ne pouvait donc me déplaire, elle me devenait même agréable par plusieurs motifs. Le voyage de D. L. dura cinq semaines. J'aurais fini par oublier cet homme et ses perfides conseils; je serais sincèrement revenue à Moreau, si mon heureuse étoile m'eût séparée pour jamais de mon mauvais génie; mais il était de l'intérêt de cet homme de m'enlacer plus que jamais dans les piéges qu'il me tendait depuis long-temps. Déjà il me connaissait trop bien pour ne pas prendre, à coup sûr, les moyens de me ramener dans la voie funeste dont je semblais disposée à m'écarter, et mes bouderies n'étaient point propres à l'effrayer.

Après qu'il fut parti, je cessai de tenir rigueur aux amis de Moreau, qui de toutes parts m'accablaient de bons procédés. Je me rendis à toutes les invitations qu'on voulait bien m'adresser. Ce fut à cette époque que je fis enfin connaissance avec madame de La Rue: elle était alors plus près de trente que de vingt-cinq ans; je la trouvai fort jolie et parfaitement aimable; sa tournure était d'une élégance remarquable, et elle possédait au suprême degré cet art si rare aux dames françaises de faire ressortir les moindres avantages de leur personne, et de suppléer par la grâce et le bon goût à tout ce qui peut leur manquer du côté de la régularité des traits et de la beauté des formes. Je reviendrai plus tard sur ma courte liaison avec elle; mais en ce moment je dois donner à mes lecteurs l'idée d'un mérite à la fois plus brillant et plus élevé.

Pour remplir la promesse que j'avais faite à Lhermite, et satisfaire en même temps ma vive curiosité, j'avais demandé une audience au ministre des relations extérieures; cette audience m'avait été accordée sur-le-champ. La finesse et la bienveillance du regard qui m'accueillit, à mon entrée, dans le cabinet du ministre, me rendirent toute la confiance que j'avais perdue, et sans laquelle une femme ne saurait faire valoir ses avantages. Ce que j'entendais dire de la pénétration et de la supériorité d'esprit de M. de Talleyrand intimidait mon assurance accoutumée: j'avais le désir de lui plaire, et je craignais qu'il ne me trouvât point à sa hauteur.

Dans son maintien comme sur son visage régnait un air de souffrance qui contrastait avec la gaieté de ses discours, et annonçait cette force d'âme qui maîtrise toutes les douleurs physiques, et qu'il faut regarder comme un des indices certains des grands caractères.

Jamais les flatteries, exagérées, qu'on m'avait jusqu'alors prodiguées dans le monde, n'excitèrent en moi autant d'orgueil qu'un seul regard approbateur, qu'un seul mot d'éloge de M. de Talleyrand.

«Madame, vous avez quelqu'un à me recommander, me dit le ministre: connaissez-vous les droits de votre protégé? ou bien, a-t-on eu l'esprit de penser que votre présence seule favoriserait des prétentions assez mal fondées?

«--Je ne connais pas personnellement le solliciteur; mais je connais un peu la personne qui m'a priée d'intercéder pour lui. J'ai pensé que l'homme le plus aimable de France ne voudrait pas m'affliger par un refus, et je suis venue.

«--Vous êtes beaucoup trop aimable, vous-même, Madame, pour remplir le personnage de solliciteuse: c'est un rôle qu'il faut laisser aux femmes de quarante ans. À votre âge, Madame, on doit avoir assez affaire d'écouter les solliciteurs.

«--Mon dieu! cela veut-il dire que vous rejetez ma demande?

«--Non, Madame; mais accorder aujourd'hui ce serait me priver du plaisir de vous revoir; ce serait commettre une impardonnable maladresse.

«--Et M. de Talleyrand n'en peut commettre aucune, repris-je aussitôt avec une vivacité qui le fit sourire. Quand pourrai-je me présenter?

«--Tous les jours, Madame: cependant, pour ne point vous exposer au regret d'une course inutile, je vous prie de permettre que je vous assigne une nouvelle audience pour demain à deux heures.»

Comme je n'ignorais point combien sont précieux les momens d'un ministre, je voulus me retirer; mais M. de Talleyrand me retint encore pendant quelques minutes. Je sortis enfin plus contente de moi-même que je ne l'avais été depuis long-temps.

Ursule m'attendait dans la voiture: je passai le reste de la matinée à courir avec elle chez les marchands. J'étais d'une gaieté folle; il semblait que la bonne opinion de M. de Talleyrand m'élevât à mes propres yeux. L'opinion que M. de. Talleyrand m'avait donnée de lui-même, dans notre courte entrevue, était fort au-dessus de celle que je m'étais faite avant de le connaître personnellement. Quel homme, entre tous ceux dont j'avais antérieurement recueilli les témoignages sur son compte, aurait pu me faire comprendre le charme de cette physionomie, sur laquelle se peint si bien toute la finesse de l'esprit qui l'anime?

Ursule, en me voyant remplir la voiture de paquets d'étoffes et de nombreuses bagatelles dont j'étais trop bien pourvue pour qu'elles fussent destinées à mon usage, ne doutait pas que je n'eusse des présens à faire; et elle se flattait intérieurement d'être comprise dans mes largesses. Peut-être, en toute autre circonstance, son espoir eût-il été fondé; mais, en ce moment, toutes mes pensées étaient tournées vers la mère d'Emma. Je fis arrêter la voiture au coin de la rue du Helder. L'usage d'avoir un laquais derrière son équipage n'était point encore rétabli: il eût été mal séant à la compagne d'un général républicain de rappeler cette mode aristocratique. D'ailleurs, mon domestique Joseph avait été militaire: il aurait certainement cru, par un acte de domesticité trop servile, déroger aux souvenirs de sa gloire passée; et je n'aurais eu garde, ne fût-ce que par égard pour lui, de lui faire une proposition de ce genre. Il me fallut donc m'adresser à un des commissionnaires stationnés au coin de la rue; ce fut lui que je chargeai du poids de toutes les emplètes que j'avais faites pour Aurélie, en lui enjoignant de me suivre jusqu'au numéro de la maison dans laquelle elle était logée. Les yeux d'Ursule, qui n'avait pas cessé d'épier les miens pendant tout le trajet, prirent une expression de mécontentement plus marquée, lorsque je lui enjoignis de m'attendre dans la voiture. J'avais beaucoup de bontés pour cette fille, que je traitais ordinairement plutôt en demoiselle de compagnie qu'en femme de chambre proprement dite. Peut-être l'amitié que j'avais pour elle m'aurait-elle poussée, en toute autre occasion, à calmer son dépit par quelques paroles bienveillantes; mais je croyais démêler dans son ame l'avidité secrète qui lui faisait regretter un présent, plutôt que le chagrin de n'être pas, dans cette circonstance, ma confidente et l'instrument de ma générosité: la _passion d'avoir_ m'a toujours trouvée sans pitié, et le moindre soupçon d'un calcul quelconque m'a, dans ma vie, fait brusquement rompre une amitié de vingt ans.

Je revins au bout d'une heure: j'avais laissé Aurélie au comble de la joie; je retrouvai Ursule plus dépitée, s'il était possible, qu'au moment où je l'avais quittée. Dans la fougue de son humeur italienne, elle ne craignit pas de prendre avec moi un langage fort étrange: je ne parle de cette scène que parce qu'elle eut des témoins. Plus tard les circonstances en furent traduites à Moreau de la manière la plus infidèle. Le récit fut si bien envenimé, qu'une des premières lettres que je reçus d'Italie exigea le renvoi d'Ursule. Je n'avais rien à refuser à Moreau, et je congédiai la pauvre fille: mieux eût valu cependant pour moi la garder à mon service malgré ses défauts. Celle qui lui succéda devait exercer sur ma destinée future une influence bien plus funeste, par son empressement à encourager toutes les extravagances de ma conduite.

Ursule était véritablement hors d'elle-même. En rentrant au logis, il lui fallut épancher sa bile dans le sein des autres domestiques: de là les conjectures sur les motifs de la visite secrète que j'avais faite dans une maison d'apparence suspecte; de là les recherches sur la personne que j'étais allée visiter, recherches qui me furent dans la suite bien fatales, lorsque mes ennemis en firent obligeamment connaître à Moreau le résultat.

Lhermite était venu pendant mon absence; il revint dans l'après-midi. Irritée contre ma femme de chambre, mécontente de D. L., je ne me serais sans doute pas donné la peine de dissimuler ma mauvaise humeur, si les souvenirs de la gracieuse réception de M. de Talleyrand ne m'eussent amplement consolée de toutes ces petites mésaventures. Quoique Lhermite seul m'eût suggéré la petite hardiesse à laquelle je devais ce commencement de relations avec le ministre, je ne pouvais cependant vaincre mes vieilles préventions contre lui: tout ce que je pouvais prendre sur moi, c'était de lui montrer quelque politesse; mais je n'aurais pu faire davantage.

Je le reçus donc avec une sorte de bienveillance, et je répondis complaisamment à toutes ses questions sur l'audience que j'avais obtenue le matin: je n'ajoutai rien à la vérité; mais je m'étendis avec plaisir sur toutes les aimables qualités que j'avais crû reconnaître chez M. de Talleyrand; je racontai dans le plus grand détail toutes les circonstances de ma visite au ministère, et l'orgueil d'avoir plu au ministre me rendit exacte jusqu'à la minutie.

Cet orgueil, si grand qu'on veuille le supposer, était cependant très loin d'aller aussi haut que le pensait Lhermite: je ne tardai pas à lui prouver qu'il prétendait en vain spéculer sur ma vanité, et surtout qu'il avait eu grand tort de me choisir _in petto_ pour l'instrument de ses intrigues futures.

D'abord, il s'y prit avec assez d'adresse pour me faire tomber dans le piége qu'il tendait à mon amour-propre. Les complimens les plus sincères en apparence, les flatteries les plus douces, tout fut mis en oeuvre: toutefois ces flatteries prirent bientôt un tel caractère d'exagération, que je me crus obligée de laisser voir clairement que je, n'en étais point la dupe. Il y aurait eu vraiment de la folie, avec mon humeur naturellement si légère, à me lancer dans le dédale de la politique, à croire que je pouvais jouer un grand rôle dans les affaires, comme Lhermite s'efforçait de me le persuader. Curieuse cependant de connaître à fond toute sa pensée, je le laissai s'étendre sur le bonheur qui, attendait une femme jeune, belle et assez habile pour soumettre à son empire un homme d'état tel que M. de Talleyrand.

Quand il eut tout dit, je cherchai à lui démontrer, en peu de mots, qu'il s'abusait autant sur mon ambition, qui était loin d'être aussi immodérée, que sur la disposition de M. de Talleyrand à se laisser dominer par une femme, si jeune, si belle et si habile qu'elle fût. Je lui rappelai que le ministre m'avait donné à entendre, avec une franchise aussi polie que spirituelle, qu'une femme de mon âge et de mon humeur n'avait point à se mêler d'affaires; qu'il fallait abjurer le rôle de solliciteuse; en un mot, que ses audiences particulières devaient être réservées à des personnages autrement graves qu'une folle qui s'imaginerait qu'avec vingt ans et de la beauté, on devait être sûre d'arracher toutes les grâces.

«--Mais, dit Lhermite d'un air inquiet, vous êtes sûre qu'on ne vous refusera pas la réintégration de la personne que vous avez bien voulu recommander.

«--Ce dont je suis certaine, c'est que si votre protégé n'obtient pas la faveur qu'il demande, il n'aura pas mérité de l'obtenir. Dans ce cas, je m'en fie à la politesse et à la bonne grâce du ministre pour m'annoncer, de la manière la plus aimable, que mon crédit a échoué; mais c'est tout.»

À ces mots, nouveaux regrets de Lhermite, nouvelles doléances sur mon obstination à ne point profiter des avantages de ma position. Je ne répondis à tout cela que par les raisonnemens que j'avais déjà employés: comme il insistait toujours: «Monsieur, lui dis-je d'un ton sec; je vais vous parler avec franchise; depuis les premières visites dont vous m'avez honorée avant mon départ pour Milan, je crois vous avoir prouvé, avec, une sorte de rudesse, que je pénétrais parfaitement vos projets et vos espérances. Ma conduite envers vous, à Milan comme à Lyon, a dû vous prouver encore que ma mémoire n'était point infidèle, et que je n'avais rien oublié. Vous avez su, en dernier lieu, m'inspirer le désir d'être utile à un homme digne d'intérêt, et ce désir a pu seul me déterminer à quitter pour un instant la ligne que je m'étais promis de suivre dans mes rapports avec vous. Votre langage actuel me donne à penser que vous avez compté revenir par ce détour à l'exécution de vos premiers projets. Vous vous êtes trompé, et je veux bien vous en avertir pour que vous ne m'obligiez point à sortir avec vous des bornes de la politesse, et à rompre les plus simples relations de société.»