Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 6

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Madame Amelin passait à cette époque pour la plus habile écuyère, et la première danseuse de Paris; elle était cependant très petite et d'ailleurs assez mal prise dans sa taille: sa figure était dépourvue d'agrément; mais elle avait dans la démarche une hardiesse qui suppléait aux défauts de sa personne. Ma taille me donnait sur elle un avantage incontestable. J'avais de plus reçu, dès mon enfance, d'excellens principes d'équitation de mon père lui-même, l'un des plus habiles écuyers qu'il fût possible de rencontrer. J'aimais passionnément l'exercice du cheval, et la confiance que j'avais acquise dans mon adresse, me donnait une témérité pour le moins égale à celle de madame Amelin: cette témérité me valut une réputation; et ma réputation établit entre cette dame et moi une rivalité dont nos pauvres chevaux eurent à souffrir plus d'une fois.

Je la rencontrai, pour la première fois, ce jour-là; elle était accompagnée de M. de Montholon et de deux autres jeunes gens à la mode: le cheval anglais que je montais, et qui était de la plus grande beauté, sauta, facilement la barrière qui séparait la pelouse du Ranelagh, de la route de Passy. Le cheval de D. L. s'abattit, parce que le cavalier n'était pas fort habile, et ne l'avait pas tenu assez, en bride. En un clin d'oeil je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, de l'autre main j'aidai D. L. à se dégager et à relever sa monture. La promptitude avec laquelle je m'étais jetée à bas de mon cheval annonçait tant d'habitude et d'assurance, que les regards de madame Amelin qui passait près de nous en ce moment, se fixèrent sur moi pour ne plus me quitter. Elle s'avança; les compagnons de sa promenade m'offrirent avec empressement, pour moi et pour mon chevalier, des avis heureusement inutiles; mais la conversation était engagée naturellement, et l'on avait trouvé l'occasion de satisfaire une curiosité très vive. M. de Montholon me connaissait; l'accueil qu'il reçût, lui prouva que j'avais du plaisir à le revoir: Madame Amelin me parut un peu contrariée du plaisir que lui-même semblait trouver à m'avoir rencontrée; mais elle savait trop bien se maîtriser elle-même pour ne pas réussir à dissimuler ce qu'elle voulait qu'on ignorât.

Nous nous promenâmes, quelque temps ensemble; nos chevaux luttèrent de vitesse: le mien eut tous les honneurs de la course; enfin, nous nous séparâmes à la grille d'Auteuil, et je repris par ce village avec D. L. la route de Chaillot.

Mon compagnon avait la physionomie si maussade depuis quelques minutes que je crus devoir lui demander les motifs de sa mauvaise humeur: il prétendit d'abord que la chute qu'il venait de faire avait seule dissipé sa gaieté. Le fait est que la rencontre de madame Amelin l'avait, je ne sais pourquoi, vivement contrarié.

Il me parla de cette dame en termes peu favorables: je répondis en prenant vivement sa défense; mais, le génie infernal de cet homme lui souffla aisément les moyens de me ranger soudain de son avis.

«Il ne fallait pas, disait-il, attribuer à un sentiment de malveillance l'opinion qu'il venait d'émettre sur le compte de madame Amelin. Il l'avait connue dans une maison mixte où il rencontrait aussi le général Ney. Le général lui-même avait eu avec elle quelques relations, dans lesquelles elle s'était rendue, à son égard, coupable des torts les plus graves. Il ne pouvait pas voir d'un bon oeil cette femme dont Ney avait eu tant à se plaindre.»

Ces paroles me jetèrent dans un trouble inexprimable; mes questions devinrent plus pressantes: je voulais savoir si Ney avait réellement aimé madame Amelin. «Pour de l'amour, me dit D. L., je ne crois pas qu'elle lui en ait jamais inspiré, mais elle a été l'objet de sa préférence momentanée.

«--Il ne m'aimera donc jamais? m'écriai-je, moi qui n'ai avec elle aucun trait de ressemblance.»

En prononçant ces mots, je tremblais de tous mes membres; ma rivale me semblait redoutable sous bien des rapports; j'éprouvais tous les tourmens de la plus déraisonnable jalousie; je m'affligeais démesurément d'une liaison qui n'existait même plus entre une femme que je ne connaissais pas, et un homme que j'avais seulement entrevu, et sur les affections duquel je n'avais aucun droit.

Je rentrai chez moi triste et chagrine: par la manière dont je congédiai D. L., il devina qu'il m'avait déplu. Le lendemain je reçus de lui le billet suivant:

«Madame, s'il n'eût été inconvenant de me présenter chez vous à une heure indue, rien ne m'aurait empêché de partir pour Chaillot à dix heures du soir. Un de mes amis, arrivé hier même de Giessen, m'a donné une infinité de détails, dont le moindre ne saurait être indifférent pour vous. Vous annoncer que mon ami vient de Giessen directement, c'est vous dire assez de qui j'ai à vous entretenir: j'aurai l'honneur de vous voir, si vous le permettez, aujourd'hui même dans la matinée.»

Quand D. L. arriva, j'avais déjà commis toutes les imprudences qui pouvaient me compromettre près de mes domestiques, dont ma préoccupation visible ne pouvait manquer d'exciter les soupçons. Chaque fois qu'on avait mis en mouvement le marteau de la porte, j'étais sortie de mon appartement, et je m'étais établie, pour quelques minutes, dans le vestibule où je ne faisais ordinairement que passer. Dès que j'aperçus D. L. je courus au devant de lui, et je lui adressai le reproche de ne pas être revenu dès la veille au soir, puisqu'il avait quelque communication à me faire. Je l'entraînai ensuite dans le jardin, où je le pressai de mille questions. Il m'apprit qu'un de ses amis les plus intimes, arrivé la veille même au soir de l'armée, lui avait donné, du général Ney, les nouvelles les plus rassurantes. Ney attirait de plus en plus tous les regards sur lui. À peine rendu à la liberté et à sa patrie, il venait déjà de se distinguer par les plus beaux faits d'armes. Je brûlais de voir et d'interroger moi-même cet officier: D. L. n'en pouvait douter; mais il voulait que la proposition vînt de moi; je la lui fis enfin, et nous convînmes ensemble qu'il m'amènerait son ami le lendemain.

Avant mon départ pour Milan, j'avais, comme on sait, habité Passy. Le logement que j'y avais occupé était meublé avec l'élégance la plus recherchée, et, en partant, j'avais commis un homme de confiance à la garde de la maison et du mobilier. Depuis mon retour, sentant qu'il m'était inutile de conserver un loyer aussi cher, j'avais pris la résolution de faire transporter bientôt à Passy tous mes meubles de Chaillot; mais l'embarras de placer convenablement ce brillant superflu dans une maison si étroite et si abondamment pourvue de toutes les nécessités de la vie, m'avait forcé de différer jusqu'alors le déménagement projeté. J'avais résolu de le fixer au lendemain même, lorsque la dépêche de D. L. m'était arrivée et avait détourné brusquement mon esprit de tous les soins du ménage.

Comme j'avais demeuré long-temps seule à Passy, et que le bail avait été souscrit par moi, en mon nom, je m'y croyais plus véritablement chez moi que dans la maison de Chaillot. Ce fut par ce motif que j'indiquai pour le lendemain, à Passy, l'entretien que j'avais promis à D. L. et à son ami. Il me semblait qu'à Chaillot, dans la maison même de Moreau, je devais avoir bien plus de scrupule à causer avec une tierce personne de l'homme qui lui enlevait peu à peu, sans le savoir, tous ses droits sur mon coeur. Par une singulière contradiction, je n'éprouvais point ce scrupule dans mes conversations journalières avec D. L.; je ne pouvais cependant m'en affranchir vis-à-vis d'un homme qui m'était inconnu.

D. L. accueillit mon idée: je lui donnai un ordre écrit pour mon gardien de Passy; et il se chargea de tous les soins à prendre pour que le lendemain mon pavillon fût parfaitement en état de nous recevoir.

Qu'on me pardonne ces détails; tout futiles qu'ils sont en apparence, je dois les donner à mon lecteur, car ils sont propres à expliquer quelques uns des griefs qu'on m'imputa plus tard auprès de Moreau.

CHAPITRE XL.

L'ami de D. L.--Une représentation de Talma.--Rencontre au spectacle.

Au nombre des personnes qui s'étaient fait inscrire chez moi se trouvait M. Lhermite, que j'avais refusé positivement de voir lors de mon passage à Lyon. Il ne pouvait révoquer en doute mes dispositions à son égard; et j'avais saisi toutes les occasions de les lui faire connaître. Mais, doué tout ensemble d'une excessive impudence et d'une opiniâtreté sans égale, il allait toujours droit à son but, qui était de s'introduire chez moi, sans s'inquiéter des impolitesses qui pouvaient l'y attendre encore.

Le lendemain, au moment où j'allais monter en voiture pour me rendre à Passy accompagnée d'Ursule, le cabriolet de Lhermite s'arrêta devant ma porte: pour cette fois, il fallut bien le recevoir. Sa visite fut courte; mais il sut mettre à profit le peu de minutes que j'avais à lui donner. Il me supplia de lui accorder, le lendemain, nouvelle et plus longue audience.

Il avait, disait-il, à m'entretenir d'une personne digne de tout mon intérêt, plongée, pour le moment, dans un chagrin profond, et qu'un mot de ma bouche pouvait encore rendre au bonheur.

Je ne pouvais souffrir cet homme; mais son langage peignait si bien une sincère inquiétude, que je n'hésitai pas à lui donner, comme il le demandait, rendez-vous pour le lendemain à midi. Il me quitta et je fus enfin libre de partir pour Passy.

À peine y étais-je depuis une demi heure que D. L. et son ami arrivèrent. Cet ami me parut, au premier abord, un homme des plus ordinaires et du plus mauvais ton: je fus tout d'un coup désenchantée. Rien de plus emphatique tout à la fois et de plus grossier que le ton de sa conversation. Aveugle comme je l'étais encore sur le compte de son introducteur, il ne me vint pas à l'esprit que cet individu pouvait bien n'être qu'un militaire de la fabrique de D. L.; il fallait toutefois qu'il m'inspirât une répugnance bien grande, puisque je ne pouvais comprimer l'expression de mon mécontentement lors même qu'il prononçait le nom de Ney toujours accompagné dans sa bouche des épithètes les plus boursouflées.

D. L. s'aperçut aisément de l'impression qu'un tel homme avait produite sur moi: ma mauvaise humeur croissait d'instant en instant, et je craignais de ne pouvoir me contenir dans les bornes de la politesse. Les choses en vinrent au point que, pendant le déjeuner, je ne pus prendre sur moi d'adresser une seule question à cet homme que j'avais si ardemment désiré voir.

Ce triste repas finit enfin à ma grande satisfaction. Je résolus de me débarrasser, le plus promptement que possible, de mon déplaisant convive; je lui fis clairement entendre que j'étais obligée de lui faire mes adieux, pour donner des ordres et vaquer aux soins de mon déménagement; mais le personnage, au lieu de comprendre ma pensée, m'offrit ses services pour cette opération et sans même attendre ma réponse, il mit la main à l'oeuvre en aidant mes domestiques à enlever quelques gros meubles. Il mettait à tout cela une dextérité surprenante: je ne revenais pas de mon étonnement; D. L. lui-même paraissait fort embarrassé. Comme mes instances ne pouvaient vaincre l'obstination de son aide-de-camp à se rendre utile, comme il disait lui-même, je fis signe à D. L. de me suivre dans le jardin; et là, je lui exprimai, sans plus de contrainte, à quel point j'étais mécontente d'avoir permis qu'il me présentât un tel personnage.

Au moment même où je lui adressais ces reproches, l'officier prétendu traversait le vestibule, pliant presque sous le poids d'un énorme trumeau qu'il avait été chercher dans un étage supérieur. «Voyez donc votre héros, dis-je à D. L., si vous le laissez faire, il ira tout droit porter à Chaillot ce meuble énorme, comme autrefois Samson alla déposer sur une haute montagne les portes de Gaza.» D. L. ne savait comment répondre. On servit le café: notre convive ne manqua pas d'en venir prendre sa part, les manches retroussées au dessus du coude, dans le négligé le plus galant. Pour ne point embarrasser plus long-temps D. L., je résolus de prendre la chose gaiement; peut-être arriverais-je plus aisément par là à me débarrasser de cet importun. Il fut si touché des remercîmens ironiques que je lui adressai pour les peines qu'il s'était données, que j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de continuer jusqu'à la fin du jour son office de porte-faix. D. L. me seconda de son mieux, et au bout d'un quart d'heure j'eus enfin la satisfaction de les voir partir tous les deux.

Ainsi s'écoula cette ennuyeuse matinée. Je restai à Passy jusqu'à près de six heures. Alors, pour dissiper ma mauvaise humeur, je me fis reconduire à Chaillot, d'où j'allai dîner aux Champs-Élysées, suivie d'Ursule: après le dîner, je résolus d'aller passer ma soirée au Théâtre-Français, accompagnée seulement d'Ursule. On donnait _Épicharis et Néron_; je goûtai, à cette représentation, un plaisir auquel je ne m'étais pas attendue, celui d'observer l'impression que le talent d'un grand acteur devait produire sur une ame neuve comme celle d'Ursule, à la jouissance du spectacle. Ursule avait reçu de la nature une grande finesse d'esprit; mais aucune éducation n'avait cultivé ses dispositions naturelles; elle parlait à peine le français: il était donc probable que la tragédie l'ennuierait. Je me croyais même obligée de lui adresser quelques paroles de consolation, lorsque Talma parut sur la scène. À l'aspect de cette physionomie si belle et si tragique, aux accents de cette voix sombre et vibrante, elle saisit ma main, et laisse échapper un cri d'admiration involontaire; puis, avec cette expression propre aux Italiennes: «_Sentir quel genio e non goder_, dit-elle, _che sarei dunque!_»

Nous étions placées aux premières loges; l'élégance de ma toilette, la figure étrangère d'Ursule, avaient déjà plus d'une fois attiré les regards sur nous. L'approbation bruyante de cette jeune fille redoublait l'attention des curieux du parterre et du balcon. Dans l'entr'acte, elle m'exprima plus librement son admiration: je lui promis, puisqu'elle sentait si bien les beautés de la scène française, de l'amener quelquefois au spectacle quand j'y viendrais. «_Carissima padroncina!_» s'écria-t-elle aussitôt; puis, dans un élan d'enthousiasme, elle me sauta au cou, avant que j'eusse pu prévenir ce témoignage intempestif de sa joie et de sa reconnaissance. Je la grondai avec douceur, car j'avais bonne envie de rire, et je concevais d'ailleurs très bien l'exaltation momentanée de son esprit.

La vivacité des gestes d'Ursule n'avait point échappé à quelques spectateurs dont les regards étaient depuis long-temps fixés sur notre loge. Leur curiosité allait toujours en augmentant, et ils paraissaient bien plus occupés de nous que de ce qui se passait sur la scène. Ursule n'avait pas précisément le négligé d'une soubrette. Des yeux même assez exercés auraient bien pu voir en elle une dame; car sa toilette ne différait de la mienne que par la simplicité: elle n'était pas jolie, mais sa jeunesse, l'élégance de sa taille, la vivacité de son regard, ses cheveux du plus beau noir, méritaient quelque attention. Tout cela contrastait parfaitement avec mes yeux bleus et mes cheveux blonds. On eût pu croire que ma coquetterie avait à dessein ménagé ce contraste qui frappait certainement la plupart de nos admirateurs. En sortant de ma loge, toujours suivie d'Ursule, je me trouvai au milieu d'un groupe d'hommes qui se pressaient sur nos pas avec une curiosité très flatteuse sans doute, mais aussi fort embarrassante. «C'est madame Moreau,» s'écrie tout à coup quelqu'un qui se trouvait en ce moment à quelque distance de nous; et aussitôt un des jeunes gens que j'avais naguère rencontrés au bois de Boulogne, dans le cortége de madame Amelin, se fait jour jusqu'à moi. Il m'offre son bras que j'accepte avec plaisir, car la foule était immense, et nous gagnons le péristyle où se réunissent, à la fin du spectacle, les gens à équipage. Ce fut là que ma vanité obtint un triomphe vraiment flatteur. Mon chevalier me conduisit, de l'air le plus respectueux, à une banquette qui était encore vacante: pour aller m'y asseoir, il fallut traverser le cercle des personnes qui attendaient, là leurs voitures. J'étais la dernière arrivée; ma jeunesse, l'élévation peu ordinaire de ma taille et l'éclat de mon teint fixèrent sur moi tous les yeux. Je dois dire, à la louange des dames françaises, que là, comme nulle part en France, je n'entendis une de ces restrictions désobligeantes qu'en tout autre pays les femmes ont coutume d'apporter aux éloges qu'on adresse à la beauté. Comme je m'avançais vers la porte, une petite femme très jolie, s'avançant trop vivement vers moi, par l'effet de la curiosité, marcha sur le bas de ma tunique, et, en la déchirant, perdit l'équilibre; de telle sorte que, pour l'empêcher de tomber, je fus obligée de la soutenir. Les excuses et les remercîmens qu'elle m'adressa semblaient partir d'une ame ardente. Elle avait avec elle une petite fille d'environ trois ans, belle comme le jour, et qui paraissait fort effrayée. Après l'avoir caressée, je la remis entre les mains d'Ursule, et je pris le bras de la jeune dame: ce bras tremblait assez fort, et la dame paraissait au moins fort intimidée. «Si vous n'avez pas de voiture, lui dis-je, madame, permettez-moi de vous reconduire chez vous dans la mienne.»

À ces mots, je sentis mon écuyer me presser le bras légèrement, comme pour me faire sentir que je commettais une imprudence. Cette jeune femme m'avait intéressée au premier abord; j'avais d'ailleurs si bien l'habitude de n'écouter que mon coeur et ma tête, que je trouvai presque mauvais l'avertissement indirect qu'on venait de m'adresser. Je renouvelai mes offres, qui furent enfin acceptées, non sans, une grande hésitation et sans un embarras manifeste de la part de la jeune dame.

Quoique sa parure fût à la fois élégante et modeste, je supposai qu'elle était d'un état et d'un rang à se tenir pour fort honorée de ma proposition et je mis tout en oeuvre pour dissiper la gêne excessive qu'elle paraissait éprouver; mais je ne pus, malgré toutes mes politesses, obtenir ce résultat.

Il y avait encore beaucoup de monde sous le péristyle lorsque nous montâmes en voiture. J'étais uniquement occupée de la nouvelle rencontre que je venais de faire: et cette préoccupation me rendait, en quelque sorte, sourde et aveugle pour tout ce que je pouvais entendre ou voir autour de moi. Je n'entendis donc pas les chuchotemens, les demi-mots; je ne vis pas les regards étonnés de toutes les personnes qui m'entouraient, et je donnai, jusqu'au bout, sans m'en douter, un scandale dont plus tard la malveillance se servit comme d'une arme victorieuse contre moi.

La petite dame que j'avais fait monter dans ma voiture demeurait rue du Helder. Toute gênée qu'elle était nécessairement par la présence d'Ursule, elle sut me faire entendre, avec une délicatesse que je ne pus m'empêcher de trouver touchante, qu'elle craignait de me voir au regret de mes honnêtes procédés, lorsque je connaîtrais mieux celle qui en était l'objet. J'éprouvai non pas des regrets, mais une sorte d'éloignement que je ne tardai pas à me reprocher, car l'accent de cette femme était celui d'une ame honnête et accablée sous le poids de l'opprobre et du malheur. «Je suis bien malheureuse,» me dit-elle à voix basse et comme malgré elle. Ces mots, prononcés avec l'accent d'une vraie douleur, achevèrent de m'inspirer, pour celle qui les prononçait, la compassion et l'intérêt le plus vif; je l'invitai à m'écrire le lendemain, à m'exposer avec franchise sa situation, à me faire part enfin des projets qu'elle pouvait former pour l'avenir.

Après avoir entendu ce que je venais de lui dire: «Ah! madame, s'écria-t-elle, que de bontés!» Puis elle saisit ma main qu'elle abandonna aussitôt, comme si elle se fût crue indigne de la toucher. «J'irai vous voir, lui dis-je en retenant doucement la sienne. Comptez sur ma promesse, et soyez bien sûre qu'aucune considération humaine ne pourrait m'empêcher de vous témoigner l'intérêt que vous m'inspirez.»

Je la quittai, le coeur plein d'une tristesse que je n'aurais pu définir. Pour concevoir l'impression que cette jeune femme avait faite sur moi, il faudrait avoir entendu l'accent de sa voix, ou avoir remarqué la modestie de sa figure et de son langage, qui contrastaient si absolument avec sa position honteuse que je commençais à deviner.

CHAPITRE XLI.

Aurélie m'écrit.--Visite de M. Lhermite.--Sa finesse.--Une visite rue du Helder.

Le lendemain matin je reçus une lettre d'Aurélie (c'était le nom de ma nouvelle protégée). Cette lettre contenait l'expression des sentimens qui honorent l'âme la plus honnête; jointe à l'aveu d'une conduite qui semble devoir absolument les exclure. Aurélie s'accusait sans détour; elle se regardait comme perdue à jamais, comme indigne d'inspirer même la compassion que je paraissais disposée à lui témoigner; elle parlait de sa vie actuelle avec le ton d'un désespoir qui n'avait rien d'affecté. Il était facile de voir que la corruption n'avait pas pénétré jusqu'à son coeur. Son style plein de naturel, le choix de ses expressions, prouvaient qu'elle disait la vérité lorsqu'elle parlait des soins apportés à son éducation. Le sentiment qui dominait le plus dans sa lettre était l'inquiétude du sort que l'avenir réservait à sa fille: enhardie par ma bonté, elle me parlait des privations affreuses qui, dans l'abîme d'opprobre où elle vivait, venaient s'allier aux apparences si chèrement achetées d'une aisance toute factice. Le langage que je lui avais tenu lui avait rendu toute sa répugnance primitive pour les honteuses ressources dont l'habitude et la nécessité avaient peut-être, chez elle, depuis trois ans, amorti le dégoût. Obligée de payer, au jour le jour, le prix du logement qu'elle occupait, elle pouvait changer de domicile du jour au lendemain; «Dans ce cas, me disait-elle, elle voulait choisir une maison dans laquelle je n'eusse pas à rougir de venir la visiter, si je persistais dans mes généreuses intentions à son égard.»

Je me hâtai de lui répondre en peu de mots que je lui savais gré de sa franchise; que je lui envoyais, dans une boîte qu'elle recevrait des mains de mon domestique, une somme suffisante pour subvenir à ses dépenses pendant un mois. Je lui recommandais de ne pas sortir, de ne voir personne, et je m'engageais à aller la voir le surlendemain pour prendre une résolution définitive sur son avenir et sur celui de son enfant.

Je fis appeler mon fidèle Joseph, et je le chargeai de porter la lettre et la boîte à l'adresse indiquée. Joseph avait pour moi beaucoup d'attachement et de respect: ce respect même l'empêchait de voir jamais dans ma conduite rien qui pût autoriser une supposition défavorable. Cette fois pourtant, à son retour, il se permit quelques observations dont je me gardai bien de paraître offensée. Son langage, dans cette circonstance, était pour moi une nouvelle preuve de la crainte qu'il éprouvait de me voir dupe de ma bonté.