Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 18

Chapter 181,843 wordsPublic domain

Depuis le 18, ma chère Joséphine, je tardais et je te croyais arrivée à Milan. À peine sorti du champ de bataille à Borghetto, je courus pour t'y chercher: je ne t'y trouvai pas! Quelques jours après, un courrier m'apprit que tu n'étais pas partie, et il ne m'apportait pas de lettres de toi. Mon ame fut brisée de douleur. Je me crus abandonné par tout ce qui m'intéresse sur la terre. Je ne sentis jamais rien faiblement. Noyé dans la douleur, je t'ai écrit peut-être trop fortement. Si mes lettres t'ont affligée, me voilà inconsolable pour la vie... Le Tessin étant débordé, je me suis rendu à Tortone pour t'y attendre. Chaque jour j'attendais à trois lieues inutilement; enfin, il y a quatre heures, j'y étais encore. Je vois arriver la simple lettre qui m'apporte la nouvelle que tu ne viens pas. Un instant après, je n'essaierai pas de te peindre ma profonde inquiétude, lorsque j'apprends que tu es malade, qu'il y a trois médecins chez toi, que tu es en danger, puisque tu ne m'écris pas. Je suis, depuis ce temps-là, dans un état que rien ne peut peindre: il faut avoir mon coeur, t'aimer comme je t'aime! Ah! je ne croyais pas qu'il fût possible d'essuyer de pareils chagrins, de malaises, des tourmens si affreux. Je croyais la douleur limitée et bornée; mais elle est sans bornes dans mon ame; une fièvre brûlante circule encore dans mes veines, mais le désespoir est dans mon coeur... Tu souffres, et je suis loin de toi. Hélas! peut-être déjà n'es-tu plus! La vie est bien méprisable, mais ma triste raison me fait craindre de ne pas te retrouver après la mort, et je ne puis m'accoutumer à l'idée de ne plus te revoir. Le jour où je saurai que Joséphine n'est plus, j'aurai cessé de vivre. Aucun devoir, aucun titre ne me liera plus à la terre. Les hommes sont si méprisables! toi seule effaçais à mes yeux la honte de la nature humaine.

Toutes les passions me tourmentent; tous les pressentimens m'affligent; rien ne m'arrache à la douloureuse solitude et aux serpens qui me déchirent l'âme. J'ai besoin d'abord que tu me pardonnes les lettres folles, insensées que je t'ai écrites; si tu lis bien, tu y verras que l'amour ardent qui m'anime m'a peut-être égaré. J'ai besoin d'être bien convaincu que tu n'es pas en danger, mon amie. Donne tout à la santé; sacrifie tout à ton repos. Tu es délicate, faible et malade; la saison est chaude, le voyage long. Je t'en prie à genoux, n'expose pas une vie si chère; si courte que soit la vie, trois mois se passeront... Trois mois encore sans nous voir! Je tremble, mon amie; je n'ose plus lever ma pensée sur l'avenir: tout est horrible, et le seul espoir où je serais sûr de me calmer me manque. Je ne crois pas à l'immortalité de l'âme. Si tu meurs, je mourrai tout aussitôt, mais de la mort du désespoir, de l'anéantissement.

Murat veut me convaincre que ta maladie est légère; mais tu ne m'écris pas: il y a un mois que je n'ai reçu de tes lettres: Tu es tendre, sensible, et tu m'aimes. Tu luttes entre la maladie et les médecins, insensée, loin de celui qui t'arracherait à la maladie et même aux bras de la mort... Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de venir te Voir une heure. Dans cinq jours je suis à Paris, et le douzième je suis à mon armée; sans toi, sans toi, je ne puis plus être utile ici. Aime qui veut la gloire, serve qui peut la patrie; mon ame est suffoquée dans cet exil; et lorsque ma douce amie souffre, est malade, je ne puis froidement calculer la victoire. Je ne sais qu'elles expressions employer, je ne sais quelle conduite tenir. Cent fois je veux prendre la poste et me rendre à Paris; mais l'honneur, auquel tu es sensible, me retient malgré mon coeur. Par pitié, fais moi écrire, que je sache le caractère de ta maladie et ce qu'il y a à craindre. Notre sort est bien affreux. À peine mariés, à peine unis, et déjà séparés! Mes pleurs inondent ton portrait; lui seul ne me quitte pas. Mon frère ne m'écrit pas. Ah! sans doute il craint de m'apprendre ce qu'il sait savoir me déchirer sans retour. Adieu, mon amie. Que la vie est dure, et que les maux que l'on souffre sont horribles!! Reçois un million de baisers, crois que rien n'égale mon amour, qui durera toute la vie! Pense à moi, écris-moi deux fois par jour; arrache-moi promptement à la peine qui me consume. Viens, viens vite, mais aie soin de _ta santé_.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

* * * * *

Castiglione del Stivere, le 4 thermidor, dix heures du soir.

J'expédie un courrier à Paris; il prendra en passant tes dépêches. L'Épinois, qui arrive, m'assure que ta santé est rétablie. Quoique tu me l'aies écrit, les détails qu'il y a joints m'ont rempli de joie. Te voilà bien rétablie, mon adorable Joséphine; je brûle de plaisir de te voir. Il m'a aussi appris que Dubayet et ses aimables aides-de-camp étaient arrivés à Milan!... Tu dois avoir reçu le courrier que je t'ai expédié ce matin. Je compte tous les instans jusqu'au 7; il faut encore trois jours. Je pars dans une heure pour voir différens postes de mon armée; et le 7, je sais bien qui sera le plus exact au rendez-vous! Murat est malade; la déesse du bal, madame Ruga, lui a proprement donné une galanterie. Je l'ai envoyé à Breschia; il est furieux: il veut mettre son aventure dans les gazettes. Je te prie de communiquer cet article, à Joseph, et de lui conseiller de s'en tenir à sa Julie; il en sera plus raisonnable et plus sain. D'autres personnes de l'état-major se plaignent de madame Visconti. Bon Dieu! quelle femme! quelles moeurs! Je te fais mon compliment franchement et sans serrement de coeur: l'on dit que le jeune Caulincourt t'a rendu visite à onze heures du matin, et tu ne te levés qu'à une heure. Il avait à te parler de sa soeur, de sa maman; il fallait prendre l'heure la plus commode. La chaleur est excessive; _mon ame est brûlée_. Je commence à me convaincre que, pour être sage et se bien porter, il ne faut pas sentir et ne pas se livrer au bonheur de connaître l'adorable Joséphine. Tés lettres sont froides; la chaleur du coeur n'est pas à moi; _pardi_, je suis le mari, un autre doit être l'amant: il faut être comme tout le monde. Malheur à celui qui se présenterait à mes yeux avec le titre d'être aimé de toi!... Mais, tiens, me voilà jaloux.--Bon Dieu! je ne sais pas ce que je suis! Mais, ce que je sais bien, c'est que sans toi il n'est plus ni bonheur ni vie... Sans toi, _entends-tu?_ c'est-à-dire toi tout entière. S'il est un sentiment dans ton coeur qui ne soit pas à moi, s'il en est un seul que je ne puisse connaître, ma vie est empoisonnée, et le stoïcisme mon seul refuge. Dis-moi que... aime-moi, reçois les mille baisers de l'imagination, et tous les sentimens de l'amour.

Le 7, à Breschia, n'est-ce pas?

BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE, à Milan.

* * * * *

Alexandrie, 10 thermidor an 7.

MA CHÈRE MAMAN,

Nous arrivons d'Aboukir en ce moment. Le général expédie un courrier, et je n'ai le temps que de t'écrire deux mots. Les Turcs sont descendus le 25 du mois dernier; nous les avons battus complétement le 7 de ce mois; une grande partie de l'armée est noyée, l'autre partie tient encore dans, le fort d'Aboukir; nous les bombardons en ce moment; j'espère qu'ils ne tarderont pas à se rendre.

Nous avons encore perdu un camarade. Moi, je me porte très bien. Je pense sans cesse à toi. Je désirerais bien recevoir de tes nouvelles. Adieu, on cachète les lettres. J'embrasse Hortense; je n'ai pas le temps de lui écrire.

BEAUHARNAIS.

Bourienne et Lavalette me chargent de te faire mille complimens, et de t'assurer de leurs respects.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue de la Victoire, n° 6, à Paris.

* * * * *

Martigny, le 28 floréal an 8 de la république.

Je suis ici depuis trois jours, au milieu du Valais et des Alpes, dans un couvent de Bernardins. L'on n'y voit jamais le soleil: juge si l'on y est agréablement! J'aime bien de te voir gronder, toi qui es à Paris au milieu des plaisirs et de la bonne compagnie. L'armée file en Italie; nous sommes à Aoste, mais le Saint-Bernard offre bien des difficultés à vaincre.

Je t'ai écrit souvent. Quant à mademoiselle Hortense, quand elle sera grande dame, on lui écrira; aujourd'hui elle est trop petite: l'on n'écrit pas aux enfans.

Cette pauvre madame Lucai est donc morte? Elle a bien souffert. Son mari doit être bien triste. Je le plains. Perdre sa femme, c'est perdre sinon la gloire, au moins le bonheur.

Mille choses aimables à Hortense, et mille douceurs à Joséphine.

BONAPARTE.

À Madame BONAPARTE.

NOTES

[1: Voltaire, _Tancrède_.]

[2: Casimir Delavigne.]

[3: Ces présens sont d'un antique usage en Italie.]

[4: «En vain la lumière immortelle du génie nous sert de guide; les songes, les fantômes et les objets de terreur sont toujours les délices du vulgaire.»]

[5: Ce dessin représentait mon père en costume hongrois, distribuant des récompenses aux ouvriers des mines de Cremnitz, qui avaient sauvé au péril de leur vie un des compagnons de leurs travaux.]

[6: Couturière en robe à cette époque.]

[7: Célèbre marchand de modes qui n'a rien perdu de sa réputation.]

[8: Madame de la M*** était amie intime de la mère de mademoiselle Culo; elle fut la principale cause du mariage précipité du général Moreau.]

[9: Casimir Delavigne.]

[10: Madame Jars, de Lyon.]

[11: J'ignorais toujours moi-même l'erreur d'adresse qui lui révéla alors ma passion romanesque pour Ney.]

[12: Ce portrait resta chez le général; toutes mes démarches pour l'obtenir ont été infructueuses.]

[13: Depuis madame Talma.]

[14: Le nom de l'homme extraordinaire qui arrive pour la première fois dans ces Mémoires, s'y produira plus tard, et sous une couleur qui ne sera point celle de la haine. C'est ici un rival qui parle avec l'amertume d'un ressentiment et d'une prétention personnels. L'auteur parlera à son tour de Napoléon avec toute la franchise de ses propres impressions, que l'exactitude dont il fait preuve en ce moment, lui donnera le droit de ne pas affaiblir.

Quant à nous, nous saisissons avec empressement cette première rencontre d'une gloire naissante, et nous renvoyons les lecteurs à la fin de ce volume, pour saisir quelques uns des traits d'une figure qui dominera toutes les autres dans l'histoire.

Ils verront, dans une suite de lettres à Joséphine, l'âme de Napoléon avec ses affections intimes, ses confidences secrètes. Cette correspondance date à peu près de l'époque des premiers succès de Bonaparte, de l'époque où Moreau le trouvait sur son passage pour le méconnaître.

Cette partie curieuse de notre publication est entièrement étrangère à l'auteur des Mémoires. Dépositaires depuis long-temps de cette précieuse correspondance, nous avons obtenu de la joindre à un ouvrage assez riche par lui-même en révélations, et plutôt comme un complément de souvenirs que comme une ressource d'intérêt. Si cet appendice a besoin de responsabilité, nous déclarons qu'elle doit peser sur nous seuls. (_Note des Éditeurs._)]