Part 16
Du reste, depuis la visite du général, qui m'avait tant agitée, mon coeur sentait moins le chagrin d'une telle perte que le bonheur de sa liberté, d'une liberté qui permettait au moins à mon imagination de courir en idée sur les traces de celui que j'espérais bientôt voir, et dont l'image, toujours présente, chassait toutes les autres. C'était de Ney, de Ney seul que je m'occupais le lendemain même de la visite de Moreau. Quand D. L***, que j'avais envoyé chercher, arriva auprès de moi, je ne lui proposai rien moins que de partir à l'instant même pour porter au général Ney une lettre que je voulais lui écrire. «Mais ce voyage, Madame, me paraît tout-à-fait inutile; il se prépare de grands changemens; sous peu le général Ney sera appelé à Paris. Libre maintenant, vous pourrez le recevoir. Écrivez-lui, si vous le désirez, mais par la poste; cela suffit.--Eh bien! alors, mon cher D. L***, voilà comment j'arrange les choses pour aujourd'hui. Vous irez vous informer si l'on sait l'époque certaine de l'arrivée du général Ney à Paris. Pendant ce temps, je ferai une visite à M. Lecoulteux de Canteleu et à Molé; vous mettrez à la poste un billet que je vais écrire à Joufre, et puis vous irez m'attendre au café du pont Louis XV, pour aller de là dîner au jardin des Plantes, et ensuite au spectacle. Voici 500 francs: vous tiendrez note de vos dépenses. Savez-vous ce que je veux que vous fassiez encore?--Non, mais je suis prêt à tout ce qui peut vous être agréable.» La soumission de D. L*** me toucha, tout intéressée qu'elle était. «Voici, lui dis-je, ce que je désire de vous: vous êtes fort mal logé, et vous payez cher; ce sacrifice, vous le faites pour demeurer près de moi. Il me semble que si nous habitions la même maison, cela serait plus agréable pour tous deux. Venez donc prendre possession du joli entresol que j'ai loué pour vous.--Ah! Madame, on n'est pas meilleure. Je vais immédiatement m'occuper de tous les soins dont vous m'avez chargé. Mais comment accordez-vous avec votre amour et vos espérances du côté du général Ney, vos nouveaux projets dramatiques? vous y renoncez, sans doute?--Non vraiment. Je vais même ce matin chez Molé savoir s'il m'a trouvé un maître de déclamation. Chaque jour, une heure appartiendra à cette étude; et, puisque vous aimez les beaux vers, vous me ferez répéter mes rôles. Je veux absolument être présentée à Talma et à madame Petit[13].--Vous ne parlez pas de Monvel; est-ce qu'un si grand acteur pourrait ne pas plaire à un aussi bon juge.--Monvel a des accens qui viennent de l'âme, et d'une ame généreuse; il arrache quelquefois des larmes; mais quelque chose de pénible se mêle aux jouissances que donne son talent: on sent que chez lui la vie est prête à s'éteindre; et la difficulté de sa prononciation venant d'une infirmité physique, attriste à cause même de l'admiration qu'il inspire. Je n'ose espérer qu'il puisse me donner des leçons; mais il ne me refusera pas, j'espère, des conseils dont je sens tout le prix.--À merveille; mais comment, encore une fois, accorderez-vous la guerre avec les arts?--Toutes les gloires sont de la même famille. Le talent, la renommée, portent avec eux des séductions bien puissantes. Oh! que je serais heureuse d'avoir quelque noble et semblable titre, quelque couronne à mettre comme une illusion de plus dans l'amour! Mais cette gloire, que j'ambitionne pour lui plaire, je la fuirais autant que je la désire; et, s'il l'exigeait, elle deviendrait aussi volontiers un sacrifice qu'un hommage. Allez, mon cher D. L***, aidez-moi par quelques promptes et sûres nouvelles, à supporter l'attente.»
CHAPITRE LX.
Mademoiselle Duchesnois.--Le Vaudeville.--Regnault de Saint-Jean-d'Angely.
Suivant mon projet, je me rendis chez M. Lecoulteux de Canteleu. Jamais accueil ne fut plus aimable. Le bon et beau vieillard m'accabla de complimens sur mon attention, me retint à déjeuner, et par une coquetterie de son âge, voulut préparer lui-même notre chocolat, dissertant avec complaisance sur cet aliment, et sur les qualités qu'il y ajoutait encore par une préparation industrieuse: Je ne me permettrai pas de prononcer sur l'étendue de ses connaissances et la profondeur de son savoir, mais je n'ai jamais rien rencontré de plus aimable que la douce indulgence et l'abnégation de tout amour-propre, qui distinguaient surtout M. de Canteleu.
La visite se prolongea, et j'y trouvai ce charme qui naît de la certitude d'une noble amitié, amitié à laquelle, si j'avais été plus prudente, j'aurai confié le grand projet dont j'étais occupée; mais je craignais les conseils de M. de Canteleu, comme on craint la raison. Je me rendis donc chez Molé avec toute la chaleur et toute l'indépendance de ma résolution dramatique. Ma présence interrompit une discussion assez vive entre lui et deux hommes fort âgés que je pris pour des comédiens. Je me trompais: c'étaient de ces amateurs de théâtre, vieux aristarques d'orchestre, qui commentent leurs plaisirs et raisonnent leurs émotions. Aussitôt que Molé m'aperçut, leste comme un jeune homme et galant comme un marquis, il accourut vers moi, en s'écriant: «Messieurs, voici quelqu'un qui me vengera. Madame sera certainement de mon avis, et j'espère que le jugement de la beauté sera sans appel.» Je demandai quel était le sujet de la discussion où l'on voulait bien me prendre pour juge. Il s'agissait d'un vers que dit Orphise à Julie, dans la _Coquette corrigée_, lorsque celle-ci, du haut de son orgueil, la menace de lui enlever le coeur de Clitandre. Orphise répond qu'elle permet qu'on le tente, et ajoute:
Tu ne plairas jamais à qui je pourrai plaire.
C'était Orphise-_Contat_ et Julie-_Mézeray_ qu'il s'agissait de juger. Ces messieurs prétendaient que mademoiselle Contat, au lieu de mettre de la finesse à exciter la vanité de Julie, n'avait montré qu'une morgue de mauvais ton. «Cela est impossible, m'écriai-je avec vivacité.--Eh bien, que pensez-vous de mon étrangère, Messieurs? reprit Molé. Quand je dis étrangère, je me trompe: quand on sent si bien les beautés de notre langue et le talent de nos artistes, on ne l'est pas en France. Madame se destine à l'emploi des reines; depuis long-temps nous n'en avons pas eu de plus belles.--Je serais bien plus flattée si, dans un an ou deux, vous pouviez ajouter: Nous n'en avons pas eu de meilleures.--Très bien, mon ange!» Il aurait mieux valu pour moi que je n'eusse pas compté sur ces avantages; j'aurais étudié plus utilement l'art, objet de mes prédilections, auquel, hélas! je ne consacrai que les heures oisives d'une opulence paresseuse et indolente. C'est ce que me dit Dugazon, lorsque j'assistai aux leçons que la première de nos tragédiennes, mademoiselle Duchesnois, recevait de lui, et dont elle a si glorieusement profité.
Molé m'avait procuré un maître de déclamation, de prononciation serait plutôt le mot propre. C'était un ancien acteur, d'une probité parfaite, d'un talent médiocre, mais dont le zèle m'eût été fort utile, si les distractions du monde ne m'eussent incessamment détournée des études que rien ne remplace.
Pendant que je demeurais à Passy, Moreau m'avait présenté son compatriote et son ami, M. Alexandre Duval, dont l'expérience et le bon goût auraient pu aussi me soutenir heureusement dans la carrière. M. Duval, quoiqu'il eût montré d'abord une surprise flatteuse et polie sur mes dispositions, ne m'en avait jamais parlé qu'avec cette franchise d'un noble caractère qui n'a jamais flatté personne. Je le consultai sur mon projet. Sans détour, M. Duval m'avoua qu'il le croyait presque impossible. Il applaudissait volontiers à mes moyens, à ma sensibilité vraie, au naturel de mes gestes; mais il proclamait aussi que mon caractère et ma position dans le monde lui paraissaient des obstacles presque invincibles à un début. Combien de fois le souvenir de cette franchise courageuse a excité chez moi le repentir qu'elle ait été stérile! Mais l'amitié véritable n'était jamais celle que j'écoutais.
Mes visites chez M. de Canteleu et chez Molé avaient pris toute ma matinée. Aussi trouvai-je D. L*** s'impatientant au rendez-vous qui avait été convenu; il n'avait rien appris de certain sur l'arrivée du général Ney, et ma gaieté se ressentit de son malheur. Après avoir dîné chez Rose, au boulevard des Italiens, nous nous rendîmes au Vaudeville: on y représentait _Colombine mannequin_. L'actrice qui remplissait le rôle de Colombine, et surtout l'acteur qui remplissait celui d'Arlequin, me causèrent un vif plaisir. Ce dernier surtout, par sa légèreté, sa souplesse, ses mignardises gracieuses, me rappelait ce que j'avais vu de plus piquant en Italie. Jamais je n'ai pu résister aux impressions du théâtre, ni à l'expression publique du plaisir que les pièces ou les acteurs m'y causent. Ce soir, les effusions un peu bruyantes de ma gaieté, facilement remarquées de l'orchestre, dont ma loge était voisine, m'attirèrent l'attention d'un homme de fort bonne mine, dont le maintien annonçait, non pas ce qu'on appelle un homme _comme il faut_, mais cette assurance sans orgueil respirant le sentiment de ce qu'on vaut: c'était Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Il se trouvait près de ma loge. Son regard suivait le mien; et, comme par une inexplicable attraction, nous applaudissions en même temps.
Après la seconde pièce, D. L*** sortit. Alors Regnault chercha à lier conversation. Toujours irréfléchie, je répondis avec un _laisser aller_ qui dut lui donner de moi une assez mauvaise opinion. Mais il avait trop d'esprit pour ne pas s'apercevoir qu'il n'y avait dans tout cela que de l'étourderie. L'absence de D. L*** se prolongeant, Regnault la remarqua et me dit: «Si par un hasard heureux vous alliez, Madame, vous trouver sans cavalier, me serait-il permis d'oser vous offrir ma voiture?--Mille remercîmens, Monsieur, lui répondis-je; j'ai la certitude de n'être pas obligée d'abuser ainsi de votre complaisance.» La conversation continua. Il y avait bien dans les manières de Regnault quelque chose qui ne me plaisait pas; mais je l'oubliais par son esprit, sa brillante facilité d'élocution, et une sorte d'éloquence attachante qui rendait fort agréable cette rencontre, première origine d'un intérêt et d'un attachement que, dans aucune circonstance, je n'invoquai jamais en vain. D. L*** devint ensuite le sujet de la conversation. Sa figure avait désagréablement prévenu Regnault, fin observateur des physionomies, au point qu'il ne put s'empêcher de me témoigner qu'il ne me faisait pas l'injure de mettre le soupçon d'une passion sur un tel visage; mais il m'exprima jusqu'au regret de la moindre liaison avec un pareil homme. Mon amour-propre jouissait de ce suffrage, assez bienveillant au premier abord pour me croire au dessus d'un D. L***, et de toute faiblesse à son égard; mais je souffrais de le voir accabler, et je pris sa défense en lui prêtant des qualités d'obligeance et d'utilité qu'intérieurement je lui souhaitais. «Eh bien! malgré le plaidoyer, malgré l'habitude, je vous engage fort, me dit Regnault d'un ton ferme et énigmatique, je vous engage fort à vous défaire de cette mauvaise habitude.»
Pourquoi Regnault ne s'expliqua-t-il pas davantage? Car il ne vint pas me voir avant de quitter Paris; et, privée des lumières qu'il paraissait avoir sur D. L***, je restai exposée, avec toute la facilité de mon caractère, à l'industrie de cet indigne spoliateur. D. L*** revint bientôt lui-même dans la loge; et, en sortant, il me parla tout de suite de Regnault avec force exclamations sur son mérite, sur son crédit, sur l'influence qu'il exerçait déjà et qu'il ne manquerait pas d'exercer davantage dans les affaires. «Vous êtes bien au fait de ce qui le concerne, dis-je à D. L***, vous le connaissez donc particulièrement?--Non, répondit D. L*** avec un visible embarras; mais M. Regnault est un personnage public que la révolution a fait assez connaître.--Que voulez-vous dire? ce n'est pas, que je sache, un terroriste, un proscripteur?--Loin de là, il a été proscrit lui-même.--Oh! tant mieux, c'est pour lui un titre de plus.» Ici un amer sourire anima un moment la laide figure de D. L***. «En vérité, je ne vois rien de plaisant dans ce que je viens de dire.--Je ris, mais seulement de la promptitude qui met si vite les gens de vos amis.--L'observation est fort impertinente; elle vous sied fort mal; et, si je ne craignais de gâter ma soirée, je gronderais encore plus fort celui qui se permet d'en être le commentateur. M. D. L***, que cela vous suffise.» Et, en effet, il se tut avec sa souplesse accoutumée.
CHAPITRE LXI.
Lettre de Moreau.--Il me fait une seconde visite.--Scène très vive entre nous deux.--Son projet de Mariage.
Le général Moreau m'avait engagée à lui écrire. Sensible à son intérêt, je crus pouvoir plus franchement y répondre, par écrit que de vive voix, et je lui confiai en effet, dans une lettre pleine de soumission, mon désir d'entrer dans la carrière dramatique, et de me créer ainsi une existence indépendante et honorable.
La réponse que je reçus, je ne la transcrirai point, par respect pour une haute renommée; mais en la lisant, je restai confondue devant l'expression de ce que les préjugés les plus vulgaires peuvent avoir de plus absurde. Le théâtre, et ceux qui se livrent aux travaux et aux études, honorés de tant d'applaudissement et de suffrages, tout cela était l'objet d'un insultant mépris. Venaient ensuite des menaces de me priver de ma liberté, si je persistais dans mes extravagantes idées. Moi aussi je répondis, et en termes ironiques, sur ces reproches d'oublier ma naissance et de déroger, si étranges sous la plume d'un défenseur de l'égalité républicaine!
D. L***, qui arriva dans le moment, m'aida avec chaleur à étouffer tous les scrupules qui auraient pu me retenir encore, et je résolus plus fortement que jamais de passer outre. Quelques heures après, M. Lemière, mon maître de déclamation, était là, et c'est au milieu en quelque sorte des hostilités commencées que parut Joseph comme un ambassadeur envoyé par le général pour entrer en négociation. Le général allait bientôt quitter Paris, il demandait à me voir le soir même. «Oui, Joseph, le général peut venir, je l'attendrai toute la soirée; je vais même vous donner un mot pour lui.»
Moreau vint entre sept et huit heures. Le 18 brumaire était passé; et par ses hésitations et sa faiblesse, Moreau s'était vu entraîner dans les projets ambitieux de Bonaparte, qu'il aimait si peu, malgré toutes les belles phrases que l'on débitait au sujet de leur attachement, dans les journaux du temps, qu'au lieu des mots pompeux d'amitié et d'estime, on aurait pu choisir ceux de dédain et d'aversion pour peindre leurs sentimens. L'antipathie de Moreau embrassait alors toute la famille Bonaparte, car Moreau me dit ce soir-là même, en propres termes _qu'il aimerait mieux épouser la ravaudeuse du coin, que de devenir le beau-frère du Corse_[14].
«Pourquoi, dis-je à Moreau, n'avoir pas prévenu l'ambition de cet homme qui vous inquiète, au lieu de la servir? Pensez-vous que les généraux qui l'ont secondé ne vous eussent pas suivi de préférence?--Vous qui me connaissez, pouvez-vous me parler ainsi? Je n'ai jamais eu l'idée de gouverner; mais je ne veux pas qu'un ambitieux le prétende. Nous verrons, au reste, nous verrons... Parlons de vous aujourd'hui: avant de partir, Elzelina, dites-moi donc quelle est cette nouvelle folie? nouveau chagrin pour votre famille.--Ma famille... J'aime en vérité vous voir prendre son parti: elle s'inquiète tant de mon sort! Une pension de 1200 fr.! c'est en effet un luxe de tendresse, un excès de générosité!--Mais elle pourrait vous dire: Pourquoi rester en pays étranger?--Général, vous savez mieux que personne pourquoi j'ai fui la Hollande.--Je vois que vous voulez vous perdre et compromettre par un scandale public un nom respectable. Je vous préviens que je m'y opposerai de tout mon pouvoir.--Me parler ainsi, général, c'est détruire vous-même le pouvoir que vous aviez sur mes actions, pouvoir qui vous était librement donné par la reconnaissance. Le lien qui m'unissait à vous étant rompu, vous avez perdu tous vos droits comme j'ai perdu tous ceux que je devais à l'amour.--«Elzelina, je ne veux pas oublier combien vous me fûtes chère; mais je vous le jure, vous n'exécuterez pas votre projet extravagant. Je vais écrire à votre famille; je parlerai à l'ambassadeur.--Il est heureux que nous ne soyons plus au temps des lettres de cachet; sans cela votre ressentiment vous ferait trouver bonnes les ressources du pouvoir absolu, foudroyées pourtant du haut de la tribune nationale. Moi qui ne fais pas de doctrines républicaines, qui ne suis point chargée de la défense de la liberté politique, je saurai cependant défendre la liberté individuelle, la mienne du moins.--«Elzelina, me dit Moreau après quelques momens de silence et d'un ton plus pénétrant, l'idée de vous voir exposée à tous les regards sur un théâtre m'est insupportable. Vous que j'ai connue au sein de l'opulence, au milieu d'une famille si respectable; sans abandonner votre dessein, promettez du moins à votre ami de ne rien précipiter.--Je vous le promets; et d'ailleurs cet état exige des études assez longues.--Ah! pourquoi n'avez-vous pu m'aimer? Votre destinée eût été paisible et la mienne heureuse.--Faut-il vous l'avouer? Mon ame a besoin d'agitations et de tourmens.--Pauvre et chère Elzelina, écoutez-la, cette ame si ardente; celui qui excite en vous un tel délire à de quoi remplir votre fatale destinée.--Pardonnez-moi et ne me haïssez pas.--Ah! s'écria-t-il avec un nouveau degré d'émotion, pour ne pas céder à tous les sentimens que vous m'inspirez encore, je dois cesser de vous voir et de vous entendre...» Il soupira, puis exigea de moi que je renouvelasse la promesse de réfléchir mûrement avant d'entrer dans la carrière du théâtre, et de nouveau je le promis.
«Savez-vous, me dit-il avec une sorte d'irrésolution et quelques momens de silence, qu'on veut me marier?--Tant mieux! m'écriai-je, si celle qu'on vous destine est aimable, bonne et jolie. Son bonheur est certain avec tant de qualités qui vous distinguent. Il ne faudra à une femme qu'un peu de raison pour apprécier et goûter tout cela. Encore une campagne contre l'ennemi, et vous viendrez vous reposer de la gloire dans les plaisirs de la vie intérieure, près d'une jeune épouse qui bercera son premier né sous les lauriers de son père. Oui, Moreau, mariez-vous; mais déjà êtes-vous amoureux?--Je ne le crois pas, mais cela pourra venir, car celle qu'on me destine est fort jolie et pleine de grâce et de talent. Ce sont les De la Marre, mes bien anciens amis, qui ont songé à ce mariage.--Ils ne sont ni mes anciens ni mes nouveaux amis, mais s'ils réussissent à assurer votre bonheur, ils auront acquis bien des droits à ma vénération.--Je ne suis pas encore déterminé... Ma future belle-mère ne me convient pas autant que sa fille.--Mais ce n'est pas la mère que vous épousez?--Non et oui, car cela revient presqu'au même, et c'est une terrible chose qu'une belle-mère.--Mais parce qu'on marie sa fille, on ne devient pas méchante quand on ne l'est pas.--Je ne dis pas cela; mais la prétention de gouverner son gendre comme on gouvernait sa fille devient une conséquence inévitable du caractère de la belle-mère, et une source féconde de tracasseries, et souvent même de grands malheurs.--Ne vous mettez pas ces chimères dans la tête; quand même votre belle-mère demeurerait chez vous, en seriez-vous moins le maître?--Sans doute, mais il faudrait combattre, et je redoute presque autant la discussion que l'obéissance.--Moreau, quoique vous soyez doué des plus nobles et des plus grandes qualités, il vous en manque une bien essentielle, la résolution.»
Il ne répondit rien à ce dernier mot. Nous causâmes encore quelque temps sur le ton de la plus affectueuse amitié, puis nous nous séparâmes.
En sortant, Moreau avait glissé sur un guéridon un contrat de rente. Je le lui renvoyai le lendemain, avec quelques reproches sur ce procédé, que je n'approuvais pas, avec les plus vives expressions d'attachement, terminées par quelques plaisanteries sur son antipathie pour les belles-mères.
Dès que D. L*** sut le départ de Moreau, qui eut lieu à quelque temps de là, il n'eut cesse que je ne chargeasse quelqu'un de redemander le mobilier de Chaillot. Je ne rapporterai pas les mille tracasseries qui accompagnèrent cette opération si simple et pourtant si longue. Je ne mentionne cette circonstance que pour constater le dépit des _Gaillard_, et la joie intéressée de D. L***.
Bien long-temps après, je revis Moreau à Paris, à l'occasion d'un papier laissé chez lui. Quoiqu'en présence de témoins, il me rappela notre dernière conversation, et j'eus le regret d'apprendre que tout ce qu'il avait craint des belles-mères s'était réalisé, et qu'au sein de l'opulence et des grandeurs, dans une union embellie de toutes les vertus d'une femme charmante, il avait rencontré les ennuis d'une influence domestique à laquelle il n'avait pas la force de se soustraire.
FIN DU SECOND VOLUME.
LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.
AVANT-PROPOS.
Le nom de Napoléon semble retentir avec plus de bruit depuis sa chute; sa mort a réveillé l'intérêt de sa vie, et l'on dirait que le monde prête, s'il est possible, plus d'attention aux actions et aux paroles de cet homme extraordinaire, depuis que sa fortune s'est enfuie sur un rocher, et que sa voix s'est éteinte dans un tombeau. Ce sera bientôt une bibliothèque entière que le recueil des ouvrages qui parlent de lui. Mais personne n'en parlera jamais mieux que lui-même; et en effet rien n'égale pour la postérité les précieuses confidences des grands hommes qui comparaissent à son tribunal. La vérité historique se trouve quelquefois autant dans les aveux passionnés d'un acteur principal que dans les septiques commentaires d'un biographe. Le public n'aime pas toujours qu'on lui fasse ses jugemens, et de nos jours il croit autant à lui-même qu'aux historiens. Walter Scott, qui s'avance pour prendre cette qualité, ne s'en est pas acquitté de manière à ce que le public changeât de goût et d'habitude.
Les mémoires, les pièces officielles, les rapports intéressés, mais contradictoires des parties, les pensées et les confessions personnelles enfin, voilà l'histoire telle qu'il la faut à des contemporains.
Comme guerrier, comme législateur, comme homme public, en un mot, Napoléon vit déjà sous ses véritables traits dans une foule d'écrits; il nous a paru que l'homme privé se révèlerait par les lettres que nous publions, avec cet élan de passions intimes et de sentimens personnels que l'on aime toujours à surprendre dans les âmes fortes. La pompe de l'Empire éblouit, la maturité du génie commande l'admiration, mais la gloire naissante d'un héros, et les émotions secrètes de la jeunesse ont quelque chose de plus poétique. On aimera, nous n'en doutons pas, à suivre sur le théâtre de ses premiers succès celui qui doit être un jour le maître du monde, et qui, sur les champs de bataille, où il remue la fortune de l'Europe, plus tendre qu'ambitieux, ne pense qu'à Joséphine, qu'à une femme, même en face de la victoire. Cette vie, si pleine et si courte, magnifique et terrible épopée, qui commence par le délicieux épisode d'un amour si violent et si pur, quelle source singulière d'observation et d'intérêt!