Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 15

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Je ne rapporterais pas si exactement les complimens de Molé, s'ils ne servaient à établir la fragilité des jugemens, même de l'expérience la plus consommée. Il se trompait complétement sur l'effet que je devais produire au théâtre. Je perdais tous mes avantages sous le rouge et les lumières; mais il me reste bien des événemens à rapporter avant d'arriver au jour où je l'appris si cruellement. Ma franchise s'exerce assez sur moi-même pour qu'il me soit permis d'exprimer avec une égale liberté mon jugement sur Molé, et sur l'effet que me produisirent les morceaux dont sa leçon de déclamation se composa. Sa voix, ses attitudes, ses gestes, si vrais dans la comédie, me semblèrent une véritable exagération dans les rôles d'Arsace, d'Achille et de Tancrède. Au moment où il débitait celui de Zamore, et s'abandonnait à tout l'emportement de son jeu, involontairement je m'écriai: «Oh non, cela n'est pas tragique! répétez-moi plutôt Alceste ou Clitandre.» Molé avait trop l'usage du monde pour s'offenser des observations d'une femme; mais l'orgueil de la vieille école lui arracha cependant ces mots: «Voilà le malheur de nos débutans! ils n'ont que Talma devant les yeux.--Mais, M. Molé, ne le trouvez-vous donc pas admirable?--Dans son genre, oui; mais de mon temps ce genre n'eût pas réussi.--Comment! on n'aimait donc pas alors la vérité et le naturel?--Pardonnez-moi, dans la comédie; mais la tragédie exige plus de pompe dans la diction; et Talma est trop simple.--Quelle erreur! Les rois, les héros, les tyrans ne sont-ils pas des hommes? Ne doivent-ils pas parler, avec le sentiment de leur dignité, je le veux bien, mais aussi avec l'accent de la nature?--Ma belle dame, cela nous mènerait trop loin. Si votre résolution est sérieuse, fréquentez le théâtre, sans vous attacher à aucune imitation exclusive. Venez me voir dans deux jours. D'ici là je vous aurai trouvé un maître pour corriger votre accent; plus tard nous verrons ce qu'il y aura à faire. Je désire aussi vous présenter à madame Remond, ma nièce; à mon retour de Lyon, je lui ai beaucoup parlé de vous.» Molé me reconduisit à ma voiture, avec cette exquise politesse, et en quelque sorte avec tout le luxe des manières brillantes de son emploi. Si quelques réflexions se sont mêlées à mes éloges pour cet acteur unique, admirable dans son genre, qu'on ne l'attribue à aucun mouvement de malice ou d'ingratitude. J'en agis avec lui comme avec tous les artistes qui ont en quelque façon _posé_ sous mes yeux; je n'ai pas la prétention de les juger, je me borne à la bonne foi de les peindre. Quant à Molé, je le quittai avec cet enchantement qui suit toujours chez moi le rêve de quelque projet extraordinaire.

En entrant à mon hôtel, je rencontrai M. Joufre, l'une de ces figures qui avaient le plus souvent circulé dans les salons que je fréquentais. Il était dès cette époque le familier de tous les hommes du pouvoir; plus tard, il devint secrétaire du ministère de l'intérieur, sous Lucien Bonaparte. Son cabriolet nous arrêta sous le guichet du Carrousel. Mon cocher fut insolent; il le fut davantage. Déjà on entourait les deux voitures; deux partis se formaient autour d'elles, lorsque, mettant la tête à la portière, je reconnus Joufre; il me reconnut aussi, et les excuses succédèrent dès lors aux imprécations impolies. «Comment! c'est vous! s'écriait-il; que ne l'ai-je su plus tôt! Me permettez-vous de suivre votre voiture?--Je ferai mieux; je vous engage à monter dans la mienne, car j'ai besoin de vous.--Ah! c'est-à-dire que si je vous avais été inutile, vous m'auriez laissé là?--Cela eût été possible.» Il se plaça à mes côtés, et nous partîmes. Je m'aperçus bientôt, aux fadeurs familières que Joufre me débita, qu'il s'y croyait autorisé par le bruit de mes aventures. Je lui demandai, en retirant ma main qu'il avait fort lestement saisie, s'il savait que j'avais quitté Chaillot. «Tout le monde le sait, répondit-il, et l'événement fait grande sensation. Les femmes vous blâment amèrement: c'est une vieille jalousie; les sages vous plaignent, c'est de la compassion; les fous approuvent, c'est de l'espérance; car il leur paraissait affreux que, si jeune et si belle, vous vécussiez pour un seul.--En ce cas, répliquai-je avec un peu d'ironie, je n'ai pas à redouter votre censure.--Loin de là, je suis dans la classe des fous; soyez sûre de mon approbation; et pour commencer la folie, allons déjeuner chez Rose.--L'extravagance n'est point de mon goût aujourd'hui; j'ai à vous parler sérieusement.--Ah! bon Dieu! du sérieux dès le matin; c'est porter malheur à toute ma journée.»

J'avais réellement besoin de ses services; et ne voulant pas le recevoir dans le moment, je lui indiquai une heure pour le lendemain, et il reprit son cabriolet qui nous avait suivis.

À mon retour, je trouvai D. L*** qui m'attendait. Nous eûmes une querelle assez vive à l'occasion de ma volonté de ne plus voir sa prétendue famille. Il mit à m'en faire changer l'obstination de quelqu'un qui se croit nécessaire, et moi à y persévérer la fermeté de quelqu'un qui veut rester indépendant. Nous nous séparâmes brouillés, et nous le fûmes deux jours. Il revint le premier; et, s'il n'eût prévenu la réconciliation, je l'eusse provoquée: car, tout en ne l'aimant pas, tout en le méprisant même, je le sentais indispensable dans la position où je m'étais placée, comme un de ces êtres à qui l'on ose avouer tout ce que l'on cache au monde. Il savait composer avec mes remords, affermir mes pas toujours chancelans dans la route où j'étais lancée, travailler ma conscience, et m'en sauver les tourmens. Ah! ce n'est pas sans raison que je n'ai appelé mon mauvais génie!

CHAPITRE LVIII.

Oudet.--Scène singulière.--M. Lecoulteux de Canteleu.--Ses soupçons.--Sages résolutions promptement évanouies.

La tête toute pleine de ce que m'avait dit Molé, je voulus commencer immédiatement mes études dramatiques. Le soir même, j'allai avec Adélaïde à une représentation de _Macbeth_. Ma toilette était fort simple; car, loin de chercher les regards publics, je voulais les éviter avec soin; mais Adélaïde, beaucoup plus impatiente de briller, s'était habillée avec tout le clinquant d'une véritable soubrette de comédie. J'entendis cependant, en traversant les corridors, les chuchotemens de quelques groupes où l'on semblait me reconnaître, sans doute à l'air original que la simplicité ne m'enlevait pas. À l'instant, un homme s'élance vers moi, et s'écrie d'un air inspiré: «C'est toujours vous!» Je demeure interdite. C'était Oudet; cet Oudet, objet récent d'un si singulier rêve. «Accordez-moi la grâce de vous accompagner;» et déjà il s'était emparé de mon bras, et nous marchions ensemble dans le corridor. «Je vous ai donc retrouvée! me dit-il avec un incroyable élan de sensibilité; que vous m'avez causé de tourmens!» Stupéfaite de ce langage, j'entrai brusquement dans une loge; et alors levant une seconde fois les yeux sur cette figure mystérieuse, sur ces regards expressifs et scrutateurs; toute pleine de mes rêves de théâtre, de ma visite chez Molé, de la singularité, de cette subite rencontre, d'une sorte d'émotion prophétique, je n'eus que la force de lever mes deux mains sur ma figure, et de m'écrier: «Éloignez, éloignez-vous, je vous en supplie.»

Un fat eût accaparé bien vite cette exclamation comme un triomphe de vanité. Oudet, plus pénétrant et plus sensible, y entrevit l'élan d'une âme en proie à des mouvemens extraordinaires. Sa voix sembla prendre, au contraire, l'accent d'un ami d'enfance. Il avait dans l'organe je ne sais quel timbre pénétrant et vrai, dont Talma seul, au théâtre ou dans le monde, m'a rappelé la magie. Il me demanda si tout ce qu'il avait entendu de la bouche de l'envie avait quelque, fondement; si j'avais réellement rompu avec le général. «Oui, répondis-je comme obéissant malgré moi à une force supérieure; nous sommes à jamais séparés. Tout ce qu'on a dit est vrai.--Mon coeur, ma voix, mon bras, prendront toujours votre défense,» me répondit Oudet avec ce ton généreux et passionné qui n'appartenait pourtant ni à la galanterie ni à l'amour. Il s'assit près de moi dans le fond d'une loge, et alors tout ce que l'esprit et le coeur peuvent inspirer d'éloquent, il le mit en oeuvre pour me décider à faire une démarche près de Moreau. «Pouvez-vous, me dit-il avec feu, renoncer aussi légèrement à l'affection d'un grand homme? il doit vous aimer avec passion: on ne saurait vous aimer autrement.--Rien ne pourrait rendre à Moreau ses illusions. Je n'ai, dans l'événement qui m'a fait quitter sa maison, aucuns torts graves: des reproches, néanmoins, pèsent sur mon coeur; mais ceux-là je ne veux point m'en repentir... Enfin, j'ai besoin de ma liberté.--Mais quoi! n'aimeriez-vous point Moreau?--Je l'estime, je le révère au-dessus de tout.--Je vous comprends; il est froid, irrésolu, faible.--Ceux qui le peignent ainsi ne l'ont jamais vu devant l'ennemi.--Non, non, il y a trop de noblesse en vous pour vous séparer de Moreau.» La porte de la loge s'ouvrit à l'instant, et quelqu'un entra: c'était M. Lecoulteux de Canteleu. Quoique je le connusse beaucoup, sa présence m'embarrassa au dernier point; je m'aperçus cependant bientôt qu'Oudet seul était l'objet de son inquiète attention. M. de Canteleu pouvait, dès cette époque, passer pour un vieillard; mais ses manières si nobles, si distinguées, m'avaient fait apprécier sa connaissance, et j'avais mis quelque orgueil à lui être agréable. Jamais je ne le voyais sans songer à ce que mon excellent père m'avait dit du sien, le plus bel homme de son temps. Je croyais quelquefois retrouver dans M. de Canteleu cet aïeul que je n'avais pas connu, et cette illusion me donnait avec lui un air de soumission respectueuse et caressante qui le touchait vivement.

Différent de lui-même ce soir-là, soucieux et mécontent, il ne s'était attiré de ma part que les égards d'une banale politesse. Oudet, de son côté, confiné dans le fond de la loge, laissait échapper les bouffées d'une impatience pour moi fort embarrassante. L'apparition de Talma vint heureusement à mon secours, et contraindre en quelque sorte les regards de mes voisins. Tout à coup, à une vive exclamation qui m'est arrachée par le jeu du Roscius français, Oudet, que j'avais complétement oublié, me dit d'un ton fort étrange: «Je suis fâché de votre enthousiasme pour cet acteur... adieu... Vous me reverrez, et il quitte brusquement la loge.--Ce monsieur est donc bien lié avec vous pour en agir de la sorte? me dit M. de Canteleu avec un demi-dépit.--Fort peu, je vous assure; il a certainement perdu la tête.--Dans tous les cas, Oudet est un homme que vous devez éviter.--Serait-ce un méchant homme?--Il s'en faut; mais c'est un extravagant, un songe-creux, qui déteste les gouvernans que pourtant il sert avec honneur; qui se permet enfin d'aimer la France à sa manière.--Je ne vois pas, je l'avoue, qu'il y ait grand mal à cela. _Vos gouvernans, il faut en convenir, sont parfois de drôles de personnages. Heureusement qu'ils ne sont pas nommés à vie, et que, pouvant en changer, on a quelques chances de trouver mieux_.»

Je débitais ces folies sans la moindre arrière-pensée politique, sans soupçonner qu'on approchait d'une crise, le 18 brumaire. Aussi je ne pouvais comprendre que M. de Canteleu aperçût dans mes plaisanteries les preuves d'une intimité, ou les signes d'une opinion. «Quoi qu'il en soit de la couleur bizarre et insignifiante que vous prêtiez à l'aventure d'aujourd'hui, me dit l'aimable vieillard, n'attirez pas ce fantasque personnage à Chaillot, si vous m'en croyez.--À Chaillot! oh! je n'ai plus le droit d'y introduire personne. Depuis hier je suis établie à Paris.--Comment! vous avez quitté Chaillot et Moreau?» Je baissai la tête sans répondre. «Ah! que vous m'affligez! reprit M. de Canteleu. Revenez, revenez, je vous en conjure, à un coeur si digne de votre coeur; à ce Moreau, qui ne peut aimer comme un autre, et qui saura pardonner comme il aime.» Ce langage de la raison, ces accens de père et d'ami, m'attendrirent sans me convaincre. Tout ce que je pus promettre à M. de Canteleu fut d'aller le voir dans le beau jardin de son hôtel, causer bientôt avec lui du noble général auquel il portait un attachement et une estime si mérités.

Malgré ma légèreté, cette conversation m'avait vivement préoccupée. Je sortis du spectacle, triste, rêveuse, presque raisonnable, et résolue de me rendre au plus tôt chez l'ambassadeur de Hollande pour le prier d'intercéder en ma faveur auprès de ma famille. Mais, par une fatalité de mon caractère et de ma destinée, il s'est toujours trouvé qu'au moment d'exécuter une bonne résolution, quelque circonstance inattendue est venue briser les premiers et les plus heureux efforts. Cette fois, une lettre de D. L***, qui me fut remise à mon retour, chassa le beau projet d'une minute; elle m'annonçait l'arrivée du général Ney. De ce moment, plus de réflexions, plus de souvenirs: dans mon ame, plus rien qu'un élan d'amour, qu'un songe de bonheur. Mais ces images, si ardemment appelées, s'éloignent encore devant des événemens qu'il faut rappeler.

CHAPITRE LIX.

Visite de Moreau.--Sa douceur et sa bonté.--Lemot.--Entretien avec D. L***.

Moreau était arrivé. Je tremblais à la seule idée de le voir, et cependant j'en sentais le besoin. La délicatesse ne me commandait-elle pas de lui rendre le pouvoir de disposer des fonds placés chez M. de La Rue? L'honneur me donna le courage de lui écrire ce peu de lignes:

«Vous devez me haïr et surtout m'accuser; aussi je ne tenterai rien pour un raccommodement que tout rend impossible; mais je ne puis et ne veux remettre qu'à vous les preuves que j'ai entre les mains d'une confiance qui, du moins sous ce rapport, ne pouvait être trompée, et ne le sera jamais. Vos amis, qui ne sont pas les miens, pourraient à ce sujet élever des soupçons, car ils me croient intéressée. Que votre nom me soit encore une sauvegarde contre un mépris que je ne saurais ni mériter, ni souffrir.

«ELZELINA.»

Adélaïde eut ordre de se rendre à Chaillot avec ce billet. Le général allait sortir: reconnaissant mon écriture sur l'adresse de la lettre qu'on lui remettait, il rentra, donna tous les signes d'une vive émotion, essaya d'écrire, déchira trois fois ce qu'il avait écrit, puis dit à Adélaïde avec beaucoup de bonté: «Le temps me presse; annoncez que vous m'avez vu, et que demain, dans la soirée, je viendrai.» Bien des fois je fis raconter par Adélaïde les paroles du général, et mon coeur se plaisait à le reconnaître à une foule de nuances délicates, qui redoublaient une tendre estime dont la vivacité n'alla pourtant jamais jusqu'à l'amour.

Le jour de cette visite, qui fit époque dans ma vie, fut aussi, par une singularité remarquable, un important épisode de notre histoire. Ceux qui retracent les grands événemens politiques supposent toujours les personnages célèbres occupés de vues profondes, de projets ambitieux, et ils les placent au plus fort de l'action des partis, dans le moment même où d'ordinaire ces acteurs sans le savoir, renfermés dans le cercle des faiblesses communes, ne songent qu'à l'influence d'un regard, qu'aux révolutions d'un sourire ou d'une larme, qu'à l'empire d'un coeur. En vérité on fait l'histoire trop pompeuse.

Quoi qu'il en soit, ce fut le 6 novembre (15 brumaire an 5), que je reçus la visite de Moreau. Ce jour avait été marqué par le repas fameux que le Corps législatif donna aux généraux dans le _temple de la Victoire_ (Saint-Sulpice). On a dit dans le temps, et l'on a répété depuis, que Moreau et Bonaparte s'y admirèrent et sortirent ensemble _pour combiner les grandes opérations du 18 et du 19 brumaire_. Ce que je sais, c'est qu'après ce dîner, entre huit et neuf heures du soir, Moreau était chez moi.

Il paraissait peu émerveillé de cette fête, que la musique avait seule animée, dont les amphitryons devaient être les victimes, et être mis à la porte des affaires par ceux qu'ils avaient reçus à leur table. Non seulement Moreau n'eut point de conférence avec Bonaparte, ne saisit point cette occasion de le louer, mais laissa éclater en ma présence l'irrésistible sentiment d'une justice plus que sévère, qui devait plus tard être de la haine. Mais ce qu'alors je remarquai bien plus que tout cela, ce fut la bonté de Moreau, ce regard doux et pénétrant qui semblait vouloir m'attirer encore. Il y avait dans ses reproches une bienveillance si délicate, dans ses regrets une douceur si touchante, que je lui demandai avec les sanglots du repentir de me rendre son amitié. «Mon amitié, Elzelina! répondit Moreau; ce sentiment vous suffit; mais il ne paie pas l'amour, et je t'aime, toi qui en aimes un autre!»

Croyant qu'il parlait de cet affreux D. L***, je m'écriai avec cette force qu'inspire une injuste accusation: «Moi, l'aimer! oh non! Non, je le jure!» Sans rien me répondre, Moreau me présente une lettre... C'était celle que j'avais écrite à Ney. Bouleversée par mille suppositions sur la manière dont cette lettre lui est parvenue, je tombe aux pieds de celui qui pouvait seul éclaircir ce terrible mystère. L'état effrayant où me vit Moreau ranima en un instant toute sa tendresse; il me releva, et je me trouvai encore une fois pressée contre ce noble coeur, dépositaire de mes larmes. «Elzelina, comment Ney a-t-il mérité cet excès de délire qui vous a fait oublier la dignité d'une femme?--Rien. Il me connaît à peine; et peut-être ne m'aimera-t-il jamais.--Écoutez-moi, reprit Moreau, c'est la dernière fois que je touche ce sujet. Ney ne vous rendra point heureuse. Je le connais, je l'admire; mais dans ses qualités brillantes, dans cette ame élevée mais ambitieuse, il n'y a point le bonheur d'une femme; mais le caprice bouillant qu'elle peut en attendre n'est pas l'amour durable qu'elle doit inspirer.--Grands dieux! Que me dites-vous! Ne me trompez-vous pas?» Moreau, blessé par cette injuste exclamation, non dans sa vanité mais dans sa délicatesse, resta rêveur quelques instans, puis, me regardant avec cet air de dignité que donne la conscience de ce qu'on vaut: «Elzelina, me dit-il, adieu. Il m'en coûte, mais il le faut. Votre franchise qui me désespère me montre aussi ce que je me dois à moi-même. Soyez heureuse... Je ne vous verrai plus... Écrivez-moi, je ne serai jamais étranger à votre destinée. N'oubliez pas que le titre d'ami de votre famille me donne le droit d'y veiller. Je vais sans doute avoir un commandement; mais avant mon départ votre sort sera assuré.--Ne m'humiliez pas ainsi, m'écriai-je, vous n'avez déjà que trop fait pour moi! Reprenez ces preuves de votre généreuse confiance,» et je lui remis les pouvoirs si étendus qu'il m'avait donnés. Il prit le papier, me serra étroitement contre son coeur, et sortit.

Dans cette entrevue, qui avait duré plus de trois heures, j'avais tout avoué, tout, excepté mon projet d'entrer dans la carrière dramatique. Mais avant de parler des idées de Moreau à cet égard, c'est le moment de rappeler une des circonstances de mon séjour à Chaillot, peu importante en elle-même, mais qui n'est point sans intérêt pour la suite de ces récits. Objet des flatteries de tout ce qui m'entourait, je ne pouvais guère résister à la fantaisie de me faire peindre. La palette d'Isabey me fut consacrée _dans une miniature_ charmante comme toutes celles où le talent de cet artiste célèbre embellit encore la beauté. Un jeune peintre, du nom de Boucher, me peignit en pied, sous le costume d'Atalante[12]. Mais mon amour-propre n'en avait point encore assez, et voulut aussi recevoir les honneurs de la sculpture. À cette époque, venait de se révéler le talent original de Lemot. Son ciseau complaisant et heureux reproduisit mes traits, avec un caractère si noble et si élevé, que l'ouvrage excita une admiration générale dans l'atelier de l'artiste et au Louvre. Très jeune alors, Lemot, sous une simplicité rare de manières, laissait entrevoir ce quelque chose qui ne se définit ni ne s'exprime, mais qui décèle l'homme de génie. Plein d'inspiration et de feu, il me faisait trouver courtes ces longues séances où l'amour-propre ordinaire des modèles est mis à de si rudes épreuves par l'ennui, mais qui disparaissait pour moi par la passion des arts et l'enthousiasme du maître. Dans un cabinet transformé en atelier, un lit de repos d'un style antique me recevait tous les jours dans l'attitude de Cléopâtre. Ainsi se forma une amitié chère et glorieuse, car elle a survécu à la jeunesse et à la beauté, et n'a point été infidèle à l'infortune. Moreau, sévère sur la modestie des femmes, avait d'abord été peu content de la mienne, et n'avait point épargné, ce qu'il appelait un impudique orgueil; mais la plus grande rigidité s'adoucit, et les hommes trouvent quelquefois tant de plaisir à ce qu'ils blâment, que Moreau eût voulu posséder la statue contre laquelle il s'était d'abord courroucé.