Part 14
Adélaïde, prévenue que j'attendais quelqu'un, arrive une demi-heure après avec un homme âgé, sans lui avoir fait la moindre question, persuadée qu'il s'agissait de la personne dont je lui avais parlé; dès les premiers mots se révèle la méprise: _c'était un chirurgien-accoucheur envoyé pour constater mon état_. Sans ses rides et ses cheveux blancs, j'eusse eu de la peine à me contenir. Je l'engageai seulement à me laisser en repos, et cela du ton le plus digne et le plus résolu. «Mais, Citoyenne, vous ayez eu un enfant?--Que vous importe?--Comment! mais cela m'importe beaucoup; car je dois faire une déclaration ou procès-verbal.--Elle est inutile:--Inutile! mais pardonnez-moi, je dois dire...--Voici ce que vous avez à dire...--Mais, Citoyenne...--Veuillez m'écouter. Ma déclaration seule est nécessaire, la voici: Je n'ai jamais été enceinte, par conséquent je n'ai pu accoucher. Il m'a plu d'adopter un enfant, et cela ne regarde ni vous, ni ceux qui doivent _verbaliser_. Est-ce clair? Maintenant faites-moi le plaisir de me laisser en repos. Adélaïde, reconduisez monsieur.» Le docteur bénévole sortit tout étourdi et sans répondre un mot.
Peu d'instans après arriva un des parens de la jeune mère avec la femme qui la gardait; Adélaïde me les amena tous deux. J'ordonnai de faire entrer une voiture dans la cour. J'avais préparé un paquet énorme de ce que j'avais trouvé de plus utile dans la layette. Adélaïde fut chargée de porter ce paquet dans la voiture; mais elle n'osait descendre seule. «Les Gaillard nous guettent, Madame, me dit-elle; s'ils allaient, nous empêcher de sortir?--Venez, vous allez voir si je crains les Gaillard; suivez-moi.»
Je descends portant l'enfant dans mes bras; le parent de la jeune mère et la garde-malade montent dans la voiture; j'embrasse Léopold encore une fois, je recommande à Adélaïde de l'accompagner et de revenir au plus vite. Au moment où la voiture disparut, arriva un homme tout haletant; il fit plusieurs signes aux Gaillard; et j'ai su depuis que ceux-ci lui avaient envoyé demander s'il fallait ou non laisser partir l'enfant. Ils furent bien désappointés d'apprendre qu'ils ne pouvaient absolument rien, et la méchante concierge eut une attaque de nerfs à cette nouvelle.
Joseph, qui se trouvait sur mon passage comme je remontais chez moi, se détourna vivement pour m'éviter. «Quoi! Joseph, vous me fuyez?--Oui, répondit-il brusquement; puisque vous n'êtes point grosse, il est clair que... Oh! mon Dieu, qui aurait jamais pu le croire, tromper mon général! vous, Madame, qui en parliez de manière à tirer les larmes. Quel chagrin pour lui, qui vous aime comme un fou!... Ah! Madame, c'est bien mal.--Joseph, écoutez-moi.--Non, Madame; je ne veux pas vous écouter; vous m'enjôleriez, comme vous enjôlez tout le monde. Puisque vous n'êtes pas accouchée, je vois bien que les _Gaillard_ avaient raison; que vous êtes une trompeuse, une séductrice.--Vraiment, ils disent cela?--Oui, Madame, ils le disent, et, quoique je n'aime pas ces gens-là, il faut bien que je le croie. «Ah! mon pauvre général!» et, à cette dernière exclamation, il s'enfuit, afin d'échapper au danger de m'entendre. Seule, le coeur plein d'amertume, je courus promener sous l'ombre des arbres du jardin la tristesse des plus cruelles pensées; l'isolement, la nuit, l'attente, la fatigue, tout semblait réuni pour peser sur mon coeur.
Le retour d'Adélaïde, les bénédictions qu'elle m'apportait de la part de sa soeur, la prière d'aimer toujours l'enfant qui apprendrait à me chérir, tout cela me releva un peu; car chez moi les impressions sont violentes, mais fugitives. La nécessité de me contraindre me rendit quelque force, et je résolus de ne pas donner, du moins à mes ennemis, la joie de mon abattement et de ma douleur. Le souper fut bientôt servi; comme les Gaillard pouvaient voir dans la salle, je fis rester Adélaïde près de moi, en affectant de parler haut du petit Léopold, de mes projets sur lui, du bien que je comptais faire encore à sa mère. Adélaïde me secondait de son mieux, et s'arrangeait de manière à cacher que je ne mangeais pas, je prolongeai cependant ce souper inutile, et je me levai en disant très-haut à Adélaïde: «Préparez mon bureau, je vais écrire au général, et lui rendre compte de tout.»
Ce n'était qu'une bravade et une vaine petitesse, et je n'en parle ici que pour montrer à quelles extrémités peuvent entraîner de premières fautes. Je me sentais sous le poids de la déconsidération de mes propres gens; je ne pouvais échapper à leur insolence qu'en leur cachant jusqu'à mon repentir, et j'en étais arrivée à ne pouvoir plus me faire respecter qu'en me faisant craindre.
CHAPITRE LVI.
Un songe.--Envoyés de M. de la Rue.--Départ de Chaillot.
La nuit qui vint clore une journée si orageuse devait m'apporter bien peu de repos, et l'excès de la fatigue vint seul me procurer un sommeil bien court, signalé par un rêve dont les circonstances furent si singulières, que ma mémoire les a encore présentes, et que ma plume va les retracer.
Je me crus au milieu d'une enceinte immense, que n'éclairait aucune lumière. Saisie d'angoisses inexprimables, je me sens tout-à-coup entraînée vers un endroit resplendissant d'une vive clarté. Une foule nombreuse et jeune pressait mes pas: un guide s'offre à moi; je reconnais en lui un officier que le monde avait souvent rapproché de moi, et où, toujours empressé de me suivre, je l'avais remarqué bien moins par sa galante attention pour ma personne que par son admiration passionnée pour le général Moreau. Cet officier, d'une physionomie mobile et spirituelle, ne perdait rien, et gagnait au contraire à une large cicatrice qui sillonnait sa bouche. Je l'avais surnommé l'_Inspiré_; et en effet, son air, ses gestes, ses paroles avaient quelque chose de magique; il se nommait Oudet ou bien Oudinet, je ne savais trop.
Me voilà bientôt placée par lui au milieu d'un cercle où je n'entends que les murmures d'une langue mystérieuse et inconnue, interrompue par ce seul mot, qu'Oudet prononce en français et de l'accent d'un supérieur: «Elle est là, la compagne de celui que nous cherchions.» À l'instant, je me sens enlevée dans les airs, échangeant tout à coup la simplicité de mes vêtemens contre un brillant costume, puis comme livrée sur l'avant-scène d'un théâtre aux regards d'un public immense. Effrayée, je m'enfuis vers la coulisse, et je me retrouve encore, dans les bras de ce même homme, qui me serre contre sa poitrine en s'écriant: «Malheureuse femme! quelle destinée magnifique vous avez jouée!»
Tout disparut à cette parole terrible; et j'étais depuis long-temps hors de mon lit et debout près de ma fenêtre, que le bruit en retentissait encore à mon oreille.
Je n'avais jamais eu avec cet officier d'autres relations que ces politesses banales qu'amène une rencontre plus ou moins fréquente dans les mêmes salons. Quoiqu'il m'eût paru plein d'empressement pour moi, et de qualités originales faites pour plaire, je n'avais jamais eu l'idée de l'attirer chez moi. Il me paraissait donc bien extraordinaire qu'au milieu de tant de préoccupations présentes, un être si étranger à mes affections et à mes inquiétudes fût devenu l'objet de mes rêves. Il influa plus tard sur mon repos; et cette bizarre imagination d'un rêve amena plus d'une réalité funeste dans ma vie.
La fâcheuse direction que j'avais moi-même donnée à mon sort allait rassembler bien des maux sur ma tête. Je vais retracer à la hâte les dernières scènes de mon séjour dans une maison où toute autre femme eût apprécié le bonheur d'une glorieuse protection, d'un noble attachement, et d'une opulence honorable. Une sorte de fatalité, née de mon caractère et de mon imagination frénétique, ne me donna que les occasions et les moyens d'être plus promptement malheureuse.
Il était neuf heures du matin; je parlais à Adélaïde de mes projets de départ, quand, sans être annoncé, sans même frapper à la porte, l'accoucheur, que j'avais si peu ménagé la veille, entra suivi de deux hommes.
Au simple soupçon d'une offense, mon premier mouvement est terrible. Repousser le guéridon dressé pour le déjeuner, faire voler la porcelaine en éclats, et jaillir l'eau d'une bouilloire sur les jambes des trois indiscrets, tout cela fut un trait impétueux que j'accompagnai de l'ordre impérieux et hautain de sortir.
«Pardon, Madame, dit le plus jeune, en s'avançant; les concierges n'ayant voulu ni nous conduire, ni nous annoncer, nous avons ouvert cette porte, sans penser que ce pouvait être celle de votre appartement. Croyez bien, Madame, que nous n'avons eu aucune intention de vous offenser.--De quoi s'agit-il, messieurs, demandai-je un peu plus calme; et, désignant l'accoucheur: Monsieur est au moins inutile ici, je le lui ai déjà déclaré; n'ayant jamais été enceinte, je n'ai jamais pu accoucher.--C'est justement, madame, ce qu'il s'agit de constater.--Mais, messieurs, il me semble que ma déclaration doit suffire.--Madame, permettez; le général Moreau n'ayant pu croire à la feinte, craignant d'être injuste, ne veut pas qu'on agisse sans preuves.--De grâce, messieurs, écoutez-moi: ce que vous appelez agir, c'est probablement m'ôter le titre qu'il m'a forcée de prendre, et me faire quitter sa maison. Eh bien! messieurs, j'allais m'en éloigner. Moi-même je m'occupais de mes préparatifs de départ. L'enfant est rendu à sa mère; seule, je reste chargée de son sort: que veut-on de plus?--Quelques mots encore, Madame; la lettre du général Moreau, qui autorise ici notre présence, charge M. de La Rue de s'entendre avec vous pour vos intérêts pécuniaires. Le général ne vous hait pas.--Non, Moreau ne me hait pas; cette dernière attention me le prouve. Le seul motif pour lequel il puisse me retirer son affection, il l'ignore[11]. Quant à ce qui vient de se passer, un pareil éclat ne peut venir de lui, mais de mes ennemis. Faible, il a écouté des suggestions étrangères; mais il ne sera jamais sans égard. Il n'oubliera point qu'il m'a connue au sein d'une famille opulente et honorable, et que si mes égaremens m'ont fait accepter l'appui d'un grand homme, il n'a point dans ses faiblesses mêmes acquis le droit de mépriser celle dont les parens lui avaient prodigué aussi une hospitalité généreuse.»
Par l'émotion, mes paroles avaient pris cet accent de vérité qui pénètre. Entièrement remise, je fais asseoir ces messieurs, et j'ajoute d'un ton ferme: «Quant à M. de La Rue, veuillez bien lui dire que son bas espionnage et son intimité avec mes valets me le font paraître maintenant aussi méprisable qu'il m'avait toujours paru ridicule. Je n'ai point besoin de son entremise. Le général Moreau m'a donné une procuration signée de sa main, de disposer des fonds placés chez M. de la Rue. Je puis en user ou n'en pas user, comme il me conviendra. Mon intention est de quitter Chaillot aujourd'hui même.» Courant à mon secrétaire, j'y pris un double de l'état du mobilier, et, le remettant au plus jeune de ces messieurs, j'ajoutai, avec un peu d'ironie: «Il me semble que je puis partir maintenant et sans attendre main-levée de ma personne par M. de La Rue.--Oui, Madame, sans aucun doute; mais il va de votre bonheur de n'en rien faire. Votre langage est celui de la vérité; vos sentimens feraient pardonner les plus grandes fautes, et il ne s'agit ici que d'une erreur. Voyez le général, Madame; restez dans cette maison, il va arriver.»
Ces mots me firent frissonner, et je ne songeai plus qu'à fuir une présence dont je ne pouvais soutenir l'idée même. Tout en m'accusant, j'osais aussi accuser Moreau: Je le croyais livré à mes ennemis. Rester dans l'espoir d'un pardon, dans l'intérêt d'un empire dont je ne voulais plus jouir... Oh! non, mille fois... J'attendais des regrets de Moreau; mais je lui connaissais trop de délicatesse pour attacher quelque prix à la possession d'une femme dont le coeur ne serait plus à lui.
Ma fierté, réveillée par ces réflexions, prit irrévocablement son parti. Je déclarai à ces messieurs que j'allais quitter la maison, et qu'ils eussent à en prévenir M. de La Rue. Voyant toutes leurs observations inutiles, ils me quittèrent. Adélaïde voulut aussi me persuader. «Quitter cette maison, me dit-elle, n'est-ce pas, Madame, risquer beaucoup? Le général vous aime; vous êtes belle et séduisante: avec lui vous aurez toujours raison. Il suffit de rester pour le convaincre; tandis qu'une fois partie, ce sont vos ennemis qui auront beau jeu. Eh! on ne trouve pas tous les jours un _sort_ comme le vôtre.» Dieux! je vis dans quelle classe Adélaïde me plaçait, et un juste orgueil affermit encore ma résolution. «Adélaïde, lui dis-je, veux-tu t'attacher à moi et me suivre? Renoncer au _sort_ qui te paraît si brillant, ce n'est pas perdre les moyens de récompenser tes services. Je ne veux en ce moment qu'une chose, quitter de suite cette maison. Prépare ma toilette. Je vais mettre en ordre mes papiers, puis nous irons voir des logemens.
«--Puisque Madame est décidée, il me semble qu'elle pourrait charger M. D. L*** de ce soin. Madame n'a qu'à lui écrire un mot; car enfin elle ne peut pas partir avant demain.
«--Je voudrais au contraire partir dès aujourd'hui. D'ailleurs D. L*** ferait des objections, et il ne m'en faut aucune.»
Adélaïde était une femme de chambre appartenant à la haute _civilisation_, attachant peu de prix aux principes, mais beaucoup au dehors, et surtout au fond des choses, à l'argent. Elle savait que je n'en manquais pas; que j'avais bijoux nombreux et riche garde-robe; et son imagination alla si loin dans ses nouvelles espérances, que cette fille fit très gaiement les préparatifs du départ qui d'abord l'avait tant affligée. C'était un de ces êtres qui ont une idée fixe, celle de s'enrichir; et j'ai vu depuis que le monde était peuplé d'Adélaïdes.
À l'instant où je fermai ma cassette, arriva un commissionnaire porteur d'un billet de D. L***. Ce billet m'ayant décidée à modifier le plan que je m'étais tracé, je répondis à D. L*** de venir me prendre avec une voiture de remise le plus tôt possible; et le commissionnaire était déjà loin avant qu'il me vînt à l'esprit que cela donnerait encore sujet aux interprétations.
La voiture arriva au moment où j'allais descendre au jardin. D. L***, plus prudent que moi, parce qu'il se sentait plus coupable, me faisait dire que nous le trouverions au coin de la place Louis XV. Il m'y attendait en effet: À la fois stupéfait et furieux de ce dénoument, il n'osa pourtant rien objecter; car mon premier mot lui avait révélé toute la force de ma volonté.
D. L*** avait en vue un fort joli logement; il m'y conduisit, et je l'arrêtai. Cet appartement commode, fort élégamment meublé, était bien loin d'égaler la maison charmante que j'allais quitter; mais je m'accommodais de tout ce qui m'éloignait de Moreau; l'idée de le revoir me glaçait d'effroi.
Je me hâtai de retourner à Chaillot, afin d'effectuer mon déménagement, et j'obligeai D. L*** de m'y suivre, presque malgré lui. Je voulais, jusqu'au dernier moment, montrer aux _Gaillard_ que, loin de m'inquiéter de leurs propos, je les bravais. Je passai la soirée et une partie de la nuit à remplir mes malles. Quant aux meubles, je les laissai, ne sachant encore ce que j'en ferais.
Pour la dernière fois, je déjeunai dans mon berceau chéri, que j'allais abandonner pour toujours. La voiture n'arriva qu'à midi, pour m'enlever à cet asile où j'avais vécu sous un titre qui eût dû m'inspirer une autre conduite; mais où l'inexplicable bizarrerie de mon caractère me fournit seulement de tristes occasions de faire accuser mon ingratitude envers l'homme excellent qui m'avait crue digne de porter son nom. Comme j'allais monter en voiture, j'aperçus Danzel se cachant, et cherchant à me voir sans être vu. Il ne voulait pas que je fusse témoin d'un regret qu'il se reprochait. Je m'élance aussitôt vers lui, et me faisant remettre les clefs par Adélaïde: «C'est à vous, Danzel, lui dis-je, que je les confie. Vous ne devez pas me refuser un dernier service. Je ne puis ici me fier qu'à Joseph et à vous.»
Danzel avait su par sa femme ce qui s'était passé. Il m'aimait beaucoup, car j'avais été généreuse envers lui. Une larme qu'il voulut inutilement me cacher me fit plus de plaisir que n'eussent pu le faire les stériles expressions d'une sensibilité banale. «Oh! Madame, comment pouvez-vous fuir le général? Que va-t-il dire?--Rien, mon ami; le général ne doit plus m'aimer.--Cela se commande-t-il, Madame!... Et où allez-vous donc avec mademoiselle?--Tenez, Danzel, voici mon adresse; c'est à vous ou bien à Joseph que je veux confier la lettre qui lui apprendra tout.--Oh! bien, Madame, j'espère que j'aurai encore le plaisir de vous conduire; vous vous raccommoderez. Il vous aime tant, ce brave homme!» Je fus touchée des preuves d'attachement de ce bon Danzel. Mais, qui le croirait? mon émotion fut encore ici calomniée par le concierge et sa femme, témoins de cette scène. L'âme des êtres vicieux est un abîme de pensées bien horribles.
Je partis enfin. En moins d'une heure je fus installée dans mon nouveau logement. En y entrant, j'éprouvai un secret plaisir. J'étais libre, j'étais _chez moi_, et je me disais que s'il en eût toujours été ainsi, j'aurais évité une partie de tout ce qu'ailleurs j'avais souffert. Je le confesse à ma honte, la constance n'a jamais été ma vertu. Je vois rarement quelque chose au delà du moment présent, et je ne sentais alors que la joie d'échapper à l'embarras d'une entrevue que ma conscience m'eût rendue trop pénible. Tout semblait réuni pour me distraire en ce moment. Les soins de mon intérieur, la disposition de mes livres et de mon bureau, et, par dessus tout, le sentiment de mon indépendance. C'est bien du fond de mon ame que je m'écriai:
Ah! je sens qu'être libre est le premier des biens.
CHAPITRE LVII.
Nouveau projet.--Visite à Molé.--Rencontre de Joufre.--Légère brouillerie avec D. L***.
Depuis bien long-temps je n'avais eu un réveil plus doux que celui du lendemain de mon installation dans mon nouvel appartement. Toute autre femme n'eût senti peut-être que le contraste qu'il offrait avec l'opulence de la veille. Mais oubliant même tout ce que je pouvais réclamer, ma seule pensée fut que j'étais entièrement maîtresse, et pour moi cette pensée, c'est le bonheur. S'il est peu de femmes qui aient jeté plus d'or pour de brillantes futilités, j'ose dire qu'il en est moins encore qui sachent mieux s'en passer. Depuis long-*temps, sous le poids d'une complète infortune, je ne donnerais pas même le nom de courage à l'habitude des privations, si elle n'avait trop souvent à subir les regards du monde, qui, en se fixant sur l'extérieur de la misère avec une sorte d'ironie, l'avertissent de la douleur par l'humiliation de l'amour-propre.
Le premier acte de ma volonté libre fut d'écrire à D. L***, qu'ayant trouvé la conduite de sa soeur et de sa mère d'une prudence un peu poltronne, genre de qualités que je méprise souverainement, je rompais toute liaison avec elles. Quant à lui, je l'assurais que je le verrais toujours du même oeil, tant qu'il ne me ferait pas repentir de ma confiance.
Enchantée de ce trait de caractère, je me lève en parcourant en reine toutes les pièces de mon logement. J'étais en peignoir; mes cheveux roulaient en longues tresses négligées sur mes épaules; une glace réfléchit soudain mes traits, et mon attitude envoie à mon coeur je ne sais quel murmure d'orgueil et de joie qui ne m'était pas ordinaire. Rajustant ma coiffure, donnant à mon peignoir la forme d'une tunique, je me mets à débiter les vers de Racine sur le simple appareil d'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil, puis de plus longues tirades, des scènes tout entières d'Iphigénie.
Adélaïde, qui m'écoutait sans que je m'en doutasse, s'écria: «Que madame serait belle sur le théâtre! Ses gestes peignent, sa voix surtout attendrit!» À quoi tiennent les résolutions! L'idée la plus étrange me vint au moment même de ce succès domestique presque ridicule; mais dès qu'une idée passe devant mon imagination, de sa chimère à sa réalité il n'y a qu'un pas, et il est bientôt franchi. Ma journée s'écoula en rêves tragiques; j'entendais les applaudissemens du théâtre; je me voyais déjà devant Talma, recevant ses encouragemens, ses conseils et son sourire. Tout à coup un moyen s'offre à mon esprit de savoir au plus tôt à quoi m'en tenir sur mon talent dramatique. Molé, que j'avais connu à Lyon, était en ce moment à Paris. Je lui écris à l'instant même pour lui demander une entrevue. La réponse fut des plus empressées et des plus aimables; l'audience enfin indiquée pour le jour même.
Ma toilette fut une grande, affaire, et j'avoue que je n'avais jamais mis tant de réflexion dans mon ajustement, et tant de travail dans la simplicité de ma mise. Je reçus de Molé l'accueille plus flatteur, et quand je lui appris comment et pourquoi j'avais quitté Chaillot, en renonçant à un titre et à un nom, il ne fut ni moins poli, ni moins gracieux pour moi. J'abordai promptement le sujet de ma visite. Molé, avec ce ton de galanterie qui lui était habituel, me donna des encouragemens dont je fus charmée. Il me fit répéter plusieurs tirades de différens rôles, et il me trouva plus propre à l'emploi des reines qu'à celui des jeunes princesses. «Bien que vous ayez de fort belles larmes, me dit-il, votre organe exprimera mieux la fierté de Sémiramis et les emportemens de Roxane, que les terreurs ingénues d'Iphigénie, et les timides soupirs de Junie. Travaillez, étudiez, et n'hésitez pas à vous essayer dans les rôles de _Raucourt_. Vous la remplacerez, si vous pouvez vaincre votre accent. Accent n'est pas précisément le mot; mais c'est quelque chose que l'on sent n'être pas français; ce quelque chose n'est ni gascon, ni allemand, et n'a rien de désagréable dans la société; toutefois au théâtre, et au Théâtre-Français surtout, on ne le tolérerait pas. Vos traits sont réguliers et nobles; vous serez superbe en scène avec ces yeux-là».