Part 12
D. L*** sut me dire ce qui pouvait le mieux satisfaire mon coeur et mon amour-propre. Pourtant il n'avait point de lettre pour moi, et n'avait point remis celle dont je l'avais chargé long-temps avant! Les raisons qu'il me donna me parurent sans réplique. Personne n'avait comme lui cet esprit d'à-propos et cet air facile de détails qui donnent un air de vérité à l'invraisemblance même. Après quelques minutes d'entretien, il avait su se rendre maître de tous mes secrets. Il eut de prompts applaudissemens pour la fraude que j'avais méditée; elle lui plaisait sans doute, outre l'intérêt qu'il y avait entrevu, comme une sorte de sympathie avec lui-même. Un mot cependant faillit le trahir et m'éclairer: il m'indiquait un calcul; mais l'habile confident prévint mon indignation par le reproche de l'avoir mal compris, et j'en vins presque à m'excuser de cette offense. Chaque jour, conseiller infatigable, il était souvent en querelle avec moi; il finissait toujours par dissiper les nuages qu'il soulevait d'abord. Tout son art vit cependant expirer l'insinuation bien des fois renouvelée de tromper Moreau comme je trompais le public: «Ne vous ai-je pas répété, lui dis-je un jour qu'il me pressait de nouveau à cet égard, que Moreau m'a laissée libre d'agir en cela à ma fantaisie, et que je ne suis enhardie que par l'idée que cet enfant ne portera jamais son nom?--Mais voilà justement ce qui ne doit pas être; car si cet enfant ne porte pas le nom du général, il n'aura jamais _aucun droit, aucun titre_; et, qui pis est, il ne vous en donnera aucun.--«Que vous êtes détestable, m'écriai-je, avec vos _droits_ et vos _titres_! Me connaissez-vous assez peu pour croire qu'ayant renoncé aux droits et aux titres que m'assurait une haute existence, je veuille me faire un moyen de fortune du sentiment que j'inspire? Comment avez-vous pu penser qu'au moment d'une séparation que je désire, je l'avoue en rougissant, j'irai tromper mon ami, mon appui, mon protecteur? De grâce, ne revenons plus sur ce sujet. J'écris aujourd'hui même à Moreau: vous verrez ma lettre, et j'espère que la discussion sera finie.--Songez, Madame, qu'il y va de tout votre avenir: cela mérite quelque attention.--Quelque attention? je ne sais; mais il est un silence qui m'humilie, qui ne me fait plus, vivre que par secousses. Je voudrais acquérir le droit de le reprocher à Moreau; je voudrais pouvoir lui écrire: Vous m'avez négligée, oubliée; je vous oublié à mon tour. Mon coeur s'est donné à un autre: je vous fuis.
--«Comment! s'écria D. L***, auriez-vous ce dessein?--En doutez-vous? Je n'aspire qu'à tout abandonner pour aller trouver au milieu de sa gloire, de ses périls, celui qui a fait sentir à mon coeur tout le délire d'une passion exclusive.--Vous m'épouvantez.--Est-ce bien vous, D. L., qui me tenez ce langage, vous qui avez approuvé cette passion; qui avez plus fait, qui l'avez nourrie d'espérances? Je vous devine: vous craignez que mes ressources pécuniaires ne me laissent pas le choix de ma conduite.» Courant à mon secrétaire, j'ouvris un double fond qui contenait deux écrins très-riches et une cassette remplie d'or: «Vous voyez que me séparer de Moreau, ce n'est pas m'ôter tous les moyens d'obliger.»
D. L. se récria vivement, se fâcha même, et eut l'art de ne pas s'adoucir trop vite; et, continuant son rôle avec une sorte de chaleur, il me persuada que ses représentations lui avaient été dictées par l'intérêt réel qu'il prenait à moi; puis un détour adroitement subit le ramena à ce qui m'occupait dans le moment, les arrangemens avec la mère de l'enfant que je voulais faire mien. D. L*** offrit de se charger de ce soin, et j'augurai de son succès par celui qu'il obtenait sur moi-même par ses cauteleux sophismes. «Cependant, disais-je encore, il me répugne de décider une mère à me céder son enfant.--Elle sera toujours mère, puisqu'elle sera la nourrice.--Vous avez raison, D. L***, m'écriai-je, en saisissant avidement cette idée; c'est la nourrice qui est la véritable mère. Tenez, mon ami, je ne veux pas trop sonder les raisons d'intérêt et de besoin qui peuvent déterminer un pareil sacrifice. Mais voilà toujours mille écus: s'ils peuvent quelque chose dans les conditions, que les conditions soient promptement offertes.» D. L*** m'obéit aussitôt.
Deux jours après cet entretien il m'envoya une lingère: Je m'occupai d'une layette, et je m'en occupai avec folie; elle fut d'un luxe si ridicule, qu'elle devint pour la lingère l'occasion d'une sorte d'exposition publique. Tout Paris y vint. La malveillance ne m'épargna pas, et j'avoue que je lui avais déjà donné assez de prétextes pour que la plainte me fût interdite sur le juste déchaînement de l'opinion, contre laquelle quelques amis, sans la combattre, m'aidèrent de leur générosité.
Ce fut encore D. L*** qui se chargea de répandre le bruit de ma grossesse, et de me guider dans les attentions extérieures et menteuses propres à lui donner crédit. Il fallut cesser de monter à cheval, et faire mille petits sacrifices d'amour-propre qui, pour une femme, ont toujours quelque difficulté. Pendant ce temps j'avais écrit deux fois à Moreau. Mes lettres restèrent sans réponse. Enfin, trois semaines après le départ de la dernière, je reçus de lui celle dont voici la copie:
Gênes, ce...
«Ne m'interrogez pas sur mon silence. Je n'établis d'autre juge que votre coeur.
«S'il n'est pas trop tard, je vous conseille d'abandonner un projet d'adoption dont le motif est plus qu'anéanti. Au reste, vous êtes libre.
«Je vous écrirai par le prochain courrier. Votre franchise ne peut plus que me rendre plus malheureux. Cependant je la réclamerai et j'y compte, comme vous le pouvez éternellement sur le tendre intérêt de votre véritable ami,
«MOREAU.»
Cette lettre me jeta dans le plus grand trouble; mais ne me doutant pas de la méprise que j'avais faite en mettant l'adresse de Moreau sur la lettre que j'avais écrite au général Ney, j'attribuai son mécontentement aux instigations de ses amis, aux bruits de ma prodigalité. Ajoutant l'ingratitude à tant d'autres torts, je pris la plume pour répondre d'une façon qui ne pouvait manquer de me nuire pour jamais. Il y avait dans le coeur bon et généreux de ce grand homme tant de véritable tendresse pour moi, que si je lui eusse, avec quelques expressions de repentir laissé les illusions des qualités qui m'avaient valu son amour, cet amour eût encore plaidé ma cause. Mais ma tête bouleversée par une folie romanesque, par l'espoir d'exécuter un projet long-temps nourri et caressé, je ne trouvai à lui dire rien de touchant ni de juste. Comme il arrive souvent, j'avais tort, et ce fut moi qui me fâchai. Cette lettre devait me faire perdre tout empire sur le coeur de Moreau et je le perdis en effet; lorsque, je le répète, l'apparence seule du repentir eut suffi pour le ramener.
Mais je n'eus point le temps ce jour-là de beaucoup réfléchir. D. L*** était à mes côtés, et il ne me parla que de l'arrivée prochaine du général Ney. Il ne me laissait pas même le temps d'être seule, et ses précautions même avaient renforcé sa présence de l'intimité de sa prétendue famille. La mère et la fille m'avaient déplu d'abord; mais ma malheureuse facilité, le plaisir de parler librement et longuement de celui qui occupait toutes mes pensées, m'avaient rendu leur société préférable à toute autre. Ces deux femmes n'étaient ni instruites, ni bien élevées; mais elles avaient ce vif désir de plaire qui en donne souvent le moyen, et ce tact particulier aux Françaises de ne jamais paraître déplacées.
D. L*** leur avait appris leur leçon et elles en avaient profité. Elles me flattaient l'une et l'autre mais avec une sorte d'affection et de bonne foi. D'ailleurs la vanité est de bonne composition, et comme l'amour s'y joignait, car elles ne m'entretenaient que de l'objet de toutes mes pensées, je me plaisais dans cette vie de rêve et de causerie. D. L***, insinuant et facile, souriait à toutes mes illusions, à tous les caprices d'une imagination malade. Son habileté m'était précieuse pour mon idée favorite d'adoption; il me dictait ce que j'avais à faire pour donner à ma fraude toutes les apparences de la réalité. Au dernier mois de la grossesse de madame Sev..., je devais m'absenter. On avait loué sous mon nom un joli appartement à Nanterre. La mère et la soeur de D. L*** iraient s'y établir pour m'y attendre, ainsi que la jeune mère qui passerait auprès du chirurgien pour madame Moreau. N'ayant de compte à rendre qu'au général de mes actions, je reviendrais ensuite à Chaillot avec mon _enfant_ et sa nourrice.
Telles étaient les combinaisons de D. L***. Un jeu de la nature ou un faux calcul de la véritable mère vint les déjouer toutes.
CHAPITRE LII.
Elleviou.--Nouvelles tentatives de Lhermite.--Visite à M. Obval.--Le champ du Repos.
Madame de La Rue n'avait pas cessé de me voir avec assez d'assiduité; mais, malgré ses instances, j'avais refusé constamment toute invitation pour les dîners d'apparat que donnait son mari. Quant à elle, je ne la voyais jamais qu'avec plaisir, je ne la voyais jamais assez souvent. Mes courses à Paris n'avaient jamais lieu sans que j'allasse embrasser cette femme vraiment aimable. Nous étions quelquefois sérieuses, mais plus souvent frivoles. Nous avions de temps en temps de longues discussions sur la toilette, et nous ne pouvions nous entendre; car douées chacune d'avantages contraires, nos goûts devaient différer comme eux.
Nous étions un jour livrées à ces graves débats; nous cherchions à nous persuader en essayant réciproquement nos parures de préférence, lorsque le salon s'ouvrit brusquement. Nous enveloppant à la hâte de ce qui se trouva sous notre main, nous allâmes nous tapir dans la ruelle du lit.
Tout cela ne servit qu'à amener un sourire malin sur les lèvres d'Elleviou, qui entra suivi de M. de La Rue. Les rubans, les bijoux étalés çà et là, la singularité de notre retraite, indiquaient aisément l'emploi que nous avions fait de notre temps.
L'opéra comique du _Prisonnier_ venait de fixer la brillante réputation d'Elleviou, compatriote de Moreau, de M. Alexandre Duval et de M. de La Rue. Jeune, d'un extérieur charmant, de manières d'autant plus séduisantes qu'elles étaient alors plus rares, il était l'objet de la tendresse passionnée d'une femme ravissante[10]. Je ne l'avais encore vu que sur la scène. Il perdait quelque chose de près, mais il conservait assez pour être dangereux. Il nous plaisanta avec plus de malice que d'esprit. Il mit cependant dans ses railleries quelques complimens, qui suffirent à mon amour-propre pour trouver Elleviou fort aimable. Il était bien difficile de ne pas le trouver tel, surtout à côté du pauvre M. de La Rue. Cent fois ce dernier m'a fait penser au personnage de M. Lisleban, de la jolie quoique froide comédie d'_Heureusement_. La conversation, en se prolongeant, s'anima. Dans un accès de gaieté, madame de La Rue répéta un pas de gavotte avec les plus jolis pieds de France. De mon côté on me fit réciter quelques vers. Ma mémoire possédait presque toutes les grandes tirades du grand répertoire, que mon enthousiasme pour Talma y avait gravées. La tête manqua me tourner en récitant la scène de Sémiramis et d'Assur, quand j'entendis Elleviou et madame de La Rue vanter avec franchise mon élan et mon maintien tragique.
M. de La Rue, que tout cela n'amusait guère, parce qu'il n'y comprenait pas grand'chose et qu'il se fatiguait d'admirer, voulut mettre fin à nos triomphes par une malice; «Mais, ma chère amie, dit-il assez haut à madame de La Rue, songe donc que l'état de madame doit lui rendre fort pénible de parler ainsi debout.»
À l'instant le regard d'Elleviou s'attacha sur moi avec un curieux intérêt. Je fus presque tentée de profiter de la scène pour m'ouvrir à l'amitié, pour m'en assurer les consolations et les conseils; mais le caractère de M. de La Rue avait quelque chose de trop répulsif pour que je m'abandonnasse. Ma fierté aima mieux donner le change à mon embarras, et elle me fit trouver une contenance et des paroles, enfin un talent de mensonges qui trompèrent complétement Elleviou et madame de La Rue. Je voulus rester sur ce petit triomphe d'esprit, et ne me laissai point retenir à dîner; étant d'ailleurs attendue chez la mère de D. L***, je m'y rendis.
Entre la rue des Petits-Champs et la rue Sainte-Anne, j'aperçus Lhermite, dans un fort bel équipage, arrêté à la porte du traiteur Léda, qui était assez en vogue à cette époque. Un grand homme maigre, déjà vieux, l'accompagnait. Ces messieurs me saluèrent, et l'étranger avec un air de surprise. La mienne fut grande, lorsque le soir, à mon retour à Chaillot, on me dit que l'ambassadeur de la république cisalpine et M. Lhermite s'étaient fait écrire à ma porte.
Le lendemain, dans la matinée, je les vis arriver tous deux. Ce n'était point l'ambassadeur qui cette fois accompagnait Lhermite, mais un secrétaire de l'envoyé cisalpin, neveu du comte de Luosi, à cette époque grand-juge à Milan.
Ces deux messieurs, sachant que je possédais toute la confiance de Moreau, étaient aussi persuadés qu'ils avaient d'importans et d'utiles secrets à me surprendre. Ce fut de part et d'autre une lutte d'adresse, dans laquelle je n'eus point de peine à vaincre, car la loyauté et la droiture sont plus habiles qu'on ne pense. L'Italien, malgré tous ses efforts, s'en alla donc comme il était venu.
Trois mois plus tard, Lhermite n'y mit pas tant de façons. Après avoir tout employé pour obtenir de madame Moreau ce qu'elle refusa constamment d'accorder, la communication des lettres du général, il vint offrir tout bonnement à celle qui était alors dépouillée d'un titre usurpé, d'acheter cette correspondance. Si l'apparence d'une trahison même honorable ne m'eût retenue, j'aurais à l'instant confondu les soupçons d'une injurieuse politique par l'exhibition de ces lettres, où ne respiraient que les plus nobles pensées d'un coeur tout français alors. Toutefois je ne voulus pas livrer la correspondance, non seulement la plus innocente, mais la plus belle, aux interprétations de l'intrigue. Je repoussai les lâches sollicitations de Lhermite; je connaissais trop le danger de ces hommes, machines politiques dévouées à tous les gouvernans, qui savent agrandir le cadre d'une dénonciation. Je poussai la prudence avec Lhermite aussi loin qu'elle put aller, car je savais qu'on en voulait à la renommée de Moreau, et tout ce qu'on tramait contre elle. Grand homme! mes regrets m'ont appris combien tu m'étais cher. Infidèle à ton amour, je ne le fus pas à ta gloire, et mes larmes plus tard me l'ont appris, en te voyant mourir ailleurs qu'à Hohenlinden.
La perte de mon Henri, les inquiétudes attachées à l'exécution du projet qui en ce moment absorbait ma vie, éloignaient facilement de mon coeur tout ce qui n'était pas lui. C'est ainsi que j'avais oublié et Aurélie et ma pauvre Ursule.
La première était partie depuis long-temps pour la Belgique. Je reçus en même temps une lettre d'elle et une autre d'Ursule. Celle d'Aurélie était remplie des plus vives expressions de reconnaissance. Aurélie me parlait du bonheur qu'elle trouvait à élever son Emma, devenue, disait-elle, son unique amour, sa seule joie. Je sentis à ces mots que j'aimerais ainsi l'enfant que j'allais adopter; que lui aussi peut-être me tiendrait un jour lieu de tout.
La lettre d'Ursule me causa aussi une sorte de plaisir, mais différent. Elle, si vive, ne me parlait de son affection qu'en termes tranquilles, indiquant qu'elle en avait trouvé un autre objet. Cette idée me mit à l'aise sur un retour qu'au fond je ne désirais pas, et qu'Ursule n'était plus sans doute en disposition d'accomplir, par la réserve avec laquelle elle m'en offrait l'hommage.
J'avais, pour mon projet, renoncé à tous les amusemens du monde, et mes jours s'écoulaient dans une retraite que n'interrompait aucun plaisir. J'en fus chercher un bien triste à la pension de mon pauvre Henri. On m'y reçut avec cet empressement d'une affection bien flatteuse pour qui l'inspire. Là j'entendis rapporter mille traits touchans de celui que j'avais perdu.
À l'époque de la mort de mon Henri, un simple corbillard conduisait le riche et le pauvre à l'asile où viennent s'éteindre toutes les espérances de la vie. La voix éloquente de Regnault de Saint-Jean-d'Angely n'avait pas encore rendu à la mort cette dernière pompe d'un hommage funèbre consacré par la parole. Le bon M. Obval, qui me remit d'après ma demande la note des frais de sépulture, me causa une sorte de joie douloureuse en me disant: «Certain de votre approbation, madame, j'ai fait déposer les restes de notre Henri dans une tombe particulière; c'est la seule distinction aujourd'hui permise. Connaissant votre coeur, j'ai voulu me réserver le triste plaisir de vous conduire sur le tombeau de l'enfant qui vous dut plus que la vie.» M. Obval voulut me reconduire jusqu'à Chaillot; il craignait que je n'allasse ce jour même visiter la tombe. Sa belle-soeur me le défendit au nom de ce titre de mère qui allait être bientôt le mien. À ces mots je baissai la tête, toute confuse de ces hommages que je surprenais par une ruse.
M. Obval ne me quitta qu'à ma porte. J'ordonnai de laisser les chevaux à la voiture. Quand j'eus changé de toilette, couverte d'un voile, je me fis conduire au cimetière de Montmartre. Je savais que la tombe était placée dans un lieu écarté; M. Obval me l'avait indiquée. Je la découvris, ou plutôt je la devinai à travers mes sanglots; mes larmes coulèrent en abondance, mais une touchante rêverie les adoucit bientôt, l'idée de mon Henri se confondant avec celle de cet enfant que j'allais adopter, et qu'il m'avait légué pour ainsi dire. C'est ainsi que, m'abandonnant à cette illusion, le calme revint dans mon ame. J'étais arrivée avec la douleur, je partis avec l'espérance.
Cette respiration d'une belle journée, ce spectacle mélancolique des tombes émaillées de fleurs, et en quelque sorte de la mort revêtue d'une parure consolante, tout cela m'avait ranimée, et en sortant de ce lieu de regrets et de silence, je me dis:
Quel repos on y trouve! Ah! sous un ciel si beau, Le désespoir s'éloigne à l'aspect du tombeau!
CHAPITRE LIII.
Madame Lacroix.--Son érudition.--Anecdote historique.--Dévouement au malheur.--Entretien avec un ministre, M. de Talleyrand.
Il y avait long-temps que je n'avais vu ma chère madame Lacroix; j'allai chez elle à mon retour. Elle me parla de madame de T... en termes qui achevèrent de me persuader que les préjugés vont souvent jusqu'à étouffer la reconnaissance, et pourtant l'orgueil, qui daigne accepter un secours, devrait daigner s'en souvenir. Les procédés de madame de T... m'eussent indignée, si, en général, l'ingratitude ne me paraissait plus digne de pitié que de colère. Il n'en était pas ainsi de madame Lacroix. Tout en me montrant les objets laissés par madame de T..., et dont j'avais eu tant de plaisir à la pourvoir, mon amie se livrait à son humeur avec cette franchise énergique que l'usage interdit, mais qui soulage le coeur. Voyant mon chagrin de tout ce qu'elle m'apprenait, elle me dit vivement: «Vous êtes cent fois trop bonne de vous affliger du départ de cette ingrate comtesse: ne vous ai-je pas annoncé d'avance ce qui arriverait? Est-ce que je ne les connais pas tous ces _ci-devant_, leur souple humilité dans le malheur, leur prompte insolence dans la prospérité?--Mais, ma chère Lacroix, vous généralisez toujours vos idées, et comme cela vous les exagérez. Les observations absolues finissent par être injustes. Vous ne pouvez prétendre que ce soit la prospérité qui cause l'ingratitude de cette dame envers moi.--Là! n'allez-vous pas chercher encore à l'excuser? Moi je soutiens que, si elle n'eût pas, avec son petit air tranquille, machiné quelque chose, trouvé ailleurs protection et ressource, elle n'eût pas fait tant la fière et fût restée. Voyez-vous, ce qui fait que les nobles sont des ingrats, c'est qu'on les élève à se croire d'une autre nature que nous. Je suis hors de moi quand je songe qu'une femme, pour qui vous avez eu tous les soins d'une fille, se trouve humiliée de vos bienfaits. Et pourquoi cela? Parce que vous n'êtes pas la femme légitime de notre général. Ils m'ennuient avec leur _légitimité_. Et pourtant, vous vous rappelez, au bon temps, cette ambition des belles dames pour la place de favorite. Tiens, la favorite, puisque c'est le mot du grand monde, la favorite d'un défenseur de la patrie vaut bien, je pense, les Montespan, les Maintenon, les Pompadour, et autres, avec lesquelles néanmoins il ne faut pas confondre cette pauvre dame La Vallière: celle-là n'eut que le malheur d'aimer pour lui-même le maître, que les autres cherchaient par intérêt seulement à enchaîner. Le général n'est pas marié; vous pouvez donc d'un jour à l'autre devenir sa femme, tandis que, pour les maîtresses royales, c'est du bel et bon adultère, avec de grands airs, de la cupidité et de l'étiquette.»
Madame Lacroix joignant le geste aux paroles, je ne pus garder plus long-temps mon sérieux; mais elle était trop irritée pour rire et pour entendre raison sur ses préjugés contre la noblesse. Jamais je ne lui avais vu tant d'érudition: elle appuyait ses principes d'une foule de traits historiques. Il fallut essuyer de vives réprimandes, et la minutieuse énumération des torts réels ou imaginaires de madame de T... Tout en partageant les opinions de madame Lacroix, je ne pouvais cependant me résoudre à ne pas mieux penser qu'elle de la personne qui en avait provoqué l'expression.
En revenant à Chaillot, je rêvais vaguement dans ma voiture, lorsqu'au milieu de mille choses passées en revue vint se placer le souvenir d'un ministre chez lequel j'avais le droit de me présenter, sans que j'eusse encore profité du privilége. J'avertis Danzel, et me fis conduire sur-le-champ au ministère des relations extérieures.
J'ai connu bien des hommes distingués par leur position, leur esprit ou leur talent; les vicissitudes de ma vie m'ont mise en face de bien des supériorités; mais je n'ai rencontré chez personne un tour d'esprit, un genre d'amabilité, un tact plus fin que chez M. de Talleyrand. Chaque fois que j'avais eu le plaisir de le voir et de l'entendre, mon admiration s'était accrue, et d'autant plus, peut-être, que je croyais m'être aperçue qu'il me trouvait assez d'esprit pour l'apprécier.
Il est rare qu'on aborde un ministre comme un autre homme: d'un côté on prépare ses idées, et de l'autre on arrange sa représentation; on se gourme ainsi réciproquement. Je connaissais déjà assez M. de Talleyrand pour savoir que, bien que chez lui le maintien, le regard, les moindres paroles rappelassent l'homme d'état, il aimait la causerie et cette liberté d'esprit qui se laisse aller. La manière dont ma visite fut reçue me fit supposer promptement qu'on ne la trouvait pas importune. Habituée depuis long-temps à être traitée avec des préventions favorables, j'avais cette confiance toujours nécessaire pour ne pas les démentir: aussi j'oubliai bientôt le ministre pour n'avoir affaire qu'à l'homme aimable, dont le sourire accueillant mes saillies les rendit bientôt plus piquantes.