Mémoires d'une contemporaine. Tome 2 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 11

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«--Je n'ai rien à répondre à cela, Madame; seulement je vous prie de vous rappeler que le jour où j'eus le bonheur de vous sauver, j'ignorais entièrement votre nom et votre fortune passée. Je n'ai point manqué, je ne manquerai point aux égards qu'on doit à vos malheurs et au rang que vous avez occupé dans le monde; mais vous me prouvez que j'ai eu tort de croire que votre amitié récompenserait un jour les services que j'ai pu vous rendre. Si je puis encore vous être utile, veuillez m'écrire, ou envoyez-moi quelqu'un qui possède votre confiance. Je ne veux pas même connaître le lieu de votre retraite: vous savez mon adresse, cela suffit. Je vais maintenant prévenir madame Lacroix de l'intention où vous êtes de quitter promptement sa maison.»

«--La vôtre est-elle donc, Madame, reprit madame de T..., que je parte aujourd'hui même?»

À cette question, je me sentis émue. J'allais oublier tout ce que ses procédés avaient d'insultant pour moi. Déjà je cherchais ses regards, dans l'espoir de les retrouver plus bienveillans; mais ils ne respiraient que la fierté blessée: je ne descendis point à faire de honteuses avances, et toutes relations d'amitié ou de simple bienveillance furent dès ce moment rompues entre madame de T... et moi. Je me bornai à lui dire que j'étais loin d'exiger qu'elle partît; que je la laissais entièrement libre, et qu'après avoir choisi une autre retraite, elle n'aurait nullement à craindre les recherches de ma curiosité.

Madame Lacroix vint recevoir mes ordres. Je lui annonçai, qu'obligée d'aller passer environ quinze jours à Versailles, je confiais de nouveau à ses soins la personne qu'elle avait depuis quelques jours dans sa maison; et dans le cas où cette personne jugerait à propos d'aller habiter autre part, je la priai de faire en sorte que son départ fût enveloppé du plus profond mystère.

Madame de T... m'adressa de froids remercîmens, et promit de m'écrire. Cette promesse était faite d'un ton fort sec: je la reçus poliment, mais sans paraître y tenir beaucoup, et nos adieux ne se prolongèrent pas plus long-temps. J'appris, quelques jours plus tard, que madame de T... avait quitté l'hôtel de Flandre, n'emportant, de tout ce que je lui avais offert, que le plus strict nécessaire. Je dirai plus tard quelle occasion j'eus encore de lui rendre service, et de lui prouver que j'avais oublié ce que sa conduite avait eu de fâcheux pour moi dans cette première circonstance.

CHAPITRE XLIX.

Visite de Monti et de Mirande.--Espionnage.--Mort de Henri.

De retour à Chaillot avant l'heure du dîner, j'appris, à mon arrivée, que j'étais attendue par deux personnes qui prenaient patience en jouant au billard. Ces deux personnes étaient MM. Monti et Mirande. Le premier s'excusa de son indiscrétion, en me disant qu'il n'avait pu résister au désir de revoir _la bella Stella del tosco cielo_. J'estimais à si haut prix le talent de Monti, que je parus tenir à honneur de le recevoir. Je remerciai Mirande de me l'avoir amené, et je lui fis à lui-même l'accueil le plus obligeant. Cet accueil parut toucher les deux visiteurs, et ils consentirent de fort bonne grâce à me donner le reste de la journée, que je m'efforçai de leur rendre aussi agréable que possible.

Tandis que nous continuions la partie de billard, commencée sans moi, j'envoyai un de mes domestiques savoir des nouvelles de mon cher Henri, et lui porter de ma part un billet destiné à le consoler de mon absence. Quelques lignes que m'écrivit en réponse le bon M. Obval me tranquillisèrent beaucoup. Les imaginations vives portent tout à l'extrême en bien comme en mal, et j'étais déjà si rassurée, que je comptais le lendemain retrouver mon petit malade dans un état voisin de la convalescence. Je fus donc gaie toute la journée, et bien éloignée de prévoir le malheur qui me menaçait de si près.

C'était Ursule qui nous servait à table. Mirande, affublé par elle d'un costume assez exact de gondolier vénitien, vint au dessert, avec la mandoline en sautoir; son chapeau et ses boutonnières étaient toutes garnies de noeuds de rubans. Malheureusement la nature l'avait doué de la voix la plus fausse qu'il fût possible d'entendre. À défaut des chants italiens, Mirande imagina de nous jouer une contredanse allemande, que je fus obligée de danser sans autre partenaire qu'Ursule; car Monti n'était point un danseur.

Tandis que nous voltigions sur la terrasse dont une extrémité touchait à ma salle de bains, j'entendis une voix qui ne m'était point étrangère: cette voix était celle de M. de La Rue; je la reconnus sans peine. Il adressait à la femme du concierge quelques questions sur cette grossesse que je simulais toujours, et qui occupait si fort quelques esprits malveillans ou intéressés à me nuire. Je suspendis aussitôt la contredanse pour envoyer Ursule à la découverte; à l'instant même Joseph parut à la porte du salon qui donne de plein pied sur la terrasse, et annonça M. de La Rue: mes soupçons se changèrent en certitude.

Sa visite n'avait pour but que de savoir le nombre et les noms de mes convives. Mécontente de cette inquisition, et bien résolue à le désespérer, lui et tous ceux qui exerçaient autour de moi un si honteux espionnage, je lui demandai, avant qu'il ne nous quittât, de me faire le lendemain même compter mille écus, dont j'avais besoin pour les frais de layette. Il sourit imperceptiblement, jeta encore un regard furtif sur ma taille, et ne quitta point la maison sans avoir encore communiqué ses remarques aux valets chargés par lui de surveiller toutes mes démarches.

On donnait ce soir-là, au théâtre de l'Ambigu-Comique, un mélodrame alors fort en vogue, _l'Homme à trois visages_. Je m'imaginais qu'Ursule préférerait ce spectacle à la tragédie; et lorsque Monti fit la proposition de nous rendre au boulevard du Temple, j'acceptai, à la seule condition qu'on me permettrait d'amener avec moi ma femme de chambre, dont les remarques et les lazzis ne pouvaient manquer de nous divertir. Ursule avait en effet un esprit très vif et un bon sens naturel, qui ne se démentaient presque jamais. Je m'étais trompée dans mes conjectures: le mélodrame n'eut que ses dédains, et son goût demeura fidèle à la tragédie. Les observations qu'elle fit pendant la durée du spectacle lui valurent plus d'une fois les éloges de Monti et de Mirande. Les fumées de la vanité lui montèrent au cerveau; elle nous déclama au retour, et d'une manière que son accent fortement prononcé rendait on ne peut plus comique, quelques tirades qu'elle avait entendues de la bouche de Talma, et qui étaient gravées dans sa mémoire. Peu s'en fallait que déjà elle ne se crût une actrice; et je l'affligeai beaucoup en lui prédisant qu'elle ne pourrait jamais déclamer de suite dix vers français, sans faire pouffer de rire son auditoire.

Nous nous arrêtâmes quelques instans chez Corazza. Mirande, qui me donnait la main, trouva moyen de me prévenir, sans être entendu, que Lhermite devait prochainement me faire une nouvelle visite. Cette visite avait un but, et Mirande m'invitait à me défier plus que jamais de l'astuce de Lhermite: je le remerciai de ses avis, et je me promis d'en profiter. Comme la dernière moitié de la journée s'était écoulée pour moi fort gaîment, je rentrai chez moi, et je me mis au lit de la meilleure humeur du monde. J'étais flattée de l'empressement de Monti, et très sensible à l'amitié que me témoignait Mirande. Mon sommeil fut doux et paisible, mais, à cinq heures du matin, je fus réveillée en sursaut par un coup de marteau violent qui ébranla la porte cochère. Malgré les nouvelles rassurantes que j'avais reçues la veille, ma première pensée fût qu'on venait m'apprendre la mort de Henri. Le coeur serré d'effroi, je sonnai vivement, et je m'élançai hors du lit. Lorsque Ursule entra dans ma chambre, elle me trouva déjà enveloppée d'une robe du matin, et les épaules couvertes d'un schall: «Vite un chapeau, lui dis-je, et allez voir qui a frappé.» Puis, changeant d'idée, je saisis son bras, et je descendis avec elle aussi rapidement que pouvaient me le permettre mes jambes toutes tremblantes. Mon fidèle Joseph arrivait en même temps que moi dans la cour, une lanterne à la main. Le portier n'avait pas encore ouvert; ce fut Joseph qui tira les énormes verrous, et qui fit tourner la grosse clef dans la serrure. J'eus bientôt la certitude qu'on m'apportait un message de M. Obval. Joseph comprit bien que je ne lui donnerais pas même le temps d'atteler un cheval au cabriolet; il posa sa lanterne à terre, boutonna son habit, et se disposa à me suivre.

«Ne sortez point,» dis-je à Ursule, et la lourde porte se referma sur moi. Nous rencontrâmes heureusement un fiacre vide: j'y montai avec Joseph et les deux domestiques qui étaient venus de la part de M. Obval m'inviter à me hâter, si je voulais encore revoir mon cher Henri.

Dévorée d'impatience et d'inquiétude, je n'osais faire une seule question. Nos chevaux avançaient avec rapidité, mais j'accusais encore leur lenteur; je frissonnais de tous mes membres, et je ne pouvais articuler un seul mot. J'arrivai enfin au terme de notre course. M. Obval se présenta d'abord sur mon passage; sa figure me laissait pressentir l'affreux spectacle qui allait frapper mes yeux. «Est-il encore vivant?» furent les seules paroles qu'il me fut possible de prononcer.

--«Oui, madame; le pauvre enfant craint de mourir sans vous avoir revue. Son agonie est cruelle: il fallait connaître la force de votre caractère pour vous appeler à ce déplorable spectacle.»

Nous montâmes à la chambre de Henri. Dès qu'on lui eut annoncé mon arrivée, ses yeux éteints se ranimèrent; sa figure, déjà couverte de la pâleur de mort, se teignit d'une vive rougeur, et son regard chercha le mien. Mes yeux étaient pleins de larmes. Il voulut me tendre la main, et cette main retomba sans pouvoir atteindre la mienne. «Ma bonne amie, dit-il d'une voix dont je ne distinguais déjà plus les sons qu'avec beaucoup de peine, je ne regrette que toi dans le monde. Ma pauvre mère m'avait laissé sans appui: toi seule tu m'as tenu lieu de mère. Embrasse-moi encore... Mon Dieu, que je voudrais ne pas me séparer de toi!»

Mes sanglots éclataient malgré moi. Il perdit connaissance pendant quelques instans. En revenant à lui, il tourna encore ses yeux vers moi, et il me dit adieu d'une voix défaillante. Une légère convulsion altéra ses traits... Il avait cessé de souffrir.

Je tombai sans mouvement. Les secours du médecin de la maison, qui n'avait pas quitté la chambre de Henri, rappelèrent bientôt mes sens. En retrouvant encore là cet homme respectable qui avait prodigué à mon Henri les soins les plus assidus et les plus tendres, je conservais un reste d'espérance. Je lui fis une question: son morne silence m'apprit que je n'avais plus rien à espérer.

M. Obval m'emmena dans son appartement: il ne me demanda point mes ordres pour les honneurs à rendre au pauvre enfant que je pleurais. M. Obval connaissait mieux que personne toute ma tendresse; il était sûr de mon approbation pour tout ce qui tendrait à prouver combien sa mémoire me serait toujours chère. Le lendemain de ce jour fatal, je reçus encore un nouveau témoignage de l'affection toute filiale et de la reconnaissance que m'avait vouées cet aimable enfant, si digne de mes regrets. On m'envoya un petit journal écrit de sa main, et qu'on avait trouvé sous son chevet. Quand on me le remit, je n'eus pas la force de lire au delà des premières lignes; depuis, je l'ai souvent relu, et il s'est profondément gravé dans mon souvenir.

CHAPITRE L.

Journal de Henri.--Toinette.--Projet de nouvelle adoption.

Je rentrai chez moi vers midi, accompagnée de madame Obval, qui n'avait point voulu me laisser partir seule. Six heures d'angoisses et d'inquiétude avaient tellement altéré mes traits, qu'Ursule, qui était accourue au bruit de la voiture, parut effrayée à mon aspect. Ses questions se succédaient avec une extrême volubilité. Comme je n'y répondais point, madame Obval lui fit signe de ne point me presser davantage; elle me conduisit jusqu'à ma chambre, m'exhorta vivement à prendre quelque repos, et ne me quitta que lorsqu'elle me vit plus calme.

Joseph avait enfin satisfait la curiosité de ma femme de chambre. Cette pauvre Ursule vint se placer au pied de mon lit. Après un long silence, elle me demanda la permission d'aller prier auprès du corps de celui qu'elle pleurait comme moi. Je lui accordai cette permission, qu'elle paraissait désirer ardemment, et je la chargeai de distribuer aux pauvres, en mon nom, d'abondantes aumônes.

Le lendemain on me remit le journal du pauvre enfant. Le voici tel que mon coeur l'a retenu, tel que mes yeux eurent de la peine à le lire.

JOURNAL DU PAUVRE HENRI, ENFANT ABANDONNÉ, ET RECUEILLI PAR UN ANGE DE PITIÉ.

«Quand je perdis ma mère j'étais bien petit, je comprenais peu de choses; mais je sentis tout de suite que j'étais bien malheureux.

«_Autre journée._--Au bois d'Auteuil, je vis une dame qu'un peu de honte me fit éviter d'abord, mais dont la bonté prévint mon chagrin d'être pris pour un mendiant. Mais les paroles de la dame furent si douces, qu'attendri et non confus, je bénis dès lors le bienfait sans rougir de l'aumône.

«_Autre journée._--Ma belle amie m'a conduit en pension. Oh! comme je vais travailler! Je veux devenir savant par reconnaissance. Mon Dieu! si ma seconde mère allait perdre ainsi tout ce qu'elle possède! moins petit et plus heureux que la première fois, je pourrais alors devenir un appui. On peut recevoir de l'enfant à qui on a tout donné.

«_Autre journée._--Tous mes maîtres sont contens de moi; je suis bien heureux en songeant que ma belle amie le sera plus que moi encore.

«_Autre journée._--Je suis malade, mais je ne veux pas qu'on le sache; ma belle amie serait inquiète. Que me fait un peu de douleur pour lui en épargner beaucoup!

«_Autre journée._--Je souffre beaucoup plus; j'ai la fièvre, dit-on... Non, c'est que j'ai peine à vivre. Oh! pourvu que je ne meure pas sans voir mon amie! Elle viendra; mais comme elle sera affligée en me voyant si pâle, si faible! Je l'aime tant, que je tâcherai d'avoir un peu meilleure mine.

«_Autre journée._--Cher monsieur Obval, le pauvre Henri est bien reconnaissant de vos bontés. Il faudra donc aussi vous quitter! Quitter tous ceux que j'aime, c'est là, c'est là la plus grande peine de la mort.

«_Le lendemain._--J'ai bien peur de ne plus me lever. Je mettrai ce journal près de mon coeur, et, si je succombe, on verra que ce coeur eut de la reconnaissance pour tous les bienfaits.»

Pauvre enfant! Il avait ajouté encore ces mots au crayon:

«Je ne puis ni mourir, ni vivre, car mon amie ne vient pas. Que j'écrive encore ce dernier élan pour elle: AMOUR ET RECONNAISSANCE.»

Ces derniers mots donnèrent un libre cours à mes larmes. Ô douleur de la maternité! je vous sentis, je vous devinai tout entières. Une fiction triste et cruelle me révéla votre immensité. Tombée de tout le poids d'une illusion dans l'amer sentiment de ma solitude, je ne fis qu'envier davantage ce bonheur d'être mère, dont l'image même semblait vouloir me fuir pour toujours.

J'étais plongée dans une vague rêverie de désirs et de regrets, quand Ursule vint me surprendre escortée d'une autre femme dont la figure touchante me frappa. Le patronage d'Ursule était chose assez nouvelle auprès de moi, pour que cette circonstance excitât vivement ma curiosité. L'intérêt s'y joignit aussitôt. Ursule, avec cette certitude de me plaire qui me prévient toujours favorablement, poussa en quelque sorte la jeune femme au devant de moi, avec ce seul mot: Elle a connu ce pauvre Henri... «Oui, madame, et je l'ai aimé comme mon frère. Vous vous rappelez peut-être un jour, il y a deux mois, que vous vîntes à la pension lui apporter des livres et une foule d'autres choses. Mais, madame, sachez d'abord que j'habite près du jardin de la pension, que j'ai une soeur, et que, le jour même dont je vous parle, Toinette, ma petite soeur fut frappée par les écoliers. Henri accourut à ses cris, s'établit dès ce moment son défenseur, et vint passer auprès de nous toutes ses heures de récréation. C'est de vous qu'il nous parlait sans cesse; il avait son projet, disait-il souvent; il voulait mettre de côté pour acheter une robe et un chapeau à Toinette, la mener, quand elle aurait dix ans, à sa belle amie, qui l'accueillerait avec bonté, tant elle aimait les enfans. Nous avions une grande envie de vous voir, car à moi aussi le pauvre Henri avait promis cette faveur. Il devait parler à madame pour qu'elle voulût bien être marraine de mon enfant avec le frère de M. Obval; et voilà qu'absente seulement pendant dix jours, j'arrive pour apprendre que le pauvre Henri vient de mourir.»

Ici les sanglots de la jeune femme renouvelèrent mes larmes. Ce que j'avais éprouvé en l'écoutant ne peut se rendre: c'était un sentiment pénible et doux, un regret et un rêve de mère.

«Je réaliserai toutes les espérances de Henri, dis-je à la jeune femme; je prendrai soin de Toinette, et cet enfant, qu'il désignait à ma tendresse, deviendra le mien.» En promettant ainsi je me trahissais tout entière, avec ma chimère de maternité, qui semblait s'échapper plus vive et plus puissante à l'idée d'une adoption prochaine et consolatrice. Ce n'était point assez pour mon coeur que de laisser deviner sa pensée; j'avais hâte de tenter le coeur qui pouvait y répondre. Je fis préparer à déjeuner dans le jardin; et quand je fus seule avec la jeune femme, je lui demandai depuis combien de mois elle était enceinte; je lui demandai plus, et à force de séductions, je lui arrachai une promesse. Seule je fus coupable, aussi seule ai-je été punie d'une fraude où l'or avait été mon complice.

Une plume savante a dit: _Dans les Mémoires on peut laisser de côté tout ce qui nous force à rougir, si les faits ne sont pas intimement liés aux autres événemens de notre vie_. Le tort grave dont j'accuse ici la pensée et la circonstance a eu trop d'empire sur ma destinée pour que je puisse profiter de l'heureux privilége de le taire. Il faut le dire au prix de quelque honte, mais pour m'en épargner une plus grande, qui du moins ne m'appartient pas, celle d'avoir été conduite à une feinte répréhensible par un lâche motif d'ambition ou d'intérêt. Cette faute, comme toutes mes fautes, prit sa source dans une imagination exaltée, dans une ame ardente, et dans une impatiente habitude de céder à mes impulsions.

Ce n'est pas ainsi qu'en jugèrent le public et les amis de Moreau: on ignora toujours la véritable cause de notre rupture, et, durant notre liaison, j'avais trop peu ménagé ceux qui l'entouraient pour qu'ils ne cherchassent point à en dénaturer le caractère. Moreau cessa de m'aimer, parce qu'il avait la preuve écrite de ma main que j'en aimais un autre. L'idée de le ramener ou de le tromper n'entra pour rien dans le projet d'adoption qui devait me donner le titre et les droits de mère. J'eus si peu cette vue intéressée dans ma résolution imprudente, qu'il ne me vint pas même à l'esprit qu'on pût la soupçonner. J'ai déjà fait assez d'aveux pour qu'on croie à ma sincérité; j'ai déjà donné assez de preuves de mon fol entraînement, pour qu'il devienne seul ici l'interprétation naturelle de ma conduite. Je continuerai de retracer les événemens tels qu'ils se sont passés; je serai plus sévère que la malignité même, mais en repoussant tous les reproches de vil calcul et de sordide intérêt, dernier remords qui, Dieu merci, ne charge point mes erreurs.

CHAPITRE LI.

Renvoi d'Ursule.--Retour de mon mauvais génie.--Lettre du général Moreau.--La prétendue famille D. L***.

Moreau m'avait écrit de renvoyer Ursule à Milan, dès qu'il avait su la scène dont elle s'était rendue coupable en haine d'Aurélie. Jusqu'alors je n'avais pu m'y résoudre; maintenant l'éloignement d'Ursule devenait nécessaire à mes projets. Son âge, sa loyauté, m'interdisaient de la mettre de moitié dans un mensonge, et l'acte auquel j'étais résolue me semblait assez grave pour lui épargner une complicité dont son attachement sans bornes n'eût pas mesuré le poids. L'effroi que m'inspirait la seule idée d'Ursule sachant mon secret, me rappelait par instans que je faisais mal. Ce n'était pas une fille dévouée qu'il fallait à ma résolution victorieuse de mes scrupules, mais une complaisante qui me vendît sa conscience, si elle en avait une.

Je prévoyais toute la peine qu'allait causer à Ursule l'ordre d'une séparation; aussi je tâchai de l'adoucir en lui faisant entrevoir un retour. Me servant d'une lettre de madame Lambertini, que j'avais reçue, je tentai de lui persuader qu'elle ferait seulement à Milan un voyage pour une affaire importante dont une autre ne pouvait être chargée; mais elle ne me répondit que par de l'incrédulité et des larmes. Je fis un cruel effort sur moi-même pour lui cacher jusqu'à l'attendrissement qu'elle me causait. Oh! cette apparente dureté était un hommage. Pauvre Ursule! je me reprochais déjà de séduire une mère, et je tremblais devant une double responsabilité.

La douloureuse séparation eut donc lieu; et le lendemain la soeur de la protégée d'Ursule, de madame Sev..., fut installée à sa place.

Ce jour même, ma nouvelle femme de chambre vint m'annoncer D. L***. Il ne pouvait que m'affermir dans mon projet; car ce projet allait servir ses vues, et dès lors son habileté travailler à ma persévérance.

En le voyant entrer je me sentis tout le délire de la folle passion dans laquelle il m'avait entretenue avec tant d'adresse... «M'apportez-vous une lettre? m'écriai-je; je lui ai écrit, et il ne m'a pas répondu.»