Memoires D Une Contemporaine Tome 2 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 9
Cette injonction la contraignit enfin de rompre le silence; elle me demanda s'il pouvait être vrai que j'eusse, comme on le lui avait fait pressentir, l'intention de l'éloigner de moi. Sur ma réponse affirmative, la colère qui s'était jusqu'à ce moment peinte sur son visage, fit place au chagrin le plus vif: elle se jeta à mes genoux en sanglotant; et alors commencèrent des supplications auxquelles je ne savais comment mettre fin. Je n'y parvins qu'après avoir répété plusieurs fois que je pardonnais, mais, en assurant que mon indulgence n'irait pas désormais plus loin. La pauvre fille me témoigna, de la manière la plus expressive, combien elle était reconnaissante.
Dans l'expansion de son repentir, elle m'apprit quels ennemis j'avais à redouter dans ma maison même. Ces ennemis étaient précisément ceux de mes domestiques que j'avais dès mon arrivée comblés de bontés. À la tête de cette ligue qui s'organisait contre moi, figurait en première ligne une autorité imposante, le concierge, qui récompensait aussi mes libéralités par la plus complète ingratitude. Je sus que dans la matinée même de ce jour, M. de la Rue, dont j'avais toute raison de suspecter la bienveillance, était venu, sous prétexte de me rendre visite, et que, ne m'ayant pas rencontrée, il avait fait sur mon compte beaucoup de questions auxquelles le concierge et sa femme avaient répondu par les insinuations les plus perfides. M. de la Rue avait aussi tenté de faire jaser Ursule, en lui demandant si ma grossesse était bien avancée. Ma femme de chambre savait aussi bien que moi que cette grossesse n'était qu'une feinte: elle avait cependant répondu comme j'eusse répondu moi-même, affirmativement; et cette réponse n'avait pas paru fort agréable au questionneur.
Il était deux heures du matin avant que j'eusse mis fin à la conversation; je m'endormis enfin, non sans avoir encore entendu plusieurs fois Ursule protester de son attachement pour moi avec une chaleur qui n'avait certainement rien d'affecté, et dont il m'était impossible de ne pas lui savoir gré.
CHAPITRE XLV.
L'inconnue.--Madame Lacroix.--Les préventions.
Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, j'aperçus Ursule occupée dans le jardin à composer le bouquet que le jardinier de la maison avait coutume de m'apporter tous les jours à l'instant du déjeuner. Lorsqu'elle entra dans mon appartement, pour lui prouver que j'avais entièrement oublié ses torts, et que j'appréciais son empressement à prévenir tous mes désirs, je lui dis qu'elle irait le soir au Théâtre-Français, où l'on donnait _Britannicus_. Talma avait excité en elle, dès le premier jour où elle avait pu le voir, la plus profonde admiration. Le plaisir du spectacle était encore si nouveau pour elle, que la représentation théâtrale produisait sur son esprit une illusion complète: elle ne pouvait séparer l'acteur du personnage dont il reproduisait la physionomie et le caractère. Le dénouement d'_Épicharis et Néron_ lui avait laissé de terribles souvenirs, et si quelque chose troublait le plaisir qu'elle se promettait d'admirer de nouveau Talma, c'était la crainte de le voir mourir encore. Je la rassurai sur ce point, et j'abrégeai l'entretien, pour ne m'occuper que de la malheureuse femme qui, depuis la veille, absorbait toutes mes pensées.
J'eus la satisfaction d'apprendre, en arrivant à l'hôtel de Flandre, qu'elle paraissait bien remise de la secousse encore si récente qu'elle avait éprouvée. Je la trouvai dans une toilette dont la simplicité élégante prouvait que madame Lacroix avait bien rempli mes intentions. En me revoyant, ma protégée parut surprise de trouver une aussi grande différence entre le jeune blondin de la veille et la femme qu'elle avait aujourd'hui devant les yeux. Je m'efforçai de lui prouver que mes dispositions pour elle étaient toujours restées les mêmes, et que mon costume seul était changé. Elle me fit de nouveaux remercîmens avec l'accent d'une reconnaissance sincère. Son âge, beaucoup plus mûr que le mien, et je ne sais quoi d'imposant répandu sur toute sa personne, m'inspirait un sentiment de respect dont mon attitude et mon langage lui fournissaient assez la preuve. Je témoignai le désir de lui faire donner un logement plus convenable encore que celui qu'elle occupait. Ce logement était situé dans le même hôtel, entre cour et jardin; elle refusa d'abord, mais elle accepta, quand je lui démontrai qu'ainsi placée elle serait encore mieux à l'abri des regards indiscrets qui pouvaient l'inquiéter. Madame Lacroix avait prévenu mes désirs en s'arrangeant pour que ce nouveau logement, occupé en ce moment par des locataires, fût libre dès le surlendemain. Toutes les fois que cette bonne femme m'adressait la parole, il y avait dans ses manières et dans son ton quelque chose qui exprimait parfaitement l'affection qu'elle m'avait vouée, et qui perçait sous la brusquerie naturelle de son caractère. Douée d'un tact assez sûr, elle avait facilement deviné à quelle classe appartenait la dame que je lui avais amenée la veille, et cependant elle affectait plus que jamais d'employer dans son langage des formes républicaines tout-à-fait propres à blesser son oreille. Je voyais avec peine que la pauvre dame était désagréablement affectée, et je cherchai à calmer l'inquiétude qui se peignait sur son visage, en lui répétant qu'elle ne pouvait trouver nulle part une retraite plus sûre que celle qu'elle habitait, et que la brusquerie de madame Lacroix cachait un coeur susceptible du dévouement le plus absolu.
L'inconnue (car elle l'était toujours pour moi) reprit bientôt un air plus calme; et pour me témoigner à la fois sa sincérité et la confiance qu'elle avait mise en moi, elle manifesta l'intention de me révéler, sans plus de délais, son nom et ses malheurs. Cette intention m'honorait, mais je refusai pour le moment de recevoir ses confidences, en la priant de croire que, dussé-je ne la connaître jamais davantage, je prendrais toujours à son sort le plus vif intérêt. Je lui fis entendre que je voulais qu'elle restât maîtresse de son secret jusqu'à ce que j'eusse acquis encore plus de droits à sa confiance.
Elle parut apprécier la délicatesse qui avait dicté ma réponse: mais, comme j'allais me lever, elle me retint de la manière la plus amicale, et me parla en ces termes:
«Il y a maintenant trois mois que je suis rentrée en France, et que j'ai revu Paris, au péril de mes jours, sur la foi d'une promesse trompeuse. Le plus indigne abus de confiance m'a enlevé les modiques ressources qu'une absence de plusieurs années et la confiscation de mes biens m'avaient encore laissées: démarches, sollicitations, prières, j'ai tout mis en oeuvre pour sortir de la cruelle position où je me trouvais placée. Tous les points d'appui sur lesquels je croyais pouvoir compter m'ont manqué à la fois, et je commençais d'être en proie à toutes les horreurs du besoin, lorsque vous m'avez rencontrée.
«Un homme qui me connaît bien, qui se disait, en de meilleurs temps, mon ami, a eu la barbarie d'augmenter mes maux en me livrant à la douleur d'avoir vainement imploré sa pitié. Depuis mon émigration, j'avais su pourvoir aux besoins de la vie par le travail de mes mains; mais à mon retour en France, l'isolement où je me suis trouvée tout à coup, la crainte d'être découverte, et la fatigue même de tant de démarches infructueuses, m'ont ôté les forces nécessaires pour me livrer à mon travail habituel.
«Il y a deux jours, sur le point de me trouver sans asyle, n'ayant plus déjà de quoi pourvoir à ma subsistance, je suis sortie pour réclamer le misérable complément d'une somme qui m'était due sur le prix de quelques objets que le besoin m'avait forcée de vendre depuis long-temps. J'ai essuyé de mon débiteur un refus absolu, et peu s'en est fallu qu'il ne me menaçât d'une dénonciation. Accablée par le désespoir, je songeais avec effroi que la nuit suivante je n'aurais pas même un peu de paille pour reposer mes membres fatigués. La mort seule m'offrait un terme à tant de maux.
«Je sortais de la rue du Battoir, dans la matinée d'hier, lorsque tout près de moi j'entends prononcer mon nom. Je me retourne et je reconnais le comte de Ch*** qui s'approchait de moi. Il me rappelle le temps où il m'a connue; je ne lui réponds que par des larmes: il m'interroge avec le ton du plus vif intérêt: je lui avoue l'horreur de ma position, je ne lui cache que le mal qui commençait à me dévorer, la faim.
«Je vous épargne le détail de ses consolations et de ses promesses. Le comte finit par me dire qu'il peut disposer d'une chambre chez d'honnêtes gens, rue Feydeau, et qu'il s'offre de m'y conduire dans la journée. Forcé de me quitter pour quelque temps, il me donne rendez-vous pour cinq heures et demie sous le péristyle du théâtre; c'est de là qu'il devait me conduire dans la retraite sûre dont je ne serais plus sortie que pour aller chercher une seconde fois, hors de France, l'hospitalité que me refuse ma patrie.
«Le comte me quitta fort attendri en apparence: je me crus sauvée et je repris encore une fois courage. En me parlant, il portait la main sur la croix de Saint-Louis, qu'il à autrefois méritée sur le champ de bataille, et dont il n'a jamais voulu, dit-il, se séparer malgré la nécessité qui l'oblige de la cacher à tous les yeux. Je fus, comme vous le pensez, exacte au rendez-vous: l'espérance me rendait même déjà la faim moins insupportable. J'attendis; les heures s'écoulaient, le comte ne paraissait pas: alors, toute l'horreur de ma situation vint encore une fois se présenter à mon esprit; ma raison s'égara; vous savez le reste.»
Elle s'arrêta, en me regardant avec une expression que je ne saurais rendre, et elle me tendit les bras; je m'y précipitai, et nos larmes se confondirent. Elle réprima toutefois bientôt son émotion, et me présentant un portefeuille qu'elle venait de tirer de son sein: «Ces papiers, me dit-elle, vous instruiront de ce qu'il me serait trop douloureux de vous raconter. Vous trouverez aussi dans ce portefeuille une lettre où je vous explique les nouveaux services que j'ose encore attendre de vous. Je vous confie les seules espérances qui me restent; je vous rends, en un mot, maîtresse de ma destinée, et c'est le seul moyen qui soit en ma puissance de vous prouver combien je suis reconnaissante de ce que vous avez déjà fait pour moi. Je resterai ici sans inquiétude jusqu'au jour où vous pourrez me dire ce qui sera advenu de mes demandes.
Je pris le portefeuille, en promettant de tout mettre en oeuvre pour terminer à sa satisfaction ce que j'avais déjà si heureusement commencé. Quoi qu'on me demandât, je me croyais sûre de réussir. Barras était encore tout-puissant, et Mirande, dont le bon coeur m'était parfaitement connu, pouvait me servir près de lui; mais je ne dis rien à ma respectable inconnue des moyens que je comptais employer pour obtenir un prompt succès: j'aurais craint de blesser la sensibilité de son coeur, en lui faisant entendre des noms qui pouvaient lui retracer de fâcheux souvenirs. Je demeurai encore une heure avec elle, et je la quittai pour reprendre le chemin de Chaillot. Avant de quitter l'hôtel de Flandre, je recommandai à madame Lacroix de redoubler de soins et de prévenances. Cette bonne dame n'avait pas besoin de mes recommandations; elle était toute disposée à faire ce que je lui demandais; seulement, avant de me laisser partir, elle me demanda la permission de me donner un avis; cet avis avait pour but de m'empêcher de compromettre, par des démarches imprudentes, le nom de Moreau sous la protection duquel j'allais placer une émigrée. Je remerciai madame Lacroix de son conseil, et je résolus de n'en pas moins suivre l'impulsion de mon coeur.
CHAPITRE XLVI.
Une visite.--Lettre de D. L.--Lettre au général Ney.--Conséquences de cette lettre.
Pour servir utilement l'infortunée qui venait de s'abandonner entièrement à moi, je me fixai au parti de ne brusquer aucune démarche, et je mis, à mon retour du spectacle, la lecture des papiers qu'elle venait de me confier, et qui devaient au moins m'apprendre son nom.
En arrivant à Chaillot, je trouvai plusieurs lettres, tant d'Italie que de Paris, une foule d'invitations, et enfin un billet de Lhermite, qui s'excusait de ne pouvoir répondre à l'invitation que je lui avais adressée la veille. Tout en me mettant à table, je jetai un coup d'oeil sur cet amas de lettres qu'on avait placées devant moi, en cherchant, avant de les ouvrir, à en deviner le contenu. J'éprouvai une impression difficile à définir, en reconnaissant sur une des enveloppes le timbre de la Hollande et l'écriture d'une de mes cousines. Le souvenir de ma mère, celui de mon mari, s'emparèrent aussitôt de mon esprit, et la tristesse remplaça bientôt sur mes traits la joyeuse humeur qui s'y peignait quelques minutes auparavant.
Une crainte vague se mêlait maintenant au désir que j'éprouvais de lire ces lettres. Cette inquiétude m'ôta l'envie d'aller au spectacle: je dis à Ursule que je l'y enverrais sous la conduite de Joseph.
Après le dîner, je me retirai dans mon cabinet pour lire ma correspondance: j'avais fait défendre ma porte, et je comptais bien passer seule le reste de la soirée; mais à peine Ursule venait-elle de partir que la femme du concierge entra d'un air troublé dans mon appartement pour m'annoncer qu'on venait de violer malgré elle les ordres que j'avais donnés de ne laisser entrer personne pendant toute la soirée. À peine avais-je eu le temps de lui demander le nom de la personne qui s'introduisait ainsi chez moi de vive force, que je vis entrer madame Tallien: c'était elle en effet qui était arrivée jusqu'à mon appartement, sur le souvenir de la promesse récente que je lui avais faite de la recevoir toujours quand elle voudrait me faire visite.
Je la reçus en effet à bras ouverts; elle voulut visiter mon habitation dans tous ses détails, et elle me parut satisfaite. Madame Tallien était généreuse et bienfaisante: elle secourait secrètement beaucoup de malheureux; et, ce jour-là même, elle était venue dans le plus strict incognito à Passy, pour y porter des consolations à une famille respectable, que la révolution avait à la fois dépouillée de sa fortune et privée des membres qui auraient pu la soutenir. L'ascendant qu'elle avait sur Barras la mettait à même de rendre des services en tout genre, et elle les rendait de la manière la plus désintéressée. Cette générosité qui lui était si naturelle, ce désintéressement si rare, ne l'ont point empêchée de faire bien des ingrats parmi ceux même qu'elle favorisait de son crédit. Pour quiconque l'a connue comme moi, c'est un devoir de rendre hommage à sa belle ame et de la venger de l'ingratitude.
Déjà instruite de la visite que j'avais faite chez Lhermite, elle m'en gronda du ton le plus amical. «Vous allez partout, me dit-elle, et vous ne trouvez pas une heure à me donner!
«--Prenez-y garde, répondis-je, si je reprends le chemin de la rue de Babylone, vous pourrez bien trouver mes visites trop fréquentes».
Elle me répondit à son tour de la manière la plus obligeante; puis, ramenant la conversation sur Lhermite et Mirande, elle dit un mot de l'embarras où je les avais laissés en les quittant tout à coup, la veille, au théâtre Feydeau.
Ce ne fut pas sans peine que je lui cachai le véritable motif de ma disparition; mais ce secret n'était pas le mien, et je voulais au moins savoir pour qui j'avais à intercéder, avant de réclamer l'intervention puissante de madame Tallien.
Nous passâmes deux heures en promenade dans le jardin. Du haut de la terrasse ombragée d'arbres touffus, nous découvrions les quais depuis le Champ-de-Mars jusqu'au palais du conseil des Cinq-Cents. Ces lieux pleins de tant de souvenirs fournissaient amplement matière à la conversation brillante de madame Tallien. Je l'écoutais avec un bien grand plaisir; mais je regrettais intérieurement de voir une femme si bien faite pour goûter tous les plaisirs du coeur, enveloppée dans le tourbillon des affaires politiques, et réduite à cacher souvent les véritables sentimens qui dominaient son âme.
Elle me quitta assez avant dans la soirée: après son départ, je pris encore plaisir à parcourir seule le jardin que je venais de traverser en tous sens avec elle: je ne pouvais me résoudre à rentrer dans le cabinet où je devais retrouver la lettre dont la suscription seule m'avait si profondément attristée quelques heures plus tôt. Cette lettre ne fut pas en effet celle que j'ouvris d'abord. Il y en avait une qui venait de Manheim; je crus reconnaître l'écriture de D. L., et je l'ouvris de préférence.
«Je suis dans les environs de Manheim, me disait D. L.: chaque jour je vois le général Ney; à peine rendu à son pays, il affronte déjà de nouveaux dangers. Tous mes efforts tendent à continuer de mériter la confiance qu'il a mise en moi. Je m'efforce aussi, Madame, de justifier la vôtre. J'ai tardé à vous instruire de ce que le désir de vous voir heureuse m'a fait entreprendre. Le succès a couronné mes efforts, et votre coeur les appréciera.
«Le général Ney vient de rendre à l'armée un de ces services qui attestent chez lui autant d'adresse que de courage. Sous les habits d'un paysan, il s'est introduit seul dans Manheim pour s'assurer des forces de la garnison; il s'est ménagé des intelligences dans la place, et il vient, cinq jours après, de s'en rendre maître en s'y introduisant pendant la nuit avec cent cinquante hommes déterminés à vaincre ou à mourir avec lui.»
D. L. me racontait encore plusieurs traits également glorieux pour Ney: il y avait dans sa lettre une autre anecdote d'un genre tout différent, et tout-à-fait propre à exalter mon imagination. Suivant D. L., Ney venait de donner un bel exemple aux soldats, en renvoyant, sous escorte convenable, une belle Allemande qui était venue réclamer la protection du général pour la maison de son père. Elle était malheureuse, il avait respecté son malheur; et sur quelques plaisanteries qu'on lui faisait à ce sujet, il avait répondu que sa folie était de prétendre à être aimé passionnément, sans jamais rien demander aux dames que leur coeur ne fût prêt à accorder.
Et quelle femme au monde pouvait l'aimer plus passionnément que moi! Ce fut la première idée qui s'offrit à mon esprit: je ne sais à quelle démarche m'eût entraînée l'exaltation de ma tête, si Ursule, revenue du spectacle, ne m'eût forcée d'entendre, pendant quelques minutes, le récit de ses jouissances et de ses émotions. Combien il me tardait de rester seule! Ursule me quitta enfin.
«Non, me dis-je en parcourant ma chambre à grands pas, je ne puis ni ne dois fuir; mais que du moins il sache combien je l'aime:» et, saisissant la plume, j'écrivis la lettre qu'on va lire:
«J'obéis à mon coeur; je ne cherche donc point de vaines excuses. Je ne sais pas l'art de déguiser mes sentimens: d'ailleurs, il y a dans le fond de mon ame quelque chose qui me dit que si ma démarche blesse les convenances du vulgaire, elle plaira peut-être à la noble franchise de votre caractère.
«Une seule fois mes yeux vous ont rencontré, et votre image s'est gravée dans mon coeur. Unie à vous par la pensée, j'ai frémi de tous vos périls, j'ai joui de tous vos triomphes, et j'ai applaudi avec enthousiasme au récit de vos belles actions.
«Mon sort est brillant; quelques femmes le trouvent digne d'envie: je renoncerais avec joie à tout cet éclat pour avoir le droit de m'associer à vos dangers.
«L'estime et la reconnaissance m'unissent au général Moreau. Vous en faire l'aveu dans une lettre telle que celle-ci, n'est-ce pas courir le risque de me rendre méprisable à vos yeux? Mais je ne sais point combattre le penchant irrésistible de mon coeur. En vous avouant le sentiment qui trouble mon repos, je n'ai point d'autre pensée que celle de vous apprendre qu'il existe loin de vous une femme à qui votre gloire n'est pas moins chère qu'à vous-même.»
J'étais si troublée en écrivant cette lettre, que je me trompai de suscription. Ce fut Moreau qui la reçut, et Ney eut celle qui était destinée à Moreau. Je passai une grande partie de la nuit à lire mes autres lettres et à y répondre sur-le-champ. Le lendemain, tout était à la poste avant même que je fusse levée. Je n'appris que plus tard de la bouche de Ney l'impression qu'avait produite sur lui la lecture d'une missive assez froide, et dans laquelle se retrouvaient les traces d'une longue et paisible intimité. Mais quelle dut être la douleur de Moreau, lorsqu'il eut entre les mains cette preuve irrécusable que mon coeur ne lui appartenait plus, et que j'attendais presque avec impatience l'occasion de lui prouver mon ingratitude envers lui, dont la tendresse pour moi semblait augmenter chaque jour!
Cette lettre devint doublement pour moi la source de bien des inquiétudes et des chagrins. Le silence de celui à qui je l'avais destinée et de celui qui la reçut me livra à toutes les incertitudes et toutes les suppositions les plus propres à blesser mon coeur et à humilier mon amour-propre; je me crus dédaignée de l'un, oubliée de l'autre; cette position était intolérable, et je ne l'aurais pas supportée si les événemens qui m'entraînaient ne m'eussent forcément distraite des rêves de mon imagination.
La lettre de ma cousine n'était aucunement propre à calmer mon exaltation; elle m'apprenait que ma lettre au président du consistoire avait redoublé l'indignation de ma mère et l'animosité de ma famille contre moi. Mes parens ne travaillaient que plus sérieusement à faire prononcer mon divorce, dans l'espoir que la dissolution de mon premier mariage amènerait plus promptement Moreau à me prendre pour épouse.
Je fus moi-même irritée au plus haut degré qu'on prétendît encore exercer un empire absolu sur ma volonté, et je me promis bien de mettre tout en oeuvre pour déjouer des projets qui contrariaient si complétement la passion que je ne renfermais plus qu'avec peine au fond de mon coeur. J'ignorais encore que mon imprudence venait d'élever la barrière qui me séparait pour toujours du général Moreau.
CHAPITRE XLVII.
Dîner chez madame de La Rue.--Discussion désagréable. Une soirée à l'Opéra.
J'avais bien pris la résolution de lire, le demain matin sans plus de retard, les papiers que m'avait confiés mon inconnue; mais une succession non interrompue de visites qu'il fallut recevoir, m'empêchèrent de faire dans la journée cette lecture qui demandait une attention soutenue, puisque c'était dans le porte-*feuille que je devais trouver les renseignemens propres à déterminer la ligne que je suivrais dans mes démarches. Le moment de me rendre chez madame de La Rue arriva enfin, sans que j'eusse pu trouver, dans toute la journée, un seul instant de relâche. Les préventions défavorables que j'avais d'abord eues sur son compte, et qui s'étaient tout récemment dissipées, pouvaient expliquer cet empressement; elle me parut tout d'abord au-dessus de ce qu'on m'en avait dit. Ce n'était pas seulement une jolie femme, pleine de finesse et d'esprit; la bonté de son coeur se peignait encore sur son visage, et doublait le prix de ses autres qualités.