Memoires D Une Contemporaine Tome 2 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 4

Chapter 43,770 wordsPublic domain

Pendant que nous nous laissions aller à l'émotion de cette scène attendrissante, Siv*** n'avait point perdu de temps; il avait pris toutes les informations qui pouvaient lui faire connaître la nature et l'étendue des besoins de cette famille. Je fus étonnée de la modicité de la somme qui pouvait assurer le bonheur de ces pauvres gens. Je ne voyais autour de nous que des physionomies rayonnantes de joie: la mienne était loin d'être sombre. Avec quel plaisir mes regards se fixaient sur les traits de Jacques, et combien je trouvais de douceur à contribuer pour quelque chose au bien-être d'un homme si digne d'estime! Nous quittâmes enfin la chaumière de Marie, et nous reprîmes le chemin de la ville, chargés des bénédictions de la foule qui nous entourait, et surtout de celles de Jacques et de Georgette. Tout en galopant, je me livrais au plaisir de préparer dans mon esprit la félicité à venir de ce couple si intéressant.

Je confiais sans façon à mes compagnons de voyage tous les projets que je me proposais d'exécuter plus tard, pour prouver aux deux amans l'intérêt qu'ils m'avaient inspiré: on m'écoutait avec complaisance, en applaudissant à mes intentions. Ce fut à Siv*** surtout que je recommandai mes nouveaux protégés; il me promit de ne pas les abandonner quand j'aurais quitté Lyon, et il tint parole. Depuis cette époque, je suis passée quatre fois dans cette ville, et je n'ai jamais manqué d'aller rendre ma visite à Georgette, qui a réalisé toutes les espérances que j'avais d'abord conçues d'elle.

En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau et un billet d'adieu que m'adressait D. L. Le ton de familiarité mal déguisée qu'il prenait avec moi m'apprit qu'il connaissait déjà tout l'empire que lui donnait sur moi l'indiscrète révélation des secrets de mon coeur. Mais quelle fut mon émotion lorsque j'arrivai à cette phrase qui terminait sa lettre:

«Celui dont vos voeux accompagnent les triomphes sera à Paris dans peu de jours; il doit aller aux eaux qui lui ont été ordonnées pour sa blessure, et il ne s'arrêtera que quarante-huit heures.

«--Il est blessé!» m'écriai-je douloureusement; aussitôt mon coeur se serra, mes yeux se fermèrent, et fondant en larmes je tombai presque sans mouvement sur un fauteuil. J'étais seule dans ma chambre, où je m'étais enfermée pour lire mes lettres: il fallait cependant reparaître dans le salon; il se passa plus d'une demi-heure avant que je fusse en état de me montrer. Une résolution soudaine me rendit ma fermeté, et je vins retrouver ma compagnie, qui s'était accrue de quelques nouveaux arrivans pendant mon absence. Entraînée par la passion violente qu'irritaient encore en moi les obstacles et l'inquiétude, j'annonçai sans préambule que je comptais partir le lendemain pour Paris. À ces mots, la surprise se peignit sur tous les visages: Siv***, me prenant à l'écart, s'informa du motif que je pouvais avoir de prendre une si brusque détermination. Je lui répondis que ce motif était puissant; qu'il ne me permettait pas de rester davantage à Lyon et sans m'expliquer plus longuement, je lui remis la note des sommes que je le priais de compter en mon nom à Jacques et à Georgette. Je me retirai de bonne heure, et dans un état si visible d'agitation, que personne ne douta que j'eusse reçu de mauvaises nouvelles de Moreau.

Quelle nuit je passai! Le savoir blessé, mourant peut-être! je n'étais plus à moi. Quelques réflexions tardives sur l'inconséquence de ma conduite ajoutaient encore à mon trouble. Qu'allait-on penser? que penserait Moreau lui-même? quelle serait sa douleur s'il pénétrait jamais dans les replis de mon coeur! Je passais successivement du repentir à l'amour, et de l'amour au repentir. La certitude que je pourrais enfin voir l'homme qui, sans le savoir, régnait en souverain sur mon coeur, me faisait oublier tout le reste. Le jour parut enfin, et je m'occupai sans délai des préparatifs de mon départ.

CHAPITRE XXXVI.

Un fat.--Visite à la fabrique de M. Jo***.--Départ pour Paris.

Si je ne quittai pas Lyon ce jour même, mon départ ne fut point retardé par de sages réflexions, il le fut seulement par le bruit qui s'était répandu dans la ville que le général Ney n'était pas blessé, mais qu'il avait été fait, prisonnier par les Autrichiens. Alors ma pensée, sans changer d'objet, prit pour quelques instans une autre direction. La veille j'avais tremblé pour ses jours; le lendemain je frémissais en songeant qu'il était pour long-temps peut-être éloigné de sa patrie, séparé de ses amis et de ses compagnons d'armes. Je m'associais à la peine qu'il éprouvait sans doute de se voir condamné à l'inaction. Il y avait des instans où j'aurais mieux aimé le savoir blessé que prisonnier; il me semblait que telle devait être aussi sa pensée.

Mes projets de départ restèrent donc tout à coup suspendus: je cédai assez facilement aux instances qu'on me fit de prolonger encore quelque temps mon séjour à Lyon; rien ne m'engageait plus à me rendre promptement à Paris, puisque je ne devais pas l'y trouver; mais pendant le peu de jours que je restai encore à Lyon, avec quel empressement je recherchais quiconque pouvait me parler de lui! Et qui n'en parlait pas? Personne ne s'étonnait de mon enthousiasme pour le général Ney; car on connaissait mon imagination _florentine_ et l'on trouvait fort ordinaire de ma part ce qui eût paru singulier chez toute autre femme. Mon langage passionné ne faisait donc naître aucun soupçon: D. L. m'avait devinée; il put en trouver la certitude positivé dans le petit nombre de lignes que je lui adressai en réponse à son billet, pour lui annoncer ma très prochaine arrivée à Paris.

J'envoyai dans la journée savoir des nouvelles de mademoiselle Contat; elle avait la migraine: comme cette migraine dura trois jours, pendant lesquels je ne pus obtenir d'elle un mot de souvenir, je résolus de ne plus la voir désormais que sur la scène, bien sûre que je la trouverais là toujours aimable. Depuis lors, je ne me suis jamais départie de ma résolution. Le désir que j'avais toujours eu de témoigner aux grands artistes la haute estime que doivent inspirer leurs talens m'avait conduite chez mademoiselle Contat. La visite que je lui avais faite avait acquis de la publicité; et l'empressement que j'avais mis à l'accompagner au théâtre, joint à l'élévation du rang que j'occupais dans le monde, avait attiré sur moi les regards de tous les membres du tripot comique. Ceci me conduit naturellement à raconter une aventure assez ridicule, que je dus regarder comme la conséquence de ma conduite irréfléchie.

Il y avait, dans la troupe qui exploitait alors le théâtre de Lyon, un acteur que je nommerai simplement Derville: c'était un fort bel homme qui trouvait, disait-on, peu de cruelles dans la ville. J'avoue que je ne partageais pas l'enthousiasme de ses admiratrices; je lui trouvais plus d'audace que de talent, et j'étais choquée surtout de la confiance qu'il tirait de ses avantages physiques. L'attention que j'avais mise à l'examiner au théâtre, sur la foi de sa renommée galante, ne lui avait point échappé, et dès lors il m'avait jugée digne de ses hommages.

J'avais l'habitude de faire le matin, seule et de bonne heure, un premier, déjeuner dans mon appartement. À cet instant je ne souffrais pas d'importuns; c'était pour moi l'heure du recueillement et de la rêverie; et mes domestiques savaient qu'une cause de la plus haute importance pouvait seule me déterminer à recevoir qui que ce fût avant ou pendant ce premier repas.

Un matin, le silence qui régnait ordinairement autour de moi fut interrompu par le bruit de quelques voix que j'entendis dans le salon contigu à ma chambre. Comme je connaissais l'exactitude d'Ursule à remplir toutes mes volontés, je pensai d'abord qu'il s'agissait peut-être d'une nouvelle mission de D. L., et dans l'impatience de ma curiosité, je sortis de ma chambre comme pour savoir la cause du bruit qui avait frappé mon oreille. «Faites entrer, dis-je à Ursule, et finissons tout ce tapage.»

Ursule ne me répondit qu'en m'invitant à prendre un schall. Je réparai en effet le désordre de ma toilette, et croyant qu'il s'agissait de quelque malheureux qui venait réclamer des secours, je m'avançai à la porte du salon. On peut juger de mon étonnement lorsque je me trouvai en face de M. Derville, dont la visite devait en effet me surprendre: je restai un moment interdite. L'assurance de sa démarche, l'élégance recherchée de sa parure, et son empressement à se jeter au devant de moi, ne me permirent pas de douter qu'il se présentât en conquérant. J'étais indignée de son impudence; je réussis toutefois à me contenir, et, d'un ton très froid, je lui demandai quel était le motif de sa visite, et en quoi je pouvais lui être utile auprès du général Moreau.

Il me répondit, sans rien perdre de son assurance: «Je ne viens pas, Madame, pour vous demander un service; on ne dérange pas une si belle femme pour l'ennuyer; mais sachant combien vous êtes bienveillante pour les artistes, j'ai voulu, à ce titre, avoir l'honneur de faire votre connaissance.»

Je balançai un moment entre la colère et la pitié; mais l'impertinence de son langage me fit sentir que je ne pouvais me montrer trop sévère. Il était resté debout, et moi aussi: je sonnai, et je donnai l'ordre au domestique qui se présenta, de se tenir dans l'antichambre, et d'avertir Ursule qu'elle eût à se rendre sur-le-champ près de moi. «Pour vous, Monsieur, ajoutai-je en toisant de la tête aux pieds l'insolent visiteur, quoique vous prétendiez n'attendre de moi aucun service, je veux vous en rendre un fort important, c'est de vous apprendre ce qu'il y a pour le moins d'inconvenant dans vôtre démarche près de moi, le nom que je porte aurait dû vous faire penser que l'accès de ma maison doit être interdit à bien des gens: je veux bien ne pas vous dire en face si vous êtes de ce nombre; mais je vous engage à ne jamais vous présenter devant moi, et à mieux mesurer vos démarches à l'avenir.»

Il voulut répliquer; j'avais sonné de nouveau: les deux portes du salon s'ouvrirent, Ursule entra, suivie d'un de mes gens. «Conduisez Monsieur,» dis-je au domestique en faisant une légère inclination de tête, et je rentrai chez moi. Je sus depuis; combien j'avais eu raison de lui faire expier ainsi publiquement l'impertinence de sa démarche: sans cette précaution je courais grand risque de grossir la liste des conquêtes de M. Derville: sa mésaventure fit au contraire du bruit au théâtre et dans la ville. Toute satisfaite que j'étais d'avoir puni sa témérité, je ne me serais pas consolée cependant de lui avoir fait subir une telle humiliation, si je n'eusse pensé que ma conduite était en tout conforme aux devoirs que j'avais à remplir vis-à-vis de Moreau. Ma compassion pour lui s'évanouit entièrement le lendemain, lorsque je vis avec quelle impudence, il osait, à son entrée en scène fixer ses regards sur ma loge. Il y avait autour de moi quelques personnes, et surtout des jeunes gens qui parlaient hautement de rabaisser son insolence par quelques coups de sifflet. J'empêchai qu'on en vînt à cette extrémité; et je résolus de ne pas pousser plus loin ma vengeance.

Avant de quitter Lyon, je voulus visiter la superbe manufacture de M. Jo***: je ne m'appesantirai pas sur les détails de la réception qu'on me fit dans ses ateliers; cette réception fut on ne peut plus flatteuse. La gratification que j'avais fait remettre aux ouvriers, avait d'avance prévenu tout le monde en ma faveur, et l'empressement qu'ils mirent à m'expliquer toutes les merveilles de l'industrie lyonnaise fut le premier témoignage de leur reconnaissance. Au moment de franchir la porte des ateliers, j'aperçus une jeune fille de quinze ou seize ans, pâle, et portant sur sa physionomie tous les signes de la souffrance; elle était plus pauvrement vêtue que les autres. Assise à son métier, elle ne se leva point à mon approche, et continua de travailler sans détourner les yeux. Je demandai qui elle était: on me répondit que, privée de sa mère par une mort toute récente, elle venait d'être admise pour la remplacer dans la fabrique. Un accident cruel avait de bonne heure ôté à cette jeune fille l'usage de ses deux jambes: on l'apportait le matin à son métier, et le soir on la reportait au triste réduit qu'elle occupait maintenant seule.

J'allai m'asseoir près de cette infortunée; elle ne répondit à ma première question que par un torrent de larmes: je lui prodiguai les consolations; je lui fis accepter des secours, et j'eus la satisfaction de voir, au moment où je m'éloignai d'elle, que j'avais réussi à faire, rentrer l'espoir dans son ame. Le soir même je parlai à M. Jo*** de ma nouvelle protégée; cet homme bienfaisant voulut être de moitié dans ce que je me proposai de faire pour elle. Il me dit qu'il avait résolu de lui donner un logement dans l'intérieur même de sa manufacture, et de lui assigner un travail propre tout à la fois à la moins fatiguer et à augmenter encore le prix de ses journées: je lui remis encore quelque argent, en le priant d'en faire la remise après mon départ. Le 23 juin 1799 je quittai cette ville de Lyon où j'avais reçu tant de témoignages d'estime et de bienveillance. Le souvenir de l'accueil que me fit à cette époque la société lyonnaise m'est d'autant plus cher, qu'en des temps moins heureux j'ai retrouvé à Lyon les amis qui s'étaient attachés à moi, et dont l'affection ne s'est jamais démentie.

CHAPITRE XXXVII.

Arrivée à Chaillot.--Souvenirs.--Effets du hasard. Un songe.

C'est sans doute une grande faiblesse que d'ajouter foi aux présages et aux pressentimens; la vérité m'oblige à déclarer que cette faiblesse fut de tout temps la mienne. Après un voyage très rapide, j'arrivai à Chaillot fatiguée de corps et d'esprit. Rien ne saurait exprimer la tristesse du sentiment qui me saisit au moment où, suivie seulement de mes domestiques, j'entrai dans cette retraite si long-temps habitée par l'homme qui m'avait associé à sa gloire, et que je venais de laisser exposé à tous les périls de la guerre.

Tout avait été préparé pour me recevoir, conformément aux intentions du maître de la maison: le luxe avait épuisé toutes ses ressources pour orner mon appartement. L'isolement où je me trouvais redoublait cependant encore ma tristesse; je ne pouvais plus commander à mon émotion, et je demandai avec douceur qu'on me laissât pendant quelques minutes entièrement seule.

Je quittai aussitôt la jolie chambre que je devais habiter, pour courir à la petite bibliothèque enfumée où j'avais vu tant de fois Moreau absorbé dans ses méditations, dont les résultats étaient aujourd'hui si profitables et si glorieux pour la France. J'avais besoin de m'interroger dans la solitude pour savoir à quel point je pouvais mériter encore son attachement.

Ce petit cabinet était meublé de quelques planches chargées délivres, et les portraits de quelques généraux célèbres en composaient tout l'ornement. Assise dans le fauteuil de maroquin noir qu'occupait ordinairement, Moreau, je m'abandonnais à l'enthousiasme qu'excitaient en moi mes, souvenirs: des larmes s'échappèrent enfin de mes yeux, et le calme rentra dans, mon ame: il me semblait que, par ce retour aux plus nobles affections, de mon coeur, je redevenais digne de l'amour que j'avais inspiré à un si grand homme. Je pris sur-le-champ les plus sages résolutions; mais une demi-heure ne s'était pas encore écoulée que déjà ces résolutions s'étaient évanouies pour faire place à des sensations plus violentes et plus passionnées. Pour échapper aux rêves ardens de mon imagination, je pris le parti de sortir du cabinet. J'appelai Ursule, et j'allai sans différer davantage prendre possession de mon appartement.

Le babillage vif et enjoué de cette jeune fille, qui avait d'ailleurs beaucoup d'affection pour moi, me procurait ordinairement une distraction agréable, lorsque je voulais, pour ainsi dire, m'éviter moi-même. Ce jour-là sa conversation me parut insignifiante et stérile. Cette élégance, ce luxe, qui excitaient en elle une admiration si profonde, ne faisaient naître dans mon ame que le sentiment des devoirs de la reconnaissance envers Moreau, et le remords d'y avoir déjà manqué. J'étais mal avec ma conscience; la sévérité très-juste avec laquelle je me jugeais moi-même aurait pu me rendre sévère et même injuste à l'égard de ceux qui m'entouraient: la bonté naturelle de mon caractère tempérait fort heureusement les accès de ma mauvaise humeur accidentelle. Ursule aurait bien pu sans cela porter la peine de, mes propres torts.

Comme ses exclamations admiratives sur la magnificence de notre nouveau domicile me fatiguaient de plus en plus, je me hâtai de m'affranchir de sa présence; je lui donnai le présent de _bonne arrivée_[3]; je lui commandai d'aller prévenir le concierge que je ne voulais recevoir, aucune visite avant huit jours, et de me préparer le thé dans le salon du rez-de-chaussée.

Nouvelles exclamations de la part d'Ursule fort étonnée de mon amour subit pour la solitude, et toute triste d'être condamnée à ne voir pendant si long-temps Paris que de loin. Je lui promis, pour la consoler de la laisser sortir tous les soirs sous l'escorte d'un des domestiques de la maison. Après avoir eu à supporter force baise-mains, en témoignage de reconnaissance, j'obtins enfin qu'elle me laissât seule.

L'un des plus grands agrémens de mon habitation était une étendue de vue charmante. Le général avait fait préparer pour mon logement la portion de bâtiment qu'occupait Kléber avant son départ. J'avais au premier étage, une belle chambre à coucher, un salon spacieux, et un élégant boudoir dont les fenêtres dominaient Paris. Je m'arrêtai, dans la chambre à coucher, devant la copie fort exacte d'un de mes portraits en miniature, peint à l'époque de mon mariage. C'était la première fois que cette copie frappait mes regards; j'y étais représentée, comme dans l'original, avec la couronne et le bouquet virginal. Le tableau portait la date précise de mon mariage. Quel souvenir pour moi! Mille pensées cruelles oppressaient à la fois mon coeur; j'étais comme enchaînée à la place où je me trouvais. Mon ame était navrée, et mes yeux versaient des torrens de larmes: mes regards étaient fixés sur ce portrait: s'ils s'en détachaient quelquefois, c'était pour errer sur tous les objets dont j'étais entourée, avec une expression qui semblait dire: «Où suis-je? et qui suis-je ici.»

Soudain je saisis le portrait et je courus le cacher au fond de mon secrétaire; mais j'étais destinée à épuiser ce jour-là toutes les émotions les plus propres à égarer mon coeur. Dans le tiroir secret que j'ouvris pour y placer le tableau qui éveillait en moi de si cruels souvenirs, j'aperçus d'abord un paquet de lettres adressées, à des époques assez récentes, par Kléber à Moreau. Ces lettres étaient ouvertes: par un hasard que je ne puis m'empêcher d'appeler fatal, la première qui s'offrit à mes yeux contenait presque à chaque ligne le nom du général Ney, l'éloge de sa bravoure, les présages les plus honorables sur ses destinées militaires. À la vue de ce nom, qui m'était déjà si cher, ma main se porta sur mon coeur dont les battemens redoublaient, pour ainsi dire, de force à chaque minute. Les éloges de Kléber, la haute estime qu'il témoignait pour un officier qui paraissait destiné à devenir bientôt un de ses plus redoutables émules, portaient au plus haut degré l'ivresse de mon amour, et justifiaient à mes yeux l'égarement de mon coeur. Je relus vingt fois cette lettre. Après l'avoir soigneusement serrée, je descendis au jardin où j'errai long-temps, livrée aux rêves de mon imagination, et formant mille projets plus insensés les uns que les autres.

Je rentrai enfin dans le salon. Ursule y avait, suivant mes ordres, fait servir le thé. Je trouvai là le concierge de la maison et sa grosse femme, gens fort déplaisans de leurs personnes, escortés d'enfans d'une laideur tout au moins égale, et qui venaient prendre mes ordres. Je réitérai l'injonction de fermer rigoureusement ma porte à tous les importuns. Chaque matin on devait m'apporter la liste des personnes qui se seraient présentées pour me voir, et parmi lesquelles je choisirais celles dont il me conviendrait de recevoir plus tard les visites. Je commandai qu'on fît, en mon nom, l'aumône à tous les pauvres. Le général assurait de bons gages à tous ses domestiques: je promis au concierge, si j'étais contente de ses services, d'y ajouter vingt francs par mois de ma bourse, et de payer les mois d'école de ses enfans. Toutes ces générosités étaient, comme on le verra plus tard, bien mal placées; mais je ne veux pas anticiper sur les événemens.

J'ai eu, dans le cours de ma vie, des songes fort extraordinaires: j'ai avoué plus haut, avec franchise, quelle impression ils ont toujours produite sur moi; on me permettra de raconter le rêve qui vint troubler la première nuit que je passai à Chaillot.

Après avoir pendant long-temps appelé en vain le repos, je commençais à goûter un sommeil fort agité par toutes les émotions du jour: tout à coup je me sentis comme transportée à Milan. Assise près de Moreau dans un parterre émaillé de fleurs, j'écoutais, les yeux baissés et en silence, son langage plein de tendresse pour moi. Peu à peu je sentis sa main quitter la mienne: bientôt il me repoussa faiblement; je lève la tête, et à quelque distance je vois Moreau à genoux près d'un berceau dans lequel reposait un enfant nouveau-né, beau comme le jour; une jeune femme, parée des grâces les plus séduisantes, veillait à la tête de ce berceau. Je veux parler; ma bouche reste sans voix, je veux marcher, mais on eût dit qu'une force surnaturelle retenait mes pas: mes lèvres laissent enfin échapper un son inarticulé. Moreau se tourne vers moi: son visage est pâle, ses traits sont altérés, ses yeux éteints; il me montre le berceau, puis la jeune femme, et d'une voix sépulcrale: «Elzelina, dit-il, ce bonheur me coûte la vie.» Aussitôt il roule à mes pieds, mutilé et sanglant. Je m'éveille enfin en poussant un cri d'horreur, et je m'élance loin de mon lit. Ce lit était placé sur une estrade recouverte d'un drap écarlate: mes pas s'embarrassent dans ce tapis, et je tombe étendue sans mouvement.

Je restai quelques minutes dans un anéantissement total. Ma tête avait heurté la base d'un trépied de bronze, mon visage était arrosé de sang, et mes cheveux épars sur mon front m'offraient le seul moyen d'étancher ma plaie. Je parvins enfin à me relever, je m'assis sur mon lit; mes larmes coulèrent d'abord en silence; mais bientôt l'oppression de ma poitrine vint les changer en de bruyans sanglots.

Ursule couchait dans un cabinet voisin de ma chambre; elle m'entendit, et ouvrit doucement ma porte. La lumière d'une lampe de nuit éclairait seule cette scène: à mon aspect Ursule s'élance avec un cri de douleur et d'effroi, et me saisit dans ses bras. Ses cris et ses plaintes me rendent à moi-même, en me faisant éprouver le besoin de calmer son inquiétude. Cette inquiétude était exprimée avec toute la vivacité du langage de notre commune patrie, surtout avec cet accent du coeur auquel le coeur ne peut jamais se méprendre.