Memoires D Une Contemporaine Tome 2 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 3
Ainsi que nous en étions convenus d'avance, M. de Parny me conduisit à l'une des baignoires d'avant-scène, où je me cachai de manière à n'être aperçue de personne. Je trouvai tout d'abord que Molé ne m'avait pas trompée, et qu'il n'y avait rien de moins attrayant que la vue d'une salle déserte et le spectacle d'une répétition. Dès qu'il parut avec mademoiselle Contat dans le fond du théâtre, la troupe entière qui les attendait se leva pour aller à leur rencontre. «Voilà, dis-je à M. de Parny, des témoignages de déférence qui portent atteinte à notre système d'égalité républicaine: c'est bien là reconnaître une noblesse; mais cette noblesse est celle du talent; les hommages qu'on lui rend reposent sur l'admiration qu'il inspire, et passent avec lui. Comme tous les honneurs sont personnels, ils excitent une émulation louable; car chacun se dit tout bas qu'avec du temps et des efforts, il pourra les mériter et les obtenir à son tour.»
Mon accent étranger, la vivacité de mon action oratoire, s'il m'est permis de parler ainsi, avaient quelque chose d'assez piquant pour M. de Parny: il m'écoutait attentivement et il applaudissait avec une politesse toute bienveillante à mes observations. Enhardie par sa complaisance à m'écouter, je lui communiquais toutes les sensations que me faisait éprouver la pièce qu'on répétait devant nous. J'admirais la grâce que mademoiselle Contat mettait à donner aux actrices des conseils dont elles avaient grand besoin; jamais un mot de sa bouche qui pût choquer l'amour-propre le plus irritable; ses avis étaient autant de règles infaillibles qui, bien appliquées, ne pouvaient manquer de conduire aux succès. Quant à Molé, il me parut beaucoup moins indulgent et moins poli; il avait une brusquerie parfois fort offensante. Lorsque je le connus mieux, j'acquis la certitude que cette brusquerie n'avait pas son principe dans un sot orgueil, mais dans l'amour excessif qu'il avait pour son art, et dans l'impétuosité naturelle de son caractère. Il était vieux; cependant, à la chaleur de son jeu, on eût pu le prendre pour un homme encore dans la force de l'âge: on pouvait voir aisément qu'il avait dû être très beau. Je fis, sur ce point, une question à M. de Parny; il répondit en souriant d'une manière affirmative. Alors, pour la première fois, je m'aperçus qu'il était aussi fort bien lui-même; et, alors seulement, je songeai à l'inconvenance de cette espèce de tête-à-tête dans une loge solitaire, au milieu d'une salle obscure et déserte, avec un homme de cet âge et de cet extérieur. Cette réflexion subite me troubla au point de me faire rougir. Plus je sentais mon étourderie, plus mon embarras allait en augmentant, et plus mes efforts pour le cacher devenaient visibles et impuissans. Toutes ces idées qui se pressaient à-la-fois dans ma tête, me firent perdre la présence d'esprit qui m'abandonne rarement; je rompis brusquement le fil de l'entretien, et, sans lever les yeux, j'exprimai à M. de Parny le regret qu'une invitation, à laquelle j'étais obligée de répondre, me privât du plaisir d'assister le soir au spectacle. Je le priai d'engager de ma part mademoiselle Contat et Molé à venir chez moi le lendemain pour nous rendre tous ensemble à la fête de M. Siv***, qui ne pouvait manquer de recevoir avec plaisir mes nouveaux amis. M. de Parny accepta mon offre avec beaucoup d'empressement. Je le priai de faire agréer mes excuses à mademoiselle Contat, et que je ne pouvais attendre jusqu'à la fin de la répétition; et sans prétexter d'autre motif que la chaleur et l'obscurité de la salle, je sortis de la loge pour aller regagner ma voiture. M. de Parny m'offrit la main pour y monter; puis il resta quelques secondes debout près de la portière, et comme attendant mes ordres. Une réflexion tardive vint se présenter à mon esprit; je sentis tout le ridicule de ma brusque sortie, et je me hâtai de commettre une nouvelle étourderie pour réparer toutes celles que j'avais déjà à me reprocher. «Si vous n'aviez pas été retenu ici, lui dis-je, Monsieur, je vous aurais engagé à m'accompagner dans ma promenade le long du quai du Rhône.» À peine venais-je de prononcer ces mots que déjà il était assis près de moi; la portière se ferma et nous partîmes. J'éprouvai encore beaucoup de gêne dans les premiers momens de notre course; mais M. de Parny, avec toute l'aisance et le savoir-vivre de la bonne compagnie, feignit de ne pas voir mon embarras, qui se dissipa bientôt. J'exprimai mon admiration pour les beautés romantiques des bords du Rhône. M. de Parny paraissait entendre avec plaisir les éloges que je donnais à un pays qui était le sien; et notre conversation semblait celle de deux artistes. Nous revînmes à mon hôtel; je priai M. de Parny d'obtenir de mademoiselle Contat grâce pour l'impolitesse avec laquelle je lui avais enlevé son chevalier. Il me promit de me faire pardonner aisément, et nous nous séparâmes.
CHAPITRE XXXIV.
Une journée de plaisir.--Nouveaux mensonges de D. L.--M. Sol m'envoie un présent magnifique.
M. Siv*** était près d'entrer chez moi au moment où j'arrivais moi-même à ma porte. J'engageai M. de Parny à rester encore quelques minutes avec moi, et je le présentai au payeur général. Siv*** me remercia, et parut se promettre un grand plaisir de le recevoir le lendemain à la campagne avec Molé et mademoiselle Contat. Je les retins tous à dîner:
Pendant que M. de Parny écrivait à mademoiselle Contat pour la prévenir de la _violence_ que je lui faisais et de la partie qui venait d'être liée, il m'arriva quelques nouveaux convives, de telle sorte que nous nous trouvâmes quatorze à table. Au milieu de cette agréable réunion j'oubliai facilement l'humeur que D. L. m'avait donnée la veille, et la tristesse que, malgré moi, sa conversation avait laissée au fond de mon coeur. Ma société se dispersa de bonne heure; les dames sortirent les premières pour aller vaquer aux soins de leur toilette. Nous allions toutes le soir à un thé que donnait madame T***, cousine du commissaire ordonnateur de ce nom. Quelques-uns de nos cavaliers se rendirent au théâtre pour admirer mademoiselle Contat et Molé dans le _Misanthrope_: plusieurs de nous restèrent; de ce nombre étaient Siv*** et M. de Parny. Je priai le premier de vouloir bien faire, en mon absence, les honneurs de mon salon, et je courus moi-même à ma toilette. À peine venais-je de la terminer qu'on m'apporte un billet de D. L.; il sollicitait la permission de se présenter chez moi le lendemain matin, et de prendre mes ordres pour Paris. Son départ étant décidé, il m'engageait à ne point laisser voir à M. Siv*** que je connusse ce projet de départ. J'ignorais les motifs de ce mystère; je résolus toutefois de lui garder le secret. Quand je rentrai dans le salon, brillante de parure, ma vanité dut être satisfaite des complimens qui m'assaillirent. Ces éloges pompeux d'une beauté qui, dans le fond, ne m'a jamais rendue fière, ne m'ont jamais touchée autant que la muette éloquence du regard; celui de M. de Parny disait parfaitement combien il me trouvait belle; sa bouche n'aurait pu rien ajouter au langage de ses yeux.
Ce fut Siv*** qui me donna la main pour me conduire à la soirée de madame de T***. Je revins à trois heures du matin; et à cinq heures j'étais déjà éveillée par l'idée de la visite que D. L. devait me faire dans la matinée. Les plaisirs de la veille, les triomphes de mon amour-propre, tout fut oublié, tout s'évanouit comme un songe, et je m'abandonnai entièrement au plaisir d'entendre bientôt prononcer le nom de celui que déjà mon coeur préférait à tous les autres.
D. L. ne vint qu'à dix heures; et depuis cinq heures je n'avais pas cessé de consulter, avec une impatience toujours croissante, ma montre et mes pendules: mon agitation était à son comble. D. L. à son arrivée put deviner au désordre de mes traits le trouble de mon ame; j'étais justement dans la disposition d'esprit qui pouvait être la plus propre à augmenter l'empire qu'il avait déjà pris sur moi.
Je le reçus d'abord assez mal; mais bientôt, songeant qu'il pouvait avoir quelque chose à me demander, je repris le ton de politesse ordinaire, et je lui témoignai de nouveau le désir de lui être utile, si par hasard il avait besoin de moi. «Il mettrait toujours son bonheur, disait-il, à être mon obligé. Son départ pour Paris ne pouvait plus être retardé; il n'y allait pas moins que du repos et peut-être de la vie d'une mère qu'il chérissait.»
Je lui demandai la permission de contribuer pour ma part à lever les obstacles qui peut-être l'avaient empêché de partir plus tôt; et je lui remis une bourse bien garnie, en le priant de l'accepter à titre de prêt. Je lui indiquai en même temps mon adresse ordinaire à Paris, en lui annonçant que je le suivrais de près dans cette ville. Je profitai en outre de cette occasion pour lui demander quel motif il pouvait avoir de cacher son départ à un homme tel que M. Siv***, qui paraissait lui prodiguer toujours les témoignages de la plus active bienveillance.
«Ce n'est pas, dit-il, mon départ que M. Siv*** doit ignorer, c'est bien plutôt la hardiesse que j'ai eue de venir vous importuner de mes confidences.
«--Ce motif est en effet raisonnable, lui répondis-je; de mon côté, je désire qu'on ignore aussi le bonheur que j'ai eu de vous rendre un mince service.»
Il s'inclina d'un air respectueux, et nous retombâmes quelques instans dans le plus absolu silence. L'impatience me gagnait de nouveau; décidée toutefois à satisfaire mon avide curiosité, je relevai la conversation en prenant un détour pour l'amener sur le sujet qui m'intéressait si vivement. «Ou je me trompe, lui dis-je, Monsieur, ou vous m'avez dit que votre admiration pour le courage du général Ney, et votre affection pour sa personne, vous avaient déterminé à embrasser sous lui la carrière des armes.
«--Sans doute, Madame; il y a dans les armées françaises plusieurs généraux qui rivalisent avec le général Ney: de talent et de courage; mais l'affection ne se commande pas, et celle que je lui ai vouée est née d'une circonstance dont le souvenir se rattache à la destinée de mon malheureux frère.»
Là dessus il me fit avec toute l'assurance imaginable le récit de je ne sais quelle aventure romanesque dont on pense bien que le héros était ce frère qui, je le répète, n'a jamais existé. Ney intervenait dans ce récit comme un de ces êtres supérieurs dont la seule présence change la face des événemens. Comme je ne doutais nullement de la sincérité du narrateur, on peut croire que je mettais une grande bonne foi à l'écouter. Mon enthousiasme croissait à chaque instant; l'expression de mes yeux, la rougeur de mon front, dès que j'entendais prononcer le nom de Ney, auraient parfaitement révélé à D. L. l'état de mon ame, s'il n'eût été déjà maître de mon secret.
Il saisit l'instant où mon émotion paraissait la plus vive, pour me demander si je n'avais jamais vu le général Ney.
«Une seule fois, lui dis-je; je l'ai entrevu lors de la retraite de Kehl: j'en avais un extrême désir, parce qu'on m'en a toujours dit beaucoup de bien.»
Ma prudence et ma patience étaient à bout; j'accablais D. L. de questions; je m'arrêtais sur les plus petits détails; je l'obligeais à me répéter vingt fois de suite la même réponse: mon délire était au comble; et tout accusait en moi la passion violente dont j'étais dévorée. D. L. ne laissait pas échapper un seul moyen de lui donner plus de force encore; il savait profiter de tous les avantages que ma franchise lui donnait sur moi. Il se leva enfin, et me fit ses adieux, bien certain de me gouverner désormais à son gré.
J'aurais passé peut-être toute ma journée à me rappeler délicieusement tout ce que je savais de cet homme à qui j'étais presque inconnue, et que je chérissais cependant par-dessus tous les autres, si une lettre de mademoiselle Contat n'était venue me rappeler l'engagement que j'avais pris d'aller ce jour-là à la campagne de Siv***. Mademoiselle Contat m'écrivait pour s'excuser de ne pouvoir être de cette partie; un enrouement subit qu'elle avait gagné en sortant du théâtre, la forçait de suspendre pendant quelques jours ses représentations; elle craignait d'aggraver son mal en s'exposant au grand air. On ne lira pas sans plaisir quelques phrases de cette lettre tout aimable:
«Molé, écrivait-elle, me charge de vous offrir ses regrets: il vous a vue, madame, descendre si légèrement les escaliers, qu'il prévoit ne pouvoir vous suivre dans vos promenades chez M. Siv***: cette idée le rend aussi jaloux que s'il avait le droit de l'être. Il ne veut pas, dit-il, en voir de plus heureux que lui, et il reste afin de n'avoir que moi pour témoin de sa maussaderie. Je vous dirai, moi, en confidence, qu'à tout cela se joint une petite attaque de goutte, cause véritable de cette retraite forcée.
«De grâce, madame, ne soyez donc pas si aimable, ou je tremble pour la raison de Parny. Depuis hier, il nous parle de la beauté, de l'esprit, en un mot, de toutes les grâces de madame Moreau, comme si nous n'avions pas eu le plaisir de vous admirer nous-mêmes, ou comme s'il nous croyait aveugles et sourds.»
J'achevais à peine de lire, lorsqu'on m'annonça M. Siv***, qu'accompagnait M. de Parny. Je demandai à ces messieurs la permission de les quitter pour quelques instans; je les invitai à déjeuner en m'attendant, et je me fis conduire chez mademoiselle Contat: je ne pus la voir; elle était au lit, très souffrante, et reposait après une nuit fort agitée. Je lui écrivis brièvement pour l'informer que j'étais venue m'assurer de l'importance et de la réalité de son indisposition, et lui renouveler en même temps l'expression de mes regrets. En rentrant chez moi, je trouvai ma compagnie grossie du capitaine Hol*** et de M. de Joy**; frère du contre-amiral de ce nom. Ces messieurs étaient fort occupés à déployer, sur les meubles de mon salon, des pièces d'étoffes, des bas du plus beau travail, et dont M. Joy** avait composé un présent qu'il me priait d'agréer. Quatre ouvriers et un chef d'atelier avaient été chargés de m'apporter cette superbe offrande que renfermait une élégante corbeille: recouverte d'une gaze satinée et rayée aux trois couleurs: les coins en étaient retenus par des touffes de ruban pareil, attachant des branches de laurier. Une lettre flatteuse accompagnait tout cela, et contenait l'invitation la plus pressante de venir, le lendemain, visiter les fabriques. Le chef d'atelier nous donnait des explications sur le travail particulier de chaque étoffe, tandis que je faisais servir des rafraîchissemens aux ouvriers. Une coquille de noix renfermait une paire de bas de la plus grande finesse; et une autre, une paire de mitaines admirablement travaillées.
Je m'emparai des deux coquilles, et je mis dans l'une, à la place des bas, un bon de 600 fr. sur la caisse du payeur général, avec ces mots: «De la part du général Moreau, pour être partagé entre les ouvriers de la fabrique de M. Joy**: hommage à l'industrie française.» Dans la seconde coquille, je remplaçai les mitaines par un bon de 100 fr. sur la même caisse, avec cette suscription: «De la part du général Moreau, hommage à l'active surveillance d'un honorable travail.» Je revins ensuite dans le salon, et je présentai les deux coquilles fermées au chef d'atelier, en le chargeant de remercier personnellement de ma part M. Joy**. Siv*** réclama l'exécution de l'engagement pris d'aller, ce jour-là même, à sa campagne: nous nous mîmes en route à l'issue du déjeuner.
CHAPITRE XXXV.
La maison de Siv***.--La vieille aveugle.--Piété filiale.
J'avais compté partir en calèche avec mademoiselle Contat: son indisposition l'empêchant d'être des nôtres, je revêtis mes habits d'homme, et je déclarai à Siv*** que je voulais monter son cheval anglais. Ce cheval était ombrageux. Siv*** rejeta formellement ma demande, en se fondant sur les dangers que j'aurais à courir. Quoiqu'il insistât sur ce qu'il répondait de ma vie et de ma santé au général Moreau, je finis cependant par vaincre sa résistance. On m'amena le cheval anglais; je sautai hardiment en selle, et je fis caracoller mon coursier avec tant d'adresse et d'aplomb que toutes les inquiétudes de Siv*** furent bientôt dissipées.
La conversation que j'avais eue dans la matinée même avec D. L., avait laissé dans mon âme un sentiment de bonheur qui me disposait à la gaieté. Entourée de personnes qui me témoignaient une bienveillance réelle, je ne tardai pas à me défaire de toutes façons cérémonieuses, et j'osai, pendant quelques heures, être _moi_.
La maison de Siv***, située sur les bords du Rhône, n'était point remarquable par son luxe intérieur; tout y était d'une simplicité élégante, mais sans aucune recherche. La maison, proprement dite, était bâtie dans la position la plus heureuse: le parc, enclos de murs de tous les côtés, était d'une étendue considérable; et les accidens naturels du terrain y ménageaient à chaque pas des points de vue nouveaux et variés.
Il avait été formellement convenu la veille que Siv*** ne ferait aucun apprêt pour nous recevoir, que la fête serait tout improvisée, et que chacun mettrait la main à l'oeuvre pour les préparatifs du repas. Siv*** avait tenu parole: la gaieté de notre réunion n'en fut que plus franche; il semblait que chacun fît assaut de maladresse et de gaucherie; et presque toujours ces maladresses donnaient lieu à des éclats de rire qui ne finissaient plus. Il arriva qu'on eut besoin d'un plat de poisson: aussitôt nous montâmes dans un joli bateau; on jeta le filet, et nous apportâmes au cuisinier les produits abondans de notre pêche. Ce cuisinier veillait d'abord seul sur ses fourneaux; mais les détails du repas se multiplièrent bientôt au point de le forcer à demander du secours: deux de ces messieurs se transformèrent aussitôt en _aides_. J'encourageai leur zèle, sans prétendre à partager leur important ministère. Je me chargeai de faire dresser les tables et de mettre le couvert. On m'adjoignit M. de Parny et le capitaine Hol*** parce qu'ils étaient les plus jeunes.
La table avait été dressée sous une épaisse et verdoyante charmille. En un instant les plates-bandes qui nous entouraient furent dépouillées de leurs richesses, qui servirent à la décoration de notre salle de festin champêtre. La gaieté la plus franche présidait à notre repas, pendant lequel les convives firent plus d'une fois entendre les cris de: _Vive le général Moreau! vive la République!_
Au dessert, on me pria de chanter: je n'ai jamais eu assez de talent pour me faire prier. Je pris donc tout bonnement une guitare qu'on m'apporta, et j'allais chanter quelques airs à la mode, et qu'on venait de me demander, lorsqu'une autre pensée me saisit tout à coup; je jetai ma guitare, et je commençai, avec l'accent du plus vif enthousiasme, _le Chant du Départ_. Ce morceau, que je n'avais jamais entendu sans une émotion profonde, ne parut rien perdre de son énergie en passant par ma bouche. L'enthousiasme fut porté au comble: on m'entourait, on me pressait les mains; je crois même que, par amour pour la patrie, quelques convives se permirent de m'embrasser.
Il était près de huit heures lorsqu'on parla de retourner à la ville. Siv***, qui était bon et humain, voulut profiter de l'occasion pour nous intéresser au sort d'une pauvre infirme qu'il secourait de ses aumônes. Il proposa de faire un détour pour aller voir la bonne Marie: personne ne refusa de prendre part à une oeuvre de charité, et nous montâmes à cheval.
Notre caravane côtoyait les bords du Rhône. À un endroit où se trouvaient amarrés plusieurs bateaux, le capitaine Hol***, qui marchait le premier, voulut entrer dans un sentier que lui indiquait Siv***. Tout à coup une vieille mendiante assise sur l'herbe, et qu'il n'avait point aperçue, se lève: le cheval du capitaine, effrayé de cette apparition, fait un bond en arrière, puis s'élance vers le fleuve malgré les efforts de son cavalier pour le retenir. Hol*** courait le plus grand danger, sans le courage et le sang-froid d'un batelier qui se trouvait là par hasard. Cet homme, saisissant une planche et l'élevant à une certaine hauteur, l'oppose à l'élan du cheval, qui donne du poitrail contre cette barrière, et s'arrête tout court, comme confus de sa frayeur. Je m'étais élancée au galop sur les traces du capitaine. J'arrivai tout juste au moment où son cheval venait de s'arrêter.
Tandis que tous les cavaliers entouraient le capitaine, je saisis la main rude et noire du batelier et j'y glissai deux pièces d'or. Mais la joie, cupide en apparence, que lui inspira ce présent, diminua d'abord de beaucoup ma reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre à notre compagnon de voyage. Le reste de notre société voulut joindre son offrande à la mienne, et Hol*** invita ce brave à venir le lendemain recevoir chez lui de nouveaux témoignages de sa gratitude.
Jacques (c'était le nom du batelier) refusa l'invitation. «Il ne pouvait, disait-il, s'éloigner de sa mère, qu'il ne quittait jamais toutes les fois qu'il n'était pas occupé des travaux de sa profession.» Cette mère était infirme et malade; et ce qui lui rendait notre générosité si précieuse, c'était qu'elle allait le mettre à même de lui procurer un matelas et un bon lit.
Je reportai avec intérêt mes regards sur Jacques, me reprochant de l'avoir jugé tout à l'heure avec tant d'injustice. «Messieurs, dis-je aux personnes qui m'entouraient, Marie aura demain son tour: allons d'abord à la chaumière de Jacques. Qui m'aime me suive!»
Je n'eus pas besoin de répéter deux fois l'invitation: tout le monde se mit en devoir de m'accompagner. Les paysans, que nos cris avaient attirés, paraissaient tous charmés de voir nos libéralités tomber sur Jacques, et lui prodiguaient à l'envi mille témoignages d'affection et d'estime. Nous partîmes au galop, et nous arrivâmes en d'eux minutes au triste réduit où gisait, depuis longues années, une femme octogénaire, accablée de misère et de maladies; cette femme était la mère de Jacques, qui n'avait dans le monde d'autre ressource et d'autre appui que son fils.
Qu'on se figure une chambre de dix pieds carrés, meublée d'un lit que l'ingénieuse tendresse de Jacques avait su rendre plus doux en le suspendant, avec des cordes, au plancher, comme un hamac; deux escabelles, une moitié de table appuyée contre la muraille, et quelques poteries sur une planche; telle était la demeure de la pauvre mère de Jacques. À notre arrivée, elle étendit vers nous ses mains, et nous remercia, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, de ce que, disait-elle, nous avions bien voulu faire pour son fils qui était agenouillé devant elle.
Nous étions d'abord restés immobiles devant ce tableau touchant. Les pièces d'or que nous avions données à Jacques étaient sur la couverture de la vieille infirme; elle les montrait à son fils, en lui disant: «Jacques, te voilà heureux, tu pourras maintenant épouser Georgette.» Je voulus savoir ce que c'était que Georgette, et j'appris bientôt que ce nom était celui d'une jeune fille aussi recommandable par sa bonne conduite que par sa beauté. Le capitaine Hol*** sortit pour courir à sa recherche, sur quelques renseignemens qu'on venait de lui donner; mais ses recherches furent infructueuses, et Georgette ne vint qu'une demi-heure après son retour. Nous avions déjà pris, entre nous, toutes les dispositions propres à assurer le prompt mariage des deux amans. La vieille mère était dans le ravissement, et son fils dans une joie qui tenait de la folie.
Georgette arriva enfin: Jacques s'élança vers elle, la prit par la main et me l'amena; il nous l'avait dépeinte comme un miracle de beauté: je pus me convaincre, en la contemplant, de cette vérité incontestable, que l'amour embellit tout. Georgette, après m'avoir saluée, s'avança vers le lit de la vieille femme et l'embrassa de la manière la plus tendre, en lui demandant, dans son langage rustique, s'il était bien vrai qu'elle voulût l'adopter pour sa fille.