Memoires D Une Contemporaine Tome 2 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 13
Je ne sais comment l'entretien tomba sur madame de T...; j'en avais la tête pleine, je racontai comment nous avions fait connaissance, et j'insistai sur le prix que j'attacherais à ce que la puissance pût partager et aider l'intérêt qu'elle m'avait inspiré. Je peignis avec vivacité la scène du Louvre et du péristyle de Feydeau, avec attendrissement le bonheur d'avoir arraché à la mort un être malheureux. Mais une approbation presque ironique calma bientôt mes expressions: le ministre s'en aperçut, et je le lui dis même avec la vivacité de la mauvaise humeur. «Convenez, répondit-il en me prenant la main, que je parais avoir un coeur bien insensible.--Insensible! m'écriai-je; oh! vous pouvez dire d'une dureté sans exemple. Rire d'une infortune!--Oh! c'est épouvantable... Mais ce qu'il y a de plus épouvantable, c'est que je ne ris point de l'infortune, mais de la facilité de la charmante conteuse à se laisser tromper par une intrigante.--Une intrigante! cette dame! Mais y songez-vous? Une femme _comme il faut_! une émigrée!
--«Soyez tranquille; avec de telles dispositions à vous attendrir, parcourez Paris, et vous trouverez de quoi vous occuper. Suivez les traces de ces dames comme il faut, et je ne vous donne pas un mois pour en revenir.
--«Je me garderai de suivre vos conseils. Que serait la vie, si on n'y faisait un peu de bien?
Ces mots furent prononcés avec l'accent du mécontentement et de l'émotion; alors, me prenant la main: «Vous me trouvez bien haïssable?--Mais... oui, s'il faut l'avouer. Vous êtes sans pitié,
Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur.
«--Bravo! comment! de la mémoire encore avec tant d'esprit?--Citoyen ministre, je ne ris pas: comment, vous, noble, proscrit, émigré, appeler intrigans les victimes? Sont-ils coupables de n'avoir pas eu comme vous le génie de se tirer d'embarras?--Vous êtes bien la femme la plus singulière et la plus séduisante. Écoutez, ma jeune et romanesque héroïne de bienfaisance. J'ai beaucoup fait pour soulager les malheurs réels des émigrés; voici un carton qui en renferme les preuves, et en voilà un autre qui contient les témoignages de l'ingratitude de la plupart.--Eh bien! monsieur, il fallait garder le premier, brûler l'autre, et continuer.--Que l'enthousiasme vous rend belle! Allons, je vois qu'il faut me justifier. Sachez donc que, proscrit moi-même, cherchant un asile, ce n'est point dans le coeur des nobles, c'est dans celui d'une femme obscure que j'ai trouvé cette _généreuse bienveillance_ qui s'attache à l'infortune pour la soulager, cette pitié courageuse qui rend au malheureux la force de souffrir, parce qu'elle est toujours prête à partager ses dangers. Oui, j'ai rencontré ces qualités angéliques, moins votre grâce, votre esprit et votre instruction, chez une femme qui n'avait point d'aïeux, mais un coeur; et cette femme ne m'accusera jamais d'égoïsme et d'ingratitude.--Oh! pardonnez-moi de vous avoir mal jugé.» Voilà tout ce que je pus répondre; mais mon regard parla plus que mes paroles. M. de Talleyrand parut touché; mais le caractère politique reprenant le dessus, il me dit, quand je me retirai: «Ma jeune et belle amie, vous en êtes encore aux illusions; mais, croyez-moi, modérez les élans d'un coeur qui me paraît bien exposé à l'ingratitude. Ne vous occupez plus de votre trouvaille de Feydeau..., et surtout n'allez pas me haïr à cause d'elle.--Vous haïr? Vous savez bien l'empêcher, et prévenir un sentiment par un autre, l'admiration. Adieu, citoyen ministre; je reviendrai bientôt causer avec vous.»
Je sortis du cabinet en véritable étourdie. Ma visite avait été longue, et, soit impatience, soit malignité naturelle, les courtisans, qui encombraient le salon d'attente, ne me virent point passer sans m'adresser quelques unes de ces salutations, qui prouvent tout à la fois leur facilité de supposer le mal et de l'encenser.
Je trouvai D. L*** à Chaillot; il avait terminé tous les arrangemens avec la jeune mère; il m'engagea à l'aller voir le lendemain.
Nous étions dans le salon du rez-de-chaussée; la porte du jardin se trouvait ouverte, celle du vestibule était fermée. Au milieu de notre conversation je crus voir s'agiter la draperie. D. L*** affirma qu'il avait fermé lui-même la porte; cependant, voulant s'en assurer de nouveau, il la trouva seulement poussée contre la serrure; il l'ouvrit entièrement, et aperçut madame Gaillard qui se glissait dans la salle à manger. Nous ne doutâmes plus qu'on nous eût écoutés. Adélaïde me dit, le soir, que deux messieurs étaient venus dans l'après-dîner, qu'ils avaient causé avec les concierges, et qu'elle avait entendu nommer D. L***. J'étais si loin de penser qu'on pût voir en lui un amant heureux, que je le traitais avec une imprudence faite pourtant pour en donner le soupçon. D. L***, instruit des bruits qui couraient à ce sujet, était loin de les détruire; sa vanité et son intérêt trouvaient leur compte à les favoriser. Je ne découvris ses vues que trop tard, et cette fois, comme toujours, j'eus l'occasion de reconnaître qu'avec un peu plus de prudence, je me fusse épargné bien des malheurs.
CHAPITRE LIV.
Fausse apparences.--Embarras.--Tourmens cruels.--Baptême de Léopold.
Six semaines se passèrent sans aucun événement important. Je ne recevais plus de nouvelles du général; mais, comme rien ne me paraissait changé autour de moi, ce silence m'affligeait sans me donner de vives inquiétudes. Tout était changé cependant, et je ne m'en doutais pas: on avait découvert mon secret; mes moindres démarches étaient épiées.
La conduite qu'on tint m'apprit qu'on n'avait voulu m'épargner aucune des humiliations d'un scandale public. Si j'avais eu autant de hardiesse que mes ennemis avaient de persévérance, j'aurais pu déjouer toutes les intrigues, mais je n'ai jamais eu le courage de l'effronterie. Je frissonne encore au souvenir de cette honte que je sentais au fond de mon coeur et que je croyais lire sur tous les visages. J'avais cru même remarquer du refroidissement jusque dans madame de La Rue, autrefois si caressante. Je cessai d'aller chez elle, et ma société se réduisit à D. L*** et à sa prétendue famille, Mirande étant alors en Dauphiné, Monti en Italie, et Lhermite brouillé avec moi une seconde fois. Le spectacle était ma seule distraction; j'y allais tous les jours. Ces fréquens tête-à-tête donnaient à D. L*** toutes les apparences d'une intimité que rien ne justifiait, mais que le monde saisit toujours en pareil cas. Sans communication avec qui que ce fût, j'ignorais ce tort nouveau qu'on ajoutait à tant d'autres torts.
Un soir D. L*** me prévint que la jeune mère était souffrante, et craignait d'avoir mal calculé. Il ajouta qu'il la conduirait le lendemain à Nanterre, et que je devais annoncer chez moi une absence de quelques jours.
Je ne saurais peindre le serrement de mon coeur à la veille de mettre le sceau à une pareille fraude. Pour la première fois je tremblais devant les devoirs que j'allais contracter, à l'idée de cet enfant dont j'allais répondre pour la vie. La nuit je ne vis plus que le côté pénible de mon rêve. Le lendemain matin, je partis avec Adélaïde pour aller voir sa soeur. Nous la trouvâmes si faible qu'on n'aurait pu sans barbarie songer à la transporter à Nanterre. J'envoyai chercher D. L***. Il fut consterné du contre-temps qui rendait l'exécution de notre projet presque impossible à Paris. Jusqu'à six heures du soir ce n'était qu'une fausse alarme. D. L*** m'emmena dîner chez sa mère. À peine étions-nous à table qu'on vint nous annoncer la naissance d'un beau garçon. «Il n'y a qu'un parti à prendre, m'écriai-je; je vais feindre une chute, on me ramènera chez moi; dans quelques jours on répandra le bruit d'une fausse couche; tout sera dit alors, et j'adopterai seulement l'enfant comme j'avais adopté mon Henri.» Oh! que cette inspiration, si je l'eusse écoutée, m'eût épargné de chagrins.
Mais D. L*** et ses deux complices ne pouvaient se laisser enlever ainsi le fruit de leurs manoeuvres. Leur dessein était de faire baptiser malgré moi l'enfant sous le nom du général. Lorsque, succombant sous le poids d'une humiliante accusation, je voulus dévoiler leur indignité, ils allèrent jusqu'à me reprocher l'ingratitude de tant d'efforts tentés pour mon seul bien-être.
On rejeta l'avis que j'avais ouvert, et ma pauvre tête m'abandonnant au milieu de ces embarras et de ces angoisses, je laissai faire. Une autre volonté que la mienne semblait, par une invincible fatalité, avoir enchaîné mon indépendance. Il fut résolu qu'on prendrait une voiture, qui nous conduirait chez l'accouchée; qu'arrivés là nous en ferions venir une autre dans laquelle nous monterions avec l'enfant et la sage-femme. La mère de D. L*** se chargea de jouer ce personnage. On simulerait ainsi un accouchement imprévu. Vainement je voulus éviter cet abîme de mensonges; l'adresse et la perfidie m'avaient si bien enlacée, que ma conscience obéit à d'autres consciences intéressées, et j'arrivai chez l'accouchée avant d'avoir pu me donner à moi-même une résolution.
La jeune mère était fort mal. Elle me remit son enfant avec bien des larmes, bien des recommandations tendres. Pressant alors l'enfant contre mon sein, je lui fis par mes baisers toutes les promesses d'une mère, et c'est de mon coeur qu'elles s'échappaient. Dieu! quelles furent mes agitations pendant le trajet de la rue Blanche à Chaillot! J'allais avoir à soutenir des regards délateurs, ceux du concierge et de sa femme. J'allais avoir à trembler et à rougir devant des mercenaires. Ce trait seul peint tout ce que ma position avait d'horrible.
Les paroles que m'adressaient M. et mademoiselle D. L***, leurs conseils, leurs recommandations m'irritaient au lieu de me calmer. Sans répondre, je pressais contre moi l'être innocent, et par momens quelques larmes moins amères coulaient sur son visage.
Nous sommes enfin à Chaillot. La voiture s'arrête; la porte s'ouvre, et nous voilà à l'entrée du vestibule. Un mot instruisit Adélaïde de ce qu'elle devait dire. Aussitôt le bruit de l'événement se répand dans la maison. Joseph arrive tout essoufflé. «Comme mon général va être fier! s'écrie-t-il; et c'est un garçon encore... et il est beau, j'en suis sûr.»
Il fallut me laisser transporter dans ma chambre par Joseph et Adélaïde. On me mit au lit. Madame et mademoiselle D. L*** paraissaient merveilleusement disposées à leurs nouvelles fonctions. Au bout d'une heure, le fiacre repartit avec la prétendue sage-femme. Mademoiselle D. L*** resta.
Chose incroyable! une journée si pénible fut suivie d'une nuit pleine de doux songes. J'avais voulu qu'on plaçât l'enfant à mes côtés. Je touchais ses petites mains; je contemplais chaque trait de son visage, approchant doucement de ses joues mes joues animées. Il s'éveilla; je crus qu'il me voyait, qu'il me regardait; et cette illusion me fit tressaillir comme par une ivresse de mère. Plaisir usurpé, votre expiation était bien près de votre douceur!
Le lendemain madame D. L*** vint me dire de grand matin que la manière dont le concierge l'avait reçue lui donnait des inquiétudes qu'il était urgent de prévenir par le prompt baptême de l'enfant: votre rupture avec tous les amis du général vous dispense des cérémonies d'usage. Mon fils sera parrain avec une de nos amies, riche et belle; ils vont venir à onze heures. Toutes les déclarations sont faites. À ce discours, les illusions disparurent pour faire place à la réalité. Il fallait laisser agir en mon nom; envoyer au baptême comme mon enfant un enfant qui ne m'était rien. Ah! dans ce terrible moment, si un ami véritable m'eût découvert l'abîme! mais la première fatalité des mauvaises actions, c'est d'éloigner les conseils généreux et d'appeler uniquement près de nous la lâche complaisance qui applaudit et engage.
Ainsi entraînée, je ne consentis à rien, mais je ne m'opposai à rien. À onze heures, une berline s'arrêta à la porte. D. L***, donnant la main à une marraine élégante et belle, vint prendre l'enfant. Adélaïde vit partir la berline, et en même temps deux hommes sortir de la maison, monter en cabriolet et la suivre. Elle entendit madame Gaillard s'écrier: «Ah! si la réponse pouvait être arrivée; le bâtard et toute la clique ne passeraient plus cette porte.» Adélaïde vint tout effrayée me rapporter ces paroles. «Oh! madame, me dit-elle; ils savent tout, et ils trament quelque chose.»
La réponse qu'on attendait n'était pas arrivée apparemment, car on se borna à l'espionnage, et à une heure l'enfant fut ramené. La marraine vint m'embrasser, et me dire les choses les plus aimables; c'était une femme charmante, et depuis elle n'a jamais été infidèle à ses premières bontés pour son filleul et pour moi-même.
La femme de Danzel, Allemande jeune et fraîche, arriva quelques minutes après pour donner le sein à Léopold, en attendant la nourrice. En même temps, Adélaïde fut envoyée chez sa soeur, avec ordre de la rassurer. À son retour, Adélaïde m'apprit que sa soeur était mieux, et tout-à-fait sans inquiétude. Que mon coeur souffrait au contraire!
CHAPITRE LV.
Menées de M. de La Rue.--Scènes pénibles.--Indignation de Joseph contre moi.
Nous étions déjà au troisième jour de la coupable comédie. Mon rôle était bien pénible. Outre les angoisses morales, il me fallait garder le lit, et simuler des souffrances que démentait mon visage. Pendant la nuit qui précéda cette troisième et fatale journée, je m'étais levée pour écrire à celui dont le silence me désolait. C'est en vain que ma plume chercha des paroles; mon ame toute confuse de reproches intérieurs ne trouva que le silence.
À quatre heures du soir, le concierge vint appeler Adélaïde, lui criant d'un ton insolent d'annoncer à sa maîtresse la visite de M. B..., avoué. «Vous savez bien, reprit Adélaïde, que madame ne reçoit pas. Mam'selle, il faut que votre maîtresse reçoive, entendez-vous; il n'y a pas ici à _barguigner_.» Adélaïde descend et trouve au salon cinq personnes. L'une d'elles s'avance, et prie avec beaucoup de douceur d'avertir qu'on est porteur d'un ordre du général Moreau. Adélaïde, pâle d'effroi, arrive en courant, se jette sur mon lit, et, fondant en larmes: «Oh! mon Dieu!... Oh! madame! Ma pauvre soeur!... C'est le commissaire... Songez à ma pauvre soeur.» Le besoin de consoler et de ranimer Adélaïde me fit retrouver plus de résolution que je n'en aurais eu pour moi-même. «Que peut avoir à craindre votre soeur? m'écriai-je. Que peut-on lui faire? J'ai voulu adopter son enfant, elle y a consenti; il n'y a là rien de dangereux. Ne me rendez point folle avec vos hélas et vos cris; nous allons voir.--Madame, dix hommes, au moins, sont en bas. Ils ont un ordre.--De qui? Personne n'a le droit de m'en donner.--C'est du général.--Eh! c'est ce qu'il faut voir; faites-les monter tous.»
Adélaïde ouvre la porte, jette un cri, et revient à moi en disant: «Ils sont là, madame; la grosse Gaillard est à leur tête: c'est certainement elle qui les a amenés.» À ces mots, je m'élance dans la pièce voisine, et d'une main indignée j'applique deux soufflets sur la large face de la Gaillard; et, prompte comme l'éclair, je referme la porte au verrou: «Verbalisez, messieurs; dis-je à travers la porte; dans un moment je vous recevrai. Adélaïde seule doit rester auprès de moi.» Dans le moment, ma prétendue garde, madame de L***, venait de s'échapper. Adélaïde, toute tremblante, se réfugie près du berceau. L'enfant dormait: à sa vue, ma colère se calma soudain, et je sentis tous les devoirs qui m'étaient imposés. Tout en rassurant Adélaïde, j'avais jeté sur moi une robe du matin. «Ouvrez maintenant, lui dis-je; faites entrer ces messieurs.»
Il n'est pas de position si critique où une femme n'aperçoive l'impression qu'elle produit. Cela suffit d'ordinaire pour lui redonner de l'empire: c'est ce qui m'arriva. Après quelques excuses polies, ces messieurs m'expliquèrent les motifs de leur démarche, qui leur avait été suggérée par les sollicitations de M. de La Rue, et les dépositions des sieur et dame Gaillard, relatives à une grossesse et à un accouchement supposés. «J'ignore, messieurs, répondis-je, jusqu'à quel point les lois autorisent une pareille visite. Je n'ai, ce me semble, de compte à rendre de ma conduite qu'au général Moreau. On m'a parlé d'un ordre de lui; avant tout, veuillez me le montrer.» Ce ton ferme et résolu fit passer la surprise du côté des questionneurs. Leurs manières étaient fort bonnes, et l'un des deux me plut surtout par un ton de franchise qui provoqua la mienne. «Madame, me dit-il, nous ne sommes point, à proprement parler, porteurs d'un ordre, mais d'une simple invitation de rechercher la vérité. Il s'agit d'une fausse grossesse, d'un enfant supposé et déclaré fils de vous et du général Moreau; il n'en est rien. Vous vous épargnerez beaucoup de peines, et à nous le désagrément de vous en causer, en consentant à signer cette déclaration; elle contient que cet enfant n'appartient ni à vous, ni au général Moreau. Un refus vous exposerait à des recherches fort désagréables pour constater un état qui ne peut être le vôtre, pour peu qu'on vous regarde; car l'éclat et la fraîcheur de vos traits ne le démentent que trop.»
Adoucie un peu par cette flatterie, entraînée bien plus par le désir de sortir d'un dédale de mensonges sans issue, je répliquai sans hésiter: «Excusez-moi, Messieurs; je ne signerai aucun papier revêtu de formules judiciaires; mais je consignerai volontiers de ma main l'aveu que cet enfant n'est pas le mien, et que par conséquent il est étranger au général Moreau. J'ajouterai même, que s'il a été présenté comme tel, c'est à mon insu et contre ma défense formelle. Si cette indigne fausseté a été commise, qu'on s'en prenne à ceux qui l'ont accomplie, et à M. de La Rue qui ne l'a point empêchée. Il le pouvait cependant, car il paraît qu'il était instruit de tout; mais il a préféré le plaisir de me faire paraître plus coupable encore que je ne suis, au devoir d'épargner à son ami le désagrément de se voir mêlé dans cette affaire. Je saurai suppléer à sa générosité et à son adresse. Le nom du général ne sera point compromis.» Alors j'appelai Adélaïde, qui, toute saisie de ce qui se passait, me répondit à haute voix: «Ah! Madame, gardez-vous de rien écrire! tout le monde est ligué contre vous... Je viens d'entendre des choses...--Qu'avez-vous entendu? J'ai entendu, Madame, qu'ils ne peuvent rien tant que vous ne signerez pas; ainsi ne signez pas. Joseph est revenu. Je l'ai envoyé chercher le commissaire, et nous allons voir.--Je vous sais gré de votre zèle; mais courez bien vite contremander M. le commissaire; tout est fini; ici personne n'a rien à craindre.--«Mais, Madame, savez-vous qu'on veut vous mettre dehors.--Encore une fois, ne craignez rien; prenez votre petit neveu; il sera toujours mon fils d'adoption; emportez-le, et surtout ne le confiez à qui que ce soit.»
Rien n'imprime tant de fermeté aux paroles et tant de dignité au maintien que le sentiment d'un devoir: aussi, me relevant à mes propres yeux de tout le respect que je paraissais inspirer dans ce cruel moment, j'eus le courage d'achever ce qu'il commandait à ma conscience.
Voici la déclaration que je signai:
«La soussignée déclare que l'enfant baptisé hier par son ordre aux noms de Léopold-Victor Van-Ayl*** n'est point ni d'elle, ni du général Moreau... mais un fils d'adoption de la soussignée,
«ELZELINA VAN-AYLDE-JOUGHE.»
Un de ces messieurs me fit observer que cette déclaration n'était point suffisante, puisque l'enfant avait reçu non pas le nom de Van-Ayl***; mais celui de Moreau. «Je l'ignore, répondis-je; je vous avouerai même qu'il me faudrait à cet égard des preuves légales; je les verrais même que je ne pourrais déclarer que ce qui est la vérité, c'est-à-dire que ce nom a été donné contre mon gré, à mon insu, et que j'ai eu seulement connaissance de cette odieuse fourberie par sa preuve écrite. Maintenant, messieurs, je crois votre mission remplie.
Tous deux se levèrent. Le plus jeune, qui se disait avoué, et qui l'était en effet, m'offrit ses services et me demanda la permission de revenir le lendemain. Je la lui accordai par l'espérance que, désabusé, il ne serait plus de mes ennemis, et par le besoin de me donner un guide dans de pareils embarras.
Ces aveux m'avaient soulagée; et déjà revenue à la légèreté de mon caractère, quand je reconduisis ces messieurs jusqu'à la porte du vestibule, je leur dis en riant et assez haut pour être entendue: «Comme dans mon état la colère est une crise dangereuse, je vous prie de m'en épargner le retour, par des ordres à l'espion qui vous a indiqué le chemin de mon appartement, de ne point se présenter devant moi, au risque de quelqu'un de ces soufflets que vous avez pu juger; quant aux premiers, je les paierai, c'est de toute justice.»
L'avoué et ceux qui l'accompagnaient riaient encore de la boutade, en traversant la cour et en entrant chez madame Gaillard. Je confesse que j'éprouvais un secret plaisir de la mortification qu'elle essuya pour tout salaire de ses services. Plus raisonnable, le mépris eût dû être ma seule vengeance; mais la raison n'a jamais été mon lot, et, dans la circonstance, mon irritation n'était pas de nature à se contenter du dédain.
Rentrée dans mon appartement, je donnai à Adélaïde des confitures, des sirops, une foule d'objets, et 300 francs, en lui ordonnant de porter tout cela à sa soeur, et de la prier d'envoyer quelqu'un, le soir, pour prendre l'enfant. Je la chargeai aussi d'un billet pour D. L***. Quoique fort clair, ce billet a servi encore de texte à des interprétations bien injustes. Le voici:
«Je ne sais quelle est la vérité de ce qu'on vient de me dire au sujet du nom sous lequel on a fait baptiser Léopold; mais je sais que sans une horrible perfidie, vous n'avez pu lui faire donner que _le mien_. N'ayant pas l'habitude de rejeter mes torts sur les autres, je ne vous accuserais qu'autant que vous vous seriez permis cet indigne abus de confiance. Votre soeur a disparu au moment de la scène, je dois donc vous croire instruit déjà du commencement, et je vous en mande la fin pour qu'elle règle votre conduite.
«_J'ai déclaré toute la vérité, sans accuser personne que moi_. Ne venez pas ici, n'envoyez personne. Adélaïde vous portera les nouvelles. Comme il n'y a rien à craindre pour le moment, dormez en paix.»
Adélaïde partit. Il était six heures du soir, et je me trouvai seule dans cette chambre où venaient de s'accumuler tant de scènes pénibles, qui ne devaient pas être les dernières. Mon premier mouvement fut de m'approcher du berceau, d'y contempler l'enfant, objet innocent de tant d'alarmes; puis, des larmes coulant de mes yeux et profondément attendrie, j'effleurai son joli visage de baisers, suivis de sermens; je promis la tendresse d'une mère, ses soins éternels, ses sacrifices constans... Cher enfant! j'ai tenu mes sermens; et j'ai reçu ma récompense, puisque ton dernier soupir fut encore un élan de reconnaissance pour ce que tu nommais mes bienfaits!
Adélaïde, à son retour, me trouva jouant avec Léopold. Elle me raconta que D. L*** en lisant ma lettre avait laissé éclater une incroyable fureur. Il avait écrit plus de dix réponses, les déchirant toutes; enfin, il lui avait remis ce peu de lignes:
«En honneur, je crois rêver, madame! Est-il concevable qu'on puisse se laisser maîtriser et jouer ainsi! Il y va d'une fortune! Vous pouvez encore tout réparer; mais pas de _philosophique_ dédain! De la résolution! Portez plainte contre ceux qui se sont permis de violer votre domicile.
«Recevez la personne qui ira ce soir vous demander, madame Delville. Cette personne vous tracera la marche à suivre. Écoutez les avis qu'on vous donnera. Mon dieu, songez donc qu'il y va de cinquante mille livres de rentes.»
Je chiffonnai la lettre avec indignation, bien résolue d'agir seule; mais ma faiblesse ordinaire voulut voir cependant la personne que D. L*** m'annonçait; de là une méprise suivie encore d'une scène bien fâcheuse.