Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 9

Chapter 93,763 wordsPublic domain

Van-M*** mettait tout en œuvre pour effacer de mon esprit jusqu'aux moindres traces du passé; mais tous ses efforts étaient vains, et chaque jour me confirmait dans ma résolution d'abandonner pour toujours mon pays et ma famille. Il m'avait témoigné le désir d'aller passer quelque temps dans une terre qu'il possédait à Broeck[8], et si nous avions pu partir sur-le-champ soit pour cette terre, soit pour aller retrouver ma mère, ou entreprendre avec elle le voyage d'Italie, j'aurais encore pu être sauvée; le temps, la constante bonté de Van-M***, les sages conseils de ma mère, m'eussent certainement rendue à la raison. Mais Van-M*** aimait trop son pays, il était trop occupé des affaires publiques pour faire aucun sacrifice à ses affections particulières et à son bonheur personnel. Son esprit était juste, son caractère ferme dans tout ce qui ne le regardait pas personnellement. Dès qu'il s'agissait de lui-même, ou de moi, son aveuglement et sa faiblesse ne connaissaient point de bornes. Il ne pouvait en ce moment s'absenter d'Amsterdam sans nuire aux affaires importantes dont il était chargé. D'un autre côté, il ne voulait, sous aucun prétexte, se séparer de moi, ni m'envoyer à ma mère, dont il redoutait la sévérité; et ce fut ainsi qu'il me retint près de lui, persuadé qu'il saurait bien seul me consoler et me réconcilier avec moi-même.

CHAPITRE XIII.

Noomz, poète hollandais.--J'exécute mon projet de fuite.--Mes lettres à Van-M*** et à ma mère.

Une fois le retour de Van-M*** bien connu, il était naturel que rien ne parût changé au train ordinaire de sa maison; il me fit de nouveau sentir la nécessité de reprendre notre manière de vivre habituelle. Sur-le-champ il m'annonça l'intention de donner dès le surlendemain un grand dîner et un bal, en me conjurant, au nom de son repos et de son bonheur, de faire, comme de coutume, les honneurs de sa maison. Je me soumis à ce qu'il désirait de moi; mais ce fut pour la première fois peut-être que je m'occupai avec une sincère répugnance du soin de ma parure. Sans cesse poursuivie par l'idée que mon mari ne me considérait plus que comme une maîtresse, je me trouvais humiliée des témoignages d'une tendresse qui ne pouvait plus être fondée sur l'estime; je sentais en moi-même que cette tendresse me pesait, et que j'étais poussée par une force irrésistible à la payer de la plus noire ingratitude. Van-M*** avait deviné, sans doute, et ma répugnance pour cette fête, et mon indifférence pour ma parure: aussi donna-t-il tous ses soins à diminuer pour ce jour tous mes embarras domestiques, et la richesse de ses nouveaux dons suppléa à l'insouciance de ma coquetterie. Jamais, sans que je l'eusse cherché, la toilette n'avait fait aussi bien ressortir les avantages que je tenais de la nature. Au dîner comme au bal, Van-M*** paraissait heureux d'entendre louer unanimement ma beauté. Je l'avouerai à ma honte, la fumée de l'encens que je respirais de toutes parts dissipa bientôt ma mélancolie, le chagrin et le repentir firent bientôt place à d'autres sentimens. Entourée d'une foule de jeunes gens, objet des hommages de tout ce qu'il y avait d'hommes distingués dans notre réunion, je ne résistai point aux illusions de la vanité, et je résolus de ne plus vivre que pour de tels succès, puisque je n'avais pas su m'assurer, par une conduite irréprochable, un bonheur plus tranquille et plus vrai. Au nombre de nos convives était un poète hollandais distingué, M. Noomz[9]; il avait souvent entendu parler de moi, mais il me voyait alors pour la première fois. Je crus m'apercevoir qu'il m'observait avec attention, et que j'étais le sujet de la conversation dans le groupe dont il faisait partie. Par suite de ce sentiment qui m'a toujours portée à rechercher les gens de lettres et les artistes célèbres, je m'approchai de lui, et je lui témoignai le plaisir que j'éprouvais à faire sa connaissance: nous causâmes long-temps ensemble; je lui parlai de ses vers et du talent avec lequel il avait su plier aux lois de la poésie une langue rude et dépourvue d'harmonie. Noomz me parut bon, aimable et sensible; il me félicita d'être née en Italie et de conserver, au milieu d'un monde tout occupé de spéculations positives, un goût aussi vif pour les jouissances idéales des lettres et des arts. J'appris plus tard que Noomz avait parlé de moi à plusieurs personnes dans les termes les plus flatteurs: peu d'instans avaient suffi pour lui faire connaître à fond mon caractère, et il avait tiré de moi un horoscope dont je rapporterai ici les principaux traits, parce qu'ils s'accordent merveilleusement avec les événemens étranges et les vicissitudes de ma vie.

«Madame Van-M***, avait-il dit, me paraît réunir beaucoup de grâces et de beauté, une âme sensible et un esprit élevé; mais je crains que son imagination ne soit trop ardente, son caractère trop indépendant, pour qu'elle puisse jamais trouver le bonheur dans l'accomplissement des devoirs d'épouse. On n'aurait pas dû la marier: riche, libre et protégée par un beau nom, elle se serait peut-être livrée à l'étude, elle aurait pu développer les dispositions naturelles qui l'appellent à la culture des lettres et des arts. Son âme se peint dans ses regards, et ces regards n'annoncent point qu'elle puisse supporter la monotonie de la vie ordinaire, ou qu'elle soit destinée à goûter jamais la félicité domestique. Aujourd'hui elle cherche dans les plaisirs cette félicité dont le besoin est dans son âme: je désire me tromper; mais je crains pour Van-M*** la violence des passions de sa femme.

Huit jours après on lui apprit ma fuite! Le surlendemain du bal, je reçus la visite du jeune D***, Hollandais, aide-de-camp du général Kellermann; il était ami intime de Marescot, et m'apportait une lettre de lui. J'étais trop joyeuse d'apprendre que mes inquiétudes sur la vie de ce général étaient sans fondement, pour m'offenser de l'indiscrétion qu'il commettait en m'écrivant par la voie d'un tiers: d'ailleurs la lecture de cette lettre le justifiait complètement à mes yeux. Il se plaignait de mon long silence, et me témoignait la crainte qu'une boîte qu'il m'avait adressée de Dampierre-le-Château ne me fût point parvenue; il me marquait encore que les devoirs du service l'avaient récemment appelé à Paris, et l'y retiendraient probablement quelque temps.

On me pardonnera de le répéter encore, cette première passion était depuis long-temps éteinte dans mon cœur: cependant je ne reçus pas sans émotion ce souvenir d'un homme que j'avais si tendrement aimé. Sans m'être positivement arrêtée encore à aucun parti, j'étais certaine maintenant de trouver un protecteur, si j'en avais besoin. Je n'hésitai bientôt plus à me dérober au supplice que je trouvais à vivre près de l'homme que j'avais si cruellement offensé, et à recevoir chaque jour les preuves d'une tendresse que je ne pouvais plus partager.

Je suis naturellement très désintéressée: née au sein de l'opulence, mariée à un homme dont la fortune surpassait encore celle que je pouvais attendre de ma famille, j'ignorais alors le prix des richesses. Je renonçai donc sans aucun regret à l'opulence de Van-M***, et je ne voulus garder aucun des présens dont il m'avait comblée pendant la durée de notre union. Ma dot était de soixante mille florins[10]; mon mari n'avait pas voulu que ma mère se dessaisît du capital, et elle nous en payait seulement l'intérêt à un taux modique; mais elle m'avait donné, le jour de mon mariage, ses dentelles et ses diamans, évalués à cent trente mille florins. Je résolus d'emporter seulement ce que je regardais comme ma propriété personnelle, et mille ducats en argent comptant, que je devais encore à la générosité de ma mère.

Il semblait que le hasard se plût à favoriser mon projet, en écartant d'avance tous les obstacles qui auraient pu m'arrêter. Van-M***, obligé de s'absenter d'Amsterdam pendant deux jours, me pria d'aller passer ces deux jours à notre maison de l'Amstel; il m'annonça qu'il viendrait m'y prendre pour me conduire à Sgravsand, de la maison de campagne même où plus anciennement j'avais si bien réussi à le tirer des mains des Anglais. Je promis tout ce qu'il me demanda de promettre: qu'on veuille bien m'épargner les détails; il suffira de dire que je ne perdis pas un seul instant pour faire mes préparatifs. Je serrai dans une cassette les diamans et les dentelles que je tenais de ma mère, ainsi que les mille ducats que je regardais comme m'appartenant en propre; je remplis une malle de mon linge et de quelques vêtemens; j'adressai ensuite le tout à Utrecht, à l'hôtel du Mail, avec une lettre à l'hôte, pour le prévenir de ma prochaine arrivée. Je me rendis ensuite à la maison de l'Amstel; et ce fut de là que je partis, à la nuit tombante, par une porte du jardin près de laquelle m'attendait une chaise de poste.

Avant de quitter pour jamais la maison de mon mari, je rédigeai et je lui adressai un aveu complet de tous mes torts envers lui et une renonciation à tous mes droits, avec promesse de ne plus porter et de ne jamais signer à l'avenir un nom dont je me reconnaissais indigne. À ces deux pièces étaient jointes deux lettres, l'une pour mon mari, l'autre pour ma mère; la première était ainsi conçue:

«Lorsque vous jetterez les yeux sur ce papier, un éclat scandaleux aura mis entre vous et moi une distance qu'il ne sera plus possible de franchir: la juste sévérité de l'opinion.

«Ne me maudissez pas: je me savais indigne de vous; je ne pouvais vous appartenir davantage sans me rendre méprisable à mes propres yeux. Vous-même vous m'eussiez dédaignée, du moment où, cessant d'être ébloui par ce qu'on veut bien appeler ma beauté, vous auriez commencé à vous repentir de votre indulgence pour des torts dont la gravité vous est entièrement connue.

«Van-M***, cette indulgence vous couvrirait désormais de honte aux yeux du public: dois-je le dire? elle vous rendrait peut-être moins estimable à mes yeux.

«Oh! pardonnez-moi: je sais tout le chagrin que je vais vous causer; et cependant il est au-dessus de mes forces de rester près de vous, sachant combien je suis désormais indigne d'être votre compagne. Vous savez vous-même comment votre amour et votre confiance ont été récompensés. Voyez-moi telle que je suis, et arrachez de votre cœur jusqu'au souvenir d'une femme criminelle; abandonnez-vous tout entier à ce que vous inspire de généreux l'amour du bien public et de votre patrie.

«Van-M***, comme je sais que je n'ai rien à redouter de vous, je ne chercherai point à vous dérober mes traces. Mon projet est de passer quelque temps à Paris, d'y vivre sous un nom emprunté, et de me consacrer à l'étude et aux arts. Je pars seule; personne ne m'accompagne, et je ne vais retrouver personne. L'aveu que je fais doit vous prouver que je n'ai point perdu une qualité que vous aimiez en moi, la franchise. Je veux penser surtout que vous ajouterez foi à cette dernière assertion.

«Grâce, encore une fois! j'ai besoin de vivre indépendante; la fougue de mon caractère m'aurait toujours empêchée de vous rendre heureux et de trouver moi-même le bonheur dans un lien respectable. Je me connais, je me juge; et c'est par ce motif même que je m'arrache à votre amour.

«Les papiers que vous trouverez joints à cette lettre dans mon secrétaire vous laissent maître absolu d'une fortune qui ne m'appartient plus. Si le malheur vient à m'atteindre, c'est de vous seul que j'implorerai secours et protection: je m'estimerai toujours heureuse de dépendre absolument de votre bonté: ah! croyez-le bien, quoique j'aie si mal répondu à votre tendresse.

«Si vous me permettez de disposer des objets[11] relatés dans une petite note que vous trouverez jointe à cette lettre, ce sera une consolation pour moi de penser que je vous ai une obligation de plus.

«Van-M***, je n'ai pas besoin de vous recommander ma malheureuse mère: il ne lui reste plus que vous, que vous seul; elle ne perd en moi qu'une fille indigne d'elle... Cependant elle me pleurera: je vous en supplie, consolez-la.

«Dès que je serai arrivée au terme de mon voyage, je vous instruirai de ma demeure. Bien certaine de votre cœur, je ne dois craindre aucune tentative qui déshonorerait l'époux; et j'apprécie trop vos bontés passées pour jamais me dérober à l'ami: veuillez permettre que je vous donne encore ce titre.

«ELZELINA VAN-AYLDE-JONGHE.»

Voici maintenant la lettre que j'écrivis à ma mère:

«C'est à genoux devant l'image de mon père que j'ose implorer de vous pardon et pitié. Vous ne m'avez jamais donné que des exemples de vertu, et cependant j'ai violé tous les devoirs que j'avais à remplir envers le meilleur des époux. Également indigne désormais de vous et de lui, je n'ai pas voulu ajouter à tant de torts celui de faire éclater ma honte aux lieux mêmes où j'ai vécu long-temps pure et honorée, où vous-même, ma mère, vous êtes entourée de tant de respect. Ne me regrettez pas; mais ne m'accablez pas de votre malédiction. Van-M*** vous reste... Je vous demande grâce à tous deux.

«Vous avez eu jadis le bonheur d'enrichir votre mari: ce n'est donc pas devant vous, ma mère, que je chercherai à justifier ma renonciation à une fortune sur laquelle je ne me reconnais plus aucun droit. Vous savez ce que Van-M*** a fait pour réparer vos pertes autant qu'il était en lui. Ce que je fais aujourd'hui me semble un juste témoignage de reconnaissance, et je me flatte que vous ne me désapprouverez pas. Ma mère verra du moins que mes égaremens n'ont pas détruit en moi tous les bons sentimens qu'elle n'a jamais cessé de m'inspirer. «En donnant une preuve de désintéressement, je ne fais qu'imiter son exemple et suivre ses principes.

«La famille de mon mari et la mienne doivent ignorer le lieu de ma retraite; mais Van-M*** et vous, ma mère, vous en serez toujours instruits. Je me jette encore une fois à vos pieds, que j'arrose de mes larmes.

«ELZELINA.»

Mes remords n'étaient point affectés. On pourrait douter de leur franchise en me voyant persévérer dans une résolution dont le scandale allait m'ôter tout espoir de retour dans ma famille et dans le pays que j'avais si long-temps habité: mais ces remords prenaient moins leur source dans la conviction de mes torts que dans celle de la douleur que j'allais causer à mon mari et à ma mère. Je n'avais pas dix-sept ans, et déjà je m'étais habituée à regarder comme chimériques tous les devoirs qui m'étaient imposés. Noomz ne m'avait que trop bien jugée: non, je n'étais point faite pour la vie domestique, je ne pouvais pas renfermer ma vie dans un cercle d'habitudes paisibles. Il y avait et il y a encore dans ma tête, malgré mon âge, un besoin d'activité, d'agitation et d'indépendance qui m'a toujours fait un tourment de ce qui ressemble à une habitude, à un devoir, à une règle établie. Si Van-M*** n'avait point été mon époux, son indulgence m'aurait enchaînée à lui pour la vie, parce que, libre de me séparer de lui, je n'aurais pas eu à craindre qu'il se méprît sur la source de mon amour. Mais unie à lui par un lien indissoluble, la mort m'eût paru préférable à l'humiliante position où mes fautes m'avaient placée.

CHAPITRE XIV.

Arrivée à Utrecht.--Les parens de ma mère.--Persécutions auxquelles je me vois exposée.--Je vais me placer sous la protection du général Moreau.

Pendant les deux ou trois premières heures qui suivirent le moment de mon départ, j'éprouvais une violente agitation et je versais des larmes abondantes. Mais bientôt mon esprit se créa des sophismes propres à le calmer; et lorsque je descendis à l'hôtel du Mail, j'étais déjà parvenue à me persuader que la nécessité m'avait fait une loi de la fuite, et qu'en quittant mon époux je sacrifiais ma réputation au besoin d'assurer son repos et mon bonheur.

Nous étions trop connus à Utrecht pour que mon arrivée dans cette ville pût rester long-temps ignorée. On ne fut pas surpris de me voir arriver sans Van-M***; on connaissait la liberté dont nous aimions à jouir vis-à-vis l'un de l'autre, mais on dut s'étonner de me voir arriver sans être suivie d'un seul domestique, et cependant précédée d'une malle qui annonçait le projet d'un long voyage, ou du moins d'un séjour quelconque loin de mon mari. J'étais en outre revêtue de mes habits d'homme: je les avais pris pour la première fois dans la campagne de 1792, et depuis cette époque je m'en étais souvent revêtue, soit dans nos parties de plaisir, soit dans nos voyages. On glosa donc beaucoup sur ma brusque arrivée, et les soupçons allèrent à la fois si vite et si loin, que dès le lendemain même je reçus la visite d'un oncle maternel.

Sûre de trouver toujours dans Van-M*** un protecteur contre toutes les persécutions qu'on voudrait me susciter, je déclarai sans balancer que j'avais quitté mon mari pour vivre libre et indépendante. Ce langage irrita violemment mon oncle, et, d'un ton d'autorité, il me menaça d'employer la force pour me contraindre à rentrer dans le devoir. Je répondis avec hauteur que mon parti était bien pris, qu'il pouvait se dispenser de toutes remontrances, et que ses menaces étaient vaines.

J'éprouverais un plaisir bien grand à braver ce vieillard. M. le comte Van-Perpowy s'était opposé jadis avec une opiniâtreté invincible au mariage de ma mère avec le jeune comte de Tolstoy: il avait voulu la contraindre à s'unir avec un jeune homme dont il favorisait les prétentions; mais ma mère avait su résister à son influence. Il me quitta enfin, non sans maudire sa nièce de m'a voir mariée à un marchand[12], dont la faiblesse n'avait pas su me contenir dans le devoir, et qui déshonorait par ses opinions politiques l'illustre famille à laquelle il s'était allié.

On écrivit sur-le-champ à Amsterdam, et l'on excita ma pauvre mère à déployer la plus grande sévérité; mais Van-M*** s'opposa formellement à toute mesure de rigueur. Sa famille voulait qu'on courût sur mes traces, pour m'atteindre et me faire enfermer. Ma mère avait consenti. Van-M*** déclara que jamais il ne donnerait les mains à un tel projet, et qu'il ne souffrirait pas davantage qu'on lui parlât de divorce; qu'en un mot, loin de chercher à m'exaspérer par des procédés violens, il voulait s'efforcer de me ramener à lui par la douceur. Un mot de sa bouche aurait suffi pour que la loi prononçât notre séparation éternelle; il avait dans ses mains l'aveu écrit de mes fautes, et il aurait pu s'en servir. Sa famille ignora long-temps qu'il fût possesseur d'une pièce aussi importante. Ma fuite était le seul grief important qu'elle pût élever contre moi. Van-M*** ne permit pas qu'on entreprît rien pour m'arrêter. Je l'ai senti bien des fois depuis cette époque: si j'avais connu l'excès de sa générosité avant de recourir à une protection étrangère, je serais allée me jeter à ses pieds pour lui demander mon pardon; je l'aurais suivi dans l'exil volontaire qu'il s'imposa bientôt lui-même, et je lui aurais peut-être encore rendu le bonheur dont je le privais pour toujours.

Van-M*** était parti directement et sans délai pour Paris, dans l'espoir de m'y trouver: il n'avait pas pensé que je m'arrêterais à Utrecht. Mon premier soin avait été d'écrire au général Grouchy, alors absent de cette ville. Le colonel Meynier, dès qu'il avait su mon arrivée, s'était empressé de venir me voir. Je dois le dire à l'honneur de sa délicatesse et de sa droiture, il parut douloureusement affecté quand je lui appris par quelle suite d'événemens je me trouvais à Utrecht, et la fatale détermination que j'avais prise. Avec toute la franchise d'un brave militaire et d'un honnête homme, il me donna tous les conseils que pouvait dicter la saine raison, et il me présenta sans ménagemens le tableau du triste avenir que je me préparais. Plusieurs jours de suite il réitéra ses remontrances. Enfin, me voyant si résolue, il cessa de revenir sur ce sujet, et s'abandonna au plaisir qu'il paraissait trouver dans ma société.

Le comte Van-Perpowy n'avait pas manqué de répandre dans la ville les bruits les plus défavorables sur mon compte. Certaine d'avance d'être reçue partout avec une grande froideur ou du moins avec une politesse dédaigneuse, je me dispensai de toute visite. Je sentais intérieurement combien étaient fondés les reproches qu'on pouvait me faire; mais j'étais soutenue par l'idée que du moins on ne pourrait jamais m'accuser de profiter des dépouilles de l'homme dont j'avais trompé l'amour et la confiance. Mes scrupules à cet égard ont été poussés si loin, que beaucoup d'hommes d'honneur, fort délicats eux-mêmes sur les moyens de s'enrichir, trouvèrent plus tard mon désintéressement romanesque. Lorsqu'après la mort de Van-M***, qui cessa quelques années plus tard de vivre et de souffrir, à Démérary, j'appris quelles avaient été ses dernières intentions en ma faveur, je me gardai bien d'intenter aucune action juridique pour faire valoir mes droits. Je consentis à tout ce que demanda de moi la famille de mon mari. Le général Moreau n'était certainement pas suspect de cupidité; et cependant il disait hautement que j'avais poussé le désintéressement _jusqu'à la folie_.

Il y avait déjà huit jours que j'étais à Utrecht, quand le général Grouchy revint de sa tournée dans laquelle l'avait accompagné madame Lin... Cette belle personne montrait l'indifférence la plus absolue pour l'opinion: elle n'avait pas, comme moi, quitté son mari; mais on ne l'en estimait guère plus; sa société était entièrement composée d'hommes et de quelques femmes qu'il eût mieux valu pour elle ne pas recevoir.

Grouchy vint me voir: il avait ouï dire que la famille de Van-M*** faisait des démarches pour me priver de ma liberté; il me parut ému et affligé de la position dans laquelle je m'étais placée. Je m'informai de Moreau, et du lieu où il se trouvait alors. En apprenant qu'il était à Menin, j'engageai Grouchy à lui faire passer une lettre dans laquelle je réclamais sa protection contre les parens de Van-M***. Je le savais trop bon, pour ne point accueillir ma demande. Grouchy consentit à ce que je désirais, et il m'annonça ce que l'on m'avait appris déjà, le départ de Van-M*** pour Paris.

À peine me trouvai-je seule qu'une terreur vague, mais qu'aucun raisonnement ne pouvait vaincre, vint s'emparer de moi: je résolus de suivre à l'instant ou plutôt de devancer ma lettre. Il n'était pas encore onze heures du matin; je demandai des chevaux de poste. Le colonel Meynier s'offrit pour m'accompagner dans mon voyage. Il courut demander au général en chef l'autorisation nécessaire pour cette courte absence: pendant ce temps j'écrivis à ma mère, je fis tous mes préparatifs, et à trois heures et demie nous étions en route avec une femme de chambre et un domestique que j'avais pris à Utrecht. L'agitation me devenait absolument nécessaire pour écarter de mon esprit toute réflexion fâcheuse. N'ayant pu former encore aucun plan de vie, je m'étais souvent trouvée embarrassée de mon temps pendant les huit jours qui venaient de s'écouler: je ne savais comment remplir mes momens, naguère constamment occupés par les devoirs de la société ou les soins de ma maison. La solitude m'était insupportable.