Part 8
Les Français perdent rarement leur temps à gémir des peines de l'absence, et ils ne refusent jamais l'occasion de se consoler: c'est ce qu'avait fait le général Grouchy. Je le revis à Utrecht, où nous nous arrêtâmes pendant deux jours en retournant à Amsterdam. Si je n'avais eu que de la vanité, j'aurais pu être piquée de le retrouver attaché à un autre char que le mien; si j'avais eu de l'amour, j'aurais dû être au désespoir: heureusement pour moi, ni l'un ni l'autre de ces sentimens ne dominaient dans mon âme. Le général Grouchy m'inspirait de l'estime, une amitié sincère, fondées beaucoup plus sur la noblesse de son caractère, que sur les avantages de sa personne. Cette amitié paraissait payée d'un parfait retour; et l'on croira sans peine qu'en y réfléchissant, je me trouvais plus heureuse d'inspirer un sentiment que j'avais toute raison de croire durable, qu'une passion dont je connaissais déjà l'inconstance et la mobilité. Le soir de notre arrivée à Utrecht, il y eut un souper chez le général en chef. Van-M*** y fut invité; je l'accompagnai, et ce fut là que j'entendis pour la première fois prononcer le nom de Ney, nom qui plus tard devait exercer une si grande influence sur ma destinée. Le colonel Meynier (mort depuis glorieusement au champ d'honneur) avait reçu des nouvelles d'un de ses amis qui servait à l'armée du Rhin: comme ces nouvelles intéressaient le plus grand nombre des convives, le colonel les lut à haute voix vers la fin du souper. La lettre annonçait que Kléber venait de conférer le grade d'adjudant-général au colonel Ney: cet avancement était dû à une action d'éclat dont la lettre contenait le récit. La nouvelle fut reçue avec un plaisir marqué par la plupart des officiers présens: tous exaltaient à l'envi la valeur de Ney; tous paraissaient joyeux de voir une telle faveur tomber sur un officier qui en était si généralement jugé digne; chacun se plaisait à rappeler les preuves de courage et de talent militaire qu'il avait souvent données; pas un mot qui pût faire soupçonner que dans une réunion aussi nombreuse il se trouvât un seul homme dont l'opinion ne s'accordât pas avec celle de la majorité; la gloire de l'un semblait faire la gloire de tous.
Je ne saurais dire ce qui se passait en moi pendant ce souper: muette et vivement émue, je partageais l'enthousiasme général, sans connaître celui qui en était l'objet. Lorsqu'on se leva de table, je me rapprochai insensiblement du colonel Meynier: je ne savais pas trop ce que je voulais lui dire en arrivant près de lui; mais la conversation s'engagea bientôt, et je la ramenai sur le compte du nouvel adjudant-général. J'appris ainsi qu'il joignait à toutes ses vertus guerrières les principaux avantages dont la nature puisse douer les hommes destinés au commandement; c'est-à-dire, une taille élevée, une figure mâle, une élocution vive, facile et énergique. Terrible dans le combat, il était, à entendre ses compagnons d'armes, doux et humain après la victoire.
Je me retirai la tête remplie de tout ce que je venais d'entendre. Ce n'était point un être imaginaire, un héros de roman qui préoccupait ainsi mon imagination; le hasard pouvait offrir bientôt à mes regards celui dont le nom sonnait déjà d'une manière si douce à mon oreille. Cette idée me transportait de joie: je ne fermai pas l'œil de toute la nuit; je cherchais à me rappeler tout ce que j'avais entendu raconter d'honorable pour Ney; enfin je me livrais sans contrainte à cette exaltation qui m'a toujours été naturelle, et qui ne finira sans doute chez moi qu'avec la vie. Comme nous déjeunions le lendemain matin, mon mari et moi, plusieurs des officiers avec lesquels nous avions passé la soirée de la veille vinrent nous engager à faire une promenade au Mail: cette promenade devait être suivie d'un dîner champêtre. La proposition fut acceptée: le colonel Meynier était de la partie: ce motif ne contribua pas peu à ma détermination. Je ramenai, le plus naturellement qu'il me fut possible, l'entretien sur le même sujet qui nous avait tant occupés le jour précédent. «Colonel, dis-je, si vous écrivez à votre ami, je vous prie de lui dire qu'il y a en Hollande quelqu'un qui prend une part bien sincère à ses succès et à sa gloire.» Le colonel me promit de ne pas oublier ma recommandation, et, dans la suite de l'entretien, j'appris qu'il me connaissait de nom bien long-temps avant de m'avoir vue. C'était le meilleur ami du capitaine de grenadiers Cornier, blessé à mort près de moi, sur le champ de bataille de Valmy, que j'avais alors secouru de tous les moyens que j'avais en mon pouvoir, et qui était pour ainsi dire mort dans mes bras. Meynier me rappela plusieurs faits que les trois ou quatre années qui venaient de s'écouler avaient presque entièrement effacés de ma mémoire. J'avouerai franchement que ses éloges me donnaient meilleure opinion de moi-même: il me semblait doux de penser que Ney lui-même pouvait ne pas ignorer mon nom, ni le peu de bien que j'avais pu faire; dès ce moment, je regardai le colonel comme un de mes meilleurs amis, et je le traitai comme tel.
Depuis l'entrée des Français en Hollande, le faible parti qu'y conservait encore le Stadhouwer avait révélé çà et là son existence par quelques tentatives d'insurrection. C'était dans quelques villes de la Gueldre qu'il avait concentré tous ses efforts pour troubler la tranquillité dont on commençait à jouir. Van-M***, quoique bien jeune encore, avait été nommé membre du conseil municipal. Il était tellement convaincu que les malheurs de la Hollande avaient pour cause unique l'asservissement de la maison d'Orange à la politique de l'Angleterre, qu'il eût préféré l'exil à la douleur de retomber sous un joug qu'il détestait: il employait donc tous les moyens qu'il avait à sa disposition, surtout les ressources de son immense fortune, à faire surveiller les hommes qui lui inspiraient le plus de défiance et à déjouer leurs complots. Il était bien servi, parce qu'il n'épargnait rien pour l'être: c'est ainsi qu'il avait été des premiers instruit des troubles que s'efforçaient de fomenter à Bréda, à Bois-le-Duc, à Middelbourg, au Texel, les agens de l'Angleterre excités par le prince et surtout par la princesse d'Orange. On cherchait à soulever le bas peuple en semant par tout le pays les bruits les plus absurdes; on le menaçait de la famine et de tous les maux que peuvent enfanter les réactions politiques. Toute religion a ses fanatiques; le protestantisme, si tolérant, n'en est pas plus exempt que d'autres. C'était sur cette espèce d'hommes qu'on essayait le pouvoir des insinuations les plus mensongères. On leur disait que l'expédition française en Hollande n'avait d'autre but que le rétablissement du culte catholique: et certes il n'y avait rien de moins catholique que l'armée française à cette époque. C'était dans le but de contribuer à étouffer dès leur naissance ces germes de discorde que Van-M***avait entrepris un voyage à Bois-le-Duc; les mêmes motifs le déterminèrent promptement à reprendre le chemin d'Amsterdam. Nous quittâmes Utrecht si brusquement, que j'eus à peine le temps de faire mes adieux au colonel Meynier, en l'assurant de mon amitié. Je trouvai cependant le moyen de lui parler encore une fois de Ney, et il me renouvela la promesse de faire connaître à son ami les sentimens de bienveillance et d'estime dont j'étais animée pour lui. À peine étions-nous arrivés à Amsterdam que Van-M*** se trouva forcé de faire une nouvelle absence; il partit avec ses amis Deele et Van-Over... et je restai seule pendant huit jours.
Il s'était passé bien des choses à Amsterdam pendant notre séjour à Bois-le-Duc: ma mère, dans l'ardeur de sa tendresse pour moi, n'avait pu dissimuler les inquiétudes que lui causaient les inconséquences de ma conduite; ces inquiétudes, elle les avait communiquées à plusieurs membres de la famille de mon mari; dans cette famille on m'avait toujours jugée avec sévérité. La légèreté de mon caractère contrastait singulièrement avec la gravité des mœurs hollandaises; et les mœurs hollandaises s'étaient conservées pures de tout mélange dans la famille de Van-M***.
Ainsi donc, tandis que mon mari s'occupait de conjurer les tempêtes politiques, il se formait sur ma tête un orage qui menaçait de troubler ou de détruire à jamais notre repos et le bonheur de notre union. On connaissait mon caractère ferme et décidé; on n'ignorait pas non plus quel était mon empire sur l'esprit de mon mari, et l'on présumait qu'il n'y avait rien à espérer de moi si l'on employait, pour me faire rentrer dans les voies de la prudence et de la raison, le ton d'aigreur et le langage de l'autorité. La première démarche fut toute conciliante: on m'invita à dîner chez un des plus proches parens de mon mari; la femme de ce parent m'avait donné à l'époque de mon mariage quelques sujets de mécontentement que je n'avais malheureusement pas oubliés. Je n'avais pas eu davantage à me louer du fils et des deux jeunes personnes qui composaient le reste de cette famille. Ces demoiselles ne manquaient jamais, quand je leur adressais la parole en français, de me répondre en langue hollandaise, comme pour me faire voir combien leur répugnaient mes habitudes et mes modes françaises. L'aînée des deux, mademoiselle Élisabeth ****, avait été destinée à devenir l'épouse de Van-M***; l'amour subit dont il s'était senti enflammé pour moi avait mis obstacle à l'exécution de ce projet, dès long-temps concerté entre les deux familles. Ce fut un grand malheur pour Van-M***, qui aurait trouvé dans sa cousine la plupart des qualités qui me manquaient, et qui toutes étaient propres à faire le bonheur d'un mari. Tels étaient les convives au milieu desquels j'allais me trouver. On avait encore invité plusieurs parens de Van-M*** dont les sentimens pour moi n'étaient pas beaucoup plus favorables. J'avais accepté l'invitation pour ne pas manquer aux déférences que mon mari devait à une famille dont il n'avait qu'à se louer. J'arrivai à l'heure indiquée; le repas fut long et triste. C'était seulement après être sorti de table qu'on devait m'adresser la mercuriale convenue; seulement quelques traits assez amers, qu'on me décocha indirectement pendant le dîner, me firent pressentir la tournure que la conversation devait prendre plus tard. L'impatience me gagnait: mais, quelque coupable que je me sentisse intérieurement envers Van-M***, je conservais toujours pour lui une sorte d'attachement respectueux qui m'empêcha de répondre comme je l'aurais fait sans doute, si je n'avais suivi que la violence de mon humeur. Je restai donc assez maîtresse de moi pour ne pas manquer aux plus austères convenances; ce devoir me devint plus facile à remplir quand je m'aperçus qu'on ignorait entièrement ce que ma conduite avait de véritablement coupable. Aux reproches qu'on m'adressa bientôt sur mes inconséquences, ma légèreté, mon goût excessif pour la dépense, l'affection exclusive que je manifestais en toute occasion pour la société des Français, je ne fis que cette réponse: «Tant que Van-M*** ne désapprouvera pas ma conduite, tant que mes sociétés seront les siennes, que ses amis seront les miens, je ne croirai devoir réformer en rien ma manière de vivre, et je serai loin de me réputer aussi coupable que vous le prétendez.»
Le sang froid que je sus conserver, et qui paraissait tout-à-fait contraire à l'emportement bien connu de mon caractère, étonna mes juges, et mit fin à toute discussion entre nous. Je me retirai promptement: de part et d'autre on était plus mécontent que jamais. Dès mon arrivée à Amsterdam, mon premier soin avait été d'écrire à ma mère; elle ne m'avait point répondu. Cette sévérité, juste et méritée sans doute, était cependant venue bien mal à propos. Mon cœur, habitué à une grande indulgence, avait été profondément blessé d'une rigueur tout-à-fait nouvelle. Puisque Van-M*** ne paraissait pas mécontent de moi, personne, à mon avis, n'avait le droit de se montrer plus sévère que lui; je me faisais ainsi un petit code d'ingratitude et de mauvaise foi, à l'aide duquel j'espérais échapper à ma conscience.
CHAPITRE XII.
Un aveu.--Excès d'indulgence de Van-M***.--Sentimens que cette indulgence fait naître en moi.--Résolution qui en est la suite.
En sortant de la maison où j'avais été pendant plus de trois heures exposée à des regards sévères, à des interpellations qui ne l'étaient pas moins, j'éprouvais le besoin de la solitude. Je rentrai aussitôt chez moi, et je renonçai au projet que j'avais eu de faire des visites dans la soirée. À mon retour on me remit une boîte qui était arrivée, pendant mon absence, de Dampierre-le-Château: mes mains tremblèrent en touchant cette boîte; j'ordonnai de ne laisser entrer personne, et je courus m'enfermer dans mon appartement.
Comment expliquer le bouleversement qui s'était opéré en moi au seul nom de Dampierre-le-Château, à la seule vue de l'adresse tracée de la main de Marescot! Mille souvenirs bien tristes, mille pressentimens sinistres oppressaient à la fois mon cœur; je respirais à peine. En entrant dans ma chambre je me jetai sur un siége, accablée de l'idée que cette boîte contenait le dernier gage d'amour, peut-être le dernier adieu de l'homme que j'avais tant aimé. Je n'osais ni regarder ni ouvrir la boîte. Prosternée à deux genoux, je la presse avec un mouvement convulsif contre mon sein, d'où s'échappent des cris de douleur. Il semblait que ma passion fût réveillée tout à coup par la pensée que j'avais perdu pour toujours celui qui en avait été l'objet.
Je revins à moi dans les bras de Van-M***, qui me prodiguait les noms les plus doux et les plus tendres caresses. M'arracher de ses bras, tomber à ses pieds, tel fut mon premier mouvement, et mon premier cri: «Ah! laissez-moi, laissez-moi; je suis indigne de vous! Cachez ma honte à ma malheureuse mère.» Van-M*** me relève doucement et me serre contre son cœur. Hélas! déjà il n'ignorait plus rien: un bracelet et une lettre contenus dans la boîte qu'il venait d'ouvrir lui avaient tout appris. Muette, baignée de larmes, anéantie par mes remords, tremblant de tous mes membres, je crus que j'allais mourir; ma voix était étouffée par les sanglots. Van-M*** me place sur un fauteuil, et me tenant toujours entourée d'un de ses bras, de l'autre main il attire une chaise et s'assied près de moi. Je me dégage une seconde fois; alors saisissant mes deux mains, il les écarte de ma figure, les retient serrées dans les siennes, et prononce ce seul mot: «Elzelina!» Effrayée de l'altération de sa voix, je relève la tête, en écartant par ce brusque mouvement mes cheveux épars qui me voilaient tout entière, et je jette un cri d'effroi à la vue de la pâleur qui couvrait ce beau visage, et de la tristesse profonde qui se peignait dans tous ses traits. Les reproches les plus amers, la sévérité la plus inexorable n'auraient jamais produit sur moi un effet aussi terrible que la douleur où paraissait plongé le malheureux Van-M***.
Il devina ce qui se passait en moi, pressa encore une fois sur son cœur ma tête brûlante, et déposa un baiser sur mon front: «Elzelina, dit-il, gardons un silence éternel sur cette affreuse découverte. Je suis aussi coupable que vous: votre mère m'avait averti des dangers auxquels j'allais vous exposer... Je ne l'ai point écoutée; Elzelina, elle doit tout ignorer. Ainsi point d'éclat, point de changement dans notre manière de vivre... Agir autrement, ce serait nous exposer de plus en plus aux traits de la médisance.»
Les larmes ruisselaient de mes yeux tandis qu'il parlait. Oh! j'aurais voulu que la terre s'entr'ouvrît pour m'engloutir: «Ma tendre amie, ajouta-t-il, fiez-vous à moi du soin de vous rendre avec le temps le repos et le bonheur: oui, tu trouveras toujours en moi le meilleur et le plus indulgent ami. Demain nous nous occuperons d'aller passer quelques jours dans la retraite. Ah! tu ne dois pas craindre de te trouver seule avec moi! Tu n'as rien perdu de tes droits sur mon cœur; tu seras toujours ce que j'aime le plus au monde, celle en qui repose mon seul espoir de bonheur.»
Je voulus balbutier quelques mots de réponse; mais il posa sa main sur ma bouche, et m'attirant de nouveau sur son sein, il me dit pour me consoler, tout ce que l'amour le plus vrai peut trouver de plus persuasif et de plus tendre. Toutes ces consolations étaient vaines; chacune de ces paroles si pleines de bonté donnait une nouvelle force à mes remords. Van-M*** ne me croyait qu'égarée par un délire passager, mais je me sentais criminelle. Cependant j'étais attendrie de l'entendre répéter sans cesse qu'il ne survivrait pas à une séparation que je regardais, moi, comme nécessaire et inévitable, et sur laquelle j'avais risqué en tremblant quelques mots. Je l'écoutais sans oser lever les yeux sur lui; mais je me promettais intérieurement de ne plus l'affliger en reproduisant une idée qui lui faisait horreur, de tout faire pour mériter à l'avenir son estime et sa confiance, et de devenir la meilleure des sœurs si je n'étais plus digne d'être son épouse.
Telles étaient les pensées qui m'agitaient; mon état commençait toutefois à devenir moins pénible. Van-M*** était plein de délicatesse; malheureusement il était dans l'âge où les passions exercent le plus d'empire. La vue d'une femme jeune et belle, que sa douleur embellissait peut-être encore, le conduisit bientôt de l'attendrissement excité sans doute par une généreuse pitié à ce sentiment qui, chez les hommes, ressemble tant à l'amour. Mais dans la disposition où j'étais, les témoignages de cet amour me paraissaient une insulte à mon désespoir, un doute offensant sur la sincérité de mes remords, la preuve d'une indifférence injurieuse pour des torts qui, une fois connus, devaient séparer l'époux de celle qui l'avait déshonoré.
Je reculai avec effroi; et repoussant Van-M***, je me jetai à ses pieds, les mains jointes, et, comme emportée par une force irrésistible, je m'écriai, hors de moi: «Vous croyez que mon imagination seule s'est égarée? Eh bien! non; je suis tout-à-fait coupable: laissez-moi fuir, laissez-moi me cacher; une séparation éternelle, voilà ce que j'implore, et ce que j'attends de vous.»
Mon action, la véhémence de mes paroles, rappelèrent Van-M*** à lui-même: il m'obligea à me relever, et me replaça sur mon fauteuil. Il allait et venait dans la chambre avec beaucoup d'agitation; pour moi, je continuais de pleurer en silence. Van-M*** s'assied enfin à mes côtés, et, avec l'accent le plus tendre, il me prie de lui _pardonner_ d'avoir ajouté à mon affliction: «Elzelina? ajouta-t-il d'un ton plein de douceur, je me soumettrai à tout ce que tu exigeras de moi; mais, je t'en conjure, ne prends en ce moment aucune résolution définitive; demain tu pourrais t'en repentir: nous avons devant nous un si long avenir! Permets-moi d'espérer que le bonheur n'est pas encore entièrement perdu pour tous deux: surtout, qu'on ne me parle plus de séparation.» Il pressa encore une fois ma main sur son cœur, sonna ma femme de chambre, et, après m'avoir recommandée à ses soins, il me quitta.
Van-M*** avait laissé la fatale boîte sur la table. Cette vue était un supplice pour moi; mais, pour l'écarter de mes yeux, il eût fallu y toucher. Cet effort était au dessus de mon courage; je détournai les yeux en continuant de verser des larmes amères. Je passai la nuit entière à pleurer: ce n'était pas l'instinct d'une vaine curiosité qui ramena malgré moi, pendant cette longue nuit, mes regards sur la boîte que je pouvais apercevoir de mon lit. Cette boîte renfermait peut-être un portait, peut-être un autre gage d'amour envoyé par Marescot à ses derniers momens... L'incertitude m'était affreuse: j'avais depuis long-temps cessé d'aimer celui dont l'imprudence venait de causer tant de mal, mais je ne pouvais encore oublier combien il m'avait été cher. Cependant j'eus le courage d'endurer ce supplice, et ma main ne s'étendit pas une seule fois jusqu'à cette boîte sur laquelle mes yeux se reportaient involontairement à chaque minute. Le lendemain Van-M*** passa une grande partie de la matinée près de moi: j'étais sérieusement indisposée, et notre porte fut fermée à tout le monde. Cette infraction aux usages bien connus de notre maison dut étonner bien des gens, car personne n'ignorait que Van-M*** était de retour depuis l'avant-veille. Il s'était aperçu de l'impression fâcheuse que la vue de la boîte produisait sur moi: il avait pu se convaincre également qu'elle était restée dans l'état où il l'avait laissée lui-même. Il l'emporta; mais dans la journée, comme j'étais avec lui dans son cabinet, où il m'avait priée de le suivre, afin, disait-il, que je ne me séparasse jamais de lui, il me la remit en me disant: «Elzelina, c'est à toi d'ordonner ce que j'en dois faire.» Je la pris d'une main tremblante, et je la plaçai dans le double-fond de son secrétaire. «Ne serait-il pas plus prudent, reprit-il, d'anéantir cette boîte avec tout ce qu'elle contient?--Elle est à vous,» répondis-je sans hésiter; et aussitôt la boîte fut livrée aux flammes.
Vers le soir mon abattement augmenta. L'attention de Van-M*** à me considérer, ses questions d'abord détournées, et bientôt plus positives, me firent juger qu'il me soupçonnait de feindre une indisposition beaucoup plus grave que celle dont j'étais réellement atteinte. Je m'attachai à détruire cette opinion, et quoique je lui eusse demandé comme une grâce de me traiter désormais en sœur, il n'en redoubla pas moins de caresses pour moi. Ces caresses, je les repoussais toujours; je ne pouvais intérieurement pardonner à Van-M*** l'oubli si prompt d'une faute qui aurait dû lui inspirer pour moi sinon la plus profonde aversion, du moins la plus complète indifférence. J'étais sans doute injuste envers lui, mais il me semblait que j'étais rabaissée au rang d'une maîtresse. Cette idée fermenta dans ma tête; elle acheva de m'aveugler sur la détermination que j'avais prise dès le moment où mon fatal secret avait été découvert; je résolus irrévocablement de quitter ma mère et mon mari, dût cette résolution entraîner pour moi la perte de tous les avantages de ma naissance et de ma fortune.
Le surlendemain du retour de Van-M***, il reçut la visite de quelques membres de sa famille: on ne manqua pas de lui répéter tout ce qu'on m'avait dit à moi-même sur l'imprudence de ma conduite; on se plaignit du peu de docilité avec laquelle j'avais paru écouter des représentations amicales. Les accusations dont j'étais l'objet reposaient sur des ouï-dire bien vagues et des allégations bien légères: cependant on pressait mon mari d'employer envers moi la plus grande rigueur; et lui, qui savait toute la vérité, s'obstinait à me protéger contre les moindres soupçons; il ne montrait qu'une généreuse indulgence. Il plaidait ma cause avec toute la chaleur qu'il aurait mise à me défendre s'il eût été convaincu de mon innocence. Ses efforts pour dissiper les préventions qu'on avait justement conçues contre moi ne servirent qu'à leur donner une nouvelle force, et chacun se retira en lui annonçant qu'avant peu je l'abreuverais de honte et de douleur. Il était dans ma destinée d'accomplir cette funeste prédiction.