Part 7
Dès le lendemain de notre arrivée, les généraux Pichegru, Moreau et quelques autres officiers supérieurs nous avaient été présentés comme les amis de la famille. Je parlerai plus tard du premier: Moreau seul eut alors toute mon attention. Deux motifs puissans m'avaient inspiré la curiosité de le connaître: d'abord les éloges que lui avait plus d'une fois donnés devant moi le général Dessoles, ensuite l'extrême chaleur que ma cousine Maria avait mise à me vanter son courage, sa bonté, et bien d'autres qualités également précieuses et rarement unies ensemble. Sans les préventions favorables qu'on m'avait inspirées sur le compte de Moreau, je ne l'aurais sans doute pas distingué dans la foule des généraux français, car son extérieur n'avait rien de remarquable qu'une extrême simplicité. Nous prenions le soir, comme de coutume, le thé en famille; les généraux y étaient toujours invités. Maria paraissait tellement occupée du général Moreau, ses beaux yeux paraissaient si constamment fixés sur lui, son oreille saisissait si avidement les moindres paroles échappées de sa bouche, que mes soupçons, d'abord assez vagues, se changèrent bientôt en certitude. Mon cœur se serra à l'aspect du danger que courait ma jeune cousine; sa sécurité m'inspirait un sentiment pénible: c'était ainsi que je m'étais perdue! J'étais déjà peut-être trop avancée pour revenir sur mes pas; mais ce n'était pas sans effroi que je portais mes regards en arrière, et je tremblais de voir Maria s'engager dans la route que je n'étais plus assez forte pour abandonner moi-même.
Le baron, comme Van-M***, fournissait aux armées françaises des sommes considérables; il avait chaque jour à régler avec les chefs des intérêts beaucoup trop graves pour qu'une femme de mon âge pût trouver quelque plaisir à les entendre discuter. Un soir, lorsque je vis la conversation engagée sur les affaires sérieuses, je quittai le salon pour me rendre à mon appartement; Maria m'y suivit: «Eh bien! dit-elle en s'asseyant près de moi, vous l'avez vu, ma chère cousine, ce général célèbre; mais c'est peu de le voir, il faut encore connaître son âme.»
Je ne m'attendais pas à entendre jamais le nom de Moreau sortir sans éloges de la bouche de Maria; mais le ton d'enthousiasme auquel elle s'était élevée tout à coup me frappa d'étonnement. Elle continua long-temps à me parler de son héros, et avec une exaltation toujours croissante: rien ne me semblait cependant justifier son délire. Plus tard j'ai eu l'occasion de reconnaître et d'apprécier toutes les nobles qualités de Moreau; je ne crains donc pas d'avouer que sa personne ne m'avait pas d'abord paru répondre à la grandeur de sa renommée; sa timidité naturelle approchait presque de la gaucherie, et j'avais besoin d'être prévenue d'avance en sa faveur pour arrêter pendant quelques minutes mon attention sur lui. Je tournai mes yeux vers Maria: «Ma cousine, lui dis-je, votre attachement pour le général Moreau me paraît plus tendre que ne l'est d'ordinaire la simple amitié.
«--Oui, dit-elle en levant la tête avec une sorte de fierté, il a tout mon amour, et cet amour ne finira qu'avec ma vie.»
Je restai tout étourdie de cette réponse et du ton qu'avait pris Maria; elle revint bientôt au langage simple et naïf qui la rendait si intéressante, mais ce fut encore pour me vanter l'homme qu'elle adorait. Je ne rapporterai point ici tout ce qu'elle m'apprit d'honorable pour le caractère de Moreau; il avait, à entendre Maria, le désintéressement de Fabricius et la continence de Scipion. Je ne me refusais point à croire ma cousine sur parole, mais il était impossible de ne pas la soupçonner d'un peu de partialité. Il fallait la voir s'animer en parlant, fixer sur moi ses grands yeux avec tous les indices d'une émotion profonde, et s'indigner presque de ce que je ne partageais pas son enthousiasme.
Effrayée d'une passion si violente, je n'osais plus interroger Maria; je n'osais lui demander jusqu'à quel point Moreau était instruit du secret de son cœur. La suite de la conversation m'apprit bientôt que je pouvais donner toute carrière à mes soupçons et à mes craintes. J'éprouvais le vif désir d'arracher ma jeune parente à un égarement qui, tôt ou tard, pouvait lui devenir si funeste; sans heurter ses affections en traitant avec trop de sévérité l'homme qui avait profité de son délire, je lui représentai cependant que Moreau avait violé tous les droits de l'hospitalité en la séduisant elle-même au sein d'une famille qui devait être pour lui l'objet de tant de respects et d'égards.
«Non, me répondit-elle; vous vous trompez, il n'a point abusé de la confiance qu'on lui témoignait: il m'a fuie d'abord; il a combattu le penchant irrésistible qui m'entraînait vers lui; moi seule je suis à blâmer, et c'est mon imprudence qui m'a perdue. Je connaissais la fortune de mon père et son attachement pour les Français; j'aurais été heureuse de pouvoir enrichir Moreau en devenant un jour sa femme. Dans cet espoir j'aimais à saisir toutes les occasions de le rencontrer; je lui servais d'interprète dans ses relations avec les Hollandais, ou je lui donnais quelques notions de notre langue. Il y a trois semaines qu'il vint à l'improviste me prier de lui traduire une lettre qu'il venait de recevoir; j'étais occupée à dessiner un emblême de fleurs au bas duquel j'avais tracé son nom: Je cachai mon dessin en rougissant; il me pria de le lui montrer; je refusai: alors il chercha à s'en emparer, il y réussit; et je ne revins à moi que tout en larmes, et dans les bras de celui à qui ma vie appartient maintenant tout entière.» Elle cacha sa tête dans mon sein en achevant ces mots; puis elle ajouta d'une voix tremblante: «Jugez de ma douleur et de mes inquiétudes, ma chère cousine! plaignez-moi, conseillez-moi; mais ne me dites pas de l'oublier, je suis à lui pour toujours.
«--Je le pense comme vous, lui répondis-je; mais vous devez lui appartenir par des liens plus sacrés. Vous a-t-il communiqué ses projets à votre égard?
«--Non; mais puis-je m'en plaindre? de quel droit prétendrais-je maintenant à devenir venir sa femme? Il faut tout vous avouer: chaque nuit, lorsque tout dort dans la maison, je vais le trouver chez lui. Je le vois si peu pendant le jour!--Est-il possible, Maria! quelle imprudence!--Je sais que je fais mal, et cependant je ne puis vaincre mon amour. Je pleure sans cesse sur ma faute; mais à quoi bon? Deux fois j'ai manqué d'être découverte. Imaginez-vous que je suis obligée de passer devant la chambre où reposent mon père et ma mère: oh! comme mon cœur se serre alors! S'ils savaient à quel point je suis coupable, comme ils me mépriseraient, eux qui m'aiment si tendrement!... Ensuite il me faut traverser la chambre qu'occupent mes petites sœurs avec leur bonne, puis le grand corps de logis situé entre les deux ailes. Un jour je suis restée deux heures cachée derrière une statue dans la grande salle, où aboutissent plusieurs issues des chambres occupées par les officiers français. Je tremblais moins de froid que de terreur.
«--Malheureuse enfant! et si l'on vous avait vue!--Sans doute: mais croirait-il que je l'aime si je n'osais braver tous les dangers pour arriver jusqu'à lui?»
Je ne saurais rendre les divers sentimens que faisaient naître en moi les confidences de Maria. Elle pleurait: je mêlais mes larmes aux siennes; je lui représentais l'affreux abîme qu'elle creusait sous ses pas, la douleur de ses parens si jamais ils venaient à découvrir qu'elle se rendait indigne de leur tendresse; enfin, à force de prières, j'obtins d'elle la promesse de cesser ses excursions nocturnes. Mon plan était déjà arrêté; et, d'après ce qu'elle m'avait dit du général Moreau, c'était sur lui-même que je comptais d'abord pour m'aider à la sauver.
Le lendemain du grand dîner donné par le baron, nous fîmes une promenade à cheval dans les campagnes environnantes: Moreau nous accompagnait; l'occasion de lui parler s'offrait naturellement; il se trouvait à côté de moi. Je l'engageai à devancer un peu le reste de la cavalcade, pour avoir le loisir de causer un instant avec lui. Quand nous fûmes assez éloignés pour qu'il fût impossible de nous entendre, je lui déclarai sans détour que Maria m'avait instruite des relations qui existaient entre eux, et que j'avais puisé, dans les discours même de ma jeune parente, une assez haute opinion de son caractère pour penser qu'après avoir abusé de sa faiblesse, il ne voudrait pas lui enlever tout espoir de bonheur à venir en nourrissant sa fatale passion. «Maria, ajoutai-je, n'ose plus prétendre à devenir votre épouse; sa naissance et son nom ne lui permettront jamais de descendre au rôle de votre maîtresse: vous le sentez comme moi, général. Elle a droit à votre respect, et vous ne voudriez pas, en entretenant plus long-temps avec elle une liaison illicite, l'exposer à perdre entièrement l'honneur, premier trésor d'une femme. Trouvez donc un motif pour quitter promptement ce pays, et sauvez-la d'elle-même, en cessant de vous offrir à ses yeux.
«--Vous êtes assez bonne, madame, me répondit Moreau avec un accent que je n'oublierai jamais, vous êtes assez bonne pour me traiter avec indulgence. Puisque vous voulez bien avoir de moi si bonne opinion, vous ne serez point étonnée d'apprendre que je songeais moi-même à tirer mademoiselle Vanderke de la fausse position dans laquelle je l'ai placée: il y a long-temps que mon bonheur fait mon supplice, parce qu'il me laisse toujours des remords. Puisque Maria s'est confiée à vous, veillez sur elle: je l'aime sans doute, mais non pas de cet amour ardent qui seul peut la rendre heureuse. Cependant si elle peut se contenter des sentimens que j'ai à lui offrir, madame, je remets notre sort entre vos mains. Je pars dans deux jours pour Bommel avec M. Van-M***: permettez-moi de vous adresser de là une lettre que vous remettrez à votre cousine. Si mes offres sont rejetées, je vous jure d'avance que cette lettre sera la dernière qu'elle recevra de moi, et que je ne reparaîtrai plus dans la maison de son père.»
Moreau paraissait profondément ému en me parlant. J'aurais pu m'étonner de le voir payer d'une amitié si calme l'amour le plus passionné: je ne pus toutefois m'empêcher de convenir que son langage était celui d'un honnête homme, disposé à réparer une faute qu'il avait presque involontairement commise. Dès ce moment je lui accordai toute mon estime: je consentis à ce qu'il me proposait, et je me promis d'agir avec la plus grande circonspection dans une circonstance qui allait décider du bonheur de deux êtres également dignes d'être heureux. Moreau partit en effet le surlendemain. Maria était au désespoir; elle croyait avoir vu celui qu'elle aimait pour la dernière fois: elle vint me demander des consolations, et je pleurai avec elle.
J'employai tous les ménagemens possibles pour lui traduire la pensée de Moreau; j'essayai de lui faire entrevoir la possibilité d'un mariage, dans le cas où elle voudrait accepter un attachement calme, mais durable, en échange d'un amour aussi vif que le sien. L'idée de n'être pas aimée autant qu'elle aimait elle-même la frappa si douloureusement qu'elle oublia tout le reste: il m'était bien pénible de voir couler ses larmes, mais je ne fis rien pour les tarir. Il aurait fallu, pour calmer sa douleur, réveiller dans son âme un espoir chimérique; maintenant que le coup était porté, il valait mieux laisser au temps le soin de cicatriser la blessure. Quinze jours se passèrent ainsi: une légère indisposition, résultat des secousses violentes qu'elle venait d'éprouver, fournit à Maria un prétexte pour ne pas quitter sa chambre. Mes soins empêchèrent qu'on ne rapprochât l'époque où commença cette maladie subite de celle où le général Moreau avait quitté Bois-le-Duc.
CHAPITRE X.
Le général Pichegru.--Double méprise.--Lettre du général Moreau.--Nouvelle preuve de son humanité. Son désintéressement.
Mon oncle était tellement prévenu en ma faveur qu'il me supposait douée d'une foule de qualités plus rares les unes que les autres, et qui presque toutes me manquaient absolument. Malgré l'étourderie qui dominait évidemment dans mon caractère, il avait cru démêler en moi de la finesse, une prudence au dessus de mon âge, beaucoup de courage et de résolution. Cette dernière qualité ne m'a jamais manqué; je l'ai poussée quelquefois jusqu'à la témérité; mais pour la prudence et la finesse, j'en ai toujours été dépourvue. Avec une si haute idée de mon esprit, il n'était pas étonnant qu'il m'attribuât une grande influence dans toutes les affaires qui se traitaient à Amsterdam, et auxquelles Van-M*** se trouvait toujours mêlé. Mon sexe, mes goûts et mon âge me rendaient tout-à-fait étrangère aux combinaisons de la politique. Quoi qu'il en fût, mon oncle avait communiqué son opinion sur mon compte au général Pichegru, qui la partageait entièrement: dès lors j'avais été, de la part de ce général, l'objet d'un empressement marqué, que j'avais très naturellement attribué à tout autre motif qu'un intérêt politique. J'étais tellement habituée aux hommages, qu'une nouvelle conquête n'étonnait nullement mon amour-propre. Le général Pichegru ne manquait pas d'une certaine amabilité, quand il se croyait intéressé à paraître aimable. Un matin, je m'occupais d'écrire à Van-M***, qui se trouvait encore à Bommel avec le général Moreau, lorsqu'on vint m'avertir que le général Pichegru demandait s'il pouvait être admis à l'honneur de me voir: j'ordonnai qu'on le fît entrer. J'attribuai d'abord tout l'honneur de cette visite à l'impression que j'avais faite sur le cœur du général. Il passait pour être peu sensible au mérite des femmes; on le disait exclusivement préoccupé des intérêts de la politique ou des calculs de son ambition personnelle. Ma petite vanité pouvait donc être flattée jusqu'à un certain point de la persévérance qu'il mettait à me chercher partout: l'illusion de ma coquetterie fut bientôt détruite.
Pichegru avait réellement beaucoup d'esprit: il en fit preuve dans cette circonstance en amenant sans affectation l'entretien sur le sujet qui l'intéressait vivement. Malgré toute son adresse, je ne tardai point à démêler qu'il avait jeté ses vues sur moi pour le servir dans une petite intrigue politique dont je ne devinais pas le but. Pour mettre au courant le lecteur, j'ai besoin de reprendre les faits d'un peu plus haut.
J'avais connu à Amsterdam un médecin nommé Krayenhof: c'était un homme très spirituel, et doué d'une fermeté de caractère peu commune. Il était en outre très dévoué au parti français; c'était presque le seul Hollandais qui eût le don de me plaire, et que j'admisse habituellement dans ma société intime. J'aimais sa franchise, l'originalité de son esprit, et j'admirais son savoir exempt de pédantisme. Je jouissais de la santé la plus robuste, mais il n'en était pas moins mon médecin en titre, et je recevais presque journellement sa visite[7]. Ce médecin était l'ami d'une dame qui habitait Utrecht, et que l'on soupçonnait fort d'avoir entretenu ou d'entretenir encore des relations avec un officier de l'armée autrichienne, sous les ordres immédiats du général Klinglin. Pichegru espérait, par mon entremise, se lier d'abord avec Krayenhof, et se servir ensuite de cette liaison pour arriver jusqu'à la dame qu'il lui importait de connaître. L'espèce d'insouciance qu'il affectait en me demandant de le mettre en rapport avec Krayenhof, sa feinte légèreté sous laquelle perçaient malgré lui beaucoup d'embarras et d'inquiétudes, n'échappèrent pas à mon attention. Mes soupçons s'éveillèrent, je sentis qu'on me tendait un piége, et je répondis avec assez de sécheresse: «Vous vous êtes trompé, général, si vous avez cru que je pouvais le moindrement servir vos vues; mes goûts et mon caractère m'éloignent naturellement des affaires sérieuses; en dépit des principes de mon éducation et de l'opinion de toute ma famille, j'ai adopté le parti qu'embrassait mon mari. J'admire la valeur française, mais je ne comprends rien aux intrigues politiques, et j'en resterai toujours éloignée.»
Le général ne put cacher d'abord le mécontentement que lui causait ma réponse. Il reprit bientôt plus d'empire sur lui-même: «Eh! madame, me dit-il en souriant, vous m'avez mal compris, et sans doute je ne dois m'en prendre qu'à moi-même; mais il ne s'agit point ici d'_intrigue_. Je vous demande un service fort léger, qui ne doit blesser aucunement votre délicatesse. Ce service, si vous me le rendiez, assurerait peut-être à M. Van-M*** de nouveaux droits à notre reconnaissance.
«--Si ce service est léger, comment, général, pouvez-vous me parler de la reconnaissance que vous en témoigneriez à mon mari? «Avez-vous donc oublié que son dévouement à la cause française a toujours été pur de tout intérêt? Souvenez-vous de l'indépendance que lui assure sa fortune, de l'estime qu'a dû vous inspirer la générosité de son caractère, et ne me demandez plus de services également indignes de lui et de moi.»
Ainsi finit notre conférence. Nous nous étions, comme on le voit, tous deux mépris dans les conjectures que nous avions pu former l'un sur l'autre. Je ne conservai de cette conversation aucun souvenir fâcheux; il n'en fut pas de même de Pichegru, qui ne pardonna ni à moi d'avoir pénétré ses vues, ni à mon oncle de lui avoir donné une si fausse idée de mon caractère. Ses manières avec moi changèrent tout à coup; la défiance et le dépit perçaient dans tous ses discours: cette défiance fut surtout remarquable le jour où je reçus une lettre du général Moreau. Cette lettre m'arriva justement à l'heure où nous étions tous, suivant la coutume, réunis en famille. Mon oncle me demanda si elle était de mon mari; je répondis à sa question en nommant celui qui me l'adressait. À ce nom, Pichegru dirigea sur moi des regards curieux; il cherchait à lire sur mon visage quel pouvait être le sujet d'une telle correspondance. Cet examen m'embarrassa tellement, que je ne pus le soutenir au delà de quelques minutes; je quittai le salon, et j'allai sur-le-champ retrouver Maria dans son appartement.
Moreau témoignait les plus sincères regrets de tout ce qui s'était passé; il faisait à Maria l'offre de sa main, en réparation de l'injure involontaire dont il s'était rendu coupable envers elle. Quelques semaines plus tôt cette offre l'eût transportée de joie; maintenant Maria voyait clairement qu'elle partait d'un cœur généreux, mais dépourvu de cette tendresse qui seule pouvait satisfaire son ardent amour. Maria n'hésita point à refuser: «Qu'il reste libre, qu'il soit heureux, s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras, le visage baigné de larmes. Depuis long-temps je ne me crois plus digne de lui; mais j'en serais bien plus indigne encore si j'abusais de sa loyauté en acceptant ses offres. Répondez-lui, ma cousine: dites-lui combien je suis reconnaissante; mais cachez-lui ma douleur, elle l'affligerait peut-être, et je veux souffrir seule.»
Je la serrai dans mes bras, sans chercher à la faire changer de résolution; j'étais d'avance convaincue que cette résolution était la seule à laquelle ma pauvre cousine pût raisonnablement s'arrêter. Pendant les premiers jours qui suivirent cette nouvelle et violente secousse, elle parut puiser, dans le sacrifice même qu'elle venait de faire, des forces et un courage surnaturels; mais sa raison et sa sensibilité furent bientôt mises à une cruelle épreuve. Un des magistrats de Bommel vint dîner chez mon oncle; il avait l'esprit plein de tout ce qui s'était passé récemment dans sa ville, et le nom de Moreau sortait à chaque instant de sa bouche. Après nous avoir raconté comment huit cents hommes de troupes françaises venaient de battre, à Bommel, cinq mille Anglais; après nous avoir parlé de la nouvelle trahison des prétendus alliés de la Hollande, et de la retraite peu honorable qu'ils avaient faite, il nous détailla l'aventure d'une pauvre femme mariée à un sergent anglais, et que les troupes anglaises, en se retirant, avaient abandonnée, dans une chaumière, avec ses deux enfans. Cette malheureuse mère, réduite à mendier de village en village le pain que lui refusaient souvent les paysans exaspérés par les vexations que leur avaient fait endurer les Anglais, arriva enfin, presque morte de faim et de fatigue, jusqu'à deux lieues de Bommel. Sa misère était affreuse; sur toute la route qu'elle avait suivie, elle avait entendu prononcer avec respect et admiration le nom du général Moreau. Résolue de recourir à sa générosité bien connue, elle fit un dernier effort pour se traîner jusqu'à Bommel, où le général se trouvait encore. À peine arrivée, elle lui écrivit, en mauvais français, un billet très court, dans lequel elle réclamait de lui les secours les plus pressans, et implorait de sa générosité les moyens de quitter promptement le pays occupé par les armées françaises, et de retourner dans sa patrie. Pendant une journée entière elle attendit, à la porte de la maison qu'habitait le général, le moment opportun pour lui remettre la lettre qu'elle avait osé lui écrire. Triste et abattue, elle regagna, sans avoir pu le voir, l'asile qu'elle devait à la pitié publique; enfin, un caporal de la garnison se chargea de faire parvenir sa demande au général. Enveloppé d'une simple redingote, Moreau vint sur-le-champ trouver la pauvre mère. Deux heures s'étaient à peine écoulées que déjà elle se trouvait placée, avec ses enfans, dans un hospice où on lui prodiguait les secours de la charité la plus active, et dix jours après elle avait pu partir en toute sécurité pour l'Angleterre.
Le magistrat de Bommel, M. Van-Lover, qui nous donnait ces détails, ne trouvait pas de termes assez forts pour exprimer les sentimens que lui inspiraient la conduite et le caractère de Moreau. Ces sentimens étaient, au reste, ceux de toute la Hollande. Aux grandes qualités militaires dont il faisait preuve depuis quelques années, Moreau joignait un désintéressement bien rare parmi les chefs d'une armée conquérante; jamais on ne le vit accepter les présens que chaque ville était en usage d'offrir aux généraux; sa réputation de droiture était si bien établie, que plus d'une fois des Hollandais vinrent le consulter sur leurs affaires personnelles. Hélas! pourquoi n'est-il pas tombé en Hollande, en Allemagne ou en Italie, au milieu de ces Français qu'il avait si souvent conduits à la victoire! pourquoi sa mort n'a-t-elle pas été digne d'une si belle vie!
Qu'on juge, s'il est possible, de l'émotion de Maria en entendant le récit de M. Van-Lover; qu'on juge de l'effet que du produire sur son âme l'enthousiasme si vrai du narrateur. Sa blessure mal cicatrisée venait de se rouvrir: elle fut obligée de quitter la table; son cœur était brisé; les larmes ruisselaient de ses yeux. Je la suivis: long-temps les sanglots l'empêchèrent de m'adresser une seule parole. Enfin elle me dit: «Puisque je dois l'oublier, il faut m'éloigner et partir: tout ici me le rappelle; à chaque instant son nom vient frapper mon oreille. Mais où le fuir? où trouver le repos nécessaire à mon cœur?» À ces mots ses larmes redoublèrent. Je la pressai de nouveau dans mes bras; j'étais accablée de sa douleur, et malheureusement je n'avais point de consolation à lui offrir: mon prochain départ allait bientôt la priver du triste plaisir qu'elle trouvait encore à me confier ses chagrins. Pauvre Maria! l'avenir s'était chargé de te venger! Moreau devait connaître à son tour les tourmens d'un amour mal récompensé; mais que nous étions loin de prévoir alors à quelle main était réservé le funeste privilége de déchirer son noble cœur!
CHAPITRE XI.
Nomination de Ney au grade d'adjudant-général sous les ordres de Kléber.--Il inspire un enthousiasme général.--Bruits absurdes répandus par les partisans du stadhouwer.