Part 3
Je n'avais pas encore treize ans accomplis; mais ma taille, déjà entièrement formée, me donnait toutes les apparences d'une personne de quinze ans. J'ai maintenant cinq pieds un pouce et demi; je les avais dès lors, car depuis mon mariage je n'ai point grandi. Malheureusement ma raison était encore bien loin d'être formée; j'aurais eu besoin d'un guide plus ferme et plus sévère que l'époux auquel les lois et ma propre volonté venaient de confier le soin de ma destinée. Pourquoi se reposa-t-il si aveuglément lui-même sur la prudence d'une enfant? Je n'aurais pas eu, depuis plus de vingt-cinq années, tant de malheurs et tant de fautes à déplorer!
CHAPITRE III.
Opinions politiques de mon mari.--Il m'amène à les partager.--Le duc d'York en Hollande.--Mon mari captif dans sa propre maison.--Je le délivre.
Les six premiers mois de notre union s'écoulèrent dans un bonheur parfait pour mon mari et pour moi. Les voyages d'agrément qui succèdent immédiatement en Hollande les solennités du mariage étaient terminés, le calme commençait à remplacer dans notre intérieur le tumulte des fêtes, lorsque des bruits de guerre, et les progrès chaque jour croissans de la révolution française, vinrent donner une nouvelle direction à nos idées, et décider à la fois du sort de mon époux et du mien. Van-M*** avait de grandes possessions en Belgique; il était en Hollande du parti opposé à la cour. Il était naturel qu'il embrassât avec ardeur les principes de la révolution française. Ma mère, qui, depuis la mort de son mari, ne pouvait plus être heureuse que du bonheur de sa fille, aurait voulu que son gendre restât étranger à la crise qui se préparait: elle voyait notre avenir se charger d'orages auxquels une retraite absolue pouvait seule nous soustraire. La suite des événemens n'a que trop prouvé combien ses craintes étaient fondées; prières, raisonnemens, elle mit tout en usage pour calmer l'exaltation politique de mon mari. En vain lui représenta-t-elle que les dangers de la guerre étaient les moindres de ceux auxquels il allait m'exposer; que mon âme encore si candide, et déjà cependant avide d'émotions violentes, pouvait se laisser égarer au delà du point où il voudrait s'arrêter lui-même; tout fut inutile. Van-M*** était plein de respect et d'attachement pour ma mère; cependant il resta ferme dans la résolution qu'il avait prise, de servir de tous ses moyens une cause dont le triomphe semblait à ses yeux devoir assurer pour toujours le bonheur et la liberté de sa patrie. Dès lors il mit tous ses soins à me faire partager ses sentimens, à m'échauffer du feu de son enthousiasme. Ma conversion ne fut pas difficile; je n'avais encore aucune opinion arrêtée: j'éprouvais seulement une répugnance assez forte pour cette égalité absolue que rêvait mon mari, et que je trouvais entièrement opposée aux idées aristocratiques dans lesquelles j'avais été nourrie. J'avais de plus trouvé encore vivant en Hollande le souvenir des excès commis par les troupes françaises dans les guerres de Louis XIV; ces troupes étaient cependant celles d'un grand roi, modèle de courtoisie et de politesse, et que ses lieutenans s'efforçaient sans doute d'imiter. Que ne devions-nous pas attendre de ces chefs révolutionnaires, arrachés subitement par la tourmente politique à l'obscurité de leur profession ou de leur origine, pour guider au combat des bandes fanatisées, et sans cesse obligés d'acheter à tout prix la victoire qui seule pouvait légitimer aux yeux de leurs soldats leur fortune subite?
Van-M*** répondait à mes objections par la nécessité de conquérir promptement une liberté dont les bienfaits devaient bientôt s'étendre sur tous les peuples; avant tout il voulait soustraire la marine hollandaise, jadis si florissante, à l'influence britannique qui ne tendait qu'à la ruiner. L'amour de la patrie qui respirait dans tous ses discours, la chaleur qu'il mettait à défendre les théories qu'il avait adoptées, firent bientôt passer dans mon âme la conviction qui remplissait la sienne. Les représentations de ma mère furent perdues pour moi comme elles l'avaient été pour lui; et je lui promis de le suivre partout où il conviendrait de me conduire. Toute notre famille se dispersa; ma mère se retira dans une terre qu'elle possédait près de Leyde; les parens de mon mari se rendirent à Haarlem, et nous allâmes nous-mêmes habiter notre domaine de Sgravsand, situé sur la route que nous devions suivre s'il nous convenait de quitter la Hollande. La douleur que j'éprouvai en me voyant forcée de quitter ma mère fut extrême: les événemens politiques au milieu desquels je me trouvais placée vinrent bientôt m'arracher à mes peines personnelles, en me faisant participer aux émotions violentes qui commençaient à agiter notre nation.
Van-M*** avait d'abord le projet de ne passer que quelques jours à Sgravsand; il m'avait priée de n'y recevoir que peu de monde, et j'avais sans peine acquiescé à sa prière, car le flegme des dames hollandaises, la gravité de leurs habitudes et de leur maintien contrastait singulièrement avec la vivacité de mon humeur toute italienne. Tandis que Van-M***, renfermé dans son appartement, s'occupait à dépouiller les dépêches que lui apportaient sans cesse de nombreux exprès, je faisais de longues promenades à cheval, je m'abandonnais à mon goût pour la lecture, ou bien je m'entretenais par écrit avec ma bonne mère. Cette manière de vivre me plaisait: si j'avais par intervalle quelque retour de coquetterie, alors j'allais trouver mon mari jusque dans son cabinet, je lui reprochais l'abandon dans lequel il me laissait, je feignais même de douter de son amour: il n'avait pas de peine à se justifier, et nos petites discussions se terminaient par des raccommodemens qui resserraient les liens de notre affection mutuelle.
Un soir que nous étions assis dans un des pavillons qui bordaient notre propriété du côté de la route, nous vîmes arriver à l'improviste M. Vandau***, l'un des plus intimes amis de mon mari. Van-M*** eut avec lui un entretien assez long, à la suite duquel il m'annonça que nous devions, dès le lendemain matin, quitter le pays pour n'y revenir qu'avec les libérateurs de la Hollande, les soldats de la république française. Le voyage que j'allais entreprendre, la petite importance à laquelle allaient sans doute m'élever les événemens au milieu desquels mon mari était appelé à jouer un rôle, tout cela donnait un nouvel essor à mes idées; je m'occupai sur-le-champ, avec une activité extraordinaire, des préparatifs de notre départ, et je ne négligeai pas, comme on le pense bien, les soins toujours si importans de ma toilette. Pendant que je me livrais avec ma femme-de-chambre à ces graves occupations, la sonnette de notre grille s'agita tout d'un coup avec violence, et un domestique vint m'apprendre que j'avais à recevoir plusieurs officiers de l'état-major du duc d'York, auxquels on avait assigné notre château pour logement. À l'instant parurent cinq ou six militaires anglais. Je donnai ordre de les conduire au salon, de leur servir des rafraîchissemens. Je réparai promptement le désordre de ma toilette, et je me mis en mesure d'aller au devant de Van-M*** pour lui annoncer la visite importune que nous venions de recevoir: au moment même où j'allais sortir, on vint m'apprendre que mes hôtes demandaient à me parler; pour ne pas paraître intimidée, je descendis sur-le-champ au salon.
En entrant, je vis plusieurs officiers nonchalamment étendus sur les fauteuils et les canapés: le nombre des arrivans grossissait à chaque minute. Quelques uns élevaient très haut la voix dans l'intérieur de l'appartement; d'autres attachaient en dehors leurs chevaux aux superbes treillages verts et dorés, qui entouraient mes parterres de fleurs et mes magnifiques plates-bandes. Personne n'avait même fait mine de se lever en me voyant paraître; les uns me regardaient avec une attention tout-à-fait impertinente, les autres m'adressaient de fades complimens en mauvais hollandais: un seul voulut me prendre la main. Déjà deux domestiques, qui m'avaient suivie, s'apprêtaient, les poings fermés, à me défendre de toute injure, lorsque élevant la voix avec le ton du dédain: «Je ne comprends pas, dis-je, votre langage: l'italien est ma langue naturelle; mais je préfère la langue française à toutes les autres. Ainsi, répondez-moi en français: où sont vos billets?» La fermeté de mes paroles avait d'abord frappé de surprise mes auditeurs. L'un d'eux, d'une assez belle figure, mais surchargé d'embonpoint et dépourvu de grâce, m'invita poliment à m'asseoir. Il me fait exhiber l'ordre en vertu duquel j'étais obligée de le loger, lui et sa suite: cet officier était le duc d'York lui-même. À ce nom, un pressentiment secret vint me frapper d'effroi, et je tremblai dès lors pour la sûreté de mon mari. La coïncidence du jour où un tel personnage devenait notre hôte, avec celui que mon mari avait choisi pour aller rejoindre l'armée française, semblait le résultat d'un plan concerté d'avance pour arrêter l'exécution de notre projet. Dès le moment où cette idée s'offrit à mon esprit, je cherchai le moyen de sauver Van-M***. Le duc d'York tenta poliment de me retenir; mais je ne quittai pas moins à l'instant le salon sous le prétexte des ordres que j'avais à donner. Écrire à la hâte un billet laconique, ordonner au valet-de-chambre de mon mari d'aller, à quelque distance de la maison, attendre son maître, et de lui remettre mon message, tout cela fut l'affaire d'un instant. Cependant ma précaution fut inutile: au moment même Van-M*** rentrait dans la maison, suivi de son ami Van-Daulen, et escorté de soldats anglais qui le conduisaient devant leur général.
Aussitôt qu'il m'aperçut, Van-M***, qui depuis quelques minutes tremblait pour moi, poussa un cri de joie; moi-même, en dépit des soldats, je m'élançai dans ses bras. On nous mena devant le prince: Van-M*** répondit avec hauteur aux questions qu'on lui adressa; l'indignation se peignait sur ses traits et pétillait dans ses yeux: «Vous êtes les maîtres ici, dit-il au duc, à la fin de son interrogatoire; ma liberté est entre vos mains; vous pouvez me jeter dans les cachots; mes vœux seront toujours pour l'indépendance de mon pays.»
Le résultat de cet interrogatoire fut tel que nous devions nous y attendre. Le duc d'York déclara Van-M*** et son ami prisonniers d'État, et leur annonça qu'ils seraient conduits dès le lendemain sous bonne escorte au quartier général de l'armée anglaise, qui se trouvait à Amersford. On conduisit ensuite les prisonniers dans une des salles basses de la maison qui donnait sur le jardin; deux sentinelles furent placées à chaque porte. On voulut bien toute-*fois m'accorder la liberté de voir mon mari: j'étais loin sans doute d'être rassurée sur son sort; mais je ne désespérais de rien, et un secret pressentiment m'avertissait que je parviendrais à le sauver.
Le duc s'était, je crois, flatté d'avance de me voir ramper en suppliante à ses pieds. Il ne parut pas médiocrement étonné de la fermeté apparente que je conservais: ma présence d'esprit ne m'abandonna pas un seul instant. J'allais, je venais; je donnais des ordres à haute voix, tandis que je rassemblais en secret tous les moyens de fuir au plus tôt. Nos domestiques nous chérissaient; nous avions toujours été pour eux de bons maîtres: je comptais sur leur assistance. Le dévouement qu'ils me témoignèrent justifia la confiance que j'avais mise en eux: plusieurs fois dans la soirée j'allai visiter les deux prisonniers. Entourée de soldats et épiée comme je l'étais de toutes parts, je me gardai bien de communiquer à Van-M*** le projet que j'avais formé, dans la crainte que l'expression de sa physionomie ou de ses regards ne trahît le secret de nos espérances. Il put cependant deviner sur mon visage toute ma sollicitude pour lui, comme je devinai sur le sien qu'il était content de moi. Les officiers anglais et leur général lui-même se rencontraient partout sur mon passage: j'affectais de ne pas même les remarquer; l'attention exclusive que je paraissais donner aux soins de ma maison ne servit pas peu à éloigner de nos gardiens toute défiance sur mon compte.
J'avais à peine quatorze ans; ma santé était excellente: l'éducation toute libérale que j'avais reçue avait développé de bonne heure mon intelligence; mais depuis mon mariage les conversations sérieuses que j'avais souvent eues avec mon mari, la chaleur qu'il mettait à m'inculquer ses principes de liberté générale, avaient de beaucoup élevé mon esprit et agrandi la sphère de mes idées. J'étais loin du fanatisme pieusement barbare des Judith et des Débora: pénétrée comme je l'étais alors de la sainteté des devoirs d'épouse, l'espoir même de sauver Béthulie n'aurait pas pu me faire agréer pendant deux minutes les lourds complimens de quelque Holoferne britannique. Mais ma tendresse pour mon mari m'élevait au dessus de moi-même, et me donnait une hardiesse supérieure à mon âge. En embrassant Van-M*** au moment de le quitter pour la dernière fois dans la soirée, je pus le prier à voix basse de ne pas s'endormir, et le prévenir qu'avant le jour nous serions hors du pouvoir des Anglais.
Il restait dans la maison trente soldats et cinq officiers, sans compter le duc d'York, qu'on venait de porter sur un lit où il dormait dans l'ivresse la plus complète. Le nombre de bouteilles qui jonchaient le parquet du salon attestait les ravages de notre cave, et augmentait la confiance avec laquelle je combinais tous mes moyens d'évasion. Les soldats étaient ivres comme les chefs; un sommeil profond ne tarda pas à appesantir leurs yeux. Lorsque je n'entendis plus aucun mouvement dans la maison, je sortis sans bruit de mon appartement, et je gagnai rapidement un cabinet de bain, contigu à la salle où se trouvaient renfermés les deux prisonniers. Dans ce cabinet était une porte lambrissée communiquant à la salle, mais cachée de ce côté par une armoire remplie de porcelaines: je l'ouvris; les porcelaines furent rapidement enlevées, et peu de minutes après, mon mari, Van-Daulen et moi, nous traversions à grands pas, mais toujours dans le plus profond silence, les immenses jardins et la prairie qui les termine. Au bout de cette prairie, notre berline de voyage nous attendait avec quatre domestiques bien résolus et bien armés. Il restait encore dans la maison plus de douze de nos serviteurs à qui j'en avais confié la garde. Nous partîmes sans retard; mais la nécessité de suivre des chemins de traverse dans un pays marécageux ne nous permit pas d'avancer avec la célérité qui semblait la première condition de notre salut.
CHAPITRE IV.
Mon enlèvement.--Mes libérateurs.--Une famille d'émigrés français.--Je rejoins mon mari.--Départ pour Bruxelles.
Van-M*** était content de mon adresse et de ma fermeté: pour me témoigner sa reconnaissance, il ne trouva rien de mieux que de me confier entièrement ses projets. Celui de tous dont il était le plus préoccupé en ce moment, c'était de rejoindre l'armée française, dans laquelle servait son cousin le général Daëndels. Une lettre que lui écrivait ce parent, et que les Anglais avaient pu intercepter, était la cause des rigueurs qu'on venait d'exercer contre lui dans sa propre maison. Le ton d'assurance avec lequel Van-M*** parlait de ses espérances, qu'il croyait à la veille de se réaliser, sa ferme détermination de braver tous les dangers pour atteindre au but généreux qu'il se proposait, la délivrance de son pays, me le rendaient à la fois plus respectable et plus cher. Son ami ne partageait ni son enthousiasme ni ses illusions; il était triste, silencieux. Van-M*** soupçonna qu'il se repentait d'avoir pris part à l'exécution de ses projets; il lui offrit de le faire conduire et escorter jusqu'à sa terre par deux de nos gens. Van-Daulen s'y refusa.
À neuf heures du matin nous arrivâmes au petit bourg de Woerdorp, et nous nous y arrêtâmes quelques instans. Nous étions partis de Sgravsand à trois heures après minuit: il était naturel de croire qu'en ce moment seulement on pouvait s'y apercevoir de notre évasion. Mais nous avions quelques heures d'avance, et il était douteux que l'alerte eût été assez vive pour dissiper entièrement les fumées du vin, et donner aux soldats anglais l'activité nécessaire pour nous atteindre. Cependant, au moment où nous allions nous remettre en route, notre voiture est tout à coup entourée par un détachement de cavalerie anglaise. L'officier qui commande ce détachement s'avance vers nous, et invite poliment MM. Van-M*** et Van-Daulen à le suivre. Toute résistance devenait inutile; force nous fut de nous résigner à partir pour Amersford avec notre escorte, qui veillait attentivement sur la calèche dans laquelle nous voyagions tous les trois. Arrivés à Amersford, nous allâmes descendre à l'auberge du Lion d'or. Quel fut mon effroi lorsqu'on vint chercher mon mari et son ami pour les conduire au quartier-général! En vain demandais-je qu'on me permît de les suivre; en vain m'écriais-je que, n'étant pas militaires, ils ne devaient répondre de leur conduite qu'à l'autorité civile. Les Anglais demeurèrent sourds à mes réclamations; il fallut obéir. Van-M*** s'arracha de mes bras, me recommanda avec instance à l'hôtesse, et partit. Cette hôtesse était, fort heureusement pour moi, une bonne et honnête Hollandaise, qui me prodigua toute sorte de soins. Elle ne voulut pas m'abandonner à ma douleur, et elle me tint assidue compagnie avec ses deux filles, grandes et belles personnes qui ne sortaient plus de la maison depuis que l'armée anglaise avait occupé Amersford. Après trois heures de mortelles angoisses, je reçus enfin un billet de mon mari: «Sois sans crainte, me disait-il; je ne cours aucun danger: par suite d'un malentendu ou d'une obstination que je pourrai bien faire punir plus tard, je suis obligé de partir sans toi pour Zutphen. J'ai donné ordre à Kluaas et à Sevret[3] de se rendre sur-le-champ auprès de toi; ils t'accompagneront avec une des parentes de l'hôtesse. Quand tu liras ce billet je serai déjà loin d'Amersford; pars sans délai, conserve tout ton courage, et sois sûre que nous serons bientôt réunis.» La lecture de cette lettre ranima mes forces; je me conformai de point en point aux instructions de mon mari: en moins d'une demi-heure tous mes préparatifs furent faits, et je me mis de nouveau en route avec mes domestiques à cheval et bien armés.
Vers le soir nous avancions au milieu des bruyères, lorsqu'un convoi de chevaux et de caissons, qui venait droit à nous, nous força de nous arrêter. Un officier anglais s'avance pour regarder dans l'intérieur de la calèche; mes domestiques veulent le repousser, il les menace de son pistolet. Le combat allait s'engager si mes cris, en réprimant l'impétuosité de mes défenseurs, n'eussent attiré l'attention des soldats qui composaient l'escorte du convoi. On se saisit de mes fidèles serviteurs, deux hommes m'enlèvent de ma voiture, et je me trouve tout à coup placée dans un fourgon, à côté de deux dames fort jolies et du duc d'York en personne. J'avais d'abord tremblé pour mes deux domestiques; mais je fus bientôt rassurée en voyant qu'on leur avait laissé leurs chevaux, et qu'on les faisait marcher à la suite de la calèche, dans laquelle était restée la cousine de notre bonne hôtesse d'Amersford, qui m'avait accompagnée conformément aux désirs de mon mari. La colère succéda bientôt chez moi à la frayeur; je me tournai vers le duc, et je lui dis qu'à moins d'avoir la certitude de dérober ma personne à tous les yeux, il devait craindre qu'on ne vengeât bientôt, et d'une manière éclatante, la honteuse et ridicule violence qu'il prétendait exercer sur moi. De tels attentats avaient pu rester impunis quand ils avaient eu pour objets des femmes d'une condition ordinaire; mais il n'en serait pas de même quand on saurait qu'il avait choisi pour victime la femme d'un homme distingué par sa naissance, sa fortune, et dont la famille était aussi puissante dans le pays. Le duc m'interrompit à ces mots, et me dit avec une politesse ironique que j'avais tort de compter si fermement sur le crédit et la protection d'une famille bien résolue désormais à mettre un terme aux extravagances de mon mari et à arrêter le cours de ses trahisons. Je ne répondis à de telles insinuations que par le silence du mépris. Une des deux femmes qui se trouvaient avec moi dans la voiture m'adressa alors la parole, et tenta d'adoucir ce qu'elle appelait mon humeur farouche. Je me tournai de nouveau vers le prince: «Monsieur le duc, lui dis-je, s'il vous reste le moindre sentiment des bienséances, défendez à ces femmes de m'adresser un seul mot.» Il se rendit à mon invitation, et imposa silence à ces deux femmes. L'une d'elles lui fit en anglais une réponse qui couvrit mon front de la plus vive rougeur, et ne permit pas au duc de douter que je ne l'eusse parfaitement comprise.
Nous avancions toujours, escortés par vingt cavaliers environ; malgré la tranquillité que j'affectais, l'inquiétude la plus vive commençait à m'agiter intérieurement. Absorbée dans mes réflexions, je tenais mes regards fixés sur la route, à travers la petite lucarne qui donnait à la fois du jour et de l'air dans le fourgon. Tout à coup j'aperçois à une assez grande distance une petite caravane qui s'avançait par le même chemin que nous, mais dans le sens opposé. Je crus reconnaître d'abord des émigrés français: il n'était pas rare de rencontrer alors sur les grandes routes des troupes de ces proscrits, qui venaient chercher l'hospitalité sur une terre étrangère, et rassembler des armes pour reconquérir les priviléges et les richesses dont les dépouillait leur patrie. Plus nous avancions, plus j'acquérais la certitude que je ne m'étais pas trompée dans mes conjectures. Mon plan fut aussitôt arrêté dans ma tête: avec adresse et précaution je défis les crochets qui retenaient le devant du fourgon; je me tins prête à m'élancer, et quand nous fûmes assez voisins de la petite troupe, je sautai hors de la voiture en m'écriant: «Sauvez-moi, si vous êtes Français.» Le duc tenta de me retenir par un geste fort indécent, auquel je ripostai par un soufflet qu'il reçut au milieu du visage. Je ne connaissais aucun de ceux dont j'implorais le secours; mais le nom de ma mère, celui même de Van-M***, qui, bien que chaud partisan des doctrines de la révolution française, avait souvent soulagé leurs infortunes, devenaient autant de titres à la protection que j'invoquais. Ils me reçurent dans leurs bras. Malgré l'infériorité du nombre, quoiqu'ils n'eussent d'autres armes que des bâtons, ils se mirent en devoir de me défendre. Le combat allait s'engager sans espoir pour eux de remporter l'avantage, si une trentaine de paysans qui travaillaient dans le voisinage aux tourbes de bruyères ne fussent venus subitement avec leurs pelles, leurs fourches et leurs pioches, présenter un redoutable front de bataille à la cavalerie anglaise. La vue de ce renfort, qui arrivait à propos, calma tout à coup l'ardeur martiale de son altesse; elle donna ordre à sa troupe de se remettre en marche, se renferma dans le fourgon, et bientôt le convoi disparut à nos yeux.