Mémoires d'une contemporaine. Tome 1 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc...

Part 18

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Je ne pus lui répondre qu'en la regardant avec la plus tendre compassion, et en pressant sa main sur mon cœur. Elle comprit ce langage muet, et un sourire bien triste reparut sur ses lèvres. «Bonne Elzelina, me dit-elle, vous viendrez avec moi visiter la tombe de Cosimo et de Lavinie; vous y viendrez, n'est-il pas vrai?»

«--Oui, sans doute, répondis-je avec feu.

«Cette _villa del Borgo_, reprit Coralie, ce séjour où il vécut malheureux et proscrit est devenu ma propriété; et la résistance que j'ai opposée à ceux qui voulaient m'en dépouiller a été la source des plus odieuses calomnies qu'on ait répandues contre moi. On a osé m'accuser d'injustice et d'ingratitude envers l'époux qui m'avait volontairement livrée aux dédains de la société; envers l'homme qui n'avait pas craint de sacrifier à son ambition, à sa basse cupidité, mon honneur et le sien. Après avoir dévoré les dons immenses qui furent le prix de ma honte, il voulait encore me ravir la seule de mes possessions qui me fût précieuse; il m'aurait réduite à la misère, je n'ai pas voulu le souffrir.

Chère Elzelina, souvent dans le silence des nuits, assise près du tombeau de Cosimo et de Lavinie, j'ai cru entendre l'écho murmurer doucement leurs noms; j'ai cru voir leurs ombres glisser légèrement sur ces parterres dont Lavinie aimait à cueillir les fleurs pour en orner la grotte de Cosimo... _Con te vivere, con te morire_, tel était son serment habituel, et ce serment elle ne l'a point trahi.

«J'habitais ces lieux funèbres en 1792, lorsqu'Albergati m'apprit que la liberté triomphait dans une contrée voisine de la nôtre. Je jurai, par les mânes de Cosimo, de servir, si j'en trouvais jamais l'occasion, une cause pour laquelle Cosimo avait donné sa vie. Les Français peuvent dire si j'ai tenu parole: Dieu me préserve de tout sentiment d'orgueil à cet égard, mais mon dévouement à la cause française était devenu pour moi un devoir; il m'est doux de penser que je l'ai bien, rempli.»

L'imagination exaltée par ces paroles, je me jetai de nouveau au col de Coralie; je lui prodiguai les noms les plus doux, les caresses les plus tendres; elle me rendit ces caresses, et, bientôt après, le calme sembla renaître dans son cœur et sur les traits de son visage.

«Votre amitié me fait au bien, me dit-elle d'un ton plus tranquille; vous du moins, vous ne m'accuserez pas d'insensibilité.

«--Je ferai mieux, répondis-je; je vous défendrai contre d'indignes calomnies.

«--Ce serait, ma bonne amie, prendre une peine inutile. J'ai porté pendant trop d'années le titre de _favorite_; aujourd'hui je suis jugée sans appel, et je confesse l'équité de ce jugement, quelque sévère qu'il puisse être. On regarderait comme autant de fables tous les faits que vous pourriez invoquer en ma faveur. Personne ne voudrait croire au désintéressement et à la sensibilité d'une femme que tant de gens ont regardée ou regardent encore comme une courtisane.

«--Que vous êtes sévère envers vous-même, ma chère Coralie!

«--Et vous, ma bonne Elzelina, combien sont fortes vos préventions en ma faveur!

«--Mais vous me permettrez du moins de plaider votre cause auprès du général Moreau.

«--J'y consens, si vous le voulez; mais il ne sera pas moins incrédule que les autres. Essayez cependant; il me serait bien doux de savoir qu'il m'accorde quelque estime.»

Nous entendîmes en ce moment une discussion assez vive dans la galerie qui conduisait au boudoir au fond duquel nous nous étions retirées. Coralie se leva, ouvrit la porte, et nous fûmes alors témoins de l'altercation qui venait de s'engager entre la camariste de madame Lambertini, et Joseph, le domestique affidé du général Moreau.

«--J'ai forcé la consigne, madame, me cria Joseph dès qu'il m'aperçut. Il y a une heure que cette fille me baragouine que vous n'y êtes pas, ni la _signora_ non plus. J'ai voulu le savoir au juste.

«--Allons, Joseph, retirez-vous; et cessez de nous interrompre.

«--Le général désire vous voir, madame: excusez-moi, mais cette fille ne parle point un langage clair. Je commençais à concevoir des soupçons..., vous comprenez: dans un pays comme celui-ci, la femme de notre général serait un otage précieux.»

Coralie avait compris tout d'abord la pensée de Joseph: elle lui dit avec une douceur enchanteresse: «Dans cette maison, mon ami, tout le monde a le cœur français, et votre maîtresse n'y court aucun danger: demandez-lui plutôt à elle-même ce qu'elle en pense.

«--C'est bien, Joseph, repris-je à mon tour; allez m'attendre en bas, et je vous suis.

«--Je cours à la maison, dit-il, pour avertir que madame est retrouvée, et qu'on va la revoir dans un instant;» et il partit comme un trait.

J'étais affligée des propos de Joseph; et je n'osais cependant en parler, dans la crainte d'ajouter à l'impression désagréable qu'ils avaient dû produire. Coralie m'embrassa en souriant, et je lui promis de venir la voir le surlendemain.

J'avais éprouvé, dans la matinée qui venait de s'écouler, des émotions si vives, que mon imagination et mon cœur semblaient avoir acquis une nouvelle activité, une nouvelle énergie. Il me tardait d'arriver à l'hôtel pour faire partager à Moreau l'opinion de plus en plus avantageuse que j'avais conçue de Coralie, et qui me paraissait désormais assise sur les bases les plus raisonnables. Mais, à peine eus-je jeté un regard sur la figure du général, que tous mes rêves et tous mes projets s'évanouirent. Cette physionomie, d'ordinaire si bienveillante, portait l'empreinte d'un sombre mécontentement.

«Mon Dieu! m'écriai-je, quel sujet inconnu peut vous troubler ainsi? Ma longue visite à madame Lambertini vous aurait-elle déplu? ou bien avez-vous contre moi quelque grief que j'ignore?» et, sans attendre sa réponse à mes questions, je l'entraînai malgré lui hors de son cabinet de travail, et je l'obligeai à me suivre dans le salon.

«Eh bien! me voilà, continuai-je sur le même ton: ne m'aviez-vous pas permis de la voir? Ne fallait-il pas écouter la suite de cette histoire si longue et si intéressante? Mais parlez: avez-vous quelques chagrins que vous ne veuillez pas me confier?

«--Oui, je l'avoue, j'ai des chagrins très graves; et dans la disposition d'esprit où je me trouve, votre absence prolongée m'a donné de l'humeur.»

Je répondis avec modération; mais mes excuses étaient si bonnes, et je mis peu à peu tant de gaieté dans mes réponses, que je réussis enfin à dérider un peu le front du général. Je ne parvins cependant pas à dissiper entièrement l'inquiétude qui se peignait sur son visage. Cette inquiétude tenait à une cause bien plus sérieuse que je ne le pensais. Moreau venait d'apprendre les revers qu'éprouvait, dans une portion de l'Italie, l'armée française, grâce à l'impéritie du général Schérer. Je connus dans la soirée les nouvelles qui affligeaient si profondément le cœur de Moreau. Son chagrin l'honorait, et l'élevait encore à mes yeux. Richard se trouvait avec nous lorsque Moreau reçut une dépêche que lui apportait un courrier venu de Paris: «Général, lui dit-il, si cette dépêche ne contient pas votre nomination par le Directoire, au commandement en chef de l'armée d'Italie, laissez-vous proclamer par les soldats qui vous demandent à grands cris; surtout ne tardez pas d'une minute, ou nous sommes perdus pour toujours dans ce pays-ci.»

Moreau nous quitta d'un air préoccupé. Je voulais rester à la maison, mais Richard m'objecta que ma présence pourrait au moins interrompre les travaux sérieux auxquels se livrait en ce moment le général. J'acceptai donc le bras qu'il m'offrait, et je me décidai à faire avec lui une promenade au Cours.

CHAPITRE XXVII.

Moreau persiste dans ses préventions contre madame Lambertini.--Nouvelle discussion à ce sujet.--Machinations de Lhermite contre Moreau.--Caractère irrésolu du général.

L'opinion beaucoup trop avantageuse que le général Moreau avait de moi le rendait sévère jusqu'à l'excès, et souvent même injuste envers les autres femmes. Malgré tout ce que j'avais pu lui dire en faveur de Coralie, il continuait à la voir du plus mauvais œil. J'en étais péniblement affectée, et cette injustice me blessait au point de donner souvent de l'aigreur aux conversations que j'avais à ce sujet avec Moreau. Dès mon enfance j'ai été crédule pour les malheureux, et je me suis toujours rangée de leur parti. Moreau, par suite de sa faiblesse pour moi, ne voulait pas s'opposer ouvertement à ce que j'entretinsse des relations amicales avec une femme dont le commerce me paraissait si doux: mais il ne perdait point une occasion de me faire sentir combien il regrettait de m'avoir laissé former une pareille liaison, et toujours il employait pour désigner Coralie les expressions les moins ménagées.

En vérité, lui dis-je un jour avec impatience, les hommes sont si naturellement injustes, qu'il leur arrive même souvent de l'être dans leur propre cause. Vous trouvez Coralie méprisable pour avoir été la maîtresse d'un prince. Et que suis-je donc, moi, pour vous paraître moins digne de mépris?

«--Elzelina, répondit-il avec l'accent du mécontentement le plus vif, qui voudrait admettre une telle comparaison?

«--La comparaison est juste, repris-je à mon tour avec un calme que je ne réussissais pas toujours à conserver; je ne cherche point à excuser Coralie, mais je vous prie de vous souvenir qu'en l'accablant vous m'accablez moi-même. Pourquoi ne croirais-je pas que, selon la rigueur de vos principes, il est honteux pour moi de vous aimer et de vous appartenir?»

Il parut on ne peut plus choqué de cette réponse: jamais je ne l'avais encore vu aussi visiblement contrarié; j'étais au fond vraiment fâchée de lui déplaire, mais son injustice me révoltait. Je lui laissai donc voir clairement que je me regardais comme bien plus coupable que Coralie. Elle, du moins, pouvait trouver une sorte d'excuse dans les exemples que lui avait de bonne heure donnés sa mère, dans la bassesse de l'époux auquel sa famille avait confié son sort; et moi, élevée dans les principes les plus purs, unie à un homme digne de toute mon estime et de toute ma tendresse, j'avais manqué volontairement à des devoirs sacrés dont on m'avait appris à connaître l'étendue: placée dans la situation la plus honorable et la plus heureuse, je m'étais préparé un long avenir d'opprobre et de remords. «Je crois assez connaître Coralie, dis-je à Moreau en terminant, pour être sûre qu'à ma place et avec mon éducation, elle fût restée vertueuse et pure.

«--Cessez, Elzelina, reprit Moreau, cessez de vous comparer à une femme que l'opinion publique juge bien plus sévèrement que vous. Souvenez-vous des droits que vous avez à votre propre estime et à celle de tous les gens qui vous connaissent bien: voyez de quel prix madame Lambertini a payé son opulence, et n'oubliez pas ce qu'il y aurait d'honorable dans la médiocrité à laquelle vous vous êtes si volontairement réduite. Je n'exige pas que vous rompiez, pour me complaire, une liaison qui paraît avoir tant de charmes pour vous: mais soyez prudente. Votre nouvelle amie est depuis long-temps savante dans tous les genres d'intrigues; défiez-vous de cette habileté qui pourrait nous devenir funeste. Je n'ai point de foi à l'attachement qu'elle affiche pour notre cause. Ses amis d'autrefois et ceux qu'elle conserve encore aujourd'hui sont nos ennemis pour la plupart; et c'est là surtout ce qui me rend suspect son empressement à vous rechercher.»

Je ne voulus pas chercher à défendre sérieusement Coralie: mieux que personne je savais combien les préventions de Moreau contre elle étaient peu fondées; mais je le voyais mal disposé à écouter un plaidoyer en faveur de madame Lambertini: je terminai donc la conversation par quelques plaisanteries dont la gaieté était presque toujours du goût de Moreau. Plus tard il eut la preuve de la sincérité avec laquelle Coralie s'était dévouée au parti français. Deux fois elle m'avertit des menées qu'elle avait découvertes contre le général; et il fallut bien alors convenir que son amitié pour moi n'avait rien de perfide ou de dangereux.

M. Lhermite, que j'avais vu quelquefois à Paris, chez madame Tallien, se trouvait alors à Milan, chargé d'une mission près le Directoire cisalpin. C'était un des plus grands ennemis du général Moreau; il recherchait, avec une ardeur toujours nouvelle, tous les moyens, toutes les occasions de le perdre. Ce misérable avait osé, peu de temps avant mon départ pour l'Italie, m'offrir une somme considérable pour lui découvrir des secrets qui ne m'appartenaient pas et dont je n'avais d'ailleurs aucune connaissance. Il tenait surtout à obtenir, par mon indiscrétion, la découverte de certains projets de conspiration qui n'existèrent jamais. De concert avec un autre honnête espion, il revint deux fois à la charge pour obtenir, à prix d'or, l'aveu écrit de ma main. Il aurait voulu me faire du moins avouer qu'à Bois-le-Duc et dans toute la Hollande, on était bien profondément convaincu de l'accord parfait qui existait secrètement entre Moreau et Pichegru. Selon lui, le désir qu'avait Moreau de sauver son illustre compagnon d'armes avait retardé de deux mois les révélations qu'il avait enfin faites au Directoire. Je laisse à penser avec quel mépris je repoussai de telles propositions.

J'ai dit tout à l'heure que, par deux fois, j'eus l'occasion de communiquer à Moreau les utiles découvertes que j'avais faites, grâce à l'entremise de madame Lambertini. Il consentait à lui savoir quelque gré de l'intention; mais il n'accueillait mes confidences que comme de vaines rumeurs qui ne méritaient point une attention sérieuse, parce qu'elles ne reposaient sur aucune base raisonnable. Par un étrange contraste, l'obstination ou l'entêtement s'alliait naturellement chez lui à l'irrésolution la plus complète qu'il fût possible de concevoir; ce sont les seules taches que j'aie jamais aperçues dans ce grand et noble caractère. Malheureusement l'irrésolution n'est jamais sans danger pour un général, pour un homme d'état; elle compromet tôt ou tard son bonheur ou sa gloire.

Nous étions arrivés au moment où l'incapacité bien éprouvée du général Schérer allait enfin replacer Moreau au rang qui lui appartenait à tant de titres. Les affaires prenaient chaque jour un aspect de plus en plus sombre; et des dépêches, des courriers nouveaux arrivaient à chaque instant de Paris. Le général, sans m'initier jamais aux graves secrets de la politique, ne manquait pas de venir s'affliger ou se réjouir près de moi, suivant que les nouvelles qu'il recevait étaient bonnes ou mauvaises. Je me contentais des petites confidences qu'il jugeait à propos de me faire, sans me permettre de lui adresser jamais aucune question.

Un soir pourtant je le vis si inquiet et si agité, que je me hasardai à lui demander le motif de son inquiétude: «Vous ne pouvez, lui dis-je, attribuer ma question à une vaine curiosité; mais je ne saurais m'empêcher de prendre part à vos chagrins.

«--Je suis plus irrité qu'inquiet, me répondit-il... Non, rien ne saurait me décider à accepter les honteux arrangemens qu'on ose me proposer... et cependant je ne puis m'opposer à de tels contrats. Les misérables!... au sein de leur opulence, acquise aux dépens de l'État, ils voient, d'un œil insensible les besoins du soldat qui meurt pour le pays... et cependant on blâme ma sévérité envers les fournisseurs!»

Ces derniers mots me firent deviner la pensée du général. Je n'hésitai point à lui donner le conseil de n'agir que d'après sa conscience, sans s'inquiéter des décrets de l'aréopage du Luxembourg. Je lui proposai l'exemple de Hoche, dont la rigueur toute militaire n'attendait jamais l'avis des représentans, des comités, ou même du Directoire.

Pendant que je parlais avec ma vivacité ordinaire, je voyais Moreau comme entraîné par la chaleur de mon langage, et prêt à ouvrir la bouche pour me confier ses plus secrètes pensées. Déjà il déployait un papier et semblait disposé à m'en faire connaître le contenu; je l'arrêtai: «Mon ami lui dis-je, votre intention est peut-être de me mettre de moitié dans vos secrets; si de telles confidences n'avaient été contraires à votre devoir, vous me les eussiez faites plus d'une fois; j'en ai la conviction. Mais votre hésitation même me prouve que je ne dois point connaître le sujet qui vous afflige. Je suis femme, et tout aussi curieuse qu'une autre; mais je ne voudrais point avoir à me reprocher de vous faire manquer aux lois que votre conscience et votre raison vous imposent.»

Moreau sentait avec une facilité merveilleuse tout ce qu'on pouvait dire ou faire de bien. Il me remercia de ma réserve, et me prodigua tous les témoignages de la plus vive tendresse. Le lendemain il me prévint qu'accablé de travail, il ne pourrait m'accompagner au dîner que donnait l'ambassadeur d'Espagne. En déplorant devant lui la pompe des cérémonies, et le faste d'étiquette auquel je me trouvais asservie à Milan, mes pensées se tournèrent naturellement vers la France, et j'en vins à lui dire que je m'étais trouvée bien plus heureuse naguère dans mon hermitage de Passy.

«--Peut-être, hélas! me dit-il, serez-vous bientôt forcée d'y retourner seule. Si la campagne s'ouvre, ma chère Elzelina, il y a un ordre de renvoyer toutes les femmes de l'armée, et je serai forcé de donner l'exemple.

«--Que dites-vous? m'écriai-je: m'éloigner, lorsque vous commencerez à courir des périls! Je suis Italienne; les dictateurs du Luxembourg ne peuvent m'exiler de ma patrie; je resterai donc en dépit d'eux et de vous, qui vous montrez si empressé d'obéir à leurs décrets.

«--Que dites-vous? reprit à l'instant Moreau; moi, trouver du plaisir à notre séparation!

«--Peut-être ai-je tort de le croire; mais je veux me fâcher pour ne pas m'attendrir. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne partirai pas.»

Moreau mit tout en œuvre pour me calmer: il n'y réussit pas d'abord: plus tard il parvint à me consoler un peu, et j'oubliai, pour quelques instans de moins, la nouvelle qui venait, de m'affliger si vivement. Le général me demanda la permission de s'installer pour la soirée dans mon appartement. Mon absence, disait-il, lui semblerait plus courte, lorsqu'il se verrait dans l'endroit même que j'habitais ordinairement. Il fit donc transporter dans ma chambre ses livres, ses cartes et ses papiers. Alors je m'occupai de ma toilette. C'était le bon Richard qui devait me donner la main pour me conduire au grand dîner chez le comte d'Oros***, ambassadeur d'Espagne. Je ne me flattais pas de m'amuser beaucoup à cette fête; mais elle fut pour moi beaucoup plus gaie que je ne l'avais espéré.

CHAPITRE XVIII.

Une scène du grand monde.--Le général Lebel.--Son aide-de-camp.--Rosetta.

Dès ma plus tendre enfance j'avais été accoutumée à m'entendre dire que j'étais belle. Je le croyais de très bonne foi, sans toutefois me prévaloir de cet avantage dans le monde: plaire était trop peu pour moi; je voulais être aimée. Mes excellens parens m'en avaient fait un besoin, et j'avais près d'eux contracté la douce habitude de me voir l'objet de l'affection plus ou moins vive de tout ce qui m'entourait. Cette habitude avait pris avec l'âge de profondes racines: et presque partout j'avais rencontré une bienveillance et une amitié que je devais aux bonnes qualités de mon cœur. On me pardonnera ce petit accès d'un amour-propre bien entendu, en faveur de ma franchise.

Les hommages qu'on adressait à ma beauté, les louanges, fort exagérées sans doute, qu'on voulut bien donner à mon esprit, m'inspiraient quelque fierté; mais cette fierté n'avait rien de choquant pour les femmes: il fallait toujours que je fusse offensée d'abord, pour leur faire sentir la supériorité que tant de gens m'accordaient sur elles. C'est ce qui arriva précisément au dîner que nous donnait M. l'ambassadeur d'Espagne.

Madame l'ambassadrice était fort laide; mais elle ne manquait pas d'esprit, et elle avait surtout un grand usage du monde. C'était une bonne femme, dans l'acception rigoureuse du mot, lorsque ses passions n'étaient point irritées. Elle était même véritablement aimable, toutes les fois qu'elle ne se mettait pas en tête que la femme d'un grand d'Espagne devait avoir la science infuse.

J'avais souvent eu l'occasion d'entendre madame la comtesse d'Orosco étaler devant moi ses prétentions littéraires. Monti, Gnisti**, et un neveu du comte de Saluce, tous favoris des Muses, et que les dames de Milan ne traitaient pas avec plus de rigueur, vantèrent devant elle les agrémens de mon esprit, et le charme de ma conversation. Madame d'Orosco se piqua d'honneur: malheureusement ses connaissances étaient loin de répondre à ses prétentions: elle avait trop d'esprit pour ne pas se l'avouer à elle-même, et trop d'orgueil pour me pardonner d'avoir sur elle un genre quelconque de supériorité. Sa politesse envers moi n'était pas sans une sorte d'aigreur; nous ne nous voyions que dans les grandes occasions, et toujours en cérémonie.

M. l'ambassadeur s'était au contraire pris d'une belle passion pour moi. C'était bien le plus gros, le plus épais, et le plus petit grand d'Espagne qu'il fût possible de rencontrer. Si madame la comtesse n'avait eu à me reprocher que de m'attirer les hommages de M. le comte, j'eusse sans doute trouvé en elle une ennemie beaucoup moins implacable. Mais malheureusement, à ce dîner d'apparat, je devins l'objet de toutes les attentions du général Le B*** qu'on m'avait donné pour voisin; je causai en outre beaucoup avec son aide-de-camp, le lieutenant Van-Koë***. Or, la chronique scandaleuse publiait une foule de méchancetés que je me garderai bien de rapporter ici, mais qui suffisaient pour expliquer le dépit et la mauvaise humeur dont l'ambassadrice donnait à chaque instant de nouvelles preuves. Le général Le B*** passait pour le plus bel homme de l'armée; mais les avantages physiques ne suffisent pas toujours pour dompter les cœurs. L'aide-de-camp n'était pas à beaucoup près aussi beau que le général: il n'était remarquable que par une taille bien prise, un regard expressif et spirituel. Il obtenait cependant un plus universel succès, parce que sa conversation tenait amplement toutes les promesses de son heureuse physionomie.

Bien que Moreau n'eût point et surtout ne méritât point la réputation d'un jaloux, sa présence presque continuelle auprès de moi, la satisfaction toute bourgeoise que nous montrions de nous trouver partout ensemble, effarouchaient les brillans papillons qui auraient voulu voltiger autour de moi. Par une exception fort rare, je me trouvais ce jour-là chez l'ambassadeur d'Espagne, hors de la surveillance de mon argus, comme disaient mes adorateurs. Le B***, dont la première vertu n'était pas la constance, n'hésita point à se rendre coupable vis-à-vis de la dame dont il occupait exclusivement toutes les pensées: sous prétexte de me parler du général Moreau, il s'attacha obstinément à mes pas, en dépit des regards furieux que lui lançait madame l'ambassadrice. Il avait doublement tort de manquer à la foi qu'il lui avait jurée; car je ne lui savais, pour ma part, aucun gré de son parjure. Je ne savais comment me délivrer de ses hommages; et je ne trouvai pas d'autre moyen de lui échapper que d'affecter un vif plaisir à causer avec le jeune aide-de-camp. Koë*** avait servi comme simple soldat dans cette fameuse colonne qu'un prince français[26], digne appréciateur de la valeur guerrière, avait appelée le _bataillon de Jemmapes_. Il parlait avec beaucoup de feu de la France, de la gloire des armes françaises et des combats auxquels il avait pris part. Il nommait ses anciens camarades, et dans ces noms j'en reconnaissais plusieurs que j'avais vus briller du plus vif éclat. Koë*** me parla de cet illustre Ney, sous les ordres duquel il avait servi, de ce Ney, que je connaissais à peine encore, et dont le nom m'était déjà cher. Koë*** avait servi sous lui en 1796 à Forsheim, où, après les plus beaux faits d'armes, il fut promu sur le champ de bataille au grade de général de brigade.