Part 17
Il faut en convenir, je brodai un peu l'histoire, et je glissai adroitement sur tout ce qui pouvait déplaire à mon auditeur. Il ne fallait pas l'effrayer; et je sentais que j'aurais besoin de plus d'indulgence quand il faudrait plus tard en venir à la liaison de madame Lambertini avec l'archiduc, à ce contrat d'opprobre et de scandale, comme l'appelait Moreau. J'appuyai donc sur tout ce qui pouvait justifier Coralie d'une vile cupidité. Je cherchai ensuite à convaincre le général qu'il avait tort de redouter les vues politiques de Coralie sur moi, et je terminai en m'engageant à rompre sur-le-champ toute liaison avec elle si jamais il lui arrivait de me faire la moindre ouverture qui justifiât les soupçons de Moreau.
Il me parut moins touché et moins convaincu que je ne l'avais espéré. Afin de couper court à toutes réflexions fâcheuses de sa part, je lui dis gaiement: «Voici mon exorde, en attendant ma péroraison; la suite à demain, comme disent les journaux, ou, si vous l'aimez mieux, à ce soir. Vous allez me trouver bien peu faite pour garder un secret, ajoutai-je sans attendre sa réponse. Voilà pourtant le danger de prendre une confidente comme moi. Si j'avais des secrets pour ma part, je ne voudrais les confier qu'à un être qui fût entièrement isolé du monde, et dont le cœur fût libre de toute affection tendre.»
Il me serra la main de la façon la plus expressive. Afin de lui complaire, je résolus de différer jusqu'au lendemain la nouvelle visite que j'avais promise à Coralie. Je lui fis agréer mes excuses dans un petit billet que je lui adressai, en lui rappelant que nous étions toutes deux, ce jour-là même, d'un grand dîner chez le comte Luosi, et que je m'estimerais bien heureuse de l'y rencontrer. À mon arrivée, madame Lambertini eut peine à contenir le désir violent qu'elle avait de me parler. Je lui expliquai, en peu de mots, les motifs du retard de ma visite. Elle eut lieu d'être très satisfaite des égards que lui témoigna le général Moreau pendant le reste de la soirée. Une simple marque de déférence de sa part devenait un titre aux attentions les plus empressées de tous les Français qui se trouvaient alors à Milan. Combien je sus gré à Moreau de cette nouvelle preuve de bonté!
Le lendemain, et du consentement de Moreau, je me rendis chez Coralie: elle avait espéré que nous passerions toute la journée ensemble; je ne pouvais au contraire lui donner que quelques heures. Il fallut donc renoncer au projet que nous avions formé l'avant-veille, d'aller visiter ensemble le tombeau de Cosimo et de Lavinie. Ce fut dans le même cabinet où déjà elle avait, devant moi, répandu tant de pleurs, qu'elle acheva le récit des malheurs de sa jeunesse:
«Ma chère amie, dit-elle, je vous ai promis de dérouler à vos yeux le tableau de grandes infortunes. Vous allez voir si je vous ai trompée:
«Ce fut Odoardo Albergati qui parvint à faire évader Cosimo de la prison où le tenaient renfermé ses ennemis et ceux du duc d'Orzio. Ses persécuteurs ne comptaient l'en faire sortir que pour le conduire à la mort. Albergati entraîna son ami dans une maison située sur les bords de la Brenta, et qui lui appartenait en propre. Là, il était facile de prendre en secret toutes les mesures qui pouvaient garantir la sûreté de Cosimo. Mais il fallait d'abord chercher un asile sur une terre étrangère: Cosimo ne le voulut pas; Albergati employa d'abord tout l'ascendant de l'amitié, puis il lui fallut recourir à l'autorité plus imposante de la mère de Cosimo, pour empêcher son imprudent ami d'aller livrer sa tête à la haine de ses persécuteurs. Cosimo ne put résister aux prières, aux larmes, au désespoir de sa mère: il promit enfin de vivre et de fuir, si la fuite seule pouvait assurer ses jours.
«Cependant, Venise voyait chaque jour ses oppresseurs immoler de nouvelles victimes. L'oncle maternel d'Albergati, Capello, venait lui-même de succomber. La mère de Cosimo, en le quittant vers le milieu de la nuit, était retournée à Venise. Elle arrive à son palais où la jeune Lavinie avait trouvé un asile: Lavinie avait disparu. Informée des dangers qui menaçaient Cosimo, elle était partie, après avoir écrit quelques lignes à sa mère adoptive pour l'informer de sa détermination. Les voici, ces lignes, ma chère Elzelina, dit Coralie, en tirant un papier de son sein: ce fut Albergati qui me remit plus tard cette lettre adressée à la mère de Cosimo:
«Ô vous, qui avez daigné m'ouvrir vos bras, qui avez bien voulu voir en moi l'épouse de votre fils, ô ma mère! je vais remplir mon devoir, je vais suivre mon époux. Ne tremblez plus pour lui; mon amour veillera sur cette tête si chère; ma présence, je l'espère, adoucira pour lui les rigueurs de l'exil, et je partagerai tous les maux qui pourraient l'atteindre encore. Priez pour vos deux enfans, ô ma noble mère! mère de Cosimo, bénissez-nous: mon père aussi nous a bénis au jour de sa proscription. Je suis bien jeune encore, mais je sais déjà souffrir: mère de Cosimo, priez pour nous.
«LAVINIE D'ORZIO.»
«La comtesse restait seule au milieu de son vaste palais. Cette solitude ne tarda pas à lui devenir insupportable, et elle ne tarda pas à se retirer dans le couvent de Sainte-Ursule qui m'avait d'abord servi de prison, et d'où l'on venait de me faire sortir pour me traîner à la cour de Milan. À peine la comtesse fut-elle arrivée dans cette retraite de son choix, que l'ordre fut donné de l'y garder prisonnière.
«Albergati cacha soigneusement à Cosimo ce nouveau malheur. Mais il pouvait encore le déterminer à fuir, et, d'un autre côté, il ne pouvait le retenir dans l'asile qui seul le garantissait encore, qu'en le flattant de la chute prochaine de ses persécuteurs. Il se chargeait des lettres que Cosimo adressait à ceux de ses partisans dont il connaissait mieux la fidélité et l'énergie: mais, au lieu de faire parvenir ces lettres qui auraient pu trahir le secret de la retraite de Cosimo, il les livrait aux flammes. Cosimo était proscrit; s'il reparaissait, sa tête devait tomber sur-le-champ. Il ne l'ignorait pas, et cependant il s'obstinait à ne point s'éloigner de Venise. Bientôt il apprit l'indigne traitement qu'on faisait subir à sa mère, et la disparition de Lavinie. Il ne pouvait échapper à l'officieuse surveillance d'Albergati; mais il roulait dans son esprit mille projets de vengeance qu'il lui tardait de mettre enfin à exécution.
«Ce n'était jamais que pendant la nuit qu'il errait dans les vastes jardins de la _Villa_. Une nuit donc, il alla s'asseoir, suivant sa coutume, sous un arbre qu'il avait appelé l'_Orme du souvenir_. C'était là que se donnaient toujours rendez-vous les deux amis dans leur première jeunesse. Agité par ses pensées sinistres, Cosimo se lève bientôt, et commence à marcher d'un pas tantôt lent, tantôt rapide. Soudain une figure blanche se dessine à quelque distance; elle semble glisser sur le gazon. Une femme s'élance enfin dans les bras de Cosimo, en s'écriant: «_Con te vivere, con te morire_.»
«C'était Lavinie; sa voix, son langage si laconique et cependant si expressif, portèrent dans l'âme de Cosimo une joie si vive, lui inspirèrent une reconnaissance si passionnée que pendant quelques minutes elle put se croire aimée.
«La présence de Lavinie, les tendres soins qu'elle prodiguait à Cosimo répandaient sur sa solitude un charme qu'il n'avait pas connu jusqu'alors. Elle aimait Cosimo de toutes les forces de son âme; long-temps elle s'aveugla sur la nature du sentiment qu'il éprouvait pour elle. Cosimo sentait tout le prix de la tendresse dont il était l'objet; mais il ne pouvait la payer d'un parfait amour. S'apercevait-il combien Lavinie se méprenait sur les témoignages de sa reconnaissance et de son affection, alors il devenait froid, quelquefois même injuste. Lavinie supportait en silence des bizarreries et des caprices qu'elle expliquait par les inquiétudes toujours croissantes de Cosimo, et redoublait de tendresse pour le consoler. Mais ces preuves d'un amour si peu mérité sous quelques rapports devenaient chaque jour plus pénibles pour le malheureux qui m'aimait encore. Sa tristesse prenait une teinte plus sombre. Albergati, qui le croyait épris de Lavinie, ne concevait rien à l'état de son âme.
«Un soir ils étaient tous deux assis l'un près de l'autre; Cosimo, après avoir gardé long-temps un morne silence, ouvrit enfin son cœur à Albergati, et lui déclara son intention de partir sans délai: «Je suis proscrit, dit-il; dans ma position je ne puis me lier par aucun acte public: mon mariage avec Lavinie doit donc être encore retardé. C'est à toi, mon ami, que je la confierai. Tu veilleras sur elle, tandis que moi j'irai rejoindre le comte de Saluces. Si je ne parviens pas à délivrer Venise, je mourrai du moins pour la cause que j'ai toujours défendue.»
«Albergati chercha vainement à combattre cette résolution; en vain il tenta d'émouvoir Cosimo par le tableau du désespoir auquel il allait livrer sa malheureuse compagne. «Je ne puis l'aimer d'amour, répondit Cosimo. Rester près d'elle, la laisser s'enivrer d'une funeste erreur, voilà ce qui me devient à chaque instant plus pénible. Je n'ai que trop long-temps soutenu ce rôle indigne de moi: je ne puis le soutenir davantage; je veux partir sans retard.»
«À ces mots, il se jeta dans les bras d'Albergati, et celui-ci, vaincu enfin, jura de devenir le protecteur de Lavinie. Ils regagnèrent par de longs détours la grotte obscure où Cosimo se dérobait pendant le jour à tous les yeux, et que l'amitié d'Albergati avait su rendre habitable. Ils n'y trouvèrent pas Lavinie; alors ils entrèrent dans un sentier détourné qu'elle aimait à parcourir. Ils ne l'y rencontrèrent pas davantage. Ils courent aussitôt sur le rivage, consument près d'une heure en inutiles recherches, puis reviennent encore vers la grotte, bourrelés d'inquiétude, mais conservant encore l'espérance de voir reparaître Lavinie. Elle n'y était pas: un papier posé sur une table, auprès de la lampe, frappe soudain la vue de Cosimo. Il le saisit, et parcourt avidement les premières lignes tracées d'une main tremblante.
«Ah! je suis son bourreau, s'écrie-t-il douloureusement; il faut la retrouver ou mourir;» et aussitôt il s'élance hors de la grotte. Albergati, qu'une ancienne blessure à la jambe mettait dans l'impossibilité de courir sur ses pas, le perd bientôt de vue dans l'obscurité: il l'appelle en vain. Relevant alors la lettre que Cosimo avait jetée loin de lui, il y cherche quelques renseignemens sur les motifs de la disparition inattendue de Lavinie. Voici cette lettre, ma chère Elzelina: elle a depuis long-temps passé dans mes mains: lisez-en vous-même le contenu.»
J'obéis; et je lus avec une émotion profonde les lignes que je transcris ici:
«Tout est fini pour moi, Cosimo. J'étais cachée à quelques pas derrière vous tout à l'heure, et j'ai entendu la révélation que tu as faite à Albergati de tes sentimens les plus secrets: c'est t'en dire assez; mais avant de nous séparer pour jamais, il faut que tu connaisses le cœur de la pauvre Lavinie. Tu ne peux l'aimer _d'amour_! Ah! Cosimo, devais-tu donc alors lui témoigner d'autres sentimens que ceux d'un frère? Les hommes ne savent pas qu'une femme qui aime seule commence déjà à être heureuse. Pourquoi m'avoir si long-temps permis d'espérer un bonheur plus grand encore? Ah! pardonne-moi ce reproche; il n'est point sorti de ce cœur qui te dut quelques instans de félicité, et que la mort seule pourrait empêcher de battre pour toi. Vous ne pouvez m'aimer d'amour! L'image d'une autre vous suivait près de moi! Lorsque vos yeux se fixaient sur les miens, lorsque votre bouche souriait à mes caresses, c'était elle, et non pas moi, qui occupait votre pensée. Vous étiez parjure envers elle Cosimo, et vous trahissiez la confiance que je mettais en vous! Cosimo, c'est toi qui me donnes la mort! Mais non, je vivrai pour que tu ne sois pas tourmenté du remords d'avoir causé ma perte. Je pars; j'emporte l'affreuse certitude de n'avoir rien pu faire pour ton bonheur, d'avoir même, par ma présence, ajouté à tes maux, lorsque le sacrifice de ma vie m'eût coûté si peu pour les adoucir! Je pars, je vais traîner ma vie dans une de ces chaumières situées au milieu des campagnes où ma famille fut si long-temps puissante et honorée. Je subis la malédiction de ma mère dans toute son affreuse étendue; mais les paysans qui m'ont connue plus heureuse ne refuseront pas du pain et un abri à la fille de leur noble protecteur. Adieu, Cosimo; je n'emporte pas votre portrait; gardez-le, il ne doit appartenir qu'à une femme plus heureuse que moi. Adieu.»
«--Quel amour! dis-je à Coralie.
«--Oui, me répondit-elle; mais moi, croyez-vous que je l'aimasse moins? Et cependant, je ne pus le sauver!»
Elle pâlit, détourna la tête, et, d'une voix plus basse, elle continua son récit.
CHAPITRE XXVI.
Mort de Cosimo.--Dernier trait de dévouement de Lavinie.--Désespoir de Coralie.--Interruption inattendue.
«Soudain l'oreille d'Albergati est frappée d'une bruyante rumeur. Des flambeaux allumés viennent frapper ses yeux; des hommes armés se montrent entre les arbres, et s'avancent en tumulte vers lui. Au milieu d'eux, il aperçoit Cosimo étroitement garrotté: ses vêtemens déchirés et couverts de sang annoncent assez qu'il ne s'est pas rendu sans résistance. Derrière lui, Lavinie, le sein ouvert par une profonde blessure, reste comme privée de vie dans les bras des paysans, qui soutiennent ce corps déjà insensible et décoloré. Albergati, malgré les soldats qui entourent Cosimo, parvient jusqu'à lui, et le serre dans ses bras.
«Je l'ai tuée,» dit Cosimo, en jetant un regard sombre sur la malheureuse Lavinie.
«On le contraint d'avancer, ainsi qu'Albergati; on entre dans la maison. Tandis qu'on envoie chercher des secours pour les blessés, l'officier qui commande la troupe déclare à Albergati qu'il est son prisonnier: «--Votre prisonnier?--Oui; vous aviez donné asile à un condamné.--Mais ce condamné était mon ami.--La loi ne connaît pas ces distinctions, et j'exécute les ordres dont je suis porteur.»
«Albergati est, à son tour, lié ignominieusement, et placé près de Cosimo. Tandis qu'on procède aux formalités légales de l'arrestation, il adresse pour la première fois à son ami quelques questions: Cosimo répond; par mots entrecoupés. Egaré par l'idée du désespoir de Lavinie, il courait le long du rivage en l'appelant à grands cris. Tout à coup il la découvre au milieu d'une troupe de gondoliers; il s'élance vers elle: alors plusieurs voix s'écrient: «C'est Vi...ci l'exilé. Et mille voix répètent aussitôt ce nom. À l'instant des soldats bien armés se précipitent au milieu de la foule que ce nom a rassemblée en quelques minutes: _Alla madona! Alla Madona!_» s'écrie le peuple en cherchant à faire échapper[23] Cosimo; mais il est enveloppé avant même d'avoir pu chercher à fuir. Transporté de fureur, il saisit le poignard qui ne l'abandonnait jamais: «Jette les armes, lui crient les soldats.--Venez les prendre! répond-il;» et le courage d'un seul homme fait pâlir la troupe tout entière. Cependant la fureur du peuple commence à éclater: une grêle de pierres vient fondre sur les sbires; ils redoublent d'efforts pour s'emparer de Cosimo; un d'eux s'apprête à le frapper par derrière d'un coup mortel, mais Lavinie s'est élancée; elle reçoit au milieu du sein le coup destiné à Cosimo, pousse un cri perçant, et tombe à ses pieds. Le premier mouvement de Cosimo est de jeter son poignard, de relever et de serrer dans ses bras le corps sanglant de la jeune fille: les soldats profitent de ce moment pour le saisir; on lui enlève Lavinie, et on le charge de fers.
Désormais insensible à tous les outrages dont on l'accable, il se laisse traîner vers la _villa_, dans laquelle les sbires avaient encore une proie à saisir.
Sans avoir pu obtenir la triste consolation de voir encore une fois Lavinie, qu'Albergati recommanda aux soins de ses serviteurs, les deux amis furent conduits à la prison; ils étaient suivis d'une foule immense. L'indignation du peuple se manifestait par des gémissemens, et ne semblait contenue que par la terreur que lui inspirait l'appareil militaire dont on environnait les prisonniers.
Le sort de Cosimo était fixé sans retour; il le savait, et son courage n'en était point ébranlé. Mais ce courage mollissait à l'idée du sort de Lavinie, à l'aspect d'Albergati condamné à supporter des fers qu'il n'avait point mérités. Cosimo fit pour Lavinie et pour son ami ce qu'il n'avait pas voulu faire pour préserver ses jours.
À cette époque, Lambertini, mon indigne époux, avait enfin atteint son but. Son opprobre et le mien étaient la source des faveurs et des grâces qui tombaient journellement sur lui et sur sa famille. Mon crédit sans bornes sur l'esprit de l'archiduc n'était ignoré de personne. Ce fut à moi que Cosimo s'adressa pour sauver les deux êtres qui lui étaient chers à tant de titres. Voici la lettre que je reçus de lui; aurai-je la force de vous la lire?
Du cachot de la Tour, le 5 juin 17..., à minuit.
«Je vais mourir, Coralie! pour que mon souvenir ne se présente pas désormais avec horreur à ton esprit, exauce ma dernière prière; c'est la seule que puisse désormais t'adresser ce Cosimo, sur le cœur de qui tu n'as jamais cessé de régner, malgré ta trahison. Sans doute un ennemi des tyrans doit être criminel à tes yeux, ce n'est donc pas pour moi que je t'implore; mais si je suis coupable d'avoir trop aimé mon pays, Albergati l'est-il pour avoir obéi aux saintes inspirations de l'amitié? Coralie, sauve ses jours; tu le peux. Autrefois je t'ai vue te complaire à faire le bien: tu ne peux avoir changé entièrement.
«Il est au monde un être mille fois plus à plaindre encore; et c'est encore à toi que je lègue le soin de le secourir. La jeune et malheureuse fille du duc d'Orzio est à la _villa del Borgo_, abandonnée à la froide pitié de quelques domestiques. Coralie, le fer qui lui perça le sein devait me donner la mort: elle a reçu le coup qui m'était destiné; elle m'aime depuis long-temps, et je n'ai pu lui rendre amour pour amour. L'image de Coralie perfide, mais toujours adorée, se plaçait sans cesse entre elle et moi. Je remets Lavinie dans tes mains; c'est la plus grande preuve de confiance que je puisse te donner à mon heure dernière.»
«Cette lettre, dit Coralie avec l'expression d'une douleur profonde, fit sur moi l'effet d'un coup de foudre. Eperdue, je vole chez le sénateur Lapi; «Ce que vous me demandez est impossible» me répondit-il froidement.--«Eh! c'est justement l'impossible que je veux,» m'écriai-je toute hors de moi. J'obtiens enfin la promesse d'un sursis, et une lettre pour le grand-juge Barberimio; ce chef d'un tribunal de sang, redoutant l'effet de mon crédit, promit tout ce que je voulus.
Le soir, je me présente à six heures aux portes de la prison: j'avais un ordre pour voir Cosimo. Les, geôliers paraissent étonnés, et j'apprends qu'il y a déjà trois heures qu'on l'a traîné à Trévise pour y subir sa sentence. Accablée par ce coup affreux, je reste un, instant immobile; puis, m'élançant dans ma gondole, j'ordonne qu'on me conduise rapidement au palais de Landro. Ma raison était presque égarée: plus d'une fois je fus tentée de me précipiter dans les flots, comme si, en nageant, j'eusse pu franchir plus rapidement les distances, que, dans cette gondole où j'étouffais. J'arrive enfin; je traverse les cours, les anti-chambres remplies de monde, et je m'élance dans le cabinet de celui qui n'avait rien à me refuser.
«La grâce de Vi...ci! un sursis à l'exécution du jugement, ou je meurs à vos pieds,» m'écriai-je en tombant à genoux. Le sursis est signé; je pars... Ah! combien j'eus à regretter l'heure d'angoisse qui venait de s'écouler! ces angoisses du moins étaient encore mêlées d'espérances... Je me jette sur la rive, sans donner, à mes conducteurs, le temps d'amarrer ma gondole. J'avance en criant: «Grâce pour Vi...ci.» Une troupe de pénitens blancs couvre le rivage. La voix lugubre de quelques uns me répond qu'il n'est plus temps. Leurs rangs s'ouvrent; j'aperçois un linceul ensanglanté, que couvre à peine un drap mortuaire; mes yeux se ferment; mes genoux se dérobent sous moi, et je tombe à terre sans mouvement et sans vie.» À ces mots, je ne pus retenir mes larmes; nous nous jetâmes dans les bras l'une de l'autre, et nos sanglots se confondirent. Mais Coralie, se dégageant bientôt, essuya ses joues et ses yeux, et, de ce ton bref qui est l'indice certain d'une émotion violente et comprimée, elle reprit: «Après quarante jours de fièvre et de délire, je revis Albergati; il avait été mis en liberté le lendemain même; de la mort de son ami. Aussi avide, que moi des moindres détails, il avait interrogé tous ceux qui purent approcher Cosimo à ses derniers momens. Les précautions mêmes, qu'on avait prises pour le conduire à Trévise, trahissaient la crainte qu'éprouvaient ses bourreaux de se voir arracher leur proie. Dans le sombre corridor où on le fit attendre avant de le traîner au supplice, il eut encore la force de graver avec ses fers, sur la muraille, les mots suivans: _Temono ancora il Vi...ci proscritto. I vili! son vendicato abbastanza!_[24]»
«En entrant dans la gondole qui l'attendait, Cosimo vit d'abord six pénitens en costume, et, dès lors, il ne douta plus qu'on le conduisît au supplice. L'un de ces pénitens se fit reconnaître à lui pour le confesseur de sa mère. Cosimo en éprouva la plus vive joie. Ce prêtre vertueux avait voulu adoucir l'amertume des derniers momens d'un homme qu'il avait, depuis long-temps, appris à estimer et à chérir. On délivra, pour quelques instans, le malheureux Cosimo des fers qui chargeaient ses mains, et il s'élança librement dans les bras du vieillard. «Ô mon père, s'écria-t-il, tant de félicité m'était-il encore réservé? Je pourrai donc parler de ma mère à un homme digne d'apprécier ma tendresse pour elle! Je pourrai donc confier à un ami le soin, de calmer son désespoir! O mon père, parlez-moi: d'elle! son nom sera le dernier mot que mes lèvres prononceront.»
«Le vénérable prêtre lui prodigua toutes les consolations de la charité chrétienne; puis il le bénit au nom de cette mère qu'il venait d'invoquer.
«Le ciel réservait encore une dernière douleur à l'âme de Cosimo. Il arrive à l'endroit choisi pour l'appareil funèbre. Une troupe nombreuse de pénitens[25] entoure l'échafaud. Cosimo s'avance avec fermeté: un des frères s'élance, saisit sa main d'une main brûlante, et écartant le masque qui couvre son visage lui montre les traits décolorés de Lavinie:
«Mon père, sauvez-la!» s'écrie Cosimo en la jetant dans les bras du vieillard; et il monte rapidement sur l'échafaud. «Je mourrai avec toi,» s'écrie à son tour Lavinie, en se perçant le sein à l'instant même où la main du bourreau frappait Cosimo d'un coup mortel.
Coralie se couvrit la figure de ses deux mains, et resta immobile et muette: je l'entourai de mes bras, et je la tins étroitement serrée pendant quelques minutes. Elle semblait insensible à mes caresses; ses larmes avaient cessé de couler; un tremblement universel s'était emparé de tout son corps...
«Et sa mère?» dis-je presque malgré moi au milieu des sanglots.
«--Sa mère!» répéta Coralie sortant tout à coup de la stupeur profonde dans laquelle elle était plongée; sa mère, après une année tout entière d'angoisses, apprit enfin qu'elle n'avait plus de fils. La funeste nouvelle lui avait été apportée à six heures du soir. À minuit, on la trouva sans vie sur les marches de l'autel, pressant encore sur son cœur le portrait de Cosimo.
Un profond silence suivit pendant assez long-temps ces dernières paroles.
«Avec quelle facilité vous pleurez!» dit tout à coup Coralie, d'un ton qui me sembla respirer l'amertume. «Je n'ai plus, moi, le don des larmes. Celles que je verse encore quelquefois sont rares, brûlantes, et ne me soulagent pas.»