Memoires D Une Contemporaine Tome 1 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 2
Un regard plein de tristesse fut la seule réponse que j'obtins; et j'appris ainsi pour la première fois ce que c'était que le silence de la douleur... On m'éloigna sous un léger prétexte. L'attitude profondément triste de mes parens me fit deviner que le regret de quitter l'Italie n'était pas la seule cause d'un chagrin aussi vif; et à la peine que me causait l'inquiétude peinte sur tous leurs traits, vinrent se joindre encore les tourmens d'une crainte vague et d'une curiosité bien excusable. Nous nous mîmes en route le 2 novembre de cette année 1787, que devait terminer pour nous une si épouvantable catastrophe. Nous voyagions très-rapidement et avec une sorte de mystère. Arrivés à Lyon, nous y séjournâmes quelques jours, pendant lesquels je vis venir chez mon père des hommes dont l'extérieur grave et sérieux suffisait pour entretenir ma tristesse; je n'étais point admise à leurs conférences avec mes parens. Enfin, ne pouvant plus résister à mes inquiétudes sans cesse croissantes, j'osai adresser une question à ma mère. J'appris alors quels événemens avaient forcé mon père à quitter sa patrie; j'appris que le temps n'avait pas apaisé la haine de ses ennemis, que ses jours s'étaient trouvés menacés en Italie, et qu'il allait chercher à la cour du _stadhouwer_ la protection qu'on lui refusait autre part. Vers le milieu du mois de décembre nous arrivâmes à Rotterdam. Le passage du _Waal_ était difficile et dangereux: mon père voulut cependant le tenter dans un des batelets qu'on faisait louvoyer entre d'énormes glaçons que charriait déjà le fleuve. Après d'incroyables efforts nous parvînmes à la rive opposée: il fallait faire encore quelques pas sur la glace, que nous craignions de voir à chaque instant manquer sous nos pas. Mon père nous porta l'une après l'autre, ma mère et moi, sur le rivage; nos deux femmes de chambre nous y suivirent sans accident. Restait un brave et vieux Hongrois, attaché à mon père depuis sa première enfance, et qu'il considérait moins comme un serviteur que comme un ami; il avait voulu demeurer à la garde du bateau dans lequel se trouvaient tous nos bagages qu'on transportait peu à peu sur la rive. Déjà nous nous étions mis en marche vers l'auberge où nous devions loger, lorsque tout à coup un craquement horrible, suivi de cris de détresse, vient frapper notre oreille: nous détournons la tête, et nous revenons promptement sur nos pas. Quelle est notre douleur en voyant le bateau sur lequel était encore notre fidèle Berowski, entraîné vers le milieu du fleuve par un énorme glaçon! la mort du vieillard paraissait certaine: l'or qu'offraient à pleines mains mon père et ma mère ne pouvait déterminer personne à hasarder sa vie pour sauver celle de notre malheureux domestique. Tout à coup mon père se dépouille des fourrures dont il était couvert; il jette loin de lui tous ses vêtemens s'élance sur la glace qui se brise sous ses pas, et s'écrie, d'une voix forte, au moment de disparaître dans les flots: «Si je meurs, ma femme donnera tout l'argent qu'on exigera à celui qui m'aura aidé à sauver ce vieillard.»
Ma mère n'avait pas même essayé de le retenir; elle tomba évanouie: moi-même, égarée, hors de moi, je me fais jour à travers la foule, et je cours le long du rivage en suivant des yeux mon tendre père. Comment exprimer mes angoisses en le voyant contraint de disparaître volontairement par intervalles sous les flots, pour éviter les énormes glaçons qui suivaient le courant du fleuve? Enfin il arrive au bateau; et, secondé par trois bateliers qui avaient suivi son noble exemple, il arrache à la mort et ramène au rivage le vieux Berowski. Hélas! quelle récompense attendait une pitié si courageuse! Exposé presque nu aux rigueurs d'un froid pénétrant, et trop occupé de celui qu'il venait de sauver pour songer à lui-même, mon père, dans les premiers momens, négligea les soins qu'exigeait la conservation de ses jours. Dès la nuit suivante, une fièvre ardente se déclara: nous ne pouvions pas aller plus loin; il fallut rester dans la chétive auberge où nous nous trouvions. Le onzième jour de la maladie, 27 décembre 1787, je n'avais plus de père! La mort de ce père adoré fut le premier malheur de ma vie: elle fut le présage de tous les maux qui m'ont accablée depuis bien des années; elle fut surtout la cause des fautes que je n'aurais jamais commises si j'avais eu près de moi l'ami de mon enfance, celui dont les conseils et la juste influence m'auraient préservée des écarts de ma fougueuse imagination. Le malheureux Berowski ne survécut que vingt jours à son maître; jusqu'à son dernier soupir, il supplia ma mère de lui pardonner la mort de son époux. Il fut inhumé près de celui dont il n'avait jamais voulu se séparer pendant sa vie.
Toute entière livrée à sa douleur, ma mère ne voulut pas quitter les lieux qui lui retraçaient de si chers et de si cruels souvenirs: elle acheta une maison modeste dans le village de Wal***, vis-à-vis même de celle où était mort mon père. Elle repoussait toutes consolations, et, dans l'amertume de ses regrets, elle négligeait également les soins de sa santé et ceux de mon éducation. Toutes mes études étaient interrompues; j'étais maîtresse du choix de mes lectures et de l'emploi de mon temps. Ma mère ne sortait plus de sa chambre: quelquefois elle m'attirait à elle pour me couvrir de caresses et arroser mon visage de pleurs; plus souvent elle me repoussait dans les transports d'un désespoir qui semblait égarer sa raison: elle m'inspirait alors une sorte de terreur qui me faisait éviter sa présence. Je regrettais pour ma part bien sincèrement mon noble père; mais tout en déplorant sa mort prématurée, j'étais bien loin de soupçonner encore toute l'étendue de la perte que j'avais faite. Les impressions de l'enfance sont vives, mais peu durables; ou plutôt leur trace effacée le plus souvent par les passions de la jeunesse ne se retrouve que dans l'âge mûr; la légèreté naturelle à un esprit pour lequel les moindres plaisirs ont toujours l'attrait de la nouveauté, rend souvent les enfans insensibles en apparence aux plus grandes douleurs. J'avais toute l'étourderie de mon âge, et quoique mes regrets fussent bien amers, je ne m'en livrais pas moins aux distractions que le hasard venait souvent m'offrir.
CHAPITRE II.
Première rencontre avec M. Van-M***.--Son amour.--Ma fuite.--Mon mariage.
Deux ans s'écoulèrent ainsi sans que ma mère pût prendre sur elle de surmonter sa douleur pour achever enfin mon éducation. Cependant je grandissais: mon imagination, déjà lasse de son oisiveté, s'élançait chaque jour vers des sensations nouvelles; je m'ennuyais de goûter toujours les plaisirs que j'avais connus dès ma plus tendre enfance. Je profitais de la liberté que me laissait ma mère pour faire, dans les environs de notre résidence, de longues courses à cheval. Je me dirigeais ordinairement et de préférence vers un beau château qui appartenait à une des plus riches familles d'Amsterdam; les propriétaires visitaient rarement cette terre, et ils n'y étaient pas venus depuis que nous habitions le pays. Un domestique de confiance m'accompagnait seul dans mes excursions. Je n'avais encore que onze ans; mais j'étais assez grande et assez forte pour qu'on supposât généralement que j'avais atteint ma quatorzième année: pour la taille et la figure, j'étais déjà presque une femme; mais pour la raison, je n'étais encore qu'un enfant.
Par une belle matinée du mois de mai je parcourais, comme de coutume, le parc magnifique où je n'apercevais d'ordinaire que des paysans, lorsqu'au détour d'une allée je vis tout à coup devant moi un jeune homme d'une figure charmante, dont l'expression était pleine de grâce et de bonté. Nous nous saluâmes réciproquement, et lorsque nous eûmes surmonté, chacun de notre côté, l'embarras où nous avait jetés d'abord une rencontre aussi imprévue, le jeune homme m'aborda avec politesse, et j'appris bientôt qu'il était fils unique de M. Van-M*** d'Amsterdam, propriétaire du château, et qu'il y était arrivé la veille.
Avec la confiance et la simplicité de mon âge, je répondis aux questions qu'il m'adressa. En quelques minutes Van-M*** fut informé de toutes les circonstances qui avaient accompagné la mort déplorable de mon père; cette mort, dont la cause honorait si bien sa mémoire, était depuis long-temps l'objet de toutes les conversations dans le pays. On respectait la douleur de ma mère; mais, comme elle n'admettait aucune visite, et qu'elle se refusait obstinément à former les moindres liaisons de société, on l'accusait de bizarrerie; on avait commencé par la rechercher, on finissait par la fuir. Le spectacle de chagrins aussi amers que les siens aurait importuné les gens heureux. Il est d'ailleurs certains maux que les âmes vulgaires ne sauraient comprendre; elles aiment mieux les tourner en ridicule que de chercher à les adoucir. Dans l'avenue qui conduisait à notre demeure, on ne rencontrait donc ni ces équipages brillans, ni cette foule d'oisifs qui affluent d'ordinaire dans les maisons opulentes; on y voyait en revanche beaucoup de malheureux, qui ne venaient jamais en vain chercher un soulagement à leur misère.
Le jeune Van-M*** ne m'accompagna que jusqu'à l'entrée de cette avenue. Avant de me quitter, il obtint de moi la promesse que, le lendemain, nous nous réunirions à un endroit qu'il me désigna, et que nous ferions ensuite à cheval une longue promenade. J'acceptai sa proposition sans hésiter, sans songer même que je devais d'abord obtenir l'autorisation de ma mère. Nous nous séparâmes également satisfaits l'un de l'autre: depuis long-temps je n'avais vu les heures s'écouler aussi rapidement pour moi. Notre course du lendemain devait se diriger vers un village que je ne connaissais pas encore; je me réjouissais d'une rencontre qui promettait de rompre la monotonie des distractions dont j'étais réduite à me contenter depuis deux ans. Sans me rendre compte de mes espérances, j'espérais un avenir moins triste que le passé.
Mes illusions furent de courte durée. Wilhelm, le domestique qui me suivait d'ordinaire dans mes promenades, n'était rien moins qu'un valet de comédie. C'était un brave Hollandais, fermement attaché à ses devoirs, et bien résolu à ne jamais tromper la confiance dont l'honorait sa maîtresse: «Mademoiselle ignore sans doute, me dit-il en m'aidant à descendre de cheval, que le village où elle doit aller demain matin est à trois lieues d'ici. Il est douteux que madame sa mère lui permette une aussi longue promenade; et si madame ne juge pas convenable de vous accorder une telle permission, je ne puis vous accompagner.» La franchise de Wilhelm excita en moi un dépit que je réussis cependant à concentrer. Je résolus dès ce moment d'employer la ruse pour arriver au but de mes désirs: je feignis de me repentir de mon étourderie; j'entrai en apparence dans les motifs de Wilhelm: «Il est inutile, lui dis-je, de parler de tout cela à ma mère; je ne veux lui causer ni le moindre chagrin ni la plus légère inquiétude; je ne dois pas non plus manquer aux lois de la politesse vis-à-vis de M. Van-M***, qui est notre voisin. Demain vous monterez à cheval avec moi. Nous rejoindrons M. Van-M*** dans le bois: je lui dirai que l'éloignement du but de notre promenade projetée contrarierait à la fois mes habitudes et la volonté de ma mère; puis nous reviendrons ici par le chemin de la digue de Bommel.»
Wilhelm fut charmé de voir que je ne m'offensais pas de l'avis qu'il m'avait donné, et que je lui conservais mes bonnes grâces. À dater de ce jour ma vie prit une face toute nouvelle. J'étais encore une enfant; mon cœur ne pouvait donc sentir trop vivement le mérite d'aucun homme. La rencontre que j'avais faite du jeune Van-M*** semblait un incident romanesque; elle n'aurait cependant fait aucune impression sur moi, si je n'avais espéré trouver, dans une liaison d'amitié toute nouvelle pour moi, un dédommagement à la tristesse des deux années qui venaient de s'écouler, et une consolation à l'ennui qui m'attendait peut-être encore. Je n'éprouvais aucun amour pour Van-M***; cependant nous étions au mois de mai 1789, et, le 16 avril de l'année suivante, je devins sa femme. Je ne veux point anticiper sur les événemens, et je dois d'abord faire connaître les circonstances qui précédèrent et amenèrent mon mariage.
À peine m'étais-je assurée par ma dissimulation la discrétion de Wilhelm, que je songeai à faire de ce brave homme, sans qu'il s'en doutât, le premier instrument de mon projet. J'étais fort agitée: la vue de mon excellente mère redoublait mon malaise; à tort ou à raison je la trouvai ce jour-là plus triste que de coutume. Toutefois, je l'avouerai à ma honte, loin de chercher à adoucir par mes caresses l'amertume de ses chagrins, je la quittai avec empressement aussitôt que j'en trouvai l'occasion, et j'allai rêver à la prompte exécution de mon dessein.
Dès que je fus seule, je me hâtai d'écrire un premier, un imprudent billet, qui pouvait me perdre pour toujours, si je l'eusse adressé à un homme dont la délicatesse eût été moins éprouvée que celle de Van-M***; il m'aimait trop sincèrement pour trouver dans mon imprudence même autre chose que l'inexpérience de mon âge, l'innocence de mon cœur, surtout l'espérance de me voir payer de retour les sentimens qu'il m'avait voués. Voici en quels termes était conçu le billet que je lui écrivis:
«Je sais que je fais mal de vous écrire, car je me cache de maman, et je trompe un domestique qui aura le droit de me mépriser. Mais je vous ai promis d'aller me promener avec vous, et il faut bien que vous sachiez que je ne puis pas tenir ma promesse; vous avez l'air si bon, si doux et si gai; la douleur de maman rend notre vie si triste, que je n'avais pas cru mal faire en acceptant l'offre que vous me faisiez d'entreprendre avec moi une longue course. Wilhelm m'a fait voir que j'avais eu tort, et j'aime trop maman pour vouloir jamais ajouter à ses peines. Cependant je voudrais bien goûter avec vous le plaisir de la promenade; ce désir n'a certainement rien de répréhensible. Au lieu de courir les grands chemins, venez voir mes parterres, mes viviers, ma volière: je m'ennuyais de tout cela, mais je crois qu'avec vous je pourrai m'en amuser encore. Tous les matins je dessine pendant une heure dans le petit pavillon qui est à l'entrée de la grande prairie; j'étudie ensuite un peu ou je fais de la musique; ensuite je déjeune avec maman, et je ne la revois plus depuis dix heures jusqu'à trois. Si vous voulez venir demain à la petite porte des marais, je peux l'ouvrir, et nous nous arrangerons pour nous voir tous les jours; cela me rendra un peu de gaîté, sans inquiéter ni chagriner ma bonne mère.»
On n'oubliera pas que j'avais seulement alors douze ans et quelques mois. L'amour n'entrait donc réellement pour rien dans le vif désir que j'avais de revoir le jeune Van-M***; mais la solitude m'était devenue tellement à charge que j'étais charmée d'avoir enfin trouvé le moyen, fort innocent selon moi, de me distraire par une société agréable.
Le lendemain, j'arrivai à l'heure convenue au lieu du rendez-vous: Wilhelm m'accompagnait. Je sus glisser mon billet entre les mains de Van-M*** sans que l'honnête domestique s'en aperçût; un coup d'œil que je jetai sur lui mit Van-M*** au fait de tout avant même qu'il eût ouvert ma lettre. Je fondai mes excuses sur la santé de ma mère, qui ne me permettait pas de m'éloigner d'elle ce jour-là. Nous nous séparâmes, non sans exprimer de part et d'autre nos regrets de ce contre-temps; je fis avec Wilhelm une promenade très courte, et, en rentrant au logis, je courus sur-le-champ au petit pavillon, et à la porte qui donnait sur la campagne. Je n'avais indiqué ni cette heure ni ce jour pour un premier rendez-vous: il me semblait pourtant que je devais trouver là une réponse à ma lettre. Van-M*** me l'apporta lui-même.
Chez chaque nation l'amour offre un caractère différent: celui des Hollandais est généralement grave et froid. Van-M*** respectait mon âge et mon innocente sécurité; il ne tarda pas cependant à puiser dans nos rendez-vous, souvent répétés, une passion violente qui se trahissait chaque jour davantage. Pour moi, je n'avais pas d'amour, mais je me trouvais heureuse dans la société d'un tel ami. Van-M*** était loin d'avoir dans l'esprit la même élévation que mon père; la nature l'avait cependant doué de dispositions très heureuses, qu'une bonne éducation avait facilement développées. Comme tous les fils des riches négocians du Nord, il parlait plusieurs langues, l'italien seul excepté. Il me donnait des leçons de hollandais, et moi je lui apprenais l'idiome du beau pays qui m'a vu naître. Encouragée par lui dans mes études, j'avais repris tout le zèle dont j'étais animée avant la mort de mon père, mon premier, mon excellent instituteur.
Mes jours s'écoulaient ainsi paisiblement. Satisfaite de mon existence actuelle, je ne voyais, je ne désirais rien au delà. Il n'en était pas de même pour Van-M***: il avait vingt-trois ans; il m'aimait avec passion, ses vues étaient honorables, et il sentait parfaitement le danger de nos longs tête-à-tête. Il songea donc le premier à s'assurer le droit de ne plus me quitter, et de me consacrer sa vie. Il m'en parla un jour en m'annonçant l'intention où il était de demander sur-le-champ ma main à ma mère.
Je ne saurais dire si l'effet que produisit sur moi cette proposition subite fut la conséquence de mon caractère singulier. Ce qu'il y a de certain, c'est que le mot de mariage et l'image des liens indissolubles que j'allais peut-être contracter, effrayèrent ma jeune imagination. À douze ans l'espace de la vie est encore si long à parcourir! l'avenir est encore si immense! C'était la première fois que mon esprit admettait l'idée d'une union qui n'a de terme que la mort. Cette idée première en engendrait une foule d'autres, dont aucune n'était favorable aux prétentions de Van-M***: cependant l'estime qu'il m'inspirait, l'amour dont il me donnait chaque jour des preuves plus touchantes, m'empêchèrent de prononcer un refus. Nous convînmes ensemble que le lendemain je lui ménagerais l'occasion de rencontrer ma mère, et que, sans énoncer encore positivement ses projets, il essaierait dès ce jour de la prévenir en sa faveur. Il avait un extérieur agréable, d'excellentes manières: accueilli avec bonté, il se déclara bientôt tout-à-fait. Ma mère, touchée des sentimens qu'il témoignait et pour elle et pour moi, répondit qu'elle ne voyait, pour sa part, d'autre obstacle au mariage que mon extrême jeunesse. Elle demanda un délai de deux ans, et mit pour condition formelle à son consentement que Van-M*** obtiendrait d'abord celui de sa propre famille. Cette famille balança: la fierté de ma mère s'irrita d'une telle hésitation; de part et d'autre on commençait à s'aigrir, et peut-être marchions-nous à une rupture complète. Van-M***, déjà maître d'une fortune indépendante, venait d'atteindre sa majorité: il pouvait accepter les bienfaits de son père, mais ces bienfaits ne lui étaient pas indispensables pour assurer le bonheur de celle qu'il choisirait pour épouse. Il était exaspéré des retards qu'on lui faisait éprouver; il prévoyait avec effroi qu'un refus définitif de la part de son père pouvait retarder bien plus long-temps encore l'union qu'il désirait avec tant d'ardeur. Il me proposa de partir en secret tous les deux pour la Gueldre: nous devions nous y marier, et revenir bientôt après solliciter le pardon d'une démarche qu'on pouvait blâmer, mais qui devenait de plus en plus nécessaire.
Je n'exigeai de Van-M***, pour consentir à ce qu'il demandait de moi, que sa promesse solennelle de me ramener promptement auprès de ma mère. Le lendemain, avant le jour, je sortis de ma chambre avec précaution: je n'étais pas médiocrement émue en songeant que j'allais, pour la première fois, me séparer de celle qui m'avait donné le jour; j'étais cependant joyeuse et presque fière qu'on fît à une enfant comme moi l'honneur de l'enlever, et, par un retour vers les sentimens de la nature, j'exigeais que Van-M*** me promît encore une fois de me ramener au plus tôt.
En arrivant à Zutphen, Van-M*** me quitta sur-le-champ, et courut chez le seul ministre protestant qui se trouvât dans cette ville. Malheureusement ce ministre était près de rendre le dernier soupir; il fallut pousser plus loin notre voyage: nous fîmes encore huit lieues, et il était déjà bien tard quand nous atteignîmes l'auberge où nous devions passer la nuit. Après le souper, Van-M*** et moi, assis près l'un de l'autre, nous disions de ces riens qui ont si peu d'importance apparente, et qui tiennent cependant lieu de tant de choses. Il y avait des momens où je ne comprenais plus rien au trouble passionné de Van-M***; ce trouble n'était déjà plus sans charmes pour moi, et je commençais à le partager; pour la première fois mon oreille était agréablement frappée des éloges qu'il donnait à ma beauté. Van-M*** était lui-même d'une figure charmante; sa taille était élevée, bien prise et pleine de noblesse. Je ne sais quel instinct me révélait en cet instant tous ces avantages que j'avais comme ignorés jusqu'alors. En rougissant, je fixais mes regards sur son œil plein d'expression et de feu, et qui me disait mieux encore que sa bouche combien il me trouvait belle: d'une voix émue, il louait la richesse de ma chevelure, et, sans y penser, je roulais entre mes doigts les boucles épaisses de ses cheveux blonds comme les miens. Tout à coup l'hôte effrayé s'élance dans la chambre: «Pour l'amour de Dieu, s'écrie-t-il, si c'est vous que l'on cherche, dites bien que je ne savais rien, et que vous ne m'avez fait aucune confidence.» À peine avait-il prononcé ces mots, que le père et l'oncle de Van-M***, suivis du secrétaire du bourgmestre et de quatre témoins, paraissent à mes regards effrayés. Ces messieurs ordonnent au jeune homme de me remettre entre leurs mains. Van-M*** s'avance aussitôt vers eux, et d'un ton ferme et respectueux tout ensemble: «Mademoiselle, dit-il, en consentant à quitter la maison de sa mère, a cru suivre son époux; elle s'est confiée à mon honneur, et m'a rendu l'arbitre de son sort; demain nous devons être unis devant Dieu et devant les hommes. Si vous donnez, dès ce moment, par écrit, votre consentement à notre mariage, nous retournerons sur vos pas à Waarlery, où notre union sera célébrée: sinon, nous n'y reparaîtrons qu'époux, pour nous jeter aux pieds de madame de Van-Ayld***, et lui demander pardon de la douleur que nous avions dû lui causer; je pourrai alors réclamer de ma famille la part de fortune à laquelle j'ai des droits: en un mot, il n'est plus au pouvoir de personne de nous désunir.»
Frappé de la noble attitude et de la fermeté du langage de son fils, monsieur Van-M*** et son frère promirent tout ce qu'on voulut. Nous nous apprêtâmes à repartir sur-le-champ; mes larmes et ma confusion n'obtinrent pas un seul regard indulgent de ces juges sévères. Van-M*** avait déclaré qu'il ne me quitterait pas, qu'il me reconduirait lui-même chez ma mère; il tint parole. En entrant dans l'avenue qui conduisait à notre habitation, la première personne qui s'offrit à mes regards fut cette mère chérie que désolait mon départ, et qui n'osait encore espérer mon retour. Je courus me jeter dans ses bras: «Ma fille, dit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, tu n'as donc pas songé à la douleur dont tu allais m'accabler!» Aucun autre reproche ne sortit de sa bouche. Van-M*** obtint son pardon en répétant mille fois le serment de me rendre heureuse.
Le consentement qu'il avait enfin arraché plutôt qu'obtenu de son père donnait plus de liberté à nos relations: il ne me quittait presque plus. Un mois s'écoula très agréablement au milieu des préparatifs de notre mariage; au bout de ce temps, toutes les formalités ayant été remplies, toutes les lois de l'étiquette hollandaise scrupuleusement observées, nous nous rendîmes à Amsterdam, et là nous fûmes mariés dans l'église neuve.