Memoires D Une Contemporaine Tome 1 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 19

Chapter 193,762 wordsPublic domain

Notre conversation dura long-temps: les deux interlocuteurs paraissaient également satisfaits, et cette satisfaction n'échappa point aux regards curieux qui restaient constamment attachés sur nous, pendant les premières contre-danses que je dansai avec Koë***. Il y avait dans l'assemblée trois personnes que l'assiduité de mon cavalier contrariait également: c'était l'ambassadeur, l'ambassadrice et le général Le B***. Le général se chargea de la vengeance commune, et il voulut punir son aide-de-camp d'avoir osé paraître plus aimable que lui. Deux ou trois fois, dans la soirée, il avait quitté le bal, avec les apparences d'un dépit mal déguisé, il reparut au moment du souper; mais usant alors du droit qu'il avait de donner des ordres à son aide-de-camp, il l'appela, sous prétexte de je ne sais quels besoins du service. Le pauvre lieutenant revint bientôt m'annoncer d'un air triste, qu'obligé d'aller faire exécuter les ordres de son général à l'autre bout de la ville, il renonçait bien malgré lui au plaisir qu'il s'était promis de me servir à table. Je devinai la ruse du général, et pour le piquer au vif, je témoignai assez hautement ma mauvaise humeur et mes regrets de voir partir mon chevalier. Je l'engageai à venir me voir le lendemain, et je lui dis que je voulais avoir moi-même le plaisir de le présenter au général Moreau.

Après le départ de Koë***, le général Le B*** s'approcha de moi: j'étais fort mécontente de lui, et ses prétentions à me plaire me le rendaient en ce moment plus insupportable encore. Il n'avait guère de remarquable que la figure: du reste, on pouvait lui reprocher le peu d'habitude qu'il avait du monde, et la fatuité que lui avaient inspirée ses succès auprès de certaines femmes. Il savait, comme la plupart des officiers de l'armée, que mon union avec Moreau n'avait rien de légitime, et il se flattait sans doute que je ne respecterais pas plus les droits de mon amant que je n'avais respecté ceux de mon époux. Il se trompait; car jamais mon attachement pour Moreau n'avait été plus vif qu'à cette époque: il se trompait encore en me supposant de tendres dispositions pour Van-Koë***. Je fus d'abord tentée de prendre avec lui le ton sérieux; mais je trouvai plus commode de le persifler. Je le tourmentai sans pitié, comme il le disait lui-même. J'aurais voulu que madame d'Orosco pût l'entendre parler tant sur son compte que sur celui de quelques autres femmes qu'il avait antérieurement enchaînées à son char. Les Moncades de l'ancien régime n'étaient rien près de ce moderne _chevalier à la mode_. Je souriais de pitié en l'écoutant, et je m'étonnais en moi-même qu'une fatuité aussi impertinente ne désabusât pas tant de dupes. J'allais le quitter, lorsqu'un mot qui lui échappa vint tout d'un coup retracer à mon esprit le souvenir de cette jolie créature dont Coralie et moi nous avions récemment découvert la demeure près du pont de Notre-Dame de Lorette. Mon intérêt pour elle se réveilla tout d'abord, et je demandai sans détour au général s'il l'avait ramenée à Milan.

Le B*** ne parut pas médiocrement surpris de cette question; puis, après m'avoir regardée fixement: «Tout est expliqué maintenant, me dit-il: c'est vous, madame, qui avez visité l'habitation de Rosetta, en son absence. C'est vous qui lui avez écrit un billet dont elle m'a laissé une copie en partant; mais après en avoir soigneusement retranché tout ce qui aurait pu vous faire reconnaître.

«--En partant! répondis-je: elle est donc partie?

«--Oui, madame, et depuis peu de jours.

«--Qu'est-elle devenue, cette malheureuse jeune fille? elle n'a point paru chez moi. En avez-vous quelques nouvelles?

«--Malheureuse! et de quels malheurs si grands aurait-elle donc à gémir?

«--Quels malheurs? et pensez-vous donc qu'elle n'ait pas souvent regretté d'avoir perdu ses droits à l'amour de son vieux père? Ai-je eu le bonheur de contribuer pour quelque chose à la détermination qu'elle a prise? Pensez-vous, général, qu'elle soit retournée à Parme?

«--En vérité, madame, je ne reviens pas de ma surprise: j'ai tout lieu de croire qu'elle est retournée à Parme: c'est bien vous qui avez eu l'honneur de lui faire prendre ce beau parti: elle s'est donné la peine de me l'écrire.

«C'est bien la tête la plus singulière!... de la passion, et des remords! Franchement je commençais à me fatiguer de ses doléances. Elle consumait à pleurer tout le temps que je ne passais pas à côté d'elle; et si je l'emmenais dans mes courses, pour la distraire, chaque aspect nouveau qui s'offrait à ses yeux devenait la source de nouvelles larmes et de nouveaux remords. Il y a déjà trois mois que j'aurais voulu être à même de lui assurer par mes bienfaits et loin de moi une existence à l'abri de toute inquiétude.

«--Quittons ce sujet, lui dis-je, général: il a réveillé dans mon âme d'assez tristes émotions. Contentez-vous désormais des conquêtes de salons; elles vous conviennent mieux, car elles donnent à l'amour-propre des jouissances plus vives; et ces jouissances sont rarement empoisonnées par les larmes et le repentir.

«Je crois que vous avez raison, répondit-il en riant.»

Au moment où il me proposait la main pour danser, madame d'Orosco lui rappela en passant les engagemens qu'il avait pris avec elle pour la prochaine contredanse. Le général allait manquer à tous les égards; mais je prévins son impolitesse en disant que Richard et moi nous devions figurer au même quadrille. Richard s'approchait de moi par bonheur en ce moment: je lui fis un signe d'intelligence qu'il comprit tout d'abord. Nous prîmes notre place vis-à-vis du général et de l'ambassadrice, et nous nous égayâmes beaucoup des airs impertinens du danseur et du dépit mal déguisé de la danseuse. Le bal se termina peu après, et nous reprîmes enfin le chemin du logis.

CHAPITRE XXIX.

Aventure nocturne.--Geronimo.--Sa mère.--Un moine italien.

En retournant à Casa Faguani, je racontais à Richard l'histoire de Rosetta et la conversation que je venais d'avoir avec son séducteur. Tout à coup, au moment même où notre voiture atteignait l'extrémité du pont de _Casa Cerbelloni_[27] je fus interrompue par un effroyable cri. Je tirai violemment le cordon; mais le cocher, au lieu d'arrêter ses chevaux, les excitait du fouet et de la voix. Je baisse la glace de devant, et le saisissant avec violence par son habit, je le fais tomber à la renverse entre le siége et la voiture; il enlève les guides dans sa chute, et les chevaux s'arrêtent tout court. Ce cocher, milanais de naissance, remplaçait celui du général qui était malade depuis quelques jours.

«Sainte Vierge! dit-il en se relevant; nous sommes perdus; j'ai vu un homme luttant seul contre trois assassins.»

Richard cependant s'efforçait d'ouvrir la portière, sans pouvoir en venir à bout. Nous n'avions point avec nous d'autres domestiques que le cocher: la nuit était profonde, et nous n'apercevions pas au loin une seule lanterne qui pût nous guider dans l'obscurité. Richard détache, sans hésiter, une des lanternes de la voiture, et nous revenons aussitôt sur nos pas en nous dirigeant vers le lieu d'où était parti le cri qui nous avait effrayés. Déjà nous étions arrivés au bord du canal, à l'endroit où se trouve la grille du palais Cerbelloni. Nous trouvâmes d'abord à terre un mouchoir, puis un gant ensanglanté. Plus nous avancions vers le pont, plus les traces de sang devenaient nombreuses et sensibles. Je marchais courbée, tenant la main de Richard. Notre silence était celui qu'excite toujours l'attente d'un spectacle effrayant; et cette attente ne fut que trop complètement remplie. Près du parapet, nous trouvâmes le corps ensanglanté d'un homme dont les mains étaient encore fortement cramponnées aux pierres saillantes, et dont toute l'attitude annonçait avec quelle vigueur il avait résisté aux assassins qui avaient sans doute cherché à le précipiter dans le canal.

Richard me repoussa doucement, puis s'avançant seul, il voulut s'assurer si le malheureux vivait encore. Tout était fini. Il laissa retomber la main inanimée qu'il avait saisie, et il se hâta de m'entraîner loin de ce lieu d'horreur.

Le désir d'arriver à temps, l'espérance d'arracher une victime à des meurtriers avaient, dans les premiers instans, éloigné de notre esprit toute idée du danger que nous pouvions courir. Mais à présent que notre espoir s'était évanoui, nous commencions à craindre pour nous mêmes. Au milieu de la nuit, dans un endroit solitaire, à une époque où il ne se passait pas un seul jour sans que la faction anti-française n'exerçât secrètement quelques vengeances, sur le théâtre même d'un attentat horrible dont nous avions été, pour ainsi dire, les témoins, notre inquiétude n'était pas à beaucoup près sans fondemens. Je tremblais de tout mon corps; cependant j'engageai Richard à appeler hautement notre cocher. Richard qui voyait ma frayeur me serrait la main avec toute l'affection d'un père: «N'ajoutez pas, me dit-il, à l'inquiétude que me cause votre présence ici. Marchons sans retard; et soyez sûre qu'en aucun cas on ne pourrait vous atteindre qu'après m'avoir ôté la vie.»

Je suis naturellement si téméraire que je repris toute ma résolution, dès que l'impression produite d'abord sur mes sens par l'aspect d'un cadavre se fut un peu affaiblie.

Tout en échangeant quelques paroles, nous avions passé le pont, et perdu notre chemin. Heureusement une lumière vint s'offrir à nos yeux; c'était celle d'une lanterne placée devant une Madone. À la lueur de cette lanterne, je reconnus la porte de l'hôtel où logeait le général César Berthier.

«Frappons ici, dis-je à Richard, il est probable que notre valeureux cocher sera retourné en arrière avec la voiture.»

On nous fit attendre quelque temps à la porte. Berthier était encore au bal, et ceux de ses gens qui ne l'avaient pas suivi, étaient ensevelis dans un profond sommeil. Une vieille femme nous ouvrit enfin, et recula d'abord à la vue des taches de sang qui souillaient quelques parties des vêtemens de Richard. Mes forces étaient épuisées, et dans le premier moment, je ne pus que me jeter dans un fauteuil, sans prononcer un seul mot. Richard nous fit enfin reconnaître. Aussitôt toute la maison fut sur pied, et je devins l'objet des soins les plus actifs. On courut chez le magistrat du quartier, qui se transporta aussitôt sur le lieu où avait été commis l'assassinat: on y retrouva le corps de la victime. Richard avait voulu présider aux recherches: lorsqu'il revint, Berthier était également revenu chez lui; il voulut repartir sur-le-champ et nous escorter lui-même jusqu'au palais Faguani.

En route nous rencontrâmes Moreau qui arrivait tout hors de lui-même, et bien accompagné, pour me chercher. Ainsi que je l'avais présumé, le cocher était revenu en toute hâte au palais: il avait raconté comment Richard et moi nous nous étions subitement élancés de la voiture pour secourir un malheureux qu'on assassinait: il avait à peu près indiqué le lieu, et malgré lui, il avait été choisi pour guide par le général.

Richard essuya d'abord quelques reproches dont il ne lui fut pas difficile de se justifier. Moreau ne songea plus qu'au plaisir qu'il trouvait à me revoir. Richard passa la nuit au palais Faguani. On peut juger si d'après de telles émotions nous goûtâmes un sommeil paisible. Chacun fut sur pied le lendemain de bonne heure, sans avoir presque fermé l'œil. Au lieu de faire un déjeuner splendide que nous avions projeté la veille, nous passâmes toute la matinée à signer les déclarations et les procès-verbaux propres à constater le crime, et à faire découvrir ses auteurs.

On apprit bientôt que le malheureux jeune homme qui avait péri se nommait Geronimo. Il était employé dans les bureaux du directoire cisalpin, et consacrait le faible produit de sa place à soutenir une mère infirme et âgée.

«Elzelina, me dit Moreau, voilà pour vous une visite à faire, Richard vous accompagnera: je ratifie d'avance tous les arrangemens que vous jugerez à propos de prendre pour soulager l'infortune de cette pauvre mère.»

Je le remerciai bien vivement de cette nouvelle preuve de son excessive bonté, et je me rendis avec Richard au domicile de cette malheureuse femme. Nous la trouvâmes entourée d'un bon nombre de voisines. Il y avait encore près d'elle un moine dont l'attitude était sombre et silencieuse. Tous lui recommandaient à l'envi la patience, la résignation aux décrets du ciel; mais personne, avant notre arrivée, ne s'était avisé de songer aux besoins pressans qu'elle ne pouvait manquer d'éprouver bientôt. J'avais songé à prendre sur moi une somme plus que suffisante pour assurer, pendant quelque temps du moins, l'existence de la mère de Geronimo. Je n'hésitai donc pas à manifester tout haut le désir qu'on nous laissât seuls avec elle et son confesseur. Les voisines se retirèrent.

Cette malheureuse mère avait un extérieur et des manières propres à inspirer d'abord sur son compte les préventions les plus favorables. Je lui demandai avec les plus grands ménagemens, et du ton le plus affectueux, comment je pourrais lui être utile, si elle désirait quitter une ville qui ne pouvait lui retracer désormais que d'affreux souvenirs, et quel lieu elle avait choisi pour sa résidence.

«--Oui, madame, répondit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, je veux aller mourir loin d'ici. J'ai une sœur à Parme; c'est elle que je veux prendre pour confidente de mes douleurs: elle saura les partager. Mais comment trouver les moyens de l'aller rejoindre?

«--Je vous les fournirai, ma mère, répondis-je à mon tour: soyez sans inquiétude sur ce point. Dès ce soir, si vous voulez, vous pourrez vous mettre en route; mais votre sœur est-elle assez riche pour pourvoir tout ensemble à ses propres besoins et aux vôtres?

«--Non, madame, mais elle a une aisance médiocre; et si je puis contribuer pour quelque chose à alléger la dépense du ménage, elle trouvera moyen de me rendre aussi doux que possible le petit nombre de jours qui me restent encore à vivre: ma sœur a toujours été bien bonne pour moi: elle aimait mon pauvre Geronimo comme son propre fils.»

Un torrent de larmes s'échappa encore de ses yeux: j'allais l'exhorter à ne point se laisser accabler par la douleur; mais je sentis que de froides consolations devaient échouer contre un chagrin aussi profond et aussi juste; je ne pus moi-même retenir mes larmes. Richard n'était pas moins vivement ému: «Bonne dame, dit-il, vos amis, madame, moi-même, nous chercherons à vous consoler.

«--Ah! qui me rendra mon Geronimo! Non, jamais personne ne me tiendra lieu de mon cher fils; la mère de Dieu ne le remplacerait pas dans mon cœur.»

Le moine, fronçant le sourcil, allait commencer un discours dont la sévérité s'annonçait assez dans ses regards. Mais je posai sur la table une bourse qui contenait trente sequins, en disant: «Vous avez raison, bonne mère: personne au monde ne saurait remplacer près de vous un si bon fils. Mais permettez-moi de vous être aussi utile qu'il est en mon pouvoir. «Voici d'abord de quoi subvenir à vos premiers besoins. Quant aux frais du voyage, et aux moyens de voyager, reposez-vous encore sur moi du soin de vous les fournir. À l'heure que vous me désignerez, une bonne voiture viendra vous prendre et vous conduire sûrement et commodément jusqu'à Parme.»

Elle fixa sur l'or que je venais de lui offrir un regard à la fois douloureux et satisfait, et joignant les mains, elle s'écria: «Mon pauvre Geronimo, je vais donc être à même de faire prier pour le repos de ton âme!»

Ces paroles me firent craindre que la bourse tout entière ne passât à l'instant même dans les mains du moine, qui paraissait la regarder d'un œil cupide; je résolus de satisfaire son avidité, pour qu'il ne dépouillât point la pauvre femme.

«Mon père, lui dis-je, comme j'ai fort à cœur de voir promptement remplies les pieuses intentions de madame, je vous prie de vouloir bien nous accompagner. J'aurai soin qu'on vous compte sans retard la somme nécessaire pour subvenir aux frais d'une première messe, et de dix autres qui seront dites ensuite, le jour que je jugerai à propos de vous indiquer.»

À ces mots, la pauvre mère se précipita à mes pieds, et me prit les mains qu'elle arrosait de ses larmes: nous eûmes beaucoup de peine à lui faire quitter cette position: «Madame, dit-elle enfin du ton le plus touchant, je n'ai plus qu'une grâce à vous demander; mais ne refusez pas de l'ajouter à tant de bienfaits. Il ne me reste que peu de temps à vivre: permettez-moi de consoler mes derniers jours en contemplant les traits de l'ange tutélaire qui vient m'arracher à la misère et au désespoir. Je joindrai votre portrait à celui de mon Geronimo: tenez, madame, voici quel était mon fils à l'âge de dix-neuf ans.»

Elle me remit le portrait, et se couvrit les yeux avec les deux mains. La figure de Geronimo avait dû être charmante, et méritait tous les éloges que lui prodiguait sa mère. Il possédait surtout ce charme du _long regard_, qu'aima plus tard en moi l'un des hommes les plus aimables et les plus spirituels de France[28]. Richard et moi, par notre admiration pour la belle physionomie de Geronimo, nous flattâmes l'orgueil de sa pauvre mère. Je lui adressai quelques questions sur le talent assez distingué avec lequel elle paraissait manier le pinceau.

«--Ces pinceaux me furent autrefois bien chers, répondit-elle; ils me servirent à donner une bonne éducation à mon fils bien aimé. Devais-je donc le voir périr par un lâche assassinat!... Et de quel crime pouvaient l'accuser ses assassins, si ce n'est de préférer les Français qui nous délivrent, aux Autrichiens qui nous opprimaient?

«--Ma fille, dit le moine, retenez un peu vos paroles; on ne peut savoir à qui le ciel peut vouloir nous soumettre un jour.

«--Non, sans doute, répliquai-je vivement; mais il est permis, j'espère, à une Italienne d'aimer les Français qui viennent en amis briser le joug de l'Italie.

«--_Illustrissima_, répondit le moine d'un ton beaucoup plus humble, puisque vous êtes Italienne, vous devez compatir et pardonner aux terreurs des vaincus.

«--Faisons trêve, mon père, aux discussions politiques. Venez demain me trouver à la _casa Faguani_, et surtout ayez soin d'apporter avec vous la liste des pauvres de votre paroisse. Au nom de leurs bienfaiteurs je vous promets d'ajouter celui du général Moreau. Je me flatte que personne en Italie ne méconnaît sa générosité et sa grandeur d'âme. Peut-être ses libéralités bienfaisantes contribueront-elles à vous réconcilier avec les Français.»

Le moine baissa les yeux, croisa les mains sur sa poitrine, et s'informa, en s'inclinant, de l'heure à laquelle il devait se présenter le lendemain à la _casa Faguani_.

J'étais prête à lui demander pardon de l'espèce de hauteur avec laquelle je venais de le traiter. Mais sa contenance hypocrite me révolta, et je conservai tout l'avantage que je venais de prendre. Je sortis donc avec Richard, sans lui adresser une seule parole de plus. Je me contentai de prendre encore une fois la main de la pauvre Julia, et je lui promis de ne pas oublier les promesses que je venais de lui faire.

Le moine n'eut garde de manquer à venir le lendemain au palais Faguani. Dans l'intervalle d'un jour à l'autre j'avais fait prendre quelques informations sur son compte. J'appris avec certitude qu'il était un des ennemis les plus ardens que les Français conservassent encore à Milan, et qu'il profitait de l'influence de son ministère pour semer la discorde, et entretenir les fureurs de l'esprit de parti. La réception qu'on lui fit fut telle cependant que l'exigeait son caractère sacré. Il écouta d'un air soumis les représentations très modérées que lui adressa Moreau, sur l'abus qu'il faisait de son pouvoir sur quelques esprits peu éclairés, pour entretenir la haine contre les Français. L'aumône abondante qu'il reçut pour les pauvres de son quartier, surtout l'argent qu'on lui remit pour assurer le repos d'une âme qui ne pouvait manquer d'être plus tranquille que la sienne, adoucirent encore pour lui des reproches qu'il avait si bien mérités.

Dans la crainte de retarder le départ de la bonne Julia, je n'avais pas voulu consentir à ce qu'elle fît mon portrait. Lorsqu'elle vit que je persistais dans mes refus, elle fixa ce départ au lendemain même du jour où j'avais été la visiter. Richard voulut se charger seul des préparatifs de son voyage; je ne la laissai pas partir cependant sans aller lui dire encore une fois adieu. Moreau avait approuvé sans examen tout ce que j'avais cru devoir faire pour cette malheureuse mère. Les éloges qu'il m'adressa dans cette circonstance ne contribuèrent pas peu à m'inspirer cette fierté légitime qui naît toujours d'une bonne action.

FIN DU PREMIER VOLUME.

NOTES

[1: _Staroste_, seigneur polonais qui jouissait d'une _starostie_. On appelait _starostie_ un fief faisant partie des anciens domaines de Pologne, cédé par les rois à des gentilshommes, pour les aider à soutenir les frais des expéditions militaires. Les rois se réservaient seulement le droit de nommer à ces fiefs, et ils chargeaient les starostes de payer le quart de leur revenu, qui était plus ou moins considérable, pour servir à l'entretien de certain nombre de cavaliers. Il y avait des starosties qui avaient une juridiction, et d'autres qui n'en avaient point.]

[2: Et non pas _stathouder_, ainsi qu'on le dit ordinairement à tort. Ce mot signifie _teneur des États_, comme étaient, depuis Guillaume Ier dans les Provinces-Unies, les princes d'Orange et de Nassau.]

[3: Ces noms étaient ceux de deux domestiques qui nous avaient accompagnés].

[4: Ma mère reçut la famille d'Orrigny comme elle ne pouvait manquer d'accueillir les amis de sa fille chérie. Elle les garda tous pendant trois semaines dans sa maison, les combla de soins, d'égards et de témoignages d'amitié. Quand ils voulurent partir, après les avoir généreusement pourvus du nécessaire, elle subvint aux frais de leur passage en Angleterre, et remit au comte une traite du 5,000 florins. La jeune mère est la seule qui lui ait écrit constamment jusqu'au jour où elle fut enlevée par une mort prématurée. Vingt-cinq ans plus tard, je retrouvai en France un de ces nobles exilés; je lui fis l'aveu de mes fautes et de mes malheurs: _Il est inconcevable_, me dit-il, _que, si bien née, vous ayez fait de telles folies_. Je n'en obtins pas d'autre consolation. Il était riche alors; et moi je portais, à peu de chose près, le même costume que sa sœur, lorsque je les rencontrai dans leur fuite.]

[5: Ceux qui n'ont pas une idée des mœurs simples et de la parfaite innocence où vivaient, il y a encore trente ans, les habitans des campagnes de l'intérieur de la Hollande, auront peine à concevoir que Marie ait pu prendre ainsi le change, ou ignorer que la baronne était mère d'une fille et non pas d'un fils. D'abord ma mère vivait si retirée que personne ne connaissait, pour ainsi dire, l'intérieur de sa maison ou de sa famille; et j'étais déjà mariée quand Marie vint s'établir au domaine. À cette époque, une habitante de la campagne, une Hollandaise, jeune et innocente, ne se doutait même pas qu'une personne de son sexe pût revêtir des habits d'homme, et se montrer sous un tel costume.]

[6: Cette assemblée était une réunion patriotique.]

[7: M. de Krayenhof a depuis changé de carrière; il s'est voué au métier des armes, et on l'a vu devenir un officier d'artillerie très distingué: il commandait dernièrement encore cette arme à Nimègue].