Memoires D Une Contemporaine Tome 1 Souvenirs D Une Femme Sur L
Chapter 15
Nous arrivâmes bientôt chez elle. Après avoir fait défendre sa porte à tout le monde, elle m'emmena dans le boudoir le plus reculé de son vaste appartement: là elle me montra sur la toile une de ces superbes têtes d'homme que l'on trouve encore quelquefois en Italie. C'était une de ces physionomies pleines d'âmes et de génie où les femmes passionnées trouvent _toute une existence d'amour_. Au dessous du portrait étaient gravés ces mots: _era lui_[14]. Immobile, je craignais de prononcer un seul mot; d'une main je tenais le portrait; de l'autre, je pressais celle de Coralie, agitée par des mouvemens convulsifs. Elle n'avait encore rien dit, et cependant je devinais les angoisses qui déchiraient son cœur: «Ma bonne amie, dis-je enfin à voix basse, et sans détourner mes regards du portrait; remettons à un autre jour cette pénible confidence. Ah! je n'ai pas besoin de vous entendre pour plaindre votre malheur. «Vous l'avez aimé, et il ne vit plus. Ces mots me disent tout ce que vous pourriez m'apprendre.
«--Non, ma chère Elzelina; restons au contraire; je suis calme: j'ai l'habitude de souffrir en silence.» Puis, jetant ses bras autour de mon col avec cet abandon qui prouve si bien la confiance, elle ajouta: «J'ai besoin de parler de lui, et aussi de moi. Ma chère Elzelina, on a peut-être tenté de vous prévenir défavorablement contre moi... Voilà le portrait de celui que j'ai aimé. Sacrifiée par ma mère à un homme sans honneur, je fus _vendue_ par mon époux; et c'est moi qui porte la honte de cet infâme marché! On m'accuse de l'avoir conclu moi-même. Vous, du moins, dont l'estime m'est chère, vous saurez que jamais je n'ai mérité qu'on me déshonorât. Soyez sûre, ma chère Elzelina, que je suis bien plus digne de pitié que de mépris.
«Je déteste comme vous l'hypocrisie; je ne me targuerai donc point à vos yeux d'un pompeux repentir. Élevée sous les yeux d'une mère dont la vie n'était rien moins que pure, on ne m'apprit pas qu'une femme eût de vœu plus important à former que celui d'être belle, et de soin plus précieux que celui de plaire: On ne m'enseigna de la religion, que ces pratiques extérieures et minutieuses qui sont plutôt des distractions que des entraves opposées aux passions. J'étais cependant née pour le bien; car, au sein même de la corruption où je fus condamnée à vivre, je m'attachai, de toutes les forces de mon âme, à l'homme le plus noble et le plus vertueux. Quand je le connus, je n'étais déjà plus maîtresse de mon choix: ma mère m'avait déjà sacrifiée à la jalousie que je lui inspirais.»
Une exclamation d'étonnement s'échappa malgré moi de ma bouche. Coralie reprit bientôt en ces termes:
«Oui, dit-elle, ma mère fut ma rivale, ou plutôt, je devins involontairement la sienne. Nous apprîmes en même temps l'une et l'autre que mes charmes effaçaient les siens. Cette découverte éveilla dans son âme la haine, dans la mienne, l'orgueil; car jusqu'alors j'avais admiré dans ma mère, la plus belle femme qui fût au monde.
«Maîtresse d'une grande fortune, ma mère, veuve, et très jeune encore, jouissait de la plus entière indépendance, et de la considération qui s'attachait à un nom illustre; sa maison était le rendez-vous de la plus haute noblesse de la république, et des grands personnages étrangers qui venaient à Venise. Long-temps, tous les hommages s'adressèrent à elle seule. Cependant ma jeunesse commença de m'attirer quelques regards. L'expérience, et ce besoin de plaire, auquel l'âge semblait donner chez ma mère de nouvelles forces, l'éclairèrent bientôt sur les causes de la désertion qui se manifestait parmi ses courtisans. J'étais bien innocente des hommages que m'adressaient quelques personnes: mais déjà ces hommages me rendaient pour toujours odieuse à ma mère.»
Ces mots excitaient dans mon âme un étonnement pénible. Je ne voulais pas interrompre madame Lambertini. J'avais pris sa main; je la serrais dans les miennes, et je fixais sur elle des yeux humides, comme pour l'inviter à épargner la mémoire de sa mère, et à tempérer l'amertume de ses dernières paroles. Au lieu de trouver dans ses regards l'expression du sentiment que je voulais lui faire partager, je n'y trouvai que la plus singulière surprise.
«Ma chère Elzelina, dit-elle, vous vous méprenez, je le vois, sur le sens de mes paroles. Je n'ai jamais eu pour ma mère que les sentimens que la nature met dans tous les bons cœurs: loin de moi l'intention de la flétrir à vos yeux, en vous la peignant telle que le monde l'a connue. Une grande beauté, l'élévation de son rang, une fortune qui l'obligeait à ouvrir presqu'indistinctement sa maison à tout le monde, enfin un mariage mal assorti, ne sont-ce pas là des excuses assez fortes pour alléger un peu des torts qu'en Italie on traite d'ailleurs avec assez d'indulgence? Croyez-moi, si je me plains encore de ma mère, ce n'est pas que je garde aucun ressentiment à sa mémoire: j'ai toujours été fille tendre et soumise. Mais je ne puis dissimuler cette rivalité qui devint plus tard la source de tous mes malheurs.»
En prononçant ces mots, madame Lambertini m'attira vers elle de cet air caressant qui est un des premiers charmes des beautés italiennes.
«Ma chère amie, dit-elle, vous voulez me juger d'après votre manière de voir et vos propres sentimens. Cela est impossible: nos deux éducations ont trop différé l'une de l'autre. Dès ma première enfance, les exemples que j'avais sous les yeux me familiarisèrent avec des fautes que vous avez heureusement appris à regarder comme des crimes. Vous avez sucé les principes d'une morale sévère: j'étais déjà arrivée à l'adolescence qu'on ne m'avait point encore donné de notions du bien et du mal. Rien ne me prémunissait contre les piéges de la séduction, et je n'entendais parler autour de moi que du bonheur d'aimer et d'être aimée. Suis-je donc indigne de toute estime à vos yeux pour n'avoir pas su me préserver de fautes dont j'ignorais la gravité?
«--Ah! je n'ai pas le droit d'être sévère envers vous, m'écriai-je, emportée par un mouvement subit. Coralie! je vous aime et je vous plains.»
Elle m'embrassa encore une fois, et reprit ainsi son récit:
«Parmi les hommes que ma mère traitait avec assez de distinction se trouvait le jeune Lorenzo Bran..i. Le premier regard qu'il fixa sur moi apprit à ma mère tout ce qu'elle avait à redouter de la beauté de sa fille et de l'inconstance de Lorenzo. Bientôt elle acquit la preuve de l'impression que j'avais produite sur lui, en le voyant faire la demande de ma main. Cette demande blessa plus encore sa vanité que ses affections. Lorenzo, jeune, riche, issu d'une famille illustre, était un parti très convenable: j'avais accueilli son hommage, et je l'aurais suivi à l'autel sans regrets comme sans joie; mais loin de consentir à ce mariage, ma mère me réservait un mari fait pour m'inspirer le dégoût et le mépris. Rarement en Italie, surtout dans le rang où je suis née, le mariage est pour les femmes une source de bonheur. J'en ai fait la triste expérience.
Lambertini avait quarante-trois ans; j'en avais à peine quatorze. Veuf de deux femmes, et publiquement attaché au char d'une danseuse, il joignait à tous les désagrémens naturels une santé dégradée par de longs excès. Son caractère était faux et perfide: tout à la fois orgueilleux et rampant, prodigue sans générosité, il avait dissipé de grandes richesses. Peu délicat sur le choix des moyens qui pouvaient le mettre à même de soutenir ses folles dépenses, ma dot et ma beauté lui parurent également propres à servir ses projets.
«En me choisissant un tel époux, on se garda bien, comme vous le pensez, de me consulter. Ma mère me dit: «Voici le comte Lambertini qui veut bien vous demander en mariage: j'ai accueilli sa demande.» Je baissai les yeux en frémissant: mon cœur n'était encore prévenu pour personne; Lorenzo lui-même m'était indifférent; mais l'aspect seul du comte justifiait ma répugnance pour lui. J'essayai en vain sur ma mère le pouvoir des prières et des larmes: elle demeura inflexible. Alors je m'emportai jusqu'à déclarer hautement que je n'obéirais pas, et que le comte Lambertini ne serait jamais mon mari. Ma mère était ma tutrice; elle avait tout pouvoir de disposer de moi; elle aimait Lorenzo, et me croyait éprise de lui. Lorenzo, de son côté, ne voulait pas renoncer à ses prétentions sur moi. Elle craignait d'être forcée de me donner à lui; elle sut me contraindre à l'obéissance: je fus traînée mourante à la cérémonie du mariage, et de là au palais Lambertini. Après quelques jours consacrés à des fêtes qui me faisaient horreur, le comte me proposa, suivant l'usage, de prendre _il cavaliere servante_. Je savais que mon choix ne serait point libre, et je ne voulais pas attacher à mes pas un argus chargé d'épier toutes mes démarches et de pénétrer mes plus intimes pensées. Je rejetai la proposition du comte; mais plus je m'obstinais dans mes refus motivés sur l'aversion que m'inspirait cet usage, plus le comte désirait m'y voir soumise: il ne put rien obtenir.
«À la nouvelle de mon mariage, Lorenzo avait quitté Venise: une fête donnée par ma mère l'y ramena, et je le rencontrai. Ma mère endura l'inexprimable tourment de me voir l'unique objet de son empressement. Chaque jour, mille occasions que je ne cherchais pas semblaient naître pour nous réunir; bientôt il put se flatter d'avoir réussi à me plaire, mais bientôt il apprit qu'un autre pouvait seul m'inspirer un véritable amour. Quant à mon mari, je ne faisais encore que le mépriser; mais ce mépris devait bientôt se changer en une haine méritée.
«Pauvre Coralie!» dis-je en la regardant avec tristesse. Elle pressa légèrement ma main et continua son récit.
CHAPITRE XXIII.
Cosimo Vinci.--Enthousiasme du peuple de Venise pour lui.--Perfidie italienne.--Lavinie.--Belle action de Cosimo.
«À cette époque commençait à briller d'un vif éclat le dernier rejeton d'une des plus nobles familles de la république. Cosimo Vinci, à peine âgé de vingt-cinq ans, avait déjà fait ses preuves de courage guerrier, et déployait un grand talent d'orateur. Il méprisait l'orgueil de la haute aristocratie vénitienne. Il se montrait toujours ardent à défendre les droits du peuple.
«Un jour ma camariste favorite accourt vers moi: «Madame, me dit-elle, venez donc voir un beau spectacle.» Je m'élançai rapidement vers une galerie qui dominait le pont du _Rialto_, et de là je pus voir Cosimo que le peuple ramenait en triomphe à son palais. L'air retentissait des plus vives acclamations; les enfans et les femmes s'approchaient pour toucher ses habits. Ces cris, cette foule, ces démonstrations de l'enthousiasme populaire me pénétrèrent d'une vive émotion. En passant près de mon balcon, Cosimo leva la tête, nos yeux se rencontrèrent; mon cœur palpitait si vivement que je fus près de m'évanouir. Oh! la délicieuse peine qu'un premier amour! Cet amour a laissé dans mon âme des traces ineffaçables, et la mort même m'a rendu plus cher celui qui en fut l'objet[5]. Lorenzo vint me faire une visite dans la soirée: je fus triste et maussade; j'aurais voulu parler, et cependant je n'osais prononcer le nom de l'homme qui occupait toutes mes pensées depuis quelques instans. Nous entreprîmes une promenade sur l'eau. Mon gondolier me procura, sans y songer, une jouissance bien vive, celle d'entendre répéter avec l'expression du plus vif enthousiasme ce nom de Cosimo qui m'était déjà si cher.
«Assise au fond de la gondole, j'avais voulu que la portière de devant restât ouverte; Le gondolier, jeune homme plein de franchise et de gaieté, s'aperçut du silence qui régnait derrière lui, et il entreprit de le rompre en se retournant: «Votre seigneurie, me dit-il; a-t-elle vu ce matin le triomphe de notre Cosimo? C'est qu'il est bien à nous, celui-là! «Que le ciel le bénisse! Je lui ai pris la main; et quelle bonne grâce il a mise serrer la mienne comme s'il eût été l'un de mes camarades!»
«L'interpellation du gondolier me mettait à même de lui demander des détails, de lui adresser quelques questions; mais l'instinct de la jalousie est quelquefois bien fin. Lorenzo devina ma pensée. J'avais trouvé moyen de glisser deux sequins dans la main du gondolier. Il exprima hautement sa reconnaissance en me disant: «Grâce à votre seigneurie, je vais boire à la santé de notre Cosimo; que le ciel le rende heureux et protége ses amours!»
«À ces mots, l'indignation se peignit sur le visage de Lorenzo; je sentis que je m'étais trahie, mais l'expression de son sourire dédaigneux me parut insultante pour moi, et je résolus de me venger à la première occasion; cette occasion ne tarda guère à se présenter. À un grand dîner chez le comte Paoli, où se trouvaient réunis les plus illustres chefs de la noblesse de Venise, et tous les membres de la légation autrichienne, je rencontrai la mère de Cosimo. C'était une de ces femmes rares dans tous les pays du monde, mais surtout en Italie. Elle avait passé sa jeunesse dans la pratique de toutes les vertus, et consacré son âge mûr à l'accomplissement des devoirs d'épouse et de mère. Sa beauté avait été remarquable, et cependant elle était toujours demeurée à l'abri des traits de la médisance. Le chagrin qu'elle avait éprouvé de la mort de son mari avait hâté pour elle les approches de la vieillesse. Sa tendresse maternelle, son attachement exemplaire à ses devoirs, trouvaient alors une douce récompense dans la piété filiale de Cosimo; et la vénération publique l'entourait en tous lieux de ses hommages.
À mon entrée dans le salon, la première personne qui s'offrit à mes yeux fut cette noble dame. La certitude que son fils ne pouvait être loin d'elle fit battre plus vivement mon cœur. Un regard sombre que Lorenzo lança vers l'autre extrémité de la salle m'aida bientôt à découvrir celui que je cherchais. Lorenzo voulait s'opposer à ce que Cosimo me fût présenté: je ne répondis à ses remontrances que par une ironie sanglante. Attachant alors sur moi son regard pénétrant et faux, il me dit d'une voix affaiblie par la rage qui le dévorait: «Le héros du peuple est heureux en tout.
«--Oui, répliquai-je trop imprudemment, le héros du peuple est aussi le mien.»
«Il ne répondit pas; mais son regard exprima suffisamment tous les sentimens qui se pressaient dans son âme. Dans ce moment même, un parent de ma mère prenait Cosimo par la main, l'amenait près de l'endroit où j'étais assise, avec intention de me le présenter. Les lois de l'étiquette, l'observation des convenances ne sauraient maîtriser l'élan d'une âme passionnée. L'impression que j'éprouvai à la vue de Cosimo fut si vive, qu'un cri m'échappa malgré moi; ses yeux se fixèrent sur les miens, et nous sentîmes tous deux en même temps que nous nous aimions pour la vie.
«Tout semblait se réunir pour accroître et justifier mon amour. Cosimo, malgré sa jeunesse, était déjà respecté comme un vieillard. J'ai dit combien il était cher au peuple: les nobles le haïssaient, mais les motifs de cette haine, fondée sur ses courageux efforts pour assurer les libertés publiques, me le rendaient plus cher encore.
«Tel était, ma chère Elzelina, tel fut toujours l'homme que j'aimais avec idolâtrie: j'étais aimée de même. Tout entière à ma passion, je ne vivais plus que pour Cosimo. Lorenzo connaissait mes sentimens: je ne les lui avais pas cachés, et il avait paru accepter l'amitié de sœur que je lui avais franchement offerte. Le misérable! j'avais mis quelque confiance en lui, et il ourdissait en secret contre moi la trahison la plus noire! N'allez pas croire, ma chère Elzelina, que de tels caractères se rencontrent à chaque pas en Italie; ce serait juger bien injustement mes compatriotes; cependant, je dois l'avouer, lorsqu'un Italien se venge, il aime à retourner le poignard dans le sein de la victime.
«--Vous me faites frémir, ma chère Coralie: mais j'aime mieux penser avec vous que de tels caractères sont heureusement rares.»
«--Bétina, reprit Coralie sans me répondre, avait toute la confiance de Cosimo et la mienne. Cette femme avait vu naître son jeune maître; elle nourrissait pour lui dans son cœur tous les sentimens d'une mère. C'était elle qui me recevait dans les visites que je faisais à une habitation charmante, située sur les rives de la Brenta, et dont Cosimo lui avait remis la garde. Un jour, jour de désespoir! enveloppée d'un voile épais, je descendais avec une entière sécurité dans ma gondole[16] je me sens tout à coup serrée par deux bras vigoureux, et la voix de Lorenzo vient frapper mon oreille. Je me retourne avec violence, et, en me débattant, j'aperçois ma mère dans le fond auprès de Lambertini: un seul cri sortit de ma bouche, et ce cri fit entendre le nom de Cosimo prononcé avec l'accent du désespoir.
«Infâme! dit ma mère, c'est donc pour cette vile idole du peuple que tu déshonores ton nom et ta famille! mais tu n'échapperas plus à notre vigilance.»
«Elzelina, je ne vous dirai pas ce que je répondis à ma mère. Emportée par l'excès de la douleur, j'oubliai entièrement le respect que je lui devais. Lambertini se montra plus doux, et ses reproches sans aigreur produisirent plus d'effet sur moi que le langage furieux de ma mère. Quant à Lorenzo, je ne daignai lui adresser ni une parole ni un regard: j'avais pour lui trop de mépris.
«On aborda enfin; et, lorsqu'en sortant de la gondole je me vis à la porte du couvent de Sainte-Ursule, je m'écriai avec un accent déchirant: _Non ti vedrò mai più[17]!_ Ce fut l'abbesse qui nous reçut; je me mis à genoux devant elle, et je lui demandai, en pleurant, sa bénédiction.
«Lambertini annonça l'intention de venir me visiter de temps en temps. Lorenzo osa parler de l'accompagner. Saisissant alors avec violence la main de ma mère: «Votre fille, lui dis-je avec la plus vive indignation, ne paraîtra plus devant vos yeux, si ce misérable ose jamais mettre les pieds au couvent.»
«Je passai deux mois dans cet asile de la pénitence, seule et éloignée du monde. Pour tromper mon chagrin, je me livrais à mille pratiques de dévotion, sans en être ni soulagée ni consolée. Ah! la religion qui console n'est pas celle qui consiste à observer rigoureusement les jeûnes et les prières commandées par l'église, c'est celle qui parle au cœur, et qui prend sa source dans une pieuse conviction!
«Je croyais que Cosimo s'occupait de chercher un moyen de me sauver.
«Hélas! j'étais loin de soupçonner qu'on fût parvenu à le tromper sur mes sentimens, qu'il devait si bien connaître. Déjà je n'étais plus à ses yeux qu'une femme parjure et infidèle. Neuf ans s'écoulèrent avant que je pusse apprendre quels moyens on avait employés pour m'aliéner son cœur. Lorsque je pénétrai ce mystère d'infamie, les événemens avaient rendu toute explication inutile: Cosimo n'était plus libre; celle qui devint son épouse était la fille du duc d'Orzio. À peine avait-elle atteint l'âge de douze ans, lorsque son père s'occupa, pour la première fois, de lui choisir un époux. Lavinie ne connaissait déjà point d'égales pour la beauté; la candeur de son âme répondait à l'élégance et à la noble régularité de sa taille et de ses traits. L'ambition de son père était de la placer, par un brillant mariage, au premier rang de la noblesse italienne.
«Il voulait que Lavinie devînt l'épouse du prince Luc...ni, alors le plus puissant et le plus riche seigneur de la Toscane. Le duc d'Orzio conduisit sa fille à Pise, où était alors la cour. La beauté de Lavinie attira sur elle les regards de tous les courtisans, et particulièrement ceux de l'homme à qui son père l'avait secrètement destinée. Quoique Luc...ni touchât à la vieillesse, Lavinie aurait sans doute obéi sans répugnance à la volonté du duc. L'éclat d'un titre, l'abondance et la variété des plaisirs que procure une immense fortune, auraient pu suffire au bonheur de son âme innocente et pure; mais cette innocence même devint la cause de sa perte. Victime de la séduction, perdue par la publicité même de son malheur, Lavinie fut ramenée à Venise. Le duc l'enferma dans la partie la plus reculée de son palais, et la livra seule, sans consolations, aux angoisses de la douleur et du repentir. À cette époque, Cosimo était parvenu au plus haut point de sa gloire et de la faveur populaire. Touché du désespoir d'un vieillard qu'il aimait, et dont les efforts avaient souvent secondé les siens, pour le succès de la cause qu'il servait, il alla le trouver, et lui dit: «Mon père, je ne veux pas vous voir plus long-temps l'objet d'une insultante pitié. Je veux rendre à votre fille l'honneur, et à vous le repos. Que Lavinie devienne mon épouse; qu'à l'abri de mon nom elle vive désormais paisible et respectée. Mon père, donnez-moi le droit de la protéger. Je ne puis lui offrir que l'amitié d'un frère: mon cœur est fermé désormais à l'amour; mais reposez-vous sur moi du soin de son bonheur; elle sera après ma mère ce que je chérirai le plus au monde.»
«Le vieillard pressa Cosimo contre son cœur et l'appela son fils. Il le conduisit dans une galerie sombre au delà de laquelle Lavinie n'avait plus le droit de porter ses pas. Là, triste et pensive, elle était assise près d'une fenêtre, et regardait, dans une muette mélancolie, descendre sur la campagne les ombres de la nuit. Au bruit des pas qui se font entendre, elle se lève, se retourne et aperçoit son père. Ses yeux ne distinguent encore que lui seul; elle tombe aux pieds du duc. «Lavinie, dit le vieillard, tu peux encore devenir l'orgueil et la joie de mes vieux jours; lève-toi, et écoute ce que je vais te dire.» Lavinie aperçoit alors la noble figure de Cosimo: «Vi...ci, poursuit le duc, consent à te donner sa main; je l'ai nommé mon fils, il sera ton époux. Accepte cette main qu'il t'offre, et jure ici, devant les images de nos ancêtres, que tu vivras toujours digne d'eux, de moi et du beau nom que tu es appelée à porter.»
«Lavinie baisse la tête, tombe encore à genoux, et levant les mains au ciel: «Moi, dit-elle, je serais l'épouse du noble Cosimo! Mon père, je ne suis plus digne de lui.»
«Le duc la relève, la presse contre son sein, et la remet aux bras de Cosimo. Il avait dit à sa mère: «Je veux sauver une femme malheureuse, Lavinie, si digne de pardon et de pitié!» et sa mère avait répondu: «Lavinie sera ma fille.» Lavinie prouva depuis, lorsque la proscription et la mort atteignirent Cosimo, qu'elle était digne d'appartenir à un tel époux.
«Tout fut préparé pour célébrer avec pompe cette union dont la nouvelle devait causer un étonnement universel, lorsqu'elle deviendrait publique. Cosimo l'avait bien prévu; il voulait, par cette magnificence et cet éclat, imposer silence aux méchans, et faire douter que Lavinie eût été coupable. En attendant que l'instant fixé pour le mariage fût arrivé, Cosimo allait tous les soirs au palais d'Orzio. Ce n'était point l'amour qui l'y conduisait, non, ma chère Elzelina, Cosimo se croyait en droit de me mépriser, de me maudire, et cependant il m'aima toujours. Lavinie savait qu'elle n'était point _aimée par amour_; mais la tendre amitié, l'estime, les égards qu'il lui témoignait, la rassuraient pleinement sur le sort qui l'attendait auprès de cet homme généreux dont le dévouement lui rendait à la fois son honneur et tous ses droits à la considération publique.