Memoires D Une Contemporaine Tome 1 Souvenirs D Une Femme Sur L

Chapter 13

Chapter 133,678 wordsPublic domain

«--Rassurez-vous, madame, répondis-je, personne ne s'inquiétera de mon absence. J'habite seule à la campagne avec mes domestiques; quand bien même quelqu'un m'attendrait, on me pardonnerait aisément ce retard dès qu'on en connaîtrait le motif.

«--C'est joindre la grâce à l'obligeance, reprit Mme Tallien avec ce ton séduisant qui lui conquérait tant de cœurs; puis-je savoir quelle est la charmante protectrice que le hasard m'a donnée, et qui, j'espère, ne refusera pas de devenir mon amie?

«--Mon nom ne vous apprendrait rien, madame; retirée à la campagne, étrangère dans ce pays...

«--Étrangère! reprit-elle avec vivacité; vous êtes, j'en suis sûre, cette dame hollandaise que le général Moreau cache si soigneusement à tous les yeux, et qu'il a conduite en France après l'avoir enlevée.

«--Quelle calomnie! m'écriai-je à mon tour aussi vivement; et qui a pu, madame, vous induire si grossièrement en erreur? c'est moi qui suis venue de mon propre mouvement implorer le général et me placer sous sa protection.

«--À la bonne heure: mais comment, si jeune et si belle, vous condamner à un isolement aussi absolu? Promettez-moi de venir me voir; n'en dites rien au général. J'ai tout lieu de croire qu'il s'y opposerait: il a des préventions bien injustes contre moi; car, au fait, je l'estime et je l'admire.

«--Soyez persuadée, madame, qu'il sait aussi vous rendre justice.»

Ici je commençais à mentir. Moreau n'avait jamais refusé devant moi de rendre témoignage à ce qu'il y avait de vraiment noble dans le caractère de madame Tallien; mais il était fort loin d'estimer la plupart de ses amis les plus intimes. À ses yeux, une telle société n'était certainement pas plus convenable pour moi que pour lui, et madame Tallien ne se trompait pas en pensant qu'il mettrait sans doute obstacle à toute liaison entre nous. La politesse et le penchant qui m'entraînait déjà vers madame Tallien m'empêchèrent toutefois d'en convenir avec elle.

En effet, lorsqu'à son retour Moreau apprit de moi cette rencontre, il parut contrarié du désir que je témoignais de répondre aux marques de bienveillance qu'on m'avait déjà données. Il lui en coûtait de se montrer, pour la première fois, d'un avis opposé au mien; mais les liaisons politiques de madame Tallien lui inspiraient une répugnance invincible. En vain lui représentais-je que madame Tallien m'ayant seule fait des avances, c'était elle seule que je voulais voir: «Bientôt me répondait-il, vous serez entraînée comme malgré vous dans ces salons peuplés de mes ennemis: et madame Tallien, sans le vouloir, deviendra l'instrument dont on se servira pour m'entraîner sur vos pas dans quelque piége.» J'insistai en lui rappelant tout le bien qu'il m'avait plus d'une fois dit lui-même de cette femme qui se montrait aujourd'hui, fort honorablement pour moi, empressée de devenir mon amie: «Elzelina, me dit-il enfin, comme j'estime autant votre cœur et votre caractère que j'aime votre personne, je remets avec confiance en vos mains le soin de mon repos. Voyez madame Tallien, puisque cette nouvelle liaison a pour vous un attrait si puissant: mais promettez-moi d'être toujours sur vos gardes, même avec elle, et surtout de me faire connaître la première question qu'on vous adressera directement ou indirectement sur mon compte.»

Je lui promis sans peine ce qu'il me demandait. Lorsque j'obtenais ce que j'avais désiré, j'étais toujours d'une humeur charmante; c'est ce qui arrive, je crois, à bien des gens, et particulièrement aux femmes: je donnai donc libre essor à ma gaîté; et je racontai à Moreau tout le plaisir que m'avaient fait éprouver, non seulement la première, mais encore la seconde et la troisième représentation du _Prisonnier_, auxquelles j'avais assisté. Personne plus que Moreau ne jouissait du bonheur de ses amis. Il était charmé de la chaleur que je mettais à lui retracer le triomphe de son compatriote. Le soir même nous allâmes voir la sixième représentation, et Moreau put se convaincre par ses propres yeux que je n'avais rien exagéré. Afin de ne pas renouveler des inquiétudes que le désir seul de me complaire avait pu calmer, je cessai de parler à Moreau de madame Tallien; je me contentai de mettre à profit la permission qu'il m'avait donnée. Je voyais ma nouvelle amie le plus souvent qu'il m'était possible; mais nos rencontres étaient encore trop rares au gré de mes désirs. Cette amitié recevait un nouvel attrait et de nouvelles forces du mystère qui en accompagnait les témoignages: car l'amour n'est pas le seul sentiment auquel le secret prête des charmes. Moins distraite et naturellement plus vive que madame Tallien qui vivait dans le tourbillon du grand monde, je me livrais à mon affection pour elle avec toute l'ardeur de mon imagination _florentine_, et tout l'abandon de mon cœur. Elle, au contraire, occupée de plaisirs et de politique, de toilette et d'affaires d'état, n'apportait dans notre liaison que cette bienveillance douce et calme à laquelle l'esprit et la grâce peuvent quelquefois donner l'apparence d'un sentiment profond et durable. Avertie toujours la veille des heures auxquelles Moreau me faisait ses visites, je profitais de toutes les matinées où je ne l'attendais pas pour aller voir madame Tallien. Je partais ordinairement de bonne heure, habillée en homme: des ordres étaient donnés pour qu'on me laissât entrer dans son appartement à toute heure, et sans que je fusse obligée de me faire annoncer. Le plus souvent c'était moi qui la réveillais: moitié de gré, moitié de force, elle se levait, s'enveloppait d'une robe du matin, jetait un schall sur ses épaules. Je l'aidais à faire cette simple toilette, quoiqu'elle m'y trouvât aussi maladroite qu'un garçon, et nous partions dans un boguey que Philippe suivait constamment à cheval. Souvent, en lui faisant parcourir les boulevards neufs, le Champ-de-Mars, ou bien en déjeunant avec du laitage à la chaumière du Mont-Parnasse, encore toute rustique à cette époque, je voyais briller sur son beau visage l'enjouement et la gaîté naturelle qui ne s'y montraient pas toujours dans les salons du Luxembourg. Elle avait cependant dans le monde tous les succès que procurent tous les dons de l'esprit, lorsqu'ils parent la beauté. Pour ceux qui la connaissaient davantage, sa bonté seule aurait suffi pour la faire chérir.

Dans une de nos promenades, il nous arriva de nous diriger vers le quartier du Gros-Caillou. Nous passâmes une grande partie de la matinée à contempler d'un peu loin la pompe grotesque d'un repas de noce qui avait réuni bon nombre d'ouvriers endimanchés. La grosse joie de ces bonnes gens offrait un tableau digne du pinceau de Téniers, et contrastait singulièrement avec le spectacle que madame Tallien avait ordinairement sous les yeux. Pour moi, qui avais vécu dans les camps, je ne m'étonnais pas des éclats de la joie populaire. Disposées comme nous l'étions, madame Tallien et moi, à nous amuser de tout, nous laissâmes ce jour-là passer les heures avec plus d'insouciance que de coutume, et notre retour se trouva beaucoup retardé. En arrivant près de la maison de madame Tallien, nous vîmes, sur la pelouse, trois promeneurs qui paraissaient l'attendre. J'arrêtai le boguey, et je lui donnai la main pour descendre. Soit qu'elle craignît quelque soupçon défavorable sur cette course matinale avec un jeune homme, soit qu'elle voulût satisfaire la curiosité de ses amis, elle exigea que j'entrasse chez elle. Par politesse je n'osai lui refuser; mais je me rendis à son invitation de mauvaise grâce, très contrariée que j'étais de me trouver pour la première fois avec cet _entourage_ dont Moreau m'avait effrayée, et que j'étais parvenue à éviter jusqu'alors. Madame Tallien paraissait au contraire plus aimable et plus gaie que jamais: «Messieurs, dit-elle aux personnes qui l'attendaient, permettez-moi de vous présenter l'amie du général Moreau, qui veut bien être aussi la mienne. Habituée de bonne heure à la vie active des camps, madame est assez bonne pour chercher à me guérir de ma paresse, en m'associant à ses promenades du matin.» Puis elle m'adressa les complimens les plus flatteurs, avec ce ton que donne le savoir-vivre et qu'elle possédait au suprême degré. Au nombre de ces trois messieurs se trouvait un nommé Lher***, autrefois secrétaire de la légation cisalpine. Dès la première vue, il m'inspira une antipathie extrême et qu'il ne tarda guère à justifier; car il fut surtout cause de ma rupture avec madame Tallien. Après avoir répondu d'une manière assez gauche aux politesses excessives dont j'étais l'objet, je quittai tout ce monde le plus promptement qu'il me fut possible. Lorsque je revis madame Tallien, le lendemain, dans la matinée, je crus remarquer en elle une certaine gêne. Plusieurs fois elle tenta d'amener la conversation sur Moreau, ce qu'elle n'avait point fait jusqu'alors. Je changeai d'entretien; mais, à l'entrevue suivante, ses questions devinrent plus directes; elle me les adressait en détournant les yeux et d'un air embarrassé. Son âme noble et franche répugnait aux détours qu'elle était obligée de prendre; elle sentait que je ne devais pas répondre. Je ne répondis pas en effet; et le soir même, comme Moreau et moi nous nous rendions à Paris, pour y dîner: «Général, lui dis-je, vous aviez raison: la société que j'ai rencontrée chez madame Tallien ne saurait me convenir; comme je ne puis éviter cette société qu'en cessant toute relation avec la femme qui en est l'âme, je me résous à ce pénible sacrifice, puisque votre sûreté et votre repos en dépendent.»

Moreau me remercia avec transport: «Je rends justice aux qualités de madame Tallien, me dit-il; mais, vous l'avez vu par vous-même, ma chère amie, _l'entourage_ ne vaut rien.»

Deux jours après j'écrivis un billet poli, amical, tel que je le _devais_. Je reçus cette courte réponse:

«Vous qui parlez des autres, vous vous laissez influencer à ce point! Soit; mais vous perdez une bien véritable amie.»

Ainsi finit cette liaison qui avait eu d'abord pour moi tant de charmes. J'en ressentis un vif chagrin: mais j'eus à m'applaudir plus tard de m'être éloignée d'une maison que fréquentait Lher***. Si j'avais pu conserver quelque doute sur son caractère, mes yeux se seraient ouverts à Milan, lorsque je l'y rencontrai à quelque temps de là.

CHAPITRE XX.

Départ pour Milan.--Nouveaux témoignages de la tendresse de Moreau pour moi.--Nos deux guides savoyards.--Établissement dans la _Casa-Faguani_.--Le général Moreau me présente partout comme sa femme.

Moreau ne souffrait qu'avec impatience l'oisiveté à laquelle il était condamné par le Directoire, et que rendait encore plus insupportable l'espionnage dont il se savait l'objet. La guerre avait recommencé en Italie; il sentait que sa présence dans ce pays pouvait devenir utile; il n'hésita donc point à sacrifier les intérêts de son amour-propre, et il accepta l'emploi secondaire d'inspecteur-général de l'armée d'Italie. Cet acte de modestie tourna bientôt à sa gloire; car, sans son talent, l'impéritie du général Scherer aurait ruiné en Italie la fortune des armes françaises. Il vint un jour, à sept heures du matin, m'annoncer sa nomination, et me demander si je consentirais sans regret à l'accompagner. Il craignait que je ne trouvasse trop rapprochée l'époque du départ, que des ordres supérieurs fixaient à la nuit prochaine. «Et pourquoi donc ne partirions-nous pas sur-le-champ? lui dis-je. Envoyez prendre ce soir ma malle à six heures. Je serai prête à vous suivre demain matin.»

Moreau me remercia avec l'expression de la plus vive tendresse. Certaine que je pourrais aisément monter ma maison lorsque nous serions arrivés en Italie, je congédiai ma femme-de-chambre Julie, qui m'était toute dévouée, et que cette séparation affligeait beaucoup. Le général et moi nous donnâmes trois mois de gages à nos autres domestiques. Philippe devait rester encore quelque temps à Paris, comme intendant de ma maison de Passy et de celle que le général occupait à Chaillot. Je ne perdis pas un moment pour mes préparatifs, et je récompensai généreusement ma pauvre Julie, qui pleurait à chaudes larmes. On devine aisément avec quelle chaleur je recommandai à Philippe mon cher petit Henri. Il m'aurait été impossible de partir sans avoir la consolation d'embrasser encore une fois cet enfant. Je courus à sa pension. Nos adieux furent courts, mais pleins de larmes. Présens, recommandations, promesses, je mis tout en usage pour assurer en mon absence à ce cher enfant la bienveillance de ses maîtres. Je donnai un dernier baiser à mon fils d'adoption, et je m'arrachai de ses bras.

Le lendemain à six heures, ainsi que je l'avais promis à Moreau, j'étais prête à monter en voiture; nous partîmes. L'entretien ne languissait jamais avec Moreau: il avait un talent particulier pour deviner et peindre les caractères, et ce talent il aimait à l'exercer. Il possédait en outre l'art de raconter; sa mémoire était riche d'anecdotes, et sa conversation était très variée. Pendant la route il me fit connaître la plupart des personnages qui occupaient alors des postes importans à l'armée d'Italie. Il m'avait déjà plus d'une fois parlé de Bernadotte; il y revenait souvent. La suite a prouvé qu'il l'avait bien jugé. «Bernadotte, disait-il, a une ambition qui le perdra, si elle ne l'élève au dessus de tous les autres.» On a accusé Moreau d'être également tourmenté de cette ambition qui conduit aux crimes politiques et au bouleversement des états. Je dois à la vérité de dire que je n'en ai jamais découvert en lui le moindre indice. Moreau aimait la gloire, mais il n'aurait jamais voulu d'un pouvoir qu'il eût fallu acheter en foulant aux pieds ses propres sermens ou les droits de ses concitoyens.

Nous voyagions avec une grande rapidité, mais pas encore assez vite au gré de mon impatience. Tous ces souvenirs d'enfance qui attachent au sol de la patrie se réveillaient dans mon âme avec une force toute nouvelle. L'idée de revoir ce beau ciel de l'Italie, de respirer l'air de ma patrie, d'entendre ces chants harmonieux qui avaient bercé mon enfance, et de parler encore cette langue que j'avais bégayée vingt années plus tôt, tout cela faisait battre mon cœur et me causait des tressaillemens de joie. Mais à ces souvenirs délicieux s'en mêlaient d'autres bien amers, lorsque nous commençâmes à gravir à pied la route bordée d'affreux précipices du Mont-Saint-Jean. Dix ans plus tôt, j'avais passé dans ces mêmes lieux, bravé les mêmes fatigues et les mêmes dangers, sous la protection de mon père et de ma mère, alors fiers de leur fille, et qui fondaient sur moi tout l'espoir de leur bonheur à venir. Le contraste de ces deux positions si différentes pour moi me causait une tristesse profonde et que je cherchais en vain à dissiper.

Au village d'Anslebourg on démonta nos voitures pour les charger sur des mulets, et nous nous remîmes en route. Le génie du vainqueur de l'Europe n'avait point encore à cette époque triomphé des barrières de la nature. Les sentiers du Mont-Cenis n'étaient point encore transformés en de larges routes, et nous avancions péniblement au milieu des ravins, bordés à droite et à gauche de rochers qui semblaient le plus souvent suspendus sur nos têtes. J'admirais l'allure tranquille et assurée du mulet que je montais. Les éloges que je donnais à l'instinct de cet animal allaient droit au cœur d'un de nos guides, tout fier d'avoir été son instituteur. Ce bon Savoyard était d'autant plus charmé de me voir contente de ma monture, que le général lui avait expressément recommandé de me garantir, autant qu'il serait en son pouvoir, non pas seulement de tout danger, mais encore de toute inquiétude; il l'avait même largement récompensé d'avance des soins qu'il prendrait à cet égard. C'est ce que j'appris de la bouche même du guide pendant notre route. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve de la tendresse de Moreau pour connaître combien il souffrait de me voir exposée aux fatigues d'un voyage que j'avais entrepris pour lui seul. Marchant à pied derrière moi, il surveillait tous les mouvemens de mon mulet; et lorsque je me retournais pour lui parler, il se fâchait sérieusement de mon imprudence.

Nous nous arrêtâmes à l'auberge de l'hospice, qui est à moitié chemin; on nous y servit un léger repas. Assis tous deux auprès d'un bon feu, nous jouissions du plaisir de nous reposer. Moreau amena la conversation sur les inquiétudes qu'il avait éprouvées pour moi pendant cette pénible route: il exprima sa volonté bien ferme de ne jamais m'exposer aux hasards de la guerre. Je lui rappelais en riant que j'avais déjà vu les champs de bataille, sans trop redouter les balles et les boulets, et que je comptais bien partager avec lui les fatigues de la campagne. Mais rien ne pouvait changer la détermination qu'il avait prise; je n'insistai donc pas davantage sur ce point. En descendant à la Novoralèse, je voulus essayer de monter dans une chaise à porteurs. Mais au bout d'un quart de lieue il me devint impossible de supporter le balancement régulier de cette sorte de voiture. Je mis pied à terre et je continuai la route, le plus souvent appuyée sur le bras de Moreau, tantôt suivie et tantôt précédée de nos deux guides savoyards, dont la franchise et la gaîté nous mettaient en belle humeur. Touchés de la bienveillance que nous leur témoignions, ils nous racontaient, dans leur langage naïf, les détails de leur vie laborieuse. L'un, jeune et robuste, paraissait charmé de la bonne fortune de ce jour, qui allait le mettre à même d'offrir de plus beaux présens de noces à sa fiancée. Il obtint sans peine que nous irions la voir en arrivant à la Novoralèse, et que nous boirions du lait de _Jeanne_, la plus belle vache du canton, qu'elle lui apportait en dot. L'autre guide, âgé de plus de cinquante ans, était père de seize enfans; il nous pria aussi d'honorer sa petite maison de notre visite, et de choisir quelques paniers, ouvrage de sa nombreuse famille. Moreau accorda tout ce qu'on lui demandait: nous bûmes du lait de _Jeanne_, et nous visitâmes les petits vaniers; mille bénédictions nous accompagnèrent à notre départ de ces chaumières. Moreau était naturellement le meilleur des hommes; il prétendait qu'il fallait m'attribuer en grande partie le bien qu'il faisait. Je ne pouvais accepter ce compliment que jusqu'à certain point: en effet, il m'arrivait de seconder les mouvemens généreux de son cœur; mais ces mouvemens de sa part étaient toujours spontanés.

Arrivés à Milan au milieu de la nuit, nous passâmes deux jours dans le plus strict incognito à l'hôtel du Pélican, où nous étions descendus. Après quoi le logement de l'inspecteur général ayant été désigné, nous allâmes occuper la_ casa Faguani, via San-Pietro_. Ce palais appartenait à la comtesse Faguani, dont il portait le nom; cette dame n'aimait pas les vainqueurs de l'Italie: elle s'était retirée à la campagne, et elle avait laissé à son majordome, aidé de deux ou trois domestiques, le soin de nous recevoir. Les appartemens étaient fort beaux, très vastes, ornés de peintures savantes et de sculptures admirables. Mais partout les meubles les plus mesquins avaient remplacé le mobilier somptueux dont le palais était ordinairement garni. Glaces, pendules, tentures, vases antiques, tout avait disparu. Le majordome, surpris de voir le général accompagné d'une femme jeune et fort élégante, car j'avais quitté mes habits d'homme pour me rendre au palais _Faguani_, proposa aussitôt de faire remeubler l'appartement qu'il me conviendrait d'occuper. Je le remerciai de sa proposition, mais je ne l'acceptai pas, et Moreau me sut gré de m'être montrée si peu exigeante. Cependant lorsque le signor _Patrizzio_ m'eût entendue lui adresser la parole en italien très pur, rien ne put l'empêcher de faire replacer sur-le-champ tous les ornemens du salon, de la chambre à coucher, des cabinets de toilette et de bain qui m'étaient destinés. Soudain le damas rose et blanc vint tomber en longues draperies devant les fenêtres et sur les lambris dorés de mon appartement: partout le luxe attestait l'opulence et le bon goût de la comtesse.

Ce _Patrizzio_ était un franc original, mais en même temps un bon homme dans toute l'acception du mot. Fortement prévenu contre les Français, il aurait pris plaisir à nous laisser manquer de tout, si _il dolce favellar, i patri modi_ qu'il retrouvait en moi ne m'eussent fort à propos gagné ses bonnes grâces. Il ne m'appelait plus que _mia garbatissima padroncina_, et il voulut que sa nièce, mademoiselle Ursule, entrât à mon service en qualité de femme de chambre. Je commandais en reine dans le palais; j'y étais servie avec zèle et empressement; tout le monde s'en trouvait bien.

Dès le soir de notre installation dans cette nouvelle demeure, le général me dit: «Ma chère amie, vous pensez que j'ai dû songer à vous assurer, dans ce pays, une existence convenable, et la considération qui doit vous accompagner partout. Je vous préviens donc qu'à dater de ce jour, vous êtes, pour tout le monde, madame Moreau. Voulez-vous bien accepter ce nom?»

Ces mots produisirent sur moi une impression pénible. Il me semblait qu'en prenant désormais le nom du général, j'allais renoncer une seconde fois à celui qu'une union légitime m'avait donné le droit de porter. Je craignais de faire aussi publiquement outrage à mon mari, que j'avais déjà si cruellement affligé. Moreau se méprit sur le motif de mon hésitation à répondre: «Elzelina, me dit-il, cette proposition vous déplaît-elle? «Je me jetai dans ses bras en pleurant, et je lui confiai sur-le-champ mes scrupules. Avec une douceur et une délicatesse bien rares, le général sut calmer mon émotion, rassurer un peu ma conscience, et m'amena insensiblement à vouloir ce qu'il désirait.

Dès le lendemain, nous reçûmes la visite des autorités. Je trouvai bientôt fort doux les hommages qu'on m'adressait comme à l'épouse du général Moreau. Les invitations de tout genre pleuvaient de tous les côtés. Une couturière française, madame Rivière, établie à Milan, fut appelée au palais _Faguani_, et chargée du soin important de me préparer une parure brillante pour le dîner que devait donner prochainement le Directoire cisalpin. Pour cette fois, Moreau voulut s'occuper lui-même de ma toilette. Grâce à lui, tout fut de la plus grande élégance et du meilleur goût. Dans la société que nous voyions à Milan, il n'y avait alors que deux Françaises, madame Amelot, et une autre dame fort jolie dont j'ai oublié le nom. Je dus à ce défaut de concurrence un succès qui flatta la vanité du général, et qui accrut singulièrement la mienne. Ma taille, mon teint sans artifice, ma chevelure blonde, donnèrent, le lendemain de la fête du Directoire, matière à un nombre infini de sonnets, qui m'arrivèrent imprimés en lettres d'or sur du satin. L'enthousiasme fut à son comble, lorsqu'après avoir causé plus de deux heures avec moi, le célèbre Monti déclara que j'entendais aussi bien que lui tous les poètes italiens. Chacun voulut chanter _il dotto sapere, le grazie ivezzi délia bellissima citadina Moreau_. Lorsque je parus, ce même jour, à cheval et vêtue en amazone _al corso orientale_, je me vis l'objet d'une curiosité générale et que j'attribuai à l'éclat de mon triomphe de la veille.