Mémoires d'un jeune homme rangé

Part 2

Chapter 23,805 wordsPublic domain

Daniel, qui s’était couché très tard, se réveilla à dix heures. A huit heures, la femme de chambre était venue ouvrir les volets. De son lit, Daniel se voyait dans la glace de l’armoire. Il s’accouda sur l’oreiller.

Avec sa chemise blanche, entr’ouverte sur sa poitrine, son teint mat et ses cheveux qui se comportaient bien dès qu’il ne s’agissait que d’être mal peignés, Daniel n’eut pas de peine à se trouver beau. Les souvenirs de la veille faisaient de cette beauté une beauté irréfutable. Daniel se classa immédiatement dans la catégorie de ces jeunes hommes à qui la livrée mondaine ne convient pas, parce qu’ils ont quelque chose de sauvage et de fier. Il retroussa sa manche. Son bras lui parut musclé. Sa hanche soulevait le drap d’une courbe cavalière. Il toussa fortement pour vérifier le volume de sa poitrine, et demanda une tasse de café noir.

Ce matin-là, il consacra une heure et demie à sa toilette. A vrai dire, ce laps de temps considérable ne fut pas occupé par des soins corporels ininterrompus, mais surtout par des poses nombreuses devant la glace, tout nu d’abord, puis en chemise, en caleçon, en pantalon. La glace, photographe bon enfant, lui renvoyait inlassablement son image, de face, de trois quarts, de profil, en profil perdu, une demi-douzaine de chaque.

Il fallut aller à table. L’oncle Émile déjeunait là, avec la tante Amélie. Daniel fut interrogé par sa mère sur les toilettes du bal. Mme Henry posait les questions par acquit de conscience, sachant bien qu’il ne regardait pas les robes. Mais elle s’amusait, elle constatait une fois de plus l’insuffisance de ses descriptions, qu’elle arrivait pourtant à compléter par des documents personnels. C’est ainsi qu’au sujet de la robe de Mme Voraud, Daniel ayant dit simplement: «Une robe noire, je crois... ou marron», Mme Henry ajouta tout de suite: «Ce doit être sa robe grenat, soutachée de jais, qu’elle avait au mariage de Sophie Clardon. C’est Mme Mathieu qui la lui a faite.»

On parla du vieux cousin Brocard que l’oncle Émile avait rencontré le matin, et qui se penchait en avant d’une façon vraiment effrayante.

Daniel rencontrait quelquefois le cousin Brocard, mais il l’évitait toujours. Ce vieillard, courbé à angle droit, avait la rage des longues promenades à pied, au cours desquelles il semblait proposer à tout venant une partie de saute-mouton, que personne n’acceptait d’ailleurs, ce jeu étant visiblement déplacé pour un homme de cet âge.

--Tu ferais bien d’aller le voir cet après-midi, ton cousin Brocard, dit Mme Henry.

--Laisse-le donc aller à ses affaires, dit M. Henry.

--Madame l’attend, dit l’oncle Émile.

L’oncle Émile supposait une maîtresse à Daniel, et tout le monde en était tellement persuadé que Daniel lui-même avait fini par y croire. C’était évidemment à cette dame qu’étaient destinés les quarante francs qu’il recevait par semaine. En réalité, ces deux louis s’en allaient en achats de livres, en livraisons, en journaux, en voitures. De temps en temps, une pièce de dix francs était consacrée à quelque hâtive débauche.

Tous les dimanches, Daniel passait l’après-midi au théâtre. Un dimanche non consacré à un plaisir classé, tel que le théâtre où les courses, lui semblait un dimanche perdu. Mais, ce jour-là, Daniel résolut de remonter simplement les Champs-Élysées pour se montrer aux promeneurs. Il pouvait se montrer: il avait désormais un amour en tête, une intrigue.

Sur le boulevard, chaque couple qu’il rencontrait lui évoquait l’image future de Berthe Voraud se promenant à son bras.

«Puis, pensait-il, nous prendrons une voiture de grande remise, et nous irons au Bois. Je rencontrerai des amis de collège, et je leur présenterai ma femme.» Il répéta à voix basse: «Ma femme, ma femme.» Son visage exprimait un tel ravissement qu’un homme qui distribuait des prospectus le regarda avec stupeur, si indifférent qu’il fût d’ordinaire aux attitudes de sa clientèle.

«Ensuite, continua Daniel, nous irons au restaurant, nous passerons la soirée dans un café-concert en plein air. A minuit, notre Victoria nous conduira jusqu’à la porte du Bois. J’étendrai mon bras gauche derrière les épaules de Berthe...»

Il avait traversé la place de la Concorde et se trouvait dans les Champs-Élysées. Les gens du dimanche marchaient avec précaution, comme s’ils avaient eu des jambes neuves. Une dame d’officier montrait à tous les passants son mari à trois galons, dans un costume de grande tenue, qui ne coûtait pas moins de neuf cents francs, les épaulettes de capitaine étant les plus chères de toutes. Trois jeunes filles, deux sœurs et une cousine, la cousine boute-en-train au milieu, pour que chacune des sœurs en eût sa part, brandissaient en marchant leurs ombrelles fermées, et s’amusaient à se moquer du monde.

L’existence de ces gens-là paraissait à Daniel bien vide et bien navrante. Ils allaient rentrer chez eux, retrouver après le dîner cette terrible soirée du dimanche, dont il avait toujours conservé un triste souvenir, parce qu’elle avait longtemps précédé pour lui la rentrée au lycée.

Maintenant, Daniel avait un amour en tête. L’amour, c’est l’essentiel de la vie. Comment en avait-il été si longtemps privé? Quand il partait en voyage, il regardait toujours les passants avec une pitié heureuse. Il ne pouvait concevoir qu’ils se résignassent à la vie monotone qu’il avait lui-même vécue tant de jours.

--Ah! Berthe, répétait-il, Berthe...

Au coin de l’avenue Marigny, il se trouva tout à coup en face de Berthe elle-même, accompagnée de deux dames.

--Vous ne voyez pas vos amis. Vous rêviez, dit-elle.

Ils échangèrent quelques phrases rapides et qui se répondaient mal.

--A mercredi, dit-elle en le quittant.

La rencontre de sa bien-aimée lui gâta toute sa journée.

Il voulait bien être heureux, mais suivant le programme qu’il s’était arrêté d’avance. Il ne faisait, d’ailleurs, aucun effort personnel pour que ce programme se réalisât. Il le soumettait au Destin, et le priait de s’y conformer. Il attendait de la Providence, à des moments précis, des cadeaux déterminés. Malheureusement, la Providence, pleine de bonne volonté, mais brouillonne, n’exécutait pas fidèlement ses ordres et lui envoyait comme des tuiles des bonheurs qu’il n’avait pas demandés.

Il se figura qu’au moment de la rencontre de Berthe il parlait tout haut et devait avoir l’air bête. Il fut affolé pendant deux heures, conçut et abandonna les projets les plus téméraires. Il entra dans un bureau de poste, écrivit une lettre qui commençait ainsi: «J’ai dû vous paraître étrange tout à l’heure. C’est que je pensais à vous...» Puis il chiffonna cette lettre, la jeta à terre, sortit du bureau de poste, y revint après un bout de réflexion, chercha dans les papiers qui gisaient à terre la lettre qu’il avait chiffonnée et la déchira en cinquante petits morceaux qu’il jeta dans une bouche d’égout. Ce papier, sans nom et sans signature, ne contenait absolument rien de compromettant.

Vers six heures, son malaise se dissipa peu à peu. Il revint chez lui par des rues que le dimanche faisait presque désertes. Des dîneurs s’installaient aux terrasses des marchands de vins. On criait au loin le résultat des courses. Au quatrième étage d’une maison neuve, une jeune femme blonde, en peignoir clair, attendait quelqu’un. Berthe Voraud, plus tard, blonde aussi, aussi en peignoir clair, l’attendrait à sa fenêtre. Il se sentit comme soulevé d’ivresse et d’impatience. Puis il se dit encore: «Pourvu que je n’aie pas été ridicule tout à l’heure!»

V

DANS LES AFFAIRES

Le dimanche soir, Daniel, encore fatigué du bal de la veille, s’était couché de bonne heure. Le lendemain, il se rendit au magasin de son père, rue Lafayette: «Henry fils aîné, laines et tissus.»

Le père de Daniel était connu généralement sous le nom de Henry-tissus, pour le distinguer de son cousin, Henry-pétrole.

Daniel préparait ses examens de doctorat en droit; mais son père exigeait qu’il s’occupât de la maison, pour apprendre les affaires.

Il l’emmena même une fois à Lille chez les fabricants. Daniel, dans des bureaux où il tombait de sommeil parce qu’il y faisait trop chaud, fit semblant de suivre les conversations instructives au point de vue commercial de son père et de ces messieurs qui étaient, selon M. Henry, «les plus gros bonnets de l’industrie du Nord».

A Paris, Daniel était installé dans un petit bureau, au fond du magasin, à côté du bureau du comptable.

On lui apportait tous les deux ou trois jours une lettre à écrire.

Il la recommençait plusieurs fois.

Il déchirait les morceaux des essais défectueux, et les jetait au panier à papier, afin qu’on ne s’aperçût pas qu’il avait recommencé si souvent et qu’on ne lui reprochât pas d’avoir gâché tant de feuilles à en-tête.

D’ailleurs, le dernier essai que, de guerre lasse, il jugeait bon, était encore, de la part de M. Henry, l’objet des plus graves critiques.

Tantôt il avait écrit la lettre en trop petits caractères, et l’avait commencée trop haut, de sorte qu’il restait trop de blanc en bas. Ça n’avait pas d’œil.

Ou bien il calculait mal la longueur du texte: il y en avait trop. Par manie il s’entêtait à ne pas retourner la page, et serrait outrageusement les lignes du bas. Il ne restait qu’une place infime pour la signature et pour un post-scriptum éventuel.

La copie des lettres au copie-lettres était une autre source d’ennuis.

Il ne séchait pas assez les feuillets, ou ne les mouillait pas suffisamment; tantôt l’encre bavait, tantôt ça ne marquait pas.

Il prenait l’encre fixe pour l’encre communicative, et inversement.

M. Henry jugeait aussi sévèrement la rédaction des lettres que leur exécution matérielle. Il n’aimait pas les expressions peu usitées et goûtait beaucoup l’harmonie de certaines phrases, telles que: «Nous avons en main votre honorée du 17», ou: «Je vous confirme par la présente notre entretien de ce jour.»

Daniel, parfois, allait faire des courses. On lui confiait de préférence une mission qui n’intéressait qu’indirectement les opérations principales de la maison: on l’envoyait chez le papetier pour discuter un compte de fournitures de bureau.

Il s’acquittait très mal de ces minimes affaires, qu’il terminait aux conditions les plus désavantageuses pour les intérêts de Henry fils aîné.

Il commençait par demander au marchand de réduire le montant de sa facture.

Le marchand répondait: Impossible.

Daniel était heureux de cette réponse catégorique, qui le dispensait, selon lui, d’insister. Il se bornait à ajouter: «Alors, vous ne pouvez pas faire de réduction?»

Il s’attendait sans doute à ce que le marchand répondît: «Si, réflexion faite, je peux.» Le marchand préférait répéter que c’était impossible, et qu’il regrettait.

Daniel se contentait de ces regrets. L’important pour lui n’était pas de réussir, mais d’affirmer à son père qu’il avait tout fait pour mener ses négociations à bonne fin.

Il se disait aussi qu’il ne s’agissait en définitive que d’une petite somme. Il avait à sa disposition une certaine théorie sur les sacrifices modiques, qu’il est quelquefois plus habile de consentir, quitte à se rattraper sur les affaires plus importantes. Il ne se rattrapait d’ailleurs jamais.

Il ne quittait pas le marchand récalcitrant sans lui dire: «Ces messieurs ne sont pas satisfaits.»

Il n’était pas arrivé à son but, mais il avait eu, selon lui, le rôle le plus digne. Il comptait toujours beaucoup sur les remords qu’il pensait inspirer à autrui. Il s’exagéra longtemps le retentissement que ses propres ennuis avaient dans l’âme de son prochain.

C’était une vieille habitude d’enfant gâté. Dès son plus jeune âge, quand ses parents l’avaient grondé, il les punissait en boudant, et se privait de dessert pour les apitoyer.

Il ne faudrait pas conclure de tout cela que Daniel ne se croyait pas fait pour les affaires.

Il rêvait fréquemment d’être un grand homme d’affaires, afin de stupéfier son entourage par son habileté.

Il achèterait, dans des conditions prodigieuses de bon marché, pour un million de francs d’étoffes, qu’il revendrait ensuite trois millions à l’Amérique du Nord.

Ce n’était pas pour gagner deux millions, car il n’avait pas besoin de tant d’argent et n’aurait su qu’en faire. C’était simplement pour voir la tête de son père, de son oncle Émile et du comptable, M. Fentin.

La grande préoccupation de Daniel est la conquête intellectuelle de M. Fentin.

Daniel rassemble chaque matin, dans les journaux, toutes les anecdotes qui lui paraissent susceptibles d’intéresser M. Fentin. Mais le diable est qu’il n’est jamais sûr d’obtenir le rire ou l’étonnement du comptable.

M. Fentin fait généralement un signe de tête qui a l’air de signifier qu’il connaît l’anecdote, à moins qu’il ne dise: «Les journaux ne savent plus qu’inventer», et des réflexions du même genre qui ne sont jamais très agréables pour un narrateur.

M. Fentin ne méprise pas le fils de son patron. Mais il ne lui a jamais laissé sentir qu’il l’estimait, et qu’il lui assignait une certaine valeur intellectuelle.

Daniel cherche avidement à connaître les opinions de M. Fentin pour les adopter d’enthousiasme. Par malheur, les opinions de M. Fentin ne sont jamais saisissables, et il suffit que Daniel abonde dans un sens pour que M. Fentin se transporte rapidement, avec armes et bagages, dans une autre opinion.

D’ailleurs, l’approbation de M. Fentin, si elle se produit, n’est jamais explicite. Quand il ne fait pas d’objection, il prend un air indifférent. Si l’on est tombé dans son opinion, qui est la bonne, c’est évidemment un pur hasard. Il ne fait rien pour vous y laisser, rien pour vous en chasser.

Quand M. Fentin a des écritures pressées, Daniel se relègue dans le petit bureau voisin, qui est son domaine. Le peu de jour que donne la petite cour est encore atténué par des vitres dépolies; pourtant la lumière solaire ne coûte rien; mais c’est sans doute par une habitude d’économie.

Daniel, quand il n’a pas de lettres à écrire, doit classer de vieilles factures, dont il inscrit les noms sur un répertoire. Ce travail, si inutile qu’on ne le contrôle jamais, lui paraît fastidieux. Il n’a pas de journaux ni de livres à sa disposition, car M. Henry trouve avec raison que, de huit heures à dix heures du matin, c’est bien assez de temps pour lire les journaux.

Daniel est installé devant l’ancienne table-bureau de son père, celle qu’on a changée pour une neuve quand on a déménagé de la rue du Mail à la rue Lafayette.

Ce bureau, très large, est recouvert d’une vieille basane rembourrée de crin. Il y a dans la basane un accroc à angle droit, et la principale occupation de Daniel est d’introduire dans l’accroc le manche d’un porte-plume, grâce auquel il repousse le crin, le plus loin possible.

L’encrier est constitué par un lion en cuivre dont on pique, pour prendre de l’encre, le dos généreux. Un presse-papier, en cristal demi-sphérique, ne presse aucun papier: il est tapissé à sa base, dans un désordre qui veut être chatoyant, d’affreux petits morceaux de verres multicolores. Il n’y a pas eu de poudre à sécher depuis 1875 dans la boîte à poudre, et le rouleau à buvard, appareil cependant plus moderne, s’est dépouillé de la dernière feuille de papier buvard qui constituait sa raison d’être.

C’est au milieu de ces objets que Daniel passe deux heures, chaque matin, et trois heures, chaque après-midi, afin d’apprendre les affaires.

VI

PYLADE

Daniel Henry, depuis le bal chez les Voraud, n’avait confié à personne le secret de son grand amour pour Berthe. C’était un grand amour décidément, aux dernières nouvelles.

Il n’avait d’ailleurs dans la vie qu’un seul confident possible, son ami Albert Julius, le fils du commissionnaire en cafés.

Julius et Daniel Henry avaient lié connaissance à seize ans, au Vésinet, où leurs familles passaient l’été. Ils s’étaient détestés tout d’abord. Puis leur mépris commun du genre humain et de la danse les avait rapprochés, un soir de bal, dans un coin de salon. Ils s’étaient moqués ensemble de certains valseurs.

Un après-midi, au cours d’une promenade à pied, leur accord s’était fait sur le principe de l’imbécillité irrémédiable de presque tous les jeunes gens du Vésinet.

A partir de ce jour-là, Daniel vit en Julius un individu d’une intelligence exceptionnelle (pas tout à fait aussi intelligent que lui-même, mais presque autant).

Ils se retrouvèrent à Paris. Au début, ils n’osèrent pas se donner rendez-vous tous les jours, chacun d’eux tenant à faire croire à l’autre qu’il ne manquait pas de distractions.

Puis ils finirent par passer ensemble toutes leurs soirées. Tantôt c’était Julius qui montait à huit heures et demie les trois étages de la rue Lafayette. Tantôt c’était Daniel qui venait sonner au quatrième étage de la rue de Châteaudun.

Au bout de quinze jours, ils préférèrent se rencontrer à la terrasse d’un café. Car Daniel était gêné de l’accueil un peu froid que ses parents faisaient à Julius. Et Julius trouvait que sa famille ne marquait pas à Daniel assez de cordialité.

Ils buvaient donc chaque soir, dans le même café, deux mazagrans, qu’ils payaient chacun à leur tour.

Comme ils se voyaient tous les jours depuis quatre ans, ils avaient fini par se constituer des séries de plaisanteries que suffisaient à rappeler, comme une étiquette, quelques mots rapides et spéciaux. Le sens des mots s’enrichissait de tout un passé d’évocations communes. Aussi parlaient-ils l’un pour l’autre un langage profond.

Ils ne concevaient pas que ce langage pût être obscur pour les autres hommes, et, quand ils n’étaient pas compris, ils concluaient à la stupidité générale de leurs contemporains, sans s’alarmer autrement de cette conclusion.

Daniel était généralement le premier au rendez-vous; on dînait chez lui de meilleure heure. Il attendait Julius avec impatience, et Julius, en arrivant, parcourait anxieusement du regard les chaises de la terrasse. Ils s’étaient posés deux ou trois fois «des lapins» et l’abandonné avait passé, ces fois-là, une soirée d’ennui terrible.

Ils n’exprimaient par aucun signe extérieur la joie qu’ils ressentaient à se retrouver. Ils ne se disaient pas bonjour. Ils ne se serraient pas la main. Mais Julius était à peine assis qu’ils commençaient à se raconter des histoires, qu’ils avaient d’ailleurs plus de plaisir à raconter qu’à entendre.

Il n’y avait entre eux aucune politesse, aucune obligeance, aucune bienveillance. Leurs prévenances, leurs ménagements restaient secrets, presque inconscients. Ils éprouvaient l’un pour l’autre une répugnance physique assez vive. Il eût fallu que Daniel eût une forte soif pour consentir à boire dans le verre de Julius.

Dans leurs entretiens, ils ignoraient chastement toute pudeur. Ils se parlaient sans retenue, comme si chacun d’eux s’en fût parlé à soi-même, des fonctions les plus grossières de leur corps.

Daniel était heureux quand il voyait Julius. Il s’amusait en sa compagnie. De plus ils étaient bien sûrs de constituer une élite. Malheureusement cette amitié, qui l’ornait à ses propres yeux, ne le parait pas suffisamment aux yeux des autres hommes, pour qui l’amitié de Julius n’était pas un bienfait des dieux. Si précieuse qu’elle fût, elle ne figurait pas à un rang assez avantageux sur la cote des sentiments humains. Elle n’était pas, comme l’amour d’une jolie femme, fréquemment demandée sur le marché.

Entre une dame avenante et un jeune homme bien constitué, la conversation est délicieusement troublée par des équivoques, par cette arrière-pensée qu’à un moment donné il faudra substituer aux paroles des gestes agréables et des actions honorifiques. Grâce à ce trouble spécial, grâce aussi aux malentendus inévitables entre deux êtres d’un sexe différent, on arrive, en moins d’une séance, à faire d’une sympathie médiocre un grand et décoratif amour.

Daniel, en allant, ce soir-là, au café, se demandait: «Comment vais-je dire à Julius que Berthe est amoureuse de moi?»

Il n’était pas sûr que Berthe fût amoureuse de lui. Mais il prenait sur lui de l’annoncer à Julius, parce qu’il fallait dire à son ami quelque chose de définitif, pour obtenir de lui une marque d’intérêt.

Et encore ce n’était pas sûr que Julius s’intéresserait à cette histoire.

Il était convenu entre les deux amis que l’amour, auquel chacun d’eux croyait séparément de toute son âme, n’existait pas.

Ils méprisaient les femmes, qu’ils ne connaissaient pas. Plus tard, ils les méprisèrent, quand ils les connurent. Mais il y eut toujours une dame, précise ou indéterminée, qui au but de leur ambition les attendait. Dans leurs rêves de gloire, c’était cette maîtresse idéale qui consacrait leur triomphe.

--Votre ami tarde à venir, ce soir, dit à Daniel le garçon de café, un grand jeune homme très maigre et toujours assez mal rasé (probablement parce qu’il lui était incommode de se raser le creux des joues).

Jetant énergiquement sa serviette sur son épaule et, plaçant sa main droite en visière sur ses noirs sourcils, il fouilla avidement l’horizon, comme si la venue le Julius allait arracher plusieurs personnes à la mort.

Puis son anxiété fit place à la plus froide indifférence. Il se dirigea vers un consommateur qui venait de s’installer à la terrasse et attendit paisiblement sa commande.

Daniel se demandait toujours comment il raconterait la chose à Julius. Allait-il lui dire brutalement qu’il avait «tapé dans l’œil» à Berthe Voraud, et sans y attacher une autre importance?

Ou bien attendrait-il qu’une occasion se présentât au cours de la conversation?

D’ordinaire, il n’avait pas recours à ces précautions. Mais il n’était pas sûr de l’impression que son histoire ferait sur Julius, et il ne voulait pas qu’elle fût médiocre.

Il aperçut tout à coup son ami qui se dirigeait vers le café. Julius, maigre, de taille moyenne, portait un chapeau mou, une jaquette étroite, un grand nez et une petite badine en bambou. Il suivait scrupuleusement l’extrême bordure du trottoir, avec une application et des efforts dignes d’un meilleur objet, tout en se disant à lui-même à voix haute et avec une animation extraordinaire des choses qui devaient être d’une importance assez minime, car son agitation disparut complètement quand il se fut assis près de Daniel.

--Garçon!...

Puis, à Daniel:

--J’ai rencontré tout à l’heure ton oncle Émile. Il n’a jamais tant ressemblé qu’en ce moment à la panthère noire que nous avons vue chez Pezon.

--Merci, bon vieillard, dit-il au garçon qui lui apportait son mazagran.

--Et comme ta tante, dit-il à Daniel, ressemble de plus en plus à une petite chèvre malade, tu feras bien, si tu tiens à éviter un véritable carnage, de ne pas laisser dans la même cage des animaux si différents... Pourquoi, chameau, n’es-tu pas venu ici hier soir?

--C’est ta faute, chameau, répondit Daniel. Tu m’avais dit que tu n’étais pas sûr de venir. Moi, j’étais éreinté. J’étais au bal samedi soir.

--C’est bien fait, dit Julius. Je t’avais dit de ne pas aller t’abrutir à ce bal.

--Je ne regrette pas d’y être allé, dit Daniel. Tu connais Berthe Voraud?

--Oui, dit Julius, elle est maigre.

--Il te faut des colosses, dit Daniel. Elle n’est pas maigre du tout. Demande à qui tu voudras. Et tu verras si on ne te dit pas que c’est une des plus jolies filles de Paris.

--Oh! je sais bien. Tu n’as qu’à demander à André Bardot. Il te dira, lui, que c’est la plus belle... Bon vieillard, ajouta-t-il en s’adressant au garçon, si vous continuez à me verser du café si chaud pour me faire brûler la langue...

--Réponds-moi un peu, dit Daniel, au lieu de raconter des idioties au garçon. Pourquoi André Bardot dira-t-il que c’est la plus belle?

--Parce qu’ils s’aiment, dit Julius.

--Ah! dit Daniel... Qui est-ce qui t’a dit ça?

--André Bardot lui-même. Il y a plus d’un an qu’ils flirtent ensemble. André Bardot m’a dit qu’il comptait bien l’épouser.

--Répète-moi exactement ce qu’il t’a dit. Je tiens à le savoir.