Part 8
--Quel est cet éléphant? C'est lui sans doute qui, me frôlant de sa trompe, m'a réveillé: me voudrait-il du mal?
Il se leva, avec assez de peine. Je me mis à pousser de petits grognements plaintifs et suppliants, pour lui bien montrer que je ne lui voulais aucun mal, mais qu'au contraire j'implorais son assistance. Bientôt, il n'eut plus peur.
--Je ne sais d'où tu viens. Mais bah! qu'importe? Ne devons-nous pas accueillir les animaux aussi bien que les hommes? On dirait que tu veux devenir mon compagnon.
Je baissai la tête, en signe d'assentiment, comme les humains.
--Tu me sembles intelligent. Je ne suis qu'un pauvre brahmane, dans l'_âpad_, obligé, pour vivre, d'accepter les plus grossières besognes, et bien indignes de mon rang. Je dois sans doute expier des péchés commis dans une vie antérieure. Suis-moi, si tu veux. Tu partageras ma triste existence; et, peut-être même, me seras-tu utile: à qui possède un éléphant on confie des travaux plus lucratifs qu'à qui s'en va seul, et n'offrant que la force de ses bras, et sa bonne volonté.
Pour lui montrer que j'acceptais de vivre désormais avec lui, je pliai un pied de devant l'invitant ainsi à monter sur mon dos; il comprit, se hissa sur moi, et, quand il se fut, tant bien que mal, installé, il me dit:
--Va devant toi, ô toi que peut-être les dieux m'ont envoyé pour mon bien; va devant toi, je n'ai ni famille ni demeure; nous accueillera qui voudra!
Je n'étais plus seul: c'était, dans mon lamentable sort, un bonheur; et je suivis, un peu moins triste, la route blanche dans la nuit, en portant mon nouveau maître.
Mon nouveau maître s'appelait Moukounji. Bien des fois, quand nous errions, de longues journées, sans trouver personne qui voulût nous occuper, l'un ou l'autre, ou tous deux à la fois, je l'entendis raconter parmi les gémissements, l'histoire de sa vie, et je finis par la savoir par cœur. Elle était d'ailleurs assez simple. Il appartenait à une famille de riches brahmanes, avait passé sa jeunesse à Lahore, où il avait été instruit dans toutes les sciences nécessaires aux brahmanes par des maîtres excellents; plus tard, le rajah des Mahrattes l'avait pris à son service comme _pourohita_: le _pourohita_ est le prêtre que les princes chargent d'offrir en leur nom les sacrifices aux dieux: j'ai entendu des Anglais dire qu'il y avait, chez de riches Européens, des prêtres de leur religion chargés de fonctions analogues et qu'ils appelaient _chapelains._ Moukounji plaisait fort au rajah des Mahrattes, qui lui demandait souvent conseil, et il serait arrivé aux plus hautes dignités, s'il n'avait eu un terrible défaut. Il ne pouvait résister au désir de boire des liqueurs fortes et s'enivrait sans cesse. Étant ivre, il avait, plusieurs fois, manqué gravement à l'étiquette de la cour mahratte et, malgré toute l'affection qu'il avait eue pour lui, son maître avait dû le chasser. Ce malheur n'avait pas corrigé Moukounji de son défaut; au contraire, il avait pris l'habitude de boire de plus en plus; chassé de toutes les maisons, méprisé par les autres brahmanes, il en était arrivé à la plus triste des misères; il vagabondait à travers l'Inde, faisant le premier métier venu; il avait été cuisinier, il avait servi des maçons; et partout son défaut l'avait empêché d'être gardé longtemps. Maintenant, il s'employait le plus souvent à aider les portefaix et les terrassiers, et vivait de bien maigres salaires, dont il dépensait la plus grande partie à acheter de cette liqueur jaune que les Européens nomment _eau-de-vie_, je ne sais pourquoi: car il me semble qu'elle tue lentement les hommes, plutôt qu'elle ne les fait vivre.
Grâce à moi, Moukounji fut un peu moins misérable; il me louait pour transporter de lourds fardeaux, il se louait lui-même pour en porter de légers; et les grossiers légumes dont il me nourrissait ne lui coûtaient pas la différence entre les salaires d'autrefois et ceux d'aujourd'hui.
Notre vie était assez monotone. Quand, dans un village ou une ville, Moukounji ne trouvait plus rien à faire, nous partions et nous vagabondions jusqu'au jour où l'on nous embauchait de nouveau. Moukounji était au fond un brave homme, toujours prêt à rendre service, quand il le pouvait: la manière dont il m'avait recueilli en était bien la preuve. Il était gai, et il aimait à répéter les belles sentences qu'il avait apprises, dans sa jeunesse, à Lahore. Mais, quand il était ivre, son caractère s'aigrissait, parfois même il devenait méchant et s'emportait violemment, il se querellait avec ses compagnons, et plusieurs fois il alla jusqu'à me battre.
Certes, je n'étais pas heureux, quand on m'employait à de trop viles besognes, quand Moukounji me rouait de coups, je souffrais cruellement; mais à quoi m'aurait servi la révolte? Mon sort aurait pu être pis encore, pensais-je, et je me résignais.
Et toujours, je songeais à ma vie passée; je me demandais ce que devenait la divine Parvati; l'horrible prince l'aimait-il au moins?
Était-elle heureuse?
Se souvenait-elle de moi?
Et je supposais, à ces questions, les réponses qui m'étaient les plus agréables. Et ces rêves adoucissaient un peu mon chagrin.
Je ne pourrais dire toutes les villes que je vis avec Moukounji, toutes les rivières que je traversai, toutes les montagnes que je parcourus. Je me rappelle, dans une ville française, Pondichéry, avoir aidé à bâtir un palais pour le gouverneur; je servis à transporter les rails pour un chemin de fer que l'on construisait aux environs de Madras; je fis maints autres travaux, toujours analogues pourtant, et je vécus plusieurs années cette vie errante et monotone à la fois.
CHAPITRE XXV
L'ANNEAU DE FER
De village en village, de bourg en bourg, de ville en ville, nous arrivâmes à Calcutta; et ce fut là qu'une fois de plus ma vie changea. Voici comment.
Nous étions depuis longtemps déjà dans cette grande cité où Moukounji trouvait sans cesse à nous occuper. L'anglais, qu'il avait appris dans sa jeunesse, lui était parfois d'un grand secours. Il y avait plusieurs jours que nous travaillions sur le port, où l'on nous employait à décharger les vaisseaux. Les fardeaux très lourds ne m'étaient rien à porter; et Moukounji, alerte et insinuant, rendait mille services aux voyageurs et aux matelots. Il gagnait assez largement notre vie; mais, hélas! il n'en résultait guère pour lui que des accès d'ivresse plus fréquents et plus terribles, et pour moi que des coups et des humiliations. Souvent il s'en allait avec quelques autres, boire dans les tavernes qui avoisinaient le port, et je restais seul à attendre son retour. Il savait bien que je lui resterais fidèle.
Or, un matin, nous venions d'aider à décharger un assez gros navire de commerce et Moukounji m'avait laissé mangeant quelques légumes, et était allé boire, quand, au même quai, aborda un paquebot avec de nombreux passagers. Je me désolai, voyant que mon maître allait manquer une occasion de gagner peut-être quelques roupies; et je ne pouvais me mettre à le chercher au hasard. Le plus sage parti était de l'attendre avec patience, et c'est celui que je pris. Moukounji pouvait venir à temps encore: pourvu qu'alors il ne fût pas ivre.
Je regardais donc les passagers qui débarquaient. C'étaient des Européens et surtout des Anglais, qui couraient çà et la, cherchant leurs paquets, interpellant les porteurs, ne se faisant pas comprendre, et ne comprenant pas ce qu'on leur disait. Le spectacle qu'ils donnaient me divertissait assez, et j'observais chacun attentivement, essayant de deviner, d'après son aspect et son air, comment il allait agir. Je ne fus pas long à remarquer, parmi ceux qui débarquaient, un groupe d'individus dont le calme contrastait avec l'agitation des autres. Ils étaient une vingtaine environ, à peu près autant d'hommes que de femmes, jeunes presque tous, et vêtus avec une correction et une élégance parfaites. Il ne semblait pas que le voyage les eût fatigués; ils se rangeaient sur le quai, sans s'étonner de rien; l'un d'eux, avec le plus grand flegme, passa, au bout d'un instant, la troupe en revue, et, ayant constate que personne ne manquait.
--Nous pouvons aller à l'hôtel, dit-il à ses compagnons.
Puis, s'adressant spécialement à un jeune homme:
--Je vous prierai, monsieur Oldham, de vouloir bien rester ici, et de surveiller le débarquement de nos bagages.
--Oui, monsieur John Harlwick, je resterai.
Et, sauf M. Oldham, la troupe s'éloigna en bon ordre.
J'examinai curieusement M. Oldham; c'était un singulier jeune homme; il était grand et maigre; les jambes très longues, les bras très longs aussi; et il avait des mains énormes, La tête était assez petite; la bouche se fendait jusqu'aux oreilles, et les joues saillaient étrangement. En attendant qu'on débarquât les bagages de ses compagnons, M. Oldham arpentait le quai à grands pas un peu impatient et grommelant des mots indistints, où je ne comprenais rien.
J'étais désolé que Moukounji fût absent.
--Les étrangers, pensais-je, doivent avoir de nombreux bagages, peut-être fort lourds, et certainement si mon maître était là, nous trouverions du travail.
Tout en réfléchissant ainsi, je jouais machinalement avec un gros anneau de fer qui était à mes pieds. Il avait été jadis scellé dans le sol; mais il ne tenait presque plus, et, en jouant, je l'avais involontairement arraché. Je m'amusais, maintenant, à le faire sauter en l'air, et quand il retombait, je le recevais au bout de ma trompe. Tout à coup les regards de M. Oldham tombèrent sur moi; et il se mit à m'observer attentivement. Le jeu qui m'occupait sembla l'intéresser fort, et il demanda à un des hommes attachés au service du port:
--Connaissez-vous le maître de cet éléphant?
--Certes, répondit l'autre, c'est un pauvre homme qui s'emploie à décharger les navires.
--Il est le maître d'un animal bien intelligent.
Et ce fut tout. Pourtant M. Oldham ne cessait de me regarder; et moi, je mettais mon amour-propre à ne jamais manquer l'anneau chaque fois qu'il retombait. Et M. Oldham poussait des _ah!_ et des _oh!_ admiratifs. Et il murmurait:
--_L'éléphant jongleur_: voilà un titre qui ferait bien sur nos affiches.
Cependant on commençait à décharger les bagages de M. Oldham et de ses amis. C'étaient de grandes caisses aux formes bizarres, c'étaient des paquets de cordes, des paquets de bâtons et maints objets emballés à peine et dont je ne pouvais deviner l'usage. Puis l'on sortit du navire de grands chariots, des cages avec des animaux divers, et enfin je vis amener des chevaux, qui semblaient encore tout étonnés du voyage qu'ils avaient fait.
--Voilà d'étranges voyageurs, me disais-je, et qui traînent avec eux de curieux bagages.
On chargea les caisses et les paquets sur les chariots auxquels on attela les moins beaux des chevaux; des hommes qui étaient évidemment les serviteurs de M. Oldham et de ses compagnons prirent les chevaux à la bride, ou montèrent sur les chariots; et tous allaient quitter le port quand revint enfin Moukounji.
Il n'était pas très ivre, et il alla offrir à M. Oldham ses services. Il était trop tard. Mais comme il indiquait que j'étais à lui, M. Oldham lui dit:
Ah! vous êtes le maître de cette intelligente bête. Alors venez donc à l'_Hôtel Victoria_ et demandez M. John Harlwick, directeur du _Grand Cirque des Deux Mondes_, il est possible qu'il ait à vous parler.
Et M. Oldham s'éloigna avec les chariots chargés de bagages.
Moukounji ne songea pas d'abord à aller voir M. John Harlwick; il ne comprenait pas ce que pouvait lui vouloir le directeur du _Grand Cirque des Deux Mondes;_ mais le hasard, sans doute, fit que, pendant deux jours, le travail nous manqua presque et nous dûmes à peu près jeûner. C'est alors qu'il se rappela l'invitation de M. Oldham. Il pensa que M. John Harlwick, s'il n'avait rien de sérieux à lui proposer, s'apitoierait tout au moins sur son sort et lui donnerait quelque aumône. Il me recommanda--et c'était une recommandation bien superflue--la sagesse et la patience, et il se rendit à l'_Hôtel Victoria._
Chapitre XXVI
LE GRAND CIRQUE DES DEUX MONDES
Au bout d'une heure environ, Moukounji revint. Il était tout joyeux, il gambadait et chantait, et quand il fut près de moi, il m'embrassa la trompe et il me parla:
--Ah! mon bon compagnon, mon brave ami, comme le sage a raison de dire: «Pour qui a du talent, il n'y a pas de terre étrangère pour qui est content de peu, il n'y a pas de chagrin; pour qui a de la fermeté, il n'y a pas d'accident, pour qui a de la résolution, il n'y a rien d'impossible.» Comme elle est juste cette sentence; et non moins que celle-ci: «La vie des êtres est instable comme le reflet de la lune dans l'eau; puisqu'on sait quelle est telle, il faut pratiquer la vertu.» Oui, oui, il faut pratiquer la vertu, et c'est parce que je la pratique, parce que j'ai supporté gaiement et résolument le malheur qu'aujourd'hui les dieux m'envoient un sort moins mauvais.
Il s'interrompait, dansait autour de moi, battait des mains, et il reprenait:
--Oui, oui, mon bon, la vie est instable comme le reflet de la lune dans l'eau; j'aurais raillé celui qui, dans ma jeunesse, quand j'étudiais, à Lahore, les livres des sages, m'aurait dit qu'un jour je déchargerais des navires sur le port de Calcutta, et, hier, j'aurais ri de qui m'aurait affirmé que ce soir j'appartiendrais à la troupe de M. John Harlwick, directeur unique du _Grand Cirque des Deux Mondes._ Et tout cela, pourtant, est arrivé.
Il m'embrassait encore, et il parlait toujours:
--O mon ami, mon sauveur, toi qui es peut-être Ganéça lui-même, oui, désormais, nous aurons un abri sûr; nous ne serons plus exposés à coucher, par les nuits pluvieuses, dans les fossés des routes, et nous ne craindrons plus la faim. Nous vivrons heureux, mon ami, hébergés et payés par le bon M. John Harlwick, et peut-être avons-nous trouvé la fortune.
Et il racontait son entrevue avec le directeur du cirque:
--J'arrive à l'hôtel Victoria; je demande M. John Harlwick, et l'on m'introduit auprès d'un homme jeune encore, mais grave, d'une gravité telle que j'avais peur, moi qui n'ai jamais tremblé: car, ainsi que l'a dit le sage, «dans la forêt, dans les bois aux chemins ardus, dans les rudes misères, parmi les troubles, sous la menace des épées, les hommes vertueux ne connaissent pas la peur». M. Harlwick avait auprès de lui ce jeune homme qui m'avait parlé l'autre jour et qu'il appelait M. Oldham. En me voyant, M. Oldham dit à M. Harlwick: «Ah! c'est cet homme dont je vous ai parlé, et qui possède cet éléphant si intelligent.» Et voilà qu'il fait ton éloge, racontant je ne sais quelle histoire où je ne comprenais pas grand'chose, où sans cesse il était question d'un anneau de fer avec lequel il t'avait vu jongler. Bref, M. Harlwick me demanda si je veux te vendre: «Moi? vendre mon ami, m'écriai-je, vendre un éléphant qui m'a été envoyé par les dieux, qui peut-être est un dieu! jamais, jamais!--C'est dommage, reprit M. Oldham, cet éléphant eût fort bien complété notre troupe.--Tant pis!» dit M. Harlwick. Et j'allais m'en aller quand M. Oldham me retint d'un signe, et, s'adressant à M. Harlwick: «Mais, monsieur, il y aurait peut-être un moyen de tout arranger, si vous engagiez à la fois l'éléphant et le maître?--Laissez-moi réfléchir cinq minutes», répondit M. Harlwick. Oh! M. Harlwick est un sage, et qui sait vite prendre des décisions. Les cinq minutes écoulées, il me dit: «Voulez-vous accepter de faire, avec votre éléphant, partie de notre troupe?» Moi, je n'avais pas besoin de réfléchir, ne fût-ce qu'une minute, pour accepter. Je ne savais pas bien, à vrai dire, à quel métier M. John Harlwick nous emploierait: mais il semblait un homme riche, qui nous assurait au moins la vie. Et j'ai dit _oui,_ et je ne crois pas avoir lieu de m'en repentir.
Et de nouveau, chantant et riant, Moukounji gambadait autour de moi. Puis, redevenant sérieux:
--M. Oldham, avec qui me laissa M. Harlwick, m'a appris quel est le métier de celui-ci. Il montre, en somme, des animaux savants, et ses compagnons font des tours de force et d'adresse. Maintenant donc, ô mon ami, au lieu de te fatiguer en de durs travaux, tu vas, par ton habileté, divertir les curieux. Et nous ne manquerons plus de rien.
Je dois l'avouer, je ne me sentais pas aussi heureux que mon maître. Autant j'aurais eu plaisir à amuser des êtres chers comme Saphir-du-Ciel et Parvati, autant je me sentais peu porté à réjouir des indifférents. Ma vie présente était, certes, bien dure: mais, du moins, je pouvais être triste; tandis qu'à l'avenir, je le comprenais, il me faudrait paraître gai à des heures indiquées d'avance, et même si, alors, les plus amères pensées me torturaient.
Pourtant, je ne voulus pas troubler le bonheur de Moukounji, et je répondis à sa joie par des signes amicaux. Bientôt nous quittâmes le port et nous allâmes rejoindre M. John Harlwick.
Et c'est ainsi que j'entrai dans la troupe de M. John Harlwick, directeur du _Grand Cirque des Deux Mondes._
Le soir même, M. John Harlwick nous présenta à sa troupe. Il avait loué un terrain vague, où il avait dressé son cirque; c'était une grande bâtisse en bois et en fer, qu'on pouvait monter et démonter très rapidement et qui, construite, était d'aspect élégant et confortable; on n'eut jamais dit que quelques heures suffiraient pour en désajuster tous les morceaux et les charger sur des chariots. Elle se composait de deux parties contiguës: le cirque proprement dit--la piste et les gradins pour les spectateurs--et les écuries, avec quelques chambres où étaient logés les palefreniers et les personnages secondaires de la troupe. Les personnages importants logeaient à l'hôtel, comme le directeur.
Quand nous fûmes arrivés au cirque, M. Harlwick désigna d'abord la place que j'occuperais à l'écurie et la chambre que Moukounji, qui ne voulait abandonner à personne la tâche de me soigner, partagerait avec un des palefreniers. Puis nous entrâmes sur la piste, où la troupe était réunie. C'étaient bien les mêmes gens que j'avais vus débarquer trois jours auparavant. Le directeur parla ainsi:
--Messieurs et mesdames, je vous présente M. Moukounji, le propriétaire de cet éléphant; l'éléphant est, m'a dit mon spirituel ami, M. Oldham, une bête remarquable, à qui il a vu exécuter un tour difficile et intéressant, sans que personne l'ait dressé; c'est un sujet qui fera honneur à notre troupe, déjà si bien composée. Accueillez donc avec amitié l'éléphant et le maître.
Très correctement, les membres de la troupe vinrent, chacun à son tour, saluer Moukounji, et me caresser, et, au fur et à mesure, M. Harlwick, s'adressant à Moukounji, les nommait par leur nom et indiquait leur emploi.
--M. Oldham, monsieur, notre premier clown et régisseur, que vous connaissez déjà; M. Edward Greathorse, notre premier écuyer, et mistress Greathorse, une des plus distinguées équilibristes qui soient, et leurs deux enfants, le jeune M. William Greathorse, qui n'a pas son pareil pour crever un cerceau en papier et retomber d'aplomb sur un cheval; et la charmante miss Annie Greathorse, qu'a séduite l'étude du trapèze, et qui connaît déjà tous les secrets de cet art difficile.
M. et Mme Greathorse ne me plurent qu'à demi. M. Greathorse était un homme très grand, très sec, qui semblait âgé d'une quarantaine d'années; on sentait, à le voir, qu'il était habitue à parler à des chevaux, et à leur parler rudement. Mme Greathorse avait à peu près le même âge que son mari et était aussi grande que lui; mais, autant il était maigre, autant elle était grosse; son visage, vulgaire, avait un air de dureté, et son nez était singulièrement aplati. J'en compris, plus tard, la raison: l'exercice favori de Mme Greathorse était de tenir, en équilibre sur son nez, un bâton avec, au bout, une grosse boule de fer.
Le jeune M. Greathorse, à qui l'on pouvait donner dix-sept ou dix-huit ans, me déplut tout à fait, tant il avait l'air sournois. Il ne devait se plaire qu'à jouer à ses camarades les plus méchants tours.
Seule, de cette famille, miss Annie m'inspira quelque sympathie. C'était une jeune fille, presque une enfant encore, de quinze ans environ, d'aspect assez chétif, et à qui le trapèze avait, outre mesure, développé les bras. On devinait qu'elle se fatiguait trop et qu'elle souffrait; sa figure était agréable, douce et pâle, et elle avait de jolis cheveux blonds.
Après les Greathorse vinrent six personnages qui se ressemblaient tous, bien que le plus âgé parût trente-cinq ans, et le plus jeune neuf ou dix; ils souriaient tous du même sourire, qui semblait figé sur leurs lèvres.
--Les frères Smith, monsieur, dit M. Harlwick; de bien recommandables gentlemen; tant qu'on ne les a pas vus faire la pyramide humaine, on ne sait pas ce qu'est l'acrobatie.
Les frères Smith saluèrent, souriant toujours.
Puis ce fut une jeune femme, fort élégante et gracieuse.
Miss Morley, monsieur: vous l'admirerez dans ses exercices de haute école, notre savante amazone, monsieur.
Après miss Morley, s'approchèrent trois hommes et trois femmes, ni grands ni petits, ni gras ni maigres, ni beaux ni laids, mais très corrects:
--Nos écuyers et écuyères, monsieur: M. Crampton et mistress Crampton, M. Hampton et mistress Hampton, M. Mapton et mistress Mapton.
Successivement ensuite M. John Harlwick présenta:
--M. Nilo Bong, monsieur, le fameux gymnaste tonkinois; les sœurs Ulverstone, miss Jane Ulverstone et miss Lucy Ulverstone, monsieur, qui, chaque soir, éblouissent les spectateurs par leur adresse à la barre fixe, monsieur; M. Pound, monsieur, pour qui soulever deux cents livres est un jeu, et mistress Pound, son épouse, la fée du revolver et de la carabine, monsieur: à cent pas elle ne manquerait pas une noisette, monsieur; M. Tom Liverpool, le lutteur admirable que nul n'a pu renverser, monsieur, et qui terrasserait des géants, monsieur; miss Alice Jewel, monsieur, qui, sur un fil de fer, traverserait le Gange, là où il est le plus large.
Tous ces personnages étaient assez insignifiants. M. Nilo Bong avait beau se dire Tonkinois, et avoir les yeux un peu bridés, son teint prouvait qu'il était Européen; M. Pound et M. Tom Liverpool étaient deux hommes énormes, d'aspect peu intelligent; mistress Pound était une femme toute petite, toute maigre, l'air assez revêche; miss Jane et Lucy Ulverstone et miss Alice Jewel étaient de correctes jeunes filles, assez jolies, et qui saluaient aimablement.
Il ne restait plus à présenter de la troupe que quatre personnes, deux hommes et deux femmes.
Les deux hommes se ressemblaient fort, et tous deux rappelaient M. Oldham; mais les traits qui, chez M. Oldham, n'étaient que comiques, s'accentuaient chez eux jusqu'au grotesque; et le grotesque de leur personne frappait d'autant plus qu'ils affectaient d'être graves. Quand vint leur tour.
--M. Trick et M. Trock, monsieur, dit M. Harlwick: je pourrais les affirmer les plus spirituels clowns qu'il y ait au monde, si eux-mêmes ne s'inclinaient devant la supériorité de M. Oldham. Ils sont les enfants chéris de la gaieté.
MM. Trick et Trock saluèrent Moukounji, et une jeune femme, très belle, qui avait de grands yeux noirs et d'épais cheveux dorés, s'approcha:
--Miss Sarah Skipton, monsieur: la divine artiste à qui nous devons la danse lumineuse.
En inclinant aimablement la tête, salua miss Sarah Skipton, et, enfin, M. Harlwick présenta une jeune fille qui semblait la grâce même, avec ses cheveux d'un blond délicat et ses yeux bleus qui étaient un sourire.