Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires
Chapter 28
Je me levai, m'habillai à la hâte, et courus Calle del Retiro où habitait le malheureux. Je trouvai son domestique éploré, Bruce s'était tué. Pauvre garçon! Comme j'avais été son dernier ami, je m'occupai de le faire enterrer et payai tous les frais. Nous fûmes trois à suivre le convoi: son valet de chambre, sa logeuse et moi, car l'enterrement avait lieu à neuf heures du matin, et les joueurs, en général, se lèvent fort tard. Pendant qu'un corbillard traîné par deux chevaux maigres le transportait à sa dernière demeure, sous une pluie battante, ceux qu'il avait enrichis (car Bruce avait laissé plus de quatre millions de pesetas sur le tapis) dormaient tranquillement dans une chambre bien chaude.
Sur les instances de la logeuse, une brave femme que ce suicide avait affolée, je consentis à examiner les papiers laissés par Bruce. Il n'avait pour toute famille qu'un vieil oncle éloigné qui habitait Baltimore, et avec lequel, d'après ce qu'il m'avait confié, il n'entretenait plus de relations. Je jugeai inutile de prévenir le vieux Yankee...
Bruce n'avait pas d'héritiers. Il était donc assez naturel que je gardasse tout ce qu'il possédait: une montre marquée à ses initiales, deux bagues et divers papiers d'identité.
Je réglai la logeuse, ainsi que le valet de chambre, et regagnai mon hôtel. Si j'ai été guéri de la passion du jeu, c'est à ce pauvre ami que je le dois... Depuis cet affreux drame, je n'ai jamais touché une carte.
Après avoir longtemps réfléchi, je finis, non sans répugnance, par prendre une résolution qui s'imposait: me substituer au disparu... Une fois que je serais à Paris, je me ferais appeler James Bruce... Le signalement de ce joueur malheureux correspondait assez exactement au mien: même figure rasée, même taille, même corpulence, même couleur d'yeux et de cheveux... Si l'on me demandait des papiers lorsque j'effectuerais mon dépôt en banque, je pourrais au moins en fournir. J'eusse préféré user d'un autre moyen, mais en attendant que je changeasse encore «d'identité», j'adopterais le nom de Bruce.
Cette importante question réglée, il me fallait gagner la France. J'avais pour cela deux raisons que l'on connaîtra bientôt.
Depuis que je pouvais montrer des papiers, j'avais repris confiance, mais ce que je pouvais montrer plus difficilement, c'étaient mes bank-notes.
Les déposer dans une banque espagnole, il n'y fallait pas songer. D'autre part, les emporter dans ma valise, c'était bien compromettant. Il est vrai que j'étais maintenant sujet américain, et que les Américains passent à tort ou à raison pour des originaux, mais vraiment, c'était pousser l'originalité un peu loin que de voyager avec cent cinquante mille livres dans une valise!
A Hendaye, on visite les bagages, et les douaniers qui ouvriraient ma valise ne manqueraient pas de prévenir le commissaire spécial de service à la gare. Ces douaniers ont beau voir beaucoup de choses, dont ils ne s'étonnent pas, ils éprouveraient certainement quelque surprise en découvrant mon trésor... Un homme qui voyage sans le sou est toujours suspect, mais celui qui a trop d'argent sur lui ne l'est pas moins.
Je pris le parti de bourrer mes poches de bank-notes et d'en loger la plus grande partie dans la doublure de mon pardessus. J'allai donc chercher mes serviettes à la Banco de España, et de retour à l'hôtel, après avoir eu soin de boucher avec une cigarette le trou de la serrure, je procédai à mon «matelassage». Ce travail accompli, je me regardai dans l'armoire à glace, en tenant mon pardessus sous le bras, et certain que je pouvais circuler dans les rues sans me faire remarquer, je réglai ma note d'hôtel, hélai un cocher, et me fis conduire à la gare... Ce jour-là, c'était course de taureaux à Saint-Sébastien, et ma voiture se fraya difficilement un chemin à travers la foule qui se dirigeait vers la plazza. Enfin, j'arrivai à la station de chemin de fer... Un quart d'heure après, j'étais confortablement installé dans un wagon de première, et bientôt, je filais vers la France.
Il y avait dans mon compartiment deux messieurs qui m'avaient l'air d'affreux rastas et une dame très maquillée. Me rappelant la petite aventure qui m'était arrivée avec Manzana dans le train du Havre, je me gardai bien d'engager la conversation avec ces voyageurs. Dès que nous eûmes dépassé la frontière, les deux messieurs s'endormirent, et la dame se mit à lire un roman français... A Bayonne, ils descendirent, et je demeurai seul jusqu'à Bordeaux. Là montèrent trois gentlemen, qui, durant tout le trajet, ne parlèrent que des Balkans et de la question d'Orient. L'un d'eux, ainsi que je l'appris en écoutant leur conversation, était un ministre français, un petit barbu à binocle, dont j'ai oublié le nom. Les deux autres devaient être des députés. Avec de tels compagnons, je me sentais en sûreté. Je ne dormis point cependant, et quand on annonça le premier service du restaurant, je demeurai dans mon wagon.
Dieu! que le voyage me parut long. Il me semblait que jamais je n'atteindrais Paris... Enfin, le train s'arrêta. Nous étions à la gare d'Orsay.
J'arrêtai une chambre au Terminus et me fis servir à dîner, après avoir remis dans mes deux serviettes de maroquin mes précieuses bank-notes.
Paris comptait un millionnaire de plus!
* * * * *
Le lendemain, je pris un taxi, me fis conduire dans quatre banques, où j'effectuai le dépôt de ma fortune, et à midi j'étais enfin tranquille. J'avais gardé sur moi une centaine de livres.
Pour la première fois, depuis longtemps, je commençai à respirer. Je fis une promenade à pied, aux Champs-Elysées, déjeunai dans un grand restaurant, et me dirigeai ensuite vers Montmartre.
On se rappelle que j'avais recommandé à Edith de s'installer dans notre ancien quartier. J'espérais que peut-être le hasard me la ferait rencontrer, mais j'eus beau parcourir toutes les rues de la Butte, je ne l'aperçus point... Etait-elle à Paris?... Bien qu'elle m'eût promis de s'y rendre, ne s'était-elle pas ravisée à Southampton, au moment de s'embarquer?
Mais non, cela était impossible.
Il y avait trop de sincérité, trop d'amour dans son regard, lorsque nous nous étions séparés. D'ailleurs, ne désirait-elle pas échapper à ce Bill Sharper et à cet horrible Manzana qui la terrorisaient?
Je résolus donc de m'établir momentanément à Montmartre. C'est un quartier que j'ai toujours aimé. On y rencontre des artistes, des littérateurs et de jolies femmes... et l'on n'y voit point de ces bourgeois stupides qui s'offusquent de tout et se calfeutrent dans leurs appartements à partir de neuf heures du soir. Montmartre est le quartier de la joie, de l'esprit... et on y travaille aussi, quoi qu'en disent certains grincheux qui ont peiné toute leur vie pour n'arriver à rien.
XXIII
LA PETITE OUVRIÈRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE
Je m'installai rue de Maistre, dans une chambre meublée des plus modestes. De ma fenêtre, j'apercevais le cimetière Montmartre qui est, sans contredit, l'un des plus gais de Paris, avec ses arbres où chantent des milliers d'oiseaux, et ses jolies allées bordées de géraniums et de fusains... C'est aussi un cimetière «artistique» (si je puis m'exprimer ainsi). Là dorment J.-J. Henner, Paul Delaroche, Horace Vernet, A. de Neuville, Ary Scheffer, Berlioz, Henri Heine, Stendhal, Alfred de Vigny, les frères Goncourt et Emile Zola. Ces illustres défunts n'y sont pas enfermés entre deux murailles grises comme à Westminster... Ils ont au-dessus d'eux le grand ciel bleu, l'immensité.
Ceux qui trouvent que la vue d'un cimetière a quelque chose de triste sont, à mon avis, des gens primitifs qui ne comprennent rien, dont l'esprit obtus est incapable de penser... et de se souvenir.
Chaque jour, je faisais une longue promenade dans les rues qui montent vers le Sacré-Coeur, espérant enfin rencontrer Edith... Mais les jours succédaient aux jours, et je commençais à croire que, décidément, ma maîtresse n'avait pu se résoudre à quitter l'Angleterre. Ainsi, elle m'avait trompé, l'astucieuse créature! Ses pleurs, ses serments, tout cela c'était du «chiqué», comme on dit en France, et je rageais d'avoir, dans toute cette affaire, joué le rôle de M. Jobard.
Je finis cependant par me rassurer un peu. J'avais promis à ma maîtresse de lui écrire poste restante, mais la date que je lui avais fixée était bien vague... et bien lointaine encore... Tant que les délais ne seraient pas expirés, je n'avais pas le droit de maudire Edith...
Je lisais beaucoup les journaux anglais, non point pour y savourer l'éloquence mielleuse de M. Lloyd George, mais pour me tenir au courant des petits drames que nous appelons chez nous _Diary misdeeds_.
Or, un matin, en ouvrant la _Morning Post_, un titre en caractères gras attira soudain mon attention:
_THE WHITE-TRACT_
Et je lus:
«Notre grand détective Allan Dickson, qui, depuis quelques années, a remplacé le pauvre Herlokolms actuellement interné à Bedlam, vient de mettre la main sur deux ignobles trafiquants nommés Bill Sharper et Manzana. Cernés dans un bar de Pennsylvania, ces bandits ont opposé une résistance désespérée. Conduits au poste de police et interrogés par le Chief-Inspector, ils ont fini par entrer dans la voie des aveux et par reconnaître que, depuis plusieurs mois, ils se livraient à la «traite des blanches». Ce ne serait point, paraît-il, le seul méfait qu'on aurait à leur reprocher, car Allan Dickson a relevé contre eux des charges accablantes: attaques nocturnes, vol avec effraction, tentative d'assassinat... Il est probable qu'avant peu ces dangereux malfaiteurs seront pour longtemps logés à Reading. Allan Dickson, que nous avons vu ce matin, est persuadé que l'instruction de cette affaire durera plusieurs semaines, et qu'elle amènera la découverte d'un grand nombre de méfaits dont les auteurs avaient jusqu'à présent échappé à la justice.»
Tout s'arrangeait au gré de mes désirs. Je n'avais plus à craindre ni Bill Sharper, ni Manzana... Il est vrai que ce dernier n'était pas bien dangereux, puisque je ne risquais point--et pour cause--de le rencontrer à Paris, mais Bill Sharper, qui venait souvent en France pour y chercher des «cailles», aurait pu, un jour ou l'autre, se trouver en face de moi, et j'avais de sérieuses raisons pour l'éviter... du moins pour le moment.
De ces deux ennemis, celui que je haïssais le plus, c'était certainement Manzana, car cet homme m'avait trop fait souffrir. Sa vilaine figure jaune, ses yeux fourbes, son affreuse voix cuivrée, et jusqu'à sa façon de prononcer monsieur Pipe (au lieu de Païpe), tout en lui m'était odieux... Et puis... et puis... il y avait une chose qui me le rendait plus odieux encore: la façon dont il avait abusé d'Edith...
Ah! décidément, Allan Dickson venait de me rendre encore un fier service... Je dis _encore_, car si aujourd'hui j'étais riche, c'était grâce à lui... La carte qu'il m'avait remise à la gare de Waterloo avait été le talisman qui avait opéré sur le pauvre Richard Stone un si merveilleux effet... Si je devais à Allan Dickson trois ans de «hard labour», je lui devais aussi une fortune de cent cinquante mille livres... et j'estimais que la compensation était largement suffisante... «On n'a rien sans peine», dit un proverbe français dont j'ai pu, mieux que tout autre, vérifier la justesse.
Les jours passaient et je n'avais guère, jusqu'à présent, joui de mon énorme fortune. Je vivais modestement dans ma chambre de la rue de Maistre... Sur mon palier habitait un peintre du nom de Gerbier, un grand garçon sympathique et doux, que je voyais assez souvent, et que j'aidais parfois de ma bourse, car, comme tous les artistes qui se consacrent uniquement à l'Art, il était très pauvre. Plutôt que de faire du commerce et de vendre à l'Amérique des faux Corot et des faux Carrière, il préférait manger du pain sec et boire de l'eau. Il n'y a qu'en France que l'on voit de ces héroïsmes!... Gerbier n'était pas seulement un peintre de talent, c'était aussi un remarquable violoniste, et il ne refusait point, quand je l'en priais, de me jouer les sonates de Bach, les danses de Brahms ou les concertos de Wieniawski. Comme il se plaignait toujours d'avoir un mauvais violon, un jour, pour lui faire une surprise, je lui payai un Bergonzi qu'un luthier de la rue de Rome avait garanti excellent... Il l'était, en effet--trop peut-être--car à partir du jour où il eut cet instrument entre les mains, Gerbier laissa ses couleurs sécher sur sa palette... Je fus obligé, pour qu'il se remît au travail, de «confisquer» le violon. Je ne lui permettais plus de jouer qu'une heure le matin et deux heures le soir.
Jusqu'à présent, cet artiste était mon seul ami. Je lui dois beaucoup, car il m'a appris à aimer et aussi à apprécier des artistes tels que Cézanne, Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec et Matisse...
Gerbier, je dois le reconnaître, n'abusa point de ma générosité. D'autres à sa place se fussent cramponnés à moi et m'eussent saigné à blanc, mais lui se montra très digne, et j'eus toujours beaucoup de peine à lui faire accepter quelque argent. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, il ne sera peut-être pas très flatté d'avoir eu pour ami un cambrioleur, mais Gerbier a l'esprit large, et il... comprendra. L'homme n'est rien, c'est le geste qui est tout.
D'ailleurs, le cambrioleur qui oblige ses semblables est, à mon avis, plus estimable que le riche qui ne dénoue jamais les cordons de sa bourse...
Mon existence à Montmartre était celle d'un petit rentier, et les gens qui me voyaient passer ne se doutaient certes point que j'étais un millionnaire. Il est vrai que rien ne distingue le millionnaire des autres hommes.
Un jour que dans la rue Tholozé j'avais été surpris par la pluie, et me hâtais vers un café tout proche, j'aperçus devant moi une femme simplement mise, mais joliment bien tournée, ma foi. Elle portait une de ces enveloppes en serge noire que les Parisiennes appellent «une toilette»--je n'ai jamais pu savoir pourquoi--et cette toilette qui devait être pleine d'étoffes ou de lingerie paraissait fort lourde, car à chaque instant la femme la faisait passer d'un bras à l'autre. L'eau ruisselait sur la pauvre petite robe de l'ouvrière et dégouttait de son modeste chapeau dont les bords s'étaient à demi rabattus. Galamment, je m'avançai, avec mon parapluie (un bon Anglais, quand le temps n'est pas sûr, a toujours la précaution de prendre son parapluie et de relever le bas de son pantalon).
--Mademoiselle, dis-je d'une petite voix flûtée, voulez-vous me permettre de vous abriter?
--Vous êtes bien aimable, monsieur... je vous remercie beaucoup...
Et, en disant ces mots, la femme tournait vers moi son visage rose.
--Edith!... ma chère Edith!
--Edgar!... quoi... c'est vous!... Ah! quelle surprise!
--Ma petite Edith!...
Et, prenant sa «toilette», je la passai à mon bras...
La pluie redoublait, une pluie droite, maussade, qui claquait sur le pavé. On se serait cru à Londres.
--Entrons ici, dis-je en désignant un petit café de la rue des Abbesses où j'allais quelquefois prendre mon apéritif.
Quand nous pénétrâmes dans cet établissement, j'entendis le garçon qui disait à un consommateur: «Tiens, v'là l'Anglais de la rue de Maistre qui a fait un «levage»... pas mal, la petite poule!»
Nous nous assîmes, et je commandai deux grogs.
Edith et moi, nous étions si émus que nous ne trouvions rien à nous dire. Nous avions l'air aussi bête que deux jeunes amoureux à leur premier rendez-vous... Edith me regardait, j'avais pris sa petite main dans les miennes et la caressais doucement...
--Vous voyez, dis-je enfin... je suis venu...
--Je le savais bien, Edgar, que vous viendriez... Vous n'êtes pas allé en Amérique?
--Non...
--Et vous avez bien fait... Vous êtes tranquille, maintenant?
--Tranquille?
--Oui... vous... ne craignez plus...
--Je ne crains plus rien, Edith...
--Quel bonheur!... Alors, nous allons pouvoir vivre heureux... En attendant que vous trouviez un emploi, je travaillerai... nous ne manquerons de rien...
Je serrai plus fort la petite main... Bonne et chère Edith! Elle offrait de travailler... pour me nourrir... Quel dévouement! C'est à ces choses-là que l'on juge vraiment les femmes...
J'aurais pu la rassurer, lui avouer tout de suite que «j'avais fait fortune», mais je préférais la laisser causer. Il m'était agréable de l'étudier un peu. La femme que je retrouvais était si différente de l'autre, de celle qui était partie un jour en emportant mes deux mille francs, que je ne la reconnaissais plus. Autrefois, Edith ne rêvait que luxe et toilettes, c'était une gentille maîtresse, très aimante à certains moments, mais avant tout préoccupée de son teint, de ses ongles et de ses cheveux... L'Edith de Londres était une poupée de luxe, celle que je retrouvais était vraiment une femme, et une femme admirable, embellie, purifiée grâce aux leçons de cette déesse si cruelle que l'on nomme l'Adversité... Au lieu de faire commerce de son corps, comme tant d'autres malheureuses, elle s'était mise à travailler... Ses jolis petits doigts étaient noirs de piqûres d'aiguilles, et sa pâleur, ses yeux rougis par les veilles, disaient le dur labeur auquel elle s'était astreinte...
Pauvre Edith!...
--Alors, lui dis-je, vous rentrez chez vous?
--Non, répondit-elle... quand vous m'avez rencontrée j'allais reporter mon ouvrage...
--Vous avez dû bien souffrir depuis que nous ne nous sommes vus...
--Oui... Edgar... les premiers temps ont été durs... et je vous avoue que j'ai été bien près de céder au découragement, mais Dieu m'a protégée... J'ai eu la chance de rencontrer une brave dame, qui m'a recommandée à un entrepreneur de confections, et on m'a donné tout de suite de l'ouvrage... Oh! cela n'a pas marché tout seul, les premiers jours... J'avais perdu l'habitude de coudre... Songez donc que je n'avais pas touché une aiguille depuis ma sortie de pension!... Je n'allais pas vite au début, mais maintenant je suis devenue assez habile... et gagne bien ma vie...
--Ah!... et qu'est-ce que cela vous rapporte, la couture?
--Cela dépend... il y a des travaux qui sont assez ingrats, mais d'autres qui sont meilleurs... Quand j'ai des blouses à faire, par exemple, comme celles que je reporte aujourd'hui, je puis me faire soixante francs par semaine...
Soixante francs par semaine et elle trouvait, la malheureuse, qu'elle gagnait bien sa vie!
--J'espère, reprit-elle, que l'on va avant peu me donner un travail plus soigné, alors, cela ira mieux encore... Mais je suis là qui parle de moi, et j'oublie de vous demander ce que vous avez fait depuis notre séparation... Et votre diamant?
--N'en parlons pas, Edith, il m'a causé trop d'ennuis...
--Alors, c'était sérieux... vous aviez un diamant? un vrai?...
--Oui... un vrai... Pour le moment, sachez, my darling, que je suis riche... riche à millions...
Edith me regardait, un peu inquiète, se demandant si le malheur ne m'avait pas troublé la raison...
--Oui... riche à millions, repris-je, et l'ouvrage que vous reportez maintenant à votre confectionneur sera le dernier... Bientôt, nous reprendrons la grande vie... Au lieu de végéter dans une chambre garnie, nous aurons notre hôtel, à nous, des domestiques, une auto... Vous serez une lady, Edith, car avant peu, vous deviendrez ma femme... Vous voulez bien, n'est-ce pas?
--Oh! Edgar... pouvez-vous le demander?... Mais tout cela est trop beau, et j'ai peur...
--Peur de quoi, Edith?
--Je ne sais... c'est ridicule ce que je dis là, mais...
--Rassurez-vous, Edith... Allons, venez... Nous allons prendre un taxi... Il faut que vous reportiez votre ouvrage... Plus tard, je vous expliquerai tout...
XXIV
RÉDEMPTION
La pluie avait cessé. Un joli soleil de printemps dorait la façade des maisons. L'air était doux, une brise molle courait par les rues. Je hélai un taxi, et après y avoir fait monter Edith, jetai au chauffeur l'adresse qu'elle m'avait donnée...
--Mais vous êtes toute trempée, remarquai-je... Vous allez prendre froid... Il faut rentrer chez vous pour vous changer.
Edith sourit tristement.
--Ce serait difficile, dit-elle... car je n'ai qu'une robe... celle que j'ai sur le dos... Mais ne craignez rien, je suis habituée à la pluie... Ce n'est pas la première fois que je reçois une averse... Je crois que décidément il pleut autant à Paris qu'à Londres... seulement (je ne sais si c'est une idée) la pluie de Paris me semble plus gaie que celle de Londres.
Nous arrivions au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, et le taxi allait s'engager dans le faubourg Montmartre, quand Edith me saisit vivement le bras, en disant:
--Oh! non... non... ne passons pas par là...
--Et pourquoi?
--Je vous le dirai tout à l'heure.
Je donnai l'ordre au chauffeur de prendre la rue Bourdaloue et la rue Laffitte...
--Figurez-vous, me dit Edith, au bout d'un instant, que l'autre jour... dans le faubourg Montmartre, devant un petit bar... j'ai aperçu Bill Sharper... Oui, Edgar... je l'ai vu comme je vous vois... et l'ai bien reconnu... Lui aussi m'a reconnue, car il m'a suivie aussitôt, mais je m'étais approchée d'un agent, et il n'a pas osé m'aborder... Il demeurait planté au bord du trottoir et attendait le moment où je me remettrais en route... J'ai profité d'un encombrement pour m'esquiver et me suis mise à courir comme une folle... Oh! cet homme!... si j'allais le rencontrer encore!
--Tranquillisez-vous, ma petite Edith, vous ne le reverrez plus...
--Est-ce possible?
--Puisque je vous le dis... Bill Sharper est en ce moment entre les mains de la justice...
--Oh! si vous pouviez dire vrai!
--C'est certain... Manzana aussi a été arrêté...
--Comment, ils étaient donc tous les deux à Paris?
--Non... on les a arrêtés à Londres... dans un établissement de Pennsylvania Street... C'est Allan Dickson qui les a capturés.
--Allan Dickson!... ce maudit détective qui avait l'air de tant s'intéresser à nous et qui, cependant, est cause de tous nos malheurs... Oh! ne me parlez jamais de cet individu-là, Edgar...
--Allan Dickson a fait son devoir, Edith.
Il y eut un silence.
Ma maîtresse me regarda un instant, puis, me pressant tendrement la main.
--Ne pensons plus à cela, dit-elle... Ne sommes-nous pas heureux, maintenant?
--Oui, Edith, nous sommes heureux... et vous avez raison, il faut oublier le passé... Figurons-nous que nous avons fait un mauvais rêve.
Nous étions devant la maison où ma maîtresse allait reporter ses blouses.
--Renvoyez votre taxi, dit-elle, car je vais peut-être en avoir pour un certain temps... Il m'arrive quelquefois de poser une heure avant de pouvoir remettre mon ouvrage... ensuite, il faut que je fasse établir mon bon pour passer à la caisse, et ces messieurs ne sont jamais pressés.
--Inutile de passer à la caisse, Edith... Laissez-leur les quelques francs que vous devez toucher... Nous n'avons plus besoin de cela maintenant.
--Non, Edgar... j'ai travaillé, j'entends être payée. Pourquoi laisser mon argent à ces gens-là?... Et puis, j'y tiens à cet argent... c'est le dernier que j'aurai gagné de mes mains, je veux le conserver... J'ai idée qu'il me portera bonheur...
--C'est bien... je vous attends.
--Renvoyez votre taxi.
Je me contentai de sourire... Est-ce qu'un millionnaire regarde à quelques misérables francs?
Edith pénétra dans la maison, s'engagea dans un long couloir... et je suivis un instant sa gracieuse silhouette... Quand je l'eus perdue de vue, je me calai dans la voiture, les pieds sur le strapontin, allumai un cigare et me pris à réfléchir.
Tout jusqu'à présent semblait me favoriser... J'étais riche, j'avais retrouvé ma maîtresse... que pouvais-je désirer de plus? Mais une ombre passa subitement sur mon bonheur... Je venais de sentir sous ma main le diamant maudit qui avait bouleversé ma vie...