Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires

Chapter 22

Chapter 223,773 wordsPublic domain

--C'est bien, embarquez...

Je crus que l'on allait m'envoyer la passerelle, mais personne ne bougea à bord du yacht...

--Eh bien? avez-vous entendu?

--Oui, patron... mais...

--Mais quoi?

--La passerelle?...

--La passerelle... est-ce que vous supposez qu'on va la placer exprès pour vous?... Sautez dans les haubans...

Au risque de me rompre le cou, je pris mon élan, fis un bond de deux mètres, parvins à saisir un des haubans de bâbord et me laissai glisser sur le pont du bateau. Je m'étais affreusement écorché les mains, mais il faut croire que la petite gymnastique à laquelle je venais de me livrer avait émerveillé le gros homme, car il dit en hochant la tête:

--Parfait!... vous jouez la difficulté, à ce que je vois... vous avez voulu m'épater... approchez un peu...

Je m'avançai, joignis les talons et demeurai immobile...

Le patron m'examina pendant quelques instants, envoya par-dessus bord un jet de salive noire et me dit:

--Vous avez toujours servi sur les bâtiments de commerce?

--Oui, patron...

--Appelez-moi capitaine...

--Oui, capitaine.

--Etes-vous déjà allé aux Indes?

--Oui, capitaine.

--Par le canal ou par le Cap?

--Plaît-il?

--Je vous demande si c'est par Suez ou par le Cap?

--Par Suez...

--Bien entendu!... par Suez!... Ils sont tous les mêmes... Ça ne pense qu'à se faire remorquer ces cocos-là... Eh bien, moi, tel que vous me voyez... j'ai trente ans de navigation... vous entendez... trente ans... et je ne l'ai seulement jamais vu votre sale canal... Moi, ma route, c'est le Cap... oui, mon ami... Southampton, Lisbonne, Madère, Bonne-Espérance, Zanzibar, les Maldives et Ceylan... Voilà la vraie route des Indes et celui qui me dirait le contraire, je lui enverrais immédiatement ma botte dans le bas des reins... Il n'y a que les marins d'occasion qui passent par le canal...

Le capitaine cracha de nouveau et reprit d'un ton méprisant:

--Oui, les marins d'occasion... ceux qui apprennent la navigation dans les écoles... mais les vieux routiers comme moi doublent toujours le Cap...

--Le fait est, approuvai-je, que par le Cap...

--C'est bon... montrez-moi un peu vos papiers...

--Mes papiers?... Je vais vous dire... hier soir, je les avais encore, mais ce matin, en me réveillant...

--Oui, je vois... vous vous êtes saoulé hier comme un Ecossais et vous vous êtes fait dévaliser... Ah! bougre d'ivrogne, vous vous en êtes envoyé des verres de gin et de whisky, hein? Combien?

--Je ne sais... une vingtaine, peut-être.

--Une vingtaine!... seulement... et c'est ça qui vous a tourné la tête... Ah! ah! ah! les voilà bien les marins d'aujourd'hui, ça se saoule avec vingt petits verres!... De mon temps, mon garçon, il fallait deux pintes de schnick pour nous coucher par terre... oui, deux pintes et il y en avait même qui allaient jusqu'à trois... Décidément, il n'y a plus d'hommes aujourd'hui... Enfin, ça n'est pas tout ça... vous n'avez pas de papiers... pas même un simple certificat... Sur un navire de commerce, on vous ferait arrêter, mais moi, je m'en moque... Ce ne sont pas les papiers qui font les bons marins. Si je vous ai demandé les vôtres, c'était pour la forme... Ici, à mon bord, personne n'a de papiers... Je ne sais même pas le nom de mes hommes... Ils se présentent, je les accepte, et les baptise aussitôt... Passons aux conditions. Nous allons aux Indes... c'est vingt-cinq livres pour la traversée... autant pour le retour... ça vous va?

--Oui, capitaine.

--Bon... maintenant, on ne descend pas à terre aux escales...

--Cela m'est égal.

--La discipline ici est très sévère... Comme je suis le maître, le _seul_ maître, entendez-vous, à bord du _Sea-Gull_, j'ai tenu à y maintenir les anciennes traditions de la marine à voiles... Je vous donnerai d'ailleurs une copie du règlement. Donc, nous sommes d'accord, n'est-ce pas?

--Oui, capitaine.

--Eh bien, vous êtes des nôtres... à partir d'aujourd'hui, vous vous appelez «Colombo»... chaque marin du _Sea-Gull_ porte le nom d'une ville maritime... Venez, je vais vous présenter à Cardiff, le maître d'équipage.

Le capitaine s'engagea dans une écoutille et je descendis derrière lui. Nous suivîmes la coursive d'entrepont et arrivâmes dans une petite pièce carrée qui prenait jour par un hublot.

Un homme gigantesque, assis sur une caisse, se dressa à demi, dès que nous pénétrâmes dans la chambre. C'était Cardiff. Jamais de ma vie je n'ai vu pareil colosse. Je ne puis mieux comparer Cardiff qu'à un gorille du Gabon. Sa tête énorme, au front bas, ses yeux gris mobiles et perçants, enfouis sous des sourcils broussailleux, sa poitrine vaste et velue, ses bras démesurément longs, ses jambes torses reposant sur deux gros pieds plats, tout en lui rappelait le singe anthropoïde de l'Afrique Equatoriale.

--Cardiff, dit le capitaine, voici un nouveau gabier... Il ne nous manque plus que trois hommes... Dès que je les aurai trouvés, nous appareillerons...

--Hon!... fit l'homme-gorille.

--Pour l'instant, gardez-le près de vous et faites-lui lire le règlement du bord.

--Hon!...

--Ensuite, vous lui ferez préparer les feux.

--Hon!...

--Vous pourrez aussi lui faire faire quelques épissures...

--Hon!...

Lorsque le capitaine eut disparu, Cardiff s'assit sur son coffre, alluma une petite pipe en terre, en tira quelques bouffées et prit dans sa poche un carnet tout crasseux qu'il me tendit en disant:

--Règlement...

Il était plutôt dur, le règlement... mais bah!... j'étais prêt à tout accepter pour échapper à Bill Sharper et à Manzana. Tant que nous n'aurions pas quitté Southampton, je ne serais pas tranquille. Mes ennemis pouvaient encore me découvrir. Il leur suffisait pour cela de questionner quelques marins du port...

Bien que Manzana et Bill Sharper ne fussent point très perspicaces, ils ne manqueraient pas quand même, en apprenant qu'il y avait à quai un navire suspect, de venir s'informer si je ne faisais point partie de l'équipage. Dans quel navire, en effet, pouvais-je me réfugier, si ce n'était dans un navire suspect?

Je tremblais, à chaque instant, de voir apparaître mes deux gredins.

Quand j'eus parcouru le fameux règlement que Cardiff m'avait présenté, je demandai au colosse s'il désirait que je lui rendisse quelque service.

Il secoua négativement la tête.

Pendant près d'une heure, nous demeurâmes en face l'un de l'autre, sans parler. Cardiff, toujours assis sur sa caisse, moi, debout devant lui. De temps à autre il me décochait un regard en dessous, puis retombait dans son assoupissement de brute.

Quel singulier type que ce maître d'équipage sous les ordres duquel j'allais me trouver désormais! Tout d'abord, je l'avais pris pour un Gallois, mais à quelques mots qu'il prononça enfin je reconnus qu'il était Ecossais.

Lorsqu'il eut fumé deux pipes, il se leva, mais il était tellement grand qu'il était obligé de marcher en baissant la tête, car l'endroit où nous nous trouvions n'avait pas plus d'un mètre soixante-quinze de hauteur et Cardiff, je l'ai dit, était un géant. Après avoir tourné dans la chambre, il sortit d'un équipet une grosse bouteille verte, la déboucha lentement, puis en porta le goulot à ses lèvres. Quand il remit le bouchon, une forte odeur de gin se répandit dans la pièce. Cardiff me regarda; ses yeux gris luisaient comme des projecteurs et son affreux visage avait maintenant une expression étrange.

Il ralluma sa pipe et reprit son impassibilité de Bouddha.

Je commençais à trouver le temps long en compagnie de ce marin silencieux, lorsqu'un coup de sifflet retentit soudain sur le pont du navire.

Cardiff eut un grognement, s'étira en faisant craquer ses énormes membres, puis se dressa, comme à regret, en disant:

--_Come, mate!_[9]

[9] Viens, camarade.

Et il me poussa doucement devant lui.

Ce qui me surprit, ce fut que Cardiff m'appelât _mate_. Ce mot, en argot maritime, signifie camarade, et n'est guère employé qu'entre matelots de même grade ou de même spécialité. Il est très rare qu'un maître d'équipage appelle ainsi un subordonné.

J'en conclus que Cardiff, malgré son apparence bestiale, n'était pas au fond un méchant homme... c'était un ours, un ours mal léché sans doute, mais avec lequel il serait peut-être possible de s'entendre.

Sur le pont du _Sea-Gull_, nous trouvâmes tout l'équipage réuni... et quel équipage, grand Dieu! Il y avait là des nègres, des Malais, des Hindous, des Chinois et des hommes de race indécise.

L'Europe était représentée par le capitaine, Cardiff, trois matelots et moi.

Tous ces marins semblaient très dociles, et rompus à la plus sévère discipline. L'appareillage se fit avec un ensemble parfait; les ordres étaient exécutés avec une merveilleuse précision et dans le plus profond silence.

On eût cru assister à une de ces scènes de féerie magistralement réglées comme on en voit quelquefois à l'Olympia de Londres.

J'aidai mes nouveaux camarades à étarquer la grand'voile, pendant que d'autres hissaient le foc et le grand foc.

Le capitaine, sûr de sa manoeuvre, avait refusé l'aide d'un remorqueur.

Sur les quais, une foule de curieux assistaient à l'appareillage, se demandant sans doute comment le _Sea-Gull_ arriverait à se déhaler, au milieu de tous les bateaux qui encombraient le port.

Les amarres furent larguées et le navire, plein vent arrière, glissa doucement sur le Southampton Water. Le capitaine se tenait à la barre, attentif, le sourcil froncé, modifiant insensiblement, pour éviter un empannage, la direction de son bâtiment. Lorsque nous atteignîmes la pointe de Calshot, comme nous avions maintenant de l'espace devant nous, il lança un coup de sifflet. Tous les hommes de l'équipage se rangèrent au pied des haubans de bâbord et de tribord attendant les ordres.

Je m'étais joint à eux, mais j'avoue qu'à ce moment mon coeur battait plus vite que l'habitude... Je comprenais que nous allions monter dans la mâture et je me sentais plutôt mal à l'aise, car c'était la première fois que je remplissais les délicates et périlleuses fonctions de gabier.

J'aurais préféré faire partie de l'équipe du grand mât qui, elle, n'était astreinte à aucune gymnastique et n'avait qu'à peser sur les drisses de grand'voile et de flèche, mais j'étais désigné pour la misaine où il y avait cinq vergues à guinder: le cacatois, le perroquet, le volant, le fixe et la vergue basse. Il faudrait assujettir les voiles d'étai et, pour cela, demeurer en équilibre sur les barres, au risque de piquer une tête dans le vide.

Le capitaine, qui tenait le gouvernail d'une main et son sifflet de l'autre, lança un nouveau commandement et les matelots s'accrochant aux échelles de haubans montèrent dans la mâture. J'eus la chance d'être désigné pour la vergue basse et me tirai assez bien de l'effort que l'on exigeait de moi. S'il m'eût fallu grimper jusqu'au cacatois, je crois bien que je n'aurais pas tardé à décrire dans l'espace une fâcheuse trajectoire.

Lorsque les vergues furent brassées, un coup de sifflet nous rappela tous sur le pont et je commençai à respirer plus librement.

Maintenant, Cardiff avait remplacé le capitaine à la barre. Nous étions dans le Solent et le navire filait grand largue avec un petit clapotement qui devenait de plus en plus bruyant à mesure que la vitesse augmentait.

A présent, j'étais libre: bientôt plusieurs milles me sépareraient de la Grande-Bretagne et comme nous n'avions pas la T. S. F. à bord, nous allions nous trouver pour longtemps sans communication aucune avec la terre. Manzana et Bill Sharper n'étaient décidément plus à craindre.

Edgar Pipe et son diamant fuyaient vers les régions lointaines!...

XIII

PASSAGERS MYSTÉRIEUX

J'avais entendu dire que nous allions aux Indes, mais je n'en étais pas sûr. Je cherchai à me renseigner auprès des trois matelots européens qui étaient à bord. L'un d'eux, un Français, affirma que nous allions tout simplement en Espagne; l'autre, un Anglais, soutint que nous ne dépasserions point le Cap de Bonne-Espérance; quant au troisième, un Irlandais, il avoua qu'il ne savait rien.

La curiosité qui me poussait à m'informer de notre itinéraire était assez ridicule, en somme, car le but du voyage serait toujours le même pour moi. Que nous allions aux Indes ou en Chine, cela importait peu. Le principal était que je m'éloignasse le plus possible de l'Angleterre et le _Sea-Gull_ semblait aussi pressé que moi de fuir la côte.

Dès que nous eûmes dépassé les «Needles», récifs dangereux qui se trouvent, comme on sait, à la pointe extrême de l'île de Wight, nous mîmes le cap au sud-quart-sud-ouest.

Malheureusement, le vent qui jusqu'alors avait été favorable, changea brusquement, et nous fûmes obligés de louvoyer, ce qui retarda beaucoup notre marche.

Néanmoins, le _Sea-Gull_ tenait merveilleusement le «près» et faisait, avec le vent, un angle de quatre quarts, soit quarante-cinq degrés. Il avait cependant un défaut, il gîtait beaucoup et, à certains moments, le pont offrait une déclivité telle que nous devions nous cramponner à la lisse et aux superstructures pour ne pas être envoyés par-dessus bord. Ce brick-goélette, comme tous les bateaux de plaisance, était très fin de formes, et il y avait lieu de s'étonner que le capitaine eût choisi un tel bâtiment pour faire de longs voyages. D'ailleurs, tout était mystère sur le _Sea-Gull_. J'avais cru jusqu'alors que celui qui le commandait en était le propriétaire, mais j'appris bientôt par le matelot irlandais que nous avions deux passagers à bord: un homme et une femme.

Il me semblait en effet étonnant que le capitaine voyageât pour son seul plaisir.

* * * * *

La première journée que je passai sur le _Sea-Gull_ fut des plus calmes. On ne m'employa qu'à des manoeuvres insignifiantes et j'eus la chance, lorsque la brise fraîchit et qu'il fallut carguer perroquet et cacatois, de ne pas faire partie de la bordée de service.

A la nuit, le capitaine--je ne sais si j'ai dit qu'il s'appelait Ross--fit, selon la vieille coutume maritime, à laquelle certains navigateurs sont restés fidèles, prendre un ris dans la voilure et il ne resta plus sur le pont que le marin de quart, la bordée de tribord et l'homme de barre.

Mes camarades et moi, après avoir pris notre repas, nous nous réfugiâmes dans le gaillard d'avant et installâmes nos hamacs.

Cardiff, son éternelle pipe aux dents, assista à notre coucher, puis, quand il vit que tout était en ordre, il se retira dans sa chambre.

Dès qu'il eut disparu, quelqu'un ralluma la camoufle, la voila prudemment avec l'étamine bleue d'un pavillon et une partie de l'équipage se mit à jouer aux cartes. Je remarquai que les plus acharnés parmi les joueurs étaient les nègres et les Chinois. Ces gens ne se comprenaient pas entre eux, mais ils suppléaient aux paroles par une mimique étrange, coupée de temps à autre, d'interjections rauques et traînantes. Je fus assez étonné de ne pas voir circuler d'argent, mais l'Irlandais, qui était mon voisin de hamac, m'apprit qu'ils jouaient sur parole et qu'ils régleraient leurs comptes à la fin de la traversée, lorsqu'ils auraient touché leur solde.

Il y eut, à un certain moment, une vive discussion qui se termina par un assaut de boxe entre un nègre et un Chinois. Le nègre mit son adversaire knock out et la partie recommença, pendant que deux matelots relevaient le Chinois, qui était quelque peu meurtri et le couchaient dans son hamac.

Mon voisin de lit, l'Irlandais (je me rappelle qu'il s'appelait Solway), bavard comme tous ses compatriotes, avait fait glisser sur leur tringle les garcettes de son hamac et s'était rapproché de moi.

--Sur quel bateau étiez-vous avant de venir ici? demanda-t-il.

--Sur le _Black-Star_, répondis-je...

--Un long courrier?

--Oui...

--Moi, j'étais sur le _Newcastle_, un vieux bâtiment plein de rats qui repose maintenant par le fond, dans le canal de Saint-Georges.

--C'est la première traversée que vous faites sur le _Sea-Gull_?

--Oui... d'ailleurs tout l'équipage est dans mon cas... nous sommes tous nouveaux à bord...

--Pas possible?

--Quoi?... vous ne le saviez pas?

--Non, je vous assure... mais à qui appartient le bateau sur lequel nous sommes?

--A personne... ou du moins si, il appartient à un armateur anglais qui l'a loué aux deux passagers qui sont à bord... Ce sont eux qui ont engagé le capitaine Ross et l'ont chargé de recruter l'équipage.

--Ah!... et sait-on quels sont ces gens?

--On dit--mais je ne pourrais rien affirmer--que c'est un lord qui voyage avec sa maîtresse... Je l'ai aperçu avant-hier, quand il a embarqué... Il a une drôle de tête...

--Et la femme?

--Elle était tellement emmitouflée qu'on ne lui voyait que les yeux et le bout du nez...

--Ils ont des domestiques avec eux?

--Non...

--Comment... pas même un groom?

--Je ne crois pas...

--Et depuis leur embarquement, ils n'ont point paru sur le pont?

--Non... ils ne bougent pas de leur appartement... il n'y a que le capitaine et le steward qui les approchent...

--Bizarre!...

--Oui... bizarre, comme vous dites... moi, j'ai dans l'idée que ces particuliers-là ont fait quelque sale coup et qu'ils ont frété le _Sea-Gull_ pour échapper à la police...

--Mais avant le départ, il y a eu une visite à bord?

--Oui... j'y ai même assisté, mais le capitaine avait eu soin de cacher les deux passagers dans la cale avec tous leurs bagages...

--Alors, le capitaine est de mèche avec eux?

--Probable!

Cette conversation fut interrompue par l'arrivée brusque de Cardiff. En apercevant le falot qui était toujours allumé, il poussa un hurlement de fauve, se précipita sur les joueurs, leur administra une volée de coups de poings, déchira les cartes, puis éteignit la lumière et disparut. Cardiff, on le voit, s'y entendait à maintenir l'ordre à bord. Quand il eut refermé la porte, les nègres et les Chinois regagnèrent à tâtons leurs hamacs et jusqu'à la relève de minuit le silence le plus complet régna dans la chambrée.

Au matin, quand je parus sur le pont, le capitaine Ross m'appela:

--Venez dans ma cabine, j'ai à vous parler...

Je le suivis en tremblant.

Quelle nouvelle tuile, pensai-je, vais-je encore recevoir sur la tête?...

Dès que nous fûmes seuls, le capitaine me dit:

--Je vous ai observé hier pendant toute la journée et j'ai pu me convaincre que vous êtes marin, comme moi je suis évêque... vous vous tenez sur les barres comme un dromadaire sur une balançoire et vous ne savez même pas déborder la vergue de la hune et frapper les palans sur les galhaubans... Je pensais que vous pourriez faire un gabier supplémentaire de basse-voile, mais vous ne seriez même pas capable de larguer le dormant de l'écoute... et d'amarrer le conducteur sur les cosses d'empointure lorsqu'elles sont larguées...

Tout ce que me disait le capitaine était pour moi de l'hébreu, mais comme j'avais l'air de protester, il s'écria:

--Un gabier, vous?... Jamais de la vie!...

--Cependant, je vous assure qu'à bord du _Black-Star_...

--Quoi?... que faisiez-vous à bord du _Black-Star_?... vous briquiez la poulaine, hein?... c'est tout ce que vous pouvez faire... Tenez, je vais vous prouver que vous êtes nul en navigation... que vous n'avez jamais mis les pieds sur un navire à voiles... Je suppose que le hale-bas du foc soit cassé... par quoi le remplacez-vous?... Ha! vous restez là comme un cachalot qui a avalé une gaffe... vous ne savez pas!... Et quand un hunier se déchire, comment vous y prenez-vous pour le réparer sans le carguer?... Vous voyez, vous demeurez bouche bée... Vous êtes gabier comme la tige de mes bottes et vous m'avez monté le coup, quand vous vous êtes présenté!... Je ne sais ce qui me retient de vous débarquer séance tenante...

Le capitaine Ross, d'un tour de langue changea sa chique de côté, puis après avoir juré tout ce qu'il savait, et m'avoir prodigué un tas de noms qu'un horse-guard n'eût pas entendus sans rougir, il parut se calmer un peu...

--C'est bien, dit-il... cela m'apprendra à engager un matelot sans lui faire faire un petit voyage dans les vergues... Je vous avais promis vingt-cinq livres pour la traversée... je vous diminue de moitié... et dorénavant, au lieu de grimper dans la mâture, vous resterez à la cuisine, avec le maître-cook... Vous savez éplucher les oignons et les pommes de terre, je suppose?... Allez, rompez, et que je ne vous voie plus... descendez trouver Zanzibar et dites-lui de ma part que, comme vous étiez trop bête pour faire un gabier, je vous ai nommé laveur de vaisselle...

Je saluai et sortis, affectant d'être navré de ma disgrâce, mais très heureux, au fond, de ce changement de situation... J'étais maintenant certain de ne pas me rompre le cou en tombant des hunes.

Je m'engageai dans le petit escalier à pente roide qui conduisait à la cuisine et, cinq minutes après, je me présentais à M. Zanzibar, un nègre du plus beau noir dont la peau humide luisait comme celle d'un phoque sortant de l'onde.

Lorsque j'entrai, Zanzibar était en train de moduler sur un énorme ocarina de métal blanc une mélodie tropicale. Tout en jouant, il remuait la tête, roulait de gros yeux blancs et, de ses pieds nus, frappait le sol en cadence. Dès qu'il me vit, il ôta l'ocarina de ses lèvres et demanda:

--Qui tu veux-ti, missié?

A défaut de lettre d'introduction, je lui exposai de vive voix le but de ma visite.

Il m'écouta en souriant, puis, quand j'eus terminé:

--Mi, bi content, dit-il... Oui bi content d'avoir camarade... Triste ici!... Tous deux nous rigoli, nous joui ocarina, pi dansi... Comment ti t'appelles?

--Colombo, répondis-je (on se rappelle que c'était le nom que m'avait donné le capitaine).

--Mi, Zanzibar... mais pas vrai... mi pas Zanzibar... Mi Batouala.

Nous nous serrâmes la main et Zanzibar, pour fêter ma bienvenue, déboucha une fiole de rhum.

Au bout de quelques jours nous étions les meilleurs amis du monde et nous passions notre temps à nous raconter des histoires et à jouer de l'ocarina. J'avais autrefois pratiqué cet instrument stupide et j'en jouais assez bien, mais pour Zanzibar j'étais un artiste.

Quand je voulais le charmer, je lui disais de chanter sa mélodie et je l'accompagnais à la tierce.

Alors, il ne se tenait plus de joie et nous recommencions vingt fois de suite le même air. Cependant, ce concert déplut aux passagers mystérieux dont l'appartement se trouvait situé au bout de la coursive d'entrepont. Ils se plaignirent au capitaine et celui-ci, non content de confisquer l'ocarina, fit donner vingt-cinq coups de corde à Zanzibar.

Je revois encore le malheureux garçon quand il revint à sa cuisine après avoir subi ce châtiment barbare. Il avait les épaules et le dos zébrés de grandes raies bleuâtres et souffrait atrocement. Je le pansai du mieux que je pus et m'efforçai de le consoler.

Pauvre Zanzibar!

Ce qui l'affectait surtout, c'était d'être privé de son ocarina.

Je promis de lui confectionner un instrument plus harmonieux, et il fallut qu'immédiatement je me misse au travail.

Avec une boîte à cigares, sur laquelle je tendis des fils de fer de diverses grosseurs, je fabriquai une sorte de cithare d'une sonorité parfaite. J'en fis aussi une pour moi et nous reprîmes enfin nos duos que personne, cette fois, ne vint interrompre, car le bruit ne parvenait point jusqu'aux oreilles des passagers.

A quelques jours de là le matelot qui remplissait les fonctions de steward s'étant cassé le bras en tombant dans la cale, c'est moi qui fus désigné par le capitaine pour le remplacer. Mon service consista donc à servir à table les deux mystérieux personnages qui étaient, on le sait, les vrais maîtres du navire.