Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires
Chapter 21
--Ah! c'est qu'ils sont impitoyables, les geôliers de Reading... J'ai vu un prisonnier qui n'était plus qu'un squelette ambulant qui n'avait plus que le souffle; eh bien! ils l'ont forcé à tourner la roue jusqu'au bout... c'est-à-dire jusqu'à ce que le moulin lui broie les jambes... Ainsi, vous voyez à quoi vous aurez abouti... Pour vous venger de moi, vous aurez tout simplement signé votre arrêt de mort...
Manzana eut un cri de rage:
--Nous ne sommes pas encore condamnés, misérable!
--Non, répondis-je avec calme, mais vous le serez sûrement.
--Alors, rugit Bill Sharper, c'est bien vrai, vous parlerez...
--Oui... et non seulement je parlerai, mais je fournirai des preuves...
--Nous nierons...
--La «personne» qui vous a accompagnés dans vos expéditions viendra témoigner...
--Elle n'osera pas...
--Ah! vous croyez?... Eh bien! détrompez-vous, elle viendra... je n'aurai qu'un mot à dire et elle m'obéira... Vous voyez, votre cas est plus grave que le mien... L'affaire du diamant n'est qu'une bagatelle à côté du cambriolage d'Euston Road, de celui de Haymarket, du vol avec effraction de Portland Place, de la tentative de meurtre de London-Bridge et des affaires louches du Swan Hôtel...
Bill Sharper et Manzana, en m'entendant énumérer, par ordre chronologique, leurs différents méfaits, demeurèrent atterrés.
--Je vois, dit Bill Sharper, au bout d'un instant, que l'on vous a fait des confidences, mais celle qui vous a renseigné a exagéré... Si elle était, en ce moment, en face de nous, vous verriez qu'elle serait moins affirmative.
--Devant vous, peut-être, car elle vous sait capables de tout, mais quand vous serez tous deux devant les juges et qu'elle n'aura rien à redouter, je vous garantis bien qu'elle ne craindra pas de parler... Qu'a-t-elle à risquer?
--Pardi! la prison, comme nous...
--Elle n'a pas été votre complice... Vous l'avez forcée à vous accompagner, mais elle prouvera que vous l'aviez terrorisée... D'ailleurs, quand la justice saura à quel affreux métier vous l'avez contrainte, quand elle aura fait citer les locataires de la maison que vous habitiez, les juges auront pitié d'elle et s'ils la condamnent, la peine sera légère... En tout cas, elle est prête à tout risquer... par vengeance... et vous savez comment les femmes se vengent lorsqu'on les a poussées à bout...
Manzana et Bill Sharper réfléchissaient. Ils comprenaient à présent la «gaffe» qu'ils avaient commise et ils regrettaient sans doute la petite scène du square...
J'appuyai mon argumentation d'un aveu qui les déconcerta tout à fait:
--Quels gens stupides vous êtes, messieurs... Ainsi, vous vous figurez que j'ai encore le diamant!... Eh bien, détrompez-vous... on me l'a pris dès que j'ai été arrêté. Il y a eu une enquête... j'ai affirmé qu'on me l'avait donné pour le vendre... Il y a eu échange de télégrammes entre Paris et Londres... des agents de la Sûreté française sont venus m'interroger... Bref, on a jugé prudent d'étouffer l'affaire... Du moment que le gouvernement français rentrait en possession du Régent, il n'y avait pas lieu de soulever un scandale...
--Alors, fit Manzana d'un air incrédule, le diamant est aujourd'hui en France?
--Oui, et si vous voulez vous payer le voyage de Paris, vous pourrez le voir au Louvre, sur son écrin, dans la vitrine où sont exposés les bijoux de la Couronne.
A ce moment, comme pour protester contre ce mensonge, le Régent me tenaillait sournoisement l'estomac.
--Je ne crois pas un mot de toute cette histoire, dit Manzana. Vous êtes un roublard, et vous avez dû mettre le diamant en lieu sûr, avant d'être arrêté...
Bill Sharper intervint:
--Voyons... c'est pas tout ça, dit-il, le diamant... on s'en moque. Il y a une chose plus sérieuse...
Je le voyais venir, mais je feignais de ne pas comprendre.
--Oui, reprit-il... il y a une chose plus sérieuse... et si vous voulez m'écouter...
--Parlez, lui dis-je.
--Eh bien, voici: nous nous sommes tous les trois engagés dans une vilaine passe d'où nous sortirons sans doute, mais en y laissant des plumes... Voulez-vous que je vous donne mon avis, mais là, franchement...
Il s'arrêta, un peu gêné, puis laissa, d'un ton grave, tomber ces mots:
--Il ne tient qu'à nous d'arranger cette affaire-là... Si Pipe a eu des torts, nous en avons eu aussi... Quand cette maudite question d'argent est en jeu, cela fait toujours du vilain... Donc, écoutez bien ce que je vais vous dire... vous verrez que je parle en homme raisonnable... Si je ne sais pas très bien m'exprimer, je sais voir juste... et de loin... Or, en continuant à nous jeter à la tête des paquets d'ordures, nous agissons tout simplement comme des serins... Nous faisons le jeu de la police, voilà tout... Ne croyez-vous pas qu'il serait préférable de s'entendre?
Il se tut pour nous permettre sans doute de donner notre avis, mais comme nous demeurions silencieux, il reprit, d'un ton conciliant:
--Moi, vous savez, c'est mon avis que je vous donne... et si je le donne, c'est parce que je le crois bon... Suivez-moi bien... Si vous ne m'approuvez pas, vous me le direz. Il ne tient qu'à nous de sortir d'ici, mais pour cela, il s'agit de s'entendre... Ne croyez pas que j'aie peur... non, pas du tout, car les accusations qu'Edgar Pipe veut lancer contre nous ne reposent sur rien de sérieux... Ce sont des inventions de femme hystérique et rien de plus... Néanmoins, aux yeux des magistrats qui voient partout des coupables, les choses peuvent traîner en longueur et, jusqu'à ce que notre innocence soit démontrée, on nous gardera en prison... Ne vaudrait-il pas mieux faire la paix? Nous renoncerions, Manzana et moi, à accuser Edgar Pipe, et lui, de son côté, ne tenterait rien contre nous. Nous dirions que nous l'avions attaqué parce que nous croyions le reconnaître, mais que nous avons été trompés par une ressemblance... Ce sont des choses qui arrivent tous les jours, cela... Pipe, et c'est son intérêt, dira qu'il ne nous reconnaît pas, et l'affaire sera terminée... Voyez, je suis bon garçon... je ne demande qu'à arranger les choses...
XI
COMMENT ON SÈME LES GÊNEURS
Je n'étais pas dupe du «bon garçonnisme» de Bill Sharper et je savais très bien que le drôle ne pensait pas un mot de ce qu'il disait, mais comme ce qu'il nous proposait servait mes intérêts aussi bien que les siens, je déclarai me rallier à sa proposition. Quant à Manzana, fourbe comme toujours, il se fit tirer l'oreille, prétendit qu'il n'avait pas très bien compris, mais finit par accepter. Alors, nous dressâmes nos batteries et préparâmes les réponses que nous ferions au chief-inspector.
Les choses se passèrent comme nous l'espérions. Manzana et Bill Sharper avouèrent s'être trompés et m'avoir attaqué à tort, et moi, de mon côté, je retirai ma plainte. Le chief-inspector, après nous avoir adressé un petit speech aigre-doux, nous fit remettre en liberté.
Dès que nous nous retrouvâmes tous trois dans la rue, Bill Sharper et Manzana, au lieu de me quitter, m'emboîtèrent le pas avec insistance, sous prétexte que de bons camarades comme nous ne devaient plus se séparer.
Je devinai immédiatement quel était leur but. Les misérables voulaient m'entraîner dans quelque bouge et là renouveler sur moi la tentative qui avait échoué la veille.
L'expérience m'avait rendu prudent et je me tenais sur mes gardes.
--Voyez-vous, me dit Bill Sharper, le tout est de s'entendre, camarade. Maintenant que la paix est faite, nous allons dîner ensemble.
--Avec plaisir, répondis-je, mais il faut auparavant que j'aille retrouver le capitaine Wright qui doit certainement se demander ce que je suis devenu...
--Le capitaine Wright! s'écria Bill Sharper, je le connais, c'est un de mes meilleurs amis... J'irais bien le voir avec vous, mais je suis obligé de retourner à Pensylvania Road. Vous me retrouverez au Swan Hôtel, où je vous attendrai avec Manzana.
--C'est cela, dis-je... dans une heure, je serai au Swan...
Nous nous serrâmes la main et nous nous séparâmes.
J'avais à peine fait une centaine de mètres que je m'arrêtai soudain: je venais de remarquer que j'étais suivi. Je m'en doutais, d'ailleurs, car j'avais, l'instant d'avant, remarqué que Manzana avait fait un petit signe à deux affreux mendiants.
Il y a entre les malfaiteurs de Londres une sorte de franc-maçonnerie; ils se soutiennent et se reconnaissent à certains gestes, ou même à un simple coup d'oeil.
Mes ennemis me faisaient «filer».
M'approchant brusquement des ignobles individus qui m'emboîtaient le pas, je leur dis en les menaçant du doigt:
--Vous autres, si vous continuez à me suivre, je vous signale à un policeman...
Les deux drôles jouèrent l'étonnement et jurèrent leurs grands dieux qu'ils ne me suivaient pas...
Pendant qu'ils se répandaient en protestations, je hélai un taxi, jetai une adresse quelconque au cabman et les laissai, tout interdits, au milieu de la rue.
Lorsque j'eus roulé pendant une demi-heure, je descendis, réglai le chauffeur et m'enfonçai dans la première rue qui se trouva devant moi.
Mon intention n'était pas, comme on le suppose, de retourner à bord du _Humbug_... Je ne savais pas encore ce que j'allais faire, mais j'étais résolu à quitter Londres coûte que coûte... Par bonheur, Bill Sharper et Manzana n'étaient point parvenus à me «subtiliser» mon portefeuille. Je pouvais donc monter dans un train quelconque et mettre plusieurs dizaines de kilomètres entre mes ennemis et moi.
Comme je me trouvais dans les environs de Waterloo-Station, je résolus de prendre un billet pour Southampton. Une fois dans ce port, je tâcherais de me faire embarquer sur quelque bâtiment en partance pour l'étranger.
Après avoir jeté un rapide coup d'oeil derrière moi, je m'apprêtais à entrer dans la gare, quand un gentleman vêtu à la dernière mode me posa familièrement la main sur l'épaule, en disant:
--Tiens! M. Edgar Pipe!...
C'était Allan Dickson, le roi des détectives, celui qui, on se le rappelle, m'avait arrêté quelques années auparavant, dans cet hôtel de Kensington où je me croyais si bien caché.
Je saluai le gentleman et allais continuer mon chemin, quand il me retint:
--Eh quoi! monsieur Pipe, dit-il, vous ne semblez pas satisfait de me revoir... Est-ce que vous me garderiez rancune au sujet du petit incident du Victoria Palace? Si cela était, vous auriez tort, car si je vous ai arrêté, avouez que c'était un peu votre faute... Vous m'avez demandé, alors, je suis venu...
--C'est vrai, dis-je en souriant, excusez-moi... mais vous comprenez...
--Oui... oui... je comprends... on n'aime guère revoir les gens qui... enfin... vous n'avez plus rien à craindre, maintenant, puisque vous avez payé votre dette... J'avoue que le tribunal vous a un peu «salé», mais vous êtes malheureusement tombé sur des juges très sévères... Une semaine plus tard, vous auriez eu la chance de vous en tirer avec deux ans, car c'était M. Serey, le bon Juge, comme nous l'appelons, qui présidait les audiences... Que voulez-vous?... on ne peut pas toujours avoir de la chance... Mais à propos, il paraît que vous êtes un héros?
--Moi?
--Oui, vous...
Et, comme j'avais l'air étonné:
--Quel homme modeste vous faites, monsieur Pipe, et moi qui vous croyais vaniteux en diable... Voyez comme on se trompe parfois... Ainsi, vous ne vous souvenez même plus de l'acte de courage qui vous a valu récemment une réduction de peine...
--Ah! oui, l'incendie de Reading...
--Il paraît que vous avez été merveilleux...
--J'ai fait mon devoir, voilà tout.
--Vous avez fait plus que votre devoir, mon ami, car rien ne vous forçait à vous jeter au milieu des flammes pour sauver vos camarades... Je suis au courant, le directeur m'a tout raconté et je vous avoue que j'ai été émerveillé de votre audace... oui, là, sérieusement... et, tenez, je vais vous faire un aveu: maintenant que je vous connais mieux, je serais désolé d'avoir à vous arrêter de nouveau.
--Je pense que vous n'aurez pas cette peine, car je suis décidé à redevenir un honnête homme.
Allan Dickson me regarda en souriant, et me frappant sur l'épaule:
--C'est très bien cela, dit-il... et je suis heureux de vous voir adopter cette belle résolution... Que faites-vous, à présent?... vous êtes marin, ce me semble?... Très bien, cela... Rien de tel que les voyages pour vous changer les idées... Et vous partez bientôt?
--Je devais partir, mais le bateau à bord duquel j'étais engagé a eu une avarie...
--De sorte que vous êtes encore à Londres pour quelque temps?
--A moins que je ne trouve un autre bâtiment prêt à appareiller...
Pendant que je parlais, Allan Dickson regardait de temps à autre autour de lui, d'un air méfiant...
--Est-ce que ce n'est pas un de vos amis qui vous attend là-bas?... demanda-t-il, en me désignant d'un coup d'oeil un individu de mauvaise mine qui se tenait près du guichet des billets...
--Non... répondis-je, personne ne m'attend... et, d'ailleurs, je n'ai plus d'amis...
--Cependant, cet homme semble singulièrement s'intéresser à vous...
--Possible!... mais je ne le connais pas... à moins... mais, oui, j'y songe...
--A moins? fit Allan Dickson en me regardant fixement...
--Ecoutez, lui dis-je, vous pouvez me rendre un grand service et, du même coup, débarrasser Londres de deux gredins dangereux.
--Je suis tout oreilles... De quoi s'agit-il?
--Voici: Je vous ai dit, tout à l'heure, que je m'efforçais de redevenir un honnête homme...
--Et je vous félicite de cette résolution...
--Oui... mais c'est plus difficile que je ne croyais...
--Et pourquoi?
--Parce que, lorsqu'on a vécu, comme moi, au milieu de gens sans aveu, on retrouve toujours sur sa route des misérables prêts à vous faire chanter... On est rempli de bonnes intentions, on s'efforce de reprendre sa place dans la société, de vivre honnêtement de son travail, mais on a compté sans les gredins qui vous ont connu autrefois et qui se dressent toujours devant vous, au moment où l'on voudrait les savoir à dix pieds sous terre... Depuis que je suis sorti de prison, je n'ai pas eu, je vous l'assure, une minute de tranquillité...
--Mais, objecta Allan Dickson, qu'avez-vous à craindre des gens dont vous parlez?... Vous avez payé votre dette, la justice n'a rien à vous reprocher...
--C'est vrai, mais supposez que demain, je trouve une situation honorable, ces misérables ne manqueront pas de faire savoir à celui qui aura consenti à m'employer que je suis un ancien pensionnaire de Reading...
--Vous n'ignorez pas que la loi punit les calomniateurs...
--Oh... si peu!... et puis ceux qui emploient de pareils moyens demeurent, la plupart du temps, introuvables... n'empêche que leur coup a porté... Un beau matin, on est congédié, sans motif, et on doit se mettre à la recherche d'un nouvel emploi... Pendant ce temps, on tombe souvent dans la misère et on en arrive à perdre tout courage...
--Mon cher Pipe, me dit Allan Dickson, vous m'avez l'air, en ce moment, de voir tout en noir... Il faut vous remonter, _by God_!
--Hélas! je le voudrais, mais la fatalité me poursuit...
--N'employez donc pas de ces grands mots-là... Est-ce que ça existe, la fatalité?... Allons, au revoir... tâchez de persévérer dans vos bonnes intentions et si quelqu'un cherche à vous nuire, venez me trouver... j'aurai vite fait de vous débarrasser de ce gêneur...
--Merci... il se pourrait que j'eusse besoin de vous avant peu...
--Tout à votre disposition, mon cher Pipe, vous savez où je demeure?... Non?... tenez, voici ma carte... Je suis toujours chez moi le matin, de dix heures à midi... Allons, _good bye_!... et bon courage!
Et le détective, tournant les talons, disparut dans une des salles d'attente de la gare.
Resté seul, je réfléchis un instant et j'étais, je l'avoue, assez perplexe.
Devais-je quitter Londres avant d'avoir dénoncé à Allan Dickson Bill Sharper et Manzana? J'avais eu un moment l'idée de raconter au détective les petites expéditions de ces deux bandits, mais l'affaire du diamant m'avait retenu.
Je me dirigeai donc vers le ticket-office et pris modestement un billet de troisième. Un train partait pour Southampton à six heures trente... Il était six heures, j'avais par conséquent une demi-heure devant moi. J'entrai dans un petit restaurant situé en face de la gare et me fis servir un «ox-tail soup», une tranche de roast-beef et une bouteille de bière. J'avais à peine absorbé mon «ox-tail» que la porte du restaurant s'ouvrait tout à coup, livrant passage à deux hommes: Bill Sharper et Manzana!
Etait-ce le hasard qui les avait conduits dans l'établissement où je me trouvais? M'avaient-ils fait suivre? Cette dernière hypothèse était la plus admissible.
Ils s'avancèrent vers moi, d'un air grave, comme des gens qui ont une importante mission à remplir, et, arrivés devant ma table, s'arrêtèrent brusquement, en me regardant de façon inquiétante. Ils étaient tous deux très pâles et je remarquai que les mains de Manzana étaient agitées d'un tremblement convulsif.
--Tiens! vous voilà, dis-je, sans paraître remarquer le trouble de mes ennemis... mais asseyez-vous donc, je vous en prie... Voulez-vous accepter quelque chose?
--Il ne s'agit pas de cela, répondit Bill Sharper... nous avons une explication à vous demander...
--Une explication?... parlez... je vous écoute.
--Non... pas ici... sortons.
--Comme vous voudrez... mais laissez-moi au moins achever cette tranche de roast-beef...
--Non... sortons immédiatement.
J'affectais toujours le plus grand calme, mais je sentais mon coeur battre à coups précipités dans ma poitrine.
--Très bien, dis-je, je suis à vous.
Et, après avoir réglé ma note, je me levai et suivis Bill Sharper et Manzana.
Ils m'entraînèrent dans la gare de Waterloo et là, en un coin désert, ils s'expliquèrent enfin. Ce fut Manzana qui prit la parole. Sa voix tremblait et il avalait la moitié de ses mots:
--Monsieur Pipe, me dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre solennel, vous êtes un traître.
--Un traître?
--Oui, ne faites pas l'étonné, vous savez parfaitement ce que je veux dire.
--Je vous assure...
--N'assurez rien... je vous répète que vous êtes un traître... et je le prouve...
--Oui, parfaitement... nous pouvons le prouver, appuya Bill Sharper de sa grosse voix de basse...
--Je le prouve, reprit Manzana, qui devenait de plus en plus nerveux... Vous vous êtes sans doute imaginé que nous sommes des imbéciles auxquels on peut monter le coup comme à des conscrits... mais nous sommes plus malins que vous, monsieur Pipe... oui, dix fois plus malins que vous... Nous avons aussi plus d'honnêteté, car lorsque nous donnons notre parole, nous avons l'habitude de la tenir...
--Parfaitement, grogna Sharper...
--Mais vous, monsieur Pipe, poursuivit Manzana, vous ignorez ce que c'est qu'une parole d'honneur...
Ces circonlocutions ridicules commençaient à m'agacer...
--Au fait, dis-je... où voulez-vous en venir?
--Ne faites pas votre petit saint Jean, railla mon ex-associé... vous savez très bien ce que je veux dire...
--Pas le moins du monde... expliquez-vous... je commence à perdre patience...
--C'est dommage... oui, c'est vraiment dommage!... Ah! monsieur Edgar Pipe perd patience... Monsieur Edgar Pipe est devenu bien irritable.
Et, tout en parlant, Manzana se rapprochait de moi, menaçant, agressif... Bill Sharper ricanait en balançant son énorme tête...
--Vous voulez des explications, dit Manzana... eh bien! nous allons vous en donner, canaille... traître! mouchard!... Oui, nous sommes fixés sur votre compte... vous êtes un «indicateur»... vous renseignez les détectives... on vous a vu faire vos confidences à Mr Allan Dickson... mais je vous préviens que vous êtes «filé»... que vous aurez continuellement quelqu'un à vos trousses et--retenez bien ceci--si vous avez le malheur de revoir Allan Dickson... eh bien... nous vous saignerons comme un poulet... vous entendez... comme un poulet...
--Parfaitement, grinça Bill Sharper en tirant à demi de sa poche un énorme couteau à cran d'arrêt...
Je consultai l'horloge de la gare... Il était exactement six heures vingt-neuf, le train de Southampton partait dans une minute et quelques retardataires piquaient, dans la direction du quai d'embarquement un pas de gymnastique effréné.
--Au revoir, messieurs, m'écriai-je subitement.
Et plantant là mes deux ennemis, je pris ma course vers le train... Manzana et Sharper se lancèrent à ma poursuite, mais quand ils arrivèrent à l'entrée du quai, la grille se referma brusquement. Pendant qu'ils couraient à la porte de la salle des bagages, le train se mit en marche et j'aperçus de loin Manzana qui me montrait le poing.
XII
«LE SEA-GULL»
J'avais «semé» mes ennemis, mais je n'étais pas encore sauvé. Les drôles étaient bien capables de me signaler à la police et de me faire arrêter, au débarcadère de Southampton. Il leur suffisait d'aller trouver le chef de gare, de lui raconter une histoire quelconque et la farce était jouée. On me ramènerait à Londres et c'était tout ce que désiraient les affreux chenapans qui avaient juré d'avoir ma peau.
Je résolus donc de descendre en cours de route.
A Byfleet, la première station à laquelle s'arrêtait le train, j'ouvris la portière et sautai sur le quai. Ce n'est que le surlendemain seulement que je me risquai à gagner Southampton.
Maintenant, il s'agissait de quitter l'Angleterre le plus vite possible et je m'abouchai immédiatement avec quelques matelots qui m'indiquèrent les bâtiments en partance.
Je m'étais imaginé que j'arriverais facilement à m'embarquer, mais je m'aperçus bientôt que tous les capitaines n'étaient pas aussi «coulants» que le capitaine Wright. Tous me demandèrent des papiers, exigèrent des références et je me vis blackboulé partout où je me présentai.
Je commençais à perdre courage, quand un matelot qui fumait sa pipe, assis sur une borne, me donna un renseignement utile:
--Ecoutez, camarade, me dit-il, si vous tenez absolument à trouver un engagement, je connais un bateau sur lequel on vous prendra sans doute, mais vous savez, c'est un bateau bizarre...
--Qu'importe... comment s'appelle-t-il?
--Le _Sea-Gull_... Tenez, c'est ce voilier blanc qui est amarré à quai, entre le paquebot de France et la malle de Jersey.
--Vous pourriez me recommander?
--Oh! pour ça, non!... Je ne connais personne à bord... Présentez-vous vous-même, vous verrez bien ce qu'on vous dira... Le patron de ce _Sea-Gull_ recrute en ce moment son équipage... Il y a quatre garçons qui ont déjà été engagés. Essayez toujours, vous verrez.
--Merci, dis-je, je vais suivre votre conseil.
Et je me dirigeai vers le _Sea-Gull_.
C'était un grand yacht blanc gréé en brick-goélette; le mât de misaine était à phares carrés; le grand mât avait une voile à corne et un «flèche». A l'arrière, on voyait un capot vitré sur les côtés duquel étaient accrochées deux bouées.
Aucune passerelle ne reliait le yacht au quai.
--Pourrais-je parler au patron? demandai-je à un matelot qui était en train de briquer avec ardeur le tillac du bateau...
L'homme me regarda d'un air ahuri... puis mit son index à son oreille et secoua négativement la tête, pour me faire comprendre qu'il était sourd.
Je m'adressai à un autre marin, un grand diable, maigre comme une flamme de sémaphore, et jaune comme un citron.
Il fit un geste auquel je ne compris rien et disparut par une écoutille.
Ils sont bizarres, en effet, pensai-je, les gens du _Sea-Gull_...
Après avoir interpellé encore deux autres matelots, sans obtenir de réponse, j'allais battre en retraite, quand un gros homme vêtu d'un complet de molleton bleu et coiffé d'une casquette galonnée, apparut sur le pont.
--Pardon, monsieur, lui criai-je... je désirerais parler au patron du _Sea-Gull_.
--Le patron du _Sea-Gull_, c'est moi... Que me voulez-vous?
--J'ai entendu dire que vous cherchiez des hommes d'équipage... et... je viens me proposer.
--J'ai en effet besoin de matelots... mais ce qu'il me faut surtout, ce sont de bons gabiers... êtes-vous gabier?
--Oui, patron...
--Il y a longtemps que vous servez?
--Oh! dix ans au moins.