Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires

Chapter 18

Chapter 183,904 wordsPublic domain

Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Ce n'était pas la première fois que j'entendais tinter la «gloomy» (c'est ainsi que l'on appelait la cloche du temple) et jamais je ne m'étais senti ému comme ce jour-là.

Etait-ce pressentiment, crainte ou pitié? Je n'aurais pu le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'étais troublé au delà de toute expression et que je souffrais le martyre.

Quand le geôlier vint m'apporter ma pitance, je ne pus résister au désir de l'interroger. C'était un brave garçon qui ne dédaignait pas, à certains moments, de tailler une bavette avec moi. Il avait fait la guerre en Afghanistan et aimait à raconter ses exploits, comme la plupart des militaires qui ont vu le feu de près ou même de loin.

--Savez-vous qui est mort ce matin, lui demandai-je.

--Oui, dit-il à voix basse (car Oeil-de-Crabe rôdait dans les environs), c'est le numéro 34...

--Le 34?...

--Oui, celui qui était votre voisin de cellule, il y a quelques jours encore... Il paraît qu'il a eu une mort affreuse... Il était devenu comme fou et on a été obligé de lui mettre la camisole de force... Ah! certes, le pauvre diable est plus heureux «comme ça»... Au moins, il ne souffre plus...

Et le geôlier qui avait encore conservé la faculté de s'émouvoir, sortit en disant:

--Il avait pourtant l'air d'un bon garçon!... c'était doux comme une petite fille... et si poli!... Sûr qu'on lui pardonnera là-haut!

Je me jetai sur mon lit et me mis à sangloter...

Pauvre Crafty!... Pauvre Crafty!...

Ainsi, c'était lui!... Ah! je m'expliquais maintenant pourquoi cette maudite cloche m'avait tant troublé!... Il y avait entre Crafty et moi un lien que la mort elle-même n'était point parvenue à rompre, et, par une sorte de télépathie indéniable, nos deux âmes communiaient étroitement dans la religion du souvenir... Sa pensée était venue à moi, à travers les murs de la prison, et la mienne maintenant allait à lui!...

Pauvre Crafty!... Il ne me trompait pas quand il disait qu'il n'en avait plus pour longtemps... et me suppliait de «hâter notre évasion». Il sentait déjà venir la mort et croyait l'éviter en fuyant, comme si l'on échappait jamais à la «Rôdeuse» de Reading, lorsqu'elle vous a une fois marqué de son doigt fatal!

Ainsi, mon camarade était mort, mort sans que je pusse rien faire pour lui, moi qui aurais tant désiré lui être utile! Et c'était à ce malheureux que je devais ma fortune. C'était grâce à lui que j'avais retrouvé mon diamant!...

A quelques jours de là, le directeur, suivi du surveillant général et d'un gardien, entra dans ma cellule.

Ces trois visiteurs avaient la mine sévère et je vis tout de suite qu'il allait se passer quelque chose...

--Fouillez partout, commanda le directeur.

Immédiatement, le surveillant et le gardien se mirent à bouleverser mon lit, à palper ma paillasse et mon traversin, puis, ils examinèrent le parquet, introduisant la lame de leur couteau entre chaque rainure. Ensuite, ils cherchèrent derrière la planche qui garnissait la fenêtre et je tremblais qu'ils ne découvrissent mon diamant, mais il était tellement bien dissimulé qu'il échappa à leurs regards.

Le directeur vint alors se planter devant moi et demanda d'un ton dur:

--Où sont vos bottines?

Je feignis le plus profond ahurissement, puis, ôtant une de mes pantoufles, je la lui montrai, en disant:

--Voilà, monsieur le Directeur...

Il eut un haussement d'épaules:

--Ce ne sont pas vos sandales que je veux voir, ce sont vos bottines...

Je pris un air complètement idiot et répondis en roulant des yeux stupides:

--Je n'ai pas de bottines, monsieur le Directeur... j'en ai eu, autrefois, mais on me les a enlevées quand je suis entré ici...

--Oui... c'est de celles-là que je veux parler... elles ont disparu... un complice les a volées dans le magasin et vous les a remises...

--Comment, fis-je, aurait-il pu me les remettre sans qu'on l'aperçût... et puis, qu'en aurais-je fait?

--Elles contenaient sans doute quelque objet que vous teniez à ravoir?

--Monsieur le Directeur, je ne comprends rien à tout cela.

--Cependant, vos bottines ont disparu.

--Alors, je ne sais pas plus que vous ce qu'elles sont devenues...

Le directeur qui ne m'avait jamais pardonné de lui avoir ri au nez, lors de notre première entrevue, me regarda en clignant de l'oeil et en faisant aller sa bouche d'une oreille à l'autre (tic qui lui était familier et que la colère semblait exagérer encore) puis, il me menaça gravement de son index en bégayant:

--Prenez garde!... sacripant!... prenez garde!...

Je courbai la tête sans répondre.

Il sortit, suivi de ses deux subordonnés, et je l'entendis qui disait, dans le couloir:

--Ce n'est pas fini, cette affaire-là... non, ce n'est pas fini... Il faudra bien que je la tire au clair...

Je devinai sans peine ce qui s'était passé. Le pauvre Crafty, dans son délire, avait dû parler, un gardien avait surpris ses paroles et «en avait référé» au directeur, qui avait immédiatement ordonné une enquête. Elle avait abouti à la constatation que l'on sait et, maintenant, tout le personnel de Reading cherchait mes bottines...

Cet incident n'était pas fait, on le suppose, pour hausser la moyenne de mes notes et me valoir la «cote d'amour» sur laquelle comptait le pasteur. Je m'aperçus que l'on redoublait de surveillance et qu'un oeil était continuellement fixé sur moi, un oeil vert, sans éclat, mauvais et sinistre, qui me donnait le frisson.

--Cela va mal pour vous, mon fils, me dit le pasteur à quelque temps de là... Je viens de consulter votre dossier et je me suis aperçu qu'on y avait ajouté quelques lignes vraiment regrettables... Je doute que, maintenant, nous puissions obtenir facilement votre libération conditionnelle... C'est dommage!... Oui, c'est vraiment dommage, car l'affaire était en bonne voie, et vous arriviez presque en tête de liste... Ah! quel malheur, mon Dieu, quel malheur!... vous n'aviez plus que quelques mois à attendre!...

Le plus navré, c'était certainement moi, et je tombai, à partir de ce jour, dans un douloureux abattement...

Ainsi, je sombrais au moment d'atteindre le port!... J'étais, brusquement, replongé dans l'abîme.

Si cuirassé que je fusse contre l'adversité, je supportai difficilement ce coup-là!

Mon diamant ne suffisait même plus à me consoler et il y avait des moments où je le chargeais de toutes les malédictions!

Je n'avais eu que du malheur, depuis que je m'en étais emparé. Tout s'était effondré autour de moi et je finissais par croire qu'il était ensorcelé... Ah!... j'étais bien puni de mon ambition!... J'avais voulu conquérir la fortune, mener une vie calme, paisible, redevenir un honnête homme et j'avais chaque jour roulé, d'échelon en échelon, jusqu'au fond du gouffre où s'éteignent tous les espoirs.

Moi, qui avais réussi les plus dangereux cambriolages, moi qui avais toujours glissé avec une adresse merveilleuse entre les mains de la police, j'étais arrivé à me faire prendre, comme le dernier des débutants, à l'heure même où j'avais si vaillamment gagné ma retraite!

Je finissais par croire qu'il y a, sur terre, une somme de bonheur dont on peut disposer, à un certain moment de la vie, mais que l'on ne retrouve jamais, une fois qu'on l'a épuisée. J'avais, comme on dit, mangé mon pain blanc en premier... Maintenant, je goûtais au pain amer de l'adversité. Ma vie d'aventures avait pris fin, et au lieu des espaces ensoleillés prometteurs de délices infinies, dont je rêvais encore, quelques semaines auparavant, je voyais se dresser devant moi un grand mur sombre, infranchissable, dont la crête se perdait dans le ciel gris.

Ma pensée se reportait sans cesse au cimetière de Reading où dormait mon pauvre Crafty et il me semblait entrevoir, au milieu des herbes folles, une petite croix de bois noir avec cette courte inscription en lettres blanches:

_Here lies Edgar Pipe_[7]

[7] Ci-gît Edgar Pipe.

Je me faisais l'effet d'un vieillard accablé d'infirmités, qui souhaite la mort afin de ne plus souffrir...

Quand on en est arrivé à ce fâcheux état d'esprit, rien ne saurait plus vous émouvoir.

Il y eut encore une exécution à Reading, celle d'un nommé «148», qui avait, dans un accès de rage, étranglé un geôlier. Eh bien! le croirait-on? j'enviai le sort de ce condamné.

Le pasteur m'avait pris en pitié. Il venait, chaque jour, me lire la Bible, mais cette lecture, au lieu de me consoler, me rendait fou furieux... On voit à quel degré de mécréance j'étais descendu.

--Mon fils, me dit un soir le ministre, je considère que mes visites sont inutiles...

Et il s'en alla navré, après un grand geste de suprême miséricorde...

Le lendemain, je le faisais appeler... C'était le seul être humain avec qui je pusse causer et si sa présence et ses lectures m'étaient pénibles, son absence l'était davantage encore...

Il me fallait quelqu'un à qui me raccrocher, car je sentais bien que si je ne voyais plus personne, j'allais finir par me tuer...

VI

LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL

Le printemps était revenu, et le soleil qui visitait de temps à autre ma cellule (oh bien peu!... quelques minutes seulement) ne fit qu'aggraver ma peine... Sa lumière, au lieu de me réchauffer le coeur, me rendait plus triste que jamais, car elle me rappelait la vie... la vie que je cherchais à oublier!

Je me cachais la figure dans mes draps pour ne point le voir, mais je crois que jamais il ne brilla plus que ce printemps-là... L'Angleterre elle-même semblait s'être débarrassée de ses éternels brouillards...

Je me sentais «descendre» de jour en jour, et j'avais conscience d'être devenu complètement une brute, quand il se produisit, à Reading, un événement que les journaux enregistrèrent sous le mot de «sinistre» et qui eut sur ma destinée le plus heureux effet.

Une nuit, le feu prit à la prison. Il débuta par les magasins et les ateliers et, malgré les efforts des «fire-men» accourus de Londres et des environs, se propagea jusqu'aux bâtiments cellulaires.

On ouvrit aussitôt les portes de nos boxes, et le directeur donna l'ordre de nous conduire dans la cour. Je pris mon diamant, le fixai à la hâte, au moyen d'un noeud, dans le pan de devant de ma chemise et suivis mes compagnons.

Une fois que nous fûmes dans le grand «yard» pavé qui s'étend devant la chapelle, on s'aperçut tout à coup que l'on avait oublié d'évacuer les prisonniers qui se trouvaient à l'infirmerie. Il y eut alors une minute d'affolement parmi le personnel.

En présence du danger qui menaçait les pauvres malades, j'avais retrouvé toute mon énergie et j'étais redevenu, par un phénomène que j'attribue à une subite excitation nerveuse, l'Edgar Pipe des anciens jours.

Sans que personne me l'eût commandé, je m'élançai avec les «fire-men» dans la fournaise, gravis en courant un escalier que les flammes commençaient à lécher, empoignai dans mes bras un malheureux immobilisé dans son lit, le descendis rapidement dans la cour et retournai ensuite, au risque de me faire griller, en chercher un autre. A la fin, comme personne n'osait plus s'aventurer dans l'escalier en feu, je me dévouai, aux applaudissements de tous et fus assez heureux pour ramener le dernier malade, un vieillard paralysé que la terreur rendait fou et qui poussait des cris déchirants.

Je n'étais que légèrement brûlé aux mains et aux bras, car pour pénétrer dans le brasier, j'avais eu soin de m'envelopper d'une couverture mouillée. Je fus le seul, avec deux autres détenus, à coopérer au sauvetage et chacun s'accorda à reconnaître que j'avais été le plus audacieux...

De l'avis même des «fire-men» j'étais un héros... et mon numéro--j'allais dire mon nom--circula bientôt dans tous les groupes.

A cinq heures du matin, on était enfin parvenu à noyer l'incendie. Les magasins et les ateliers avaient été en partie détruits. Quant à la maison de détention proprement dite, ainsi que le pavillon où logeait le directeur, ils étaient intacts. Par contre, le hangar qui abritait la machinerie du Tread-Mill et celui où se trouvait la fameuse «chambre» de justice, avaient flambé comme un feu de paille et je soupçonne fort les détenus, qui faisaient la chaîne et se passaient les seaux d'eau, de n'avoir pas montré beaucoup d'empressement à protéger ces deux affreuses bicoques.

J'avais eu la chance, en opérant mes sauvetages, de ne pas perdre mon diamant... Je le sentais toujours sur mon abdomen... je le sentais d'autant plus qu'il s'était, sous l'effort que j'avais déployé, profondément enfoncé dans ma chair où il avait même, par endroits, produit de légères érosions.

Je m'apprêtais à prendre la file, à la suite de mes compagnons que l'on allait reconduire dans leurs cellules quand le directeur me fit appeler, ainsi que les deux autres détenus qui s'étaient en même temps que moi distingués par leur courage.

Il nous félicita et eut même quelques paroles émues assez «réussies», mais ce fut moi qui recueillis la plus grande part de cette gerbe d'éloges:

--Numéro trente-trois, me dit-il, vous venez, en quelques minutes, de racheter un passé regrettable et je ne veux plus voir en vous qu'un héroïque et brave garçon... Dès aujourd'hui, je vais rendre compte de votre belle conduite au lord Chief of Justice et je ne doute pas qu'il ne vous accorde à bref délai une sérieuse réduction de peine... et peut-être votre grâce... Allez!... Ayez confiance! Pour vous l'heure de la libération est proche.

Et, chose stupéfiante, inouïe, inimaginable, le directeur de la prison de Reading serra la main au numéro trente-trois...

C'était la première fois qu'on voyait chose pareille, et les gardiens, quand je passai devant eux, me saluèrent militairement.

Au déjeuner, j'eus double ration avec une pinte de pale-ale et une tasse de thé; au dîner, on me servit une excellente oxtail soup, du roast-beef avec des pickles, un pudding et du stout... et je recommençai à trouver la vie agréable.

De Tread-Mill, il n'en fut plus question, d'abord parce que le moulin ne fonctionnait plus, ensuite parce que j'étais en instance de libération et que, comme tel, je devais être dispensé de tout travail.

Quinze jours après, le 17 avril (j'ai retenu la date), le directeur me faisait appeler et me lisait un long factum duquel il ressortait que M. «Trente-Trois», condamné à cinq ans de Hard Labour pour cambriolage à main armée, bénéficiait d'une mesure de clémence et obtenait sa grâce immédiate «eu égard au grand courage et à la parfaite abnégation de soi-même qu'il avait montrés en sauvant lors de l'incendie de la prison de Reading, et ce dans des circonstances particulièrement périlleuses, les numéros 29, 56 et 127, tous trois en danger de mort.»

L'Association d'Assistance aux Condamnés Repentants que dirigeait le pasteur de la maison pénitentiaire m'allouait, en outre, afin de me permettre de reprendre ma place dans la société, une somme de cinquante livres, payable à la caisse de l'économat, le jour de ma sortie... De plus,--oh! ce n'est pas fini--la Fondation Evangélique de Londres me faisait don de vingt autres livres et l'Armée du Salut de cinq, total soixante-quinze livres qui, ajoutées à ma masse, laquelle se montait à seize livres et aux quatre-vingts livres de miss Mellis dont je gardais la propriété, portaient mon avoir à cent soixante et onze livres!...

Je trouvai que ce petit dédommagement était assez juste et que, somme toute, il y avait encore de braves gens en Angleterre.

La santé m'était revenue tout d'un coup et j'attendais avec une impatience que comprendront tous ceux qui ont, comme moi, tâté de la prison, l'heure de ma levée d'écrou.

Elle arriva enfin!...

On me rendit les effets que j'avais, on s'en souvient, achetés à si bon compte aux magasins Robinson and Co, mais comme je n'avais plus de bottines, le pasteur voulut bien me faire cadeau d'une paire qu'il ne mettait plus et je me trouvai de nouveau habillé en «gentleman».

Je devais, à la vérité, avoir plutôt triste mine avec ma tête rasée, mon chapeau défoncé, mes habits chiffonnés et mes larges chaussures à bouts carrés, mais quand on a porté, pendant près de trois ans, la combinaison ornée de fleurs de trèfle qui est l'uniforme des prisons anglaises, on n'a pas le droit de se montrer difficile. D'ailleurs on arrive, après un long séjour en cellule, à ne plus avoir, faute de glace, la notion de l'élégance.

Lorsque je franchis le seuil trop hospitalier de la prison de Reading et que je me trouvai dans la rue, que je vis autour de moi des hommes, des femmes, des enfants, des chiens, des chevaux, des autos, je demeurai un instant ébloui, comme un hibou surpris par l'aurore, mais presque aussitôt, je me ressaisis et jetai un rapide coup d'oeil autour de moi.

Bientôt, j'eus un soupir de satisfaction... car je venais d'acquérir la certitude que Manzana n'était point parmi les passants qui m'environnaient... Cela m'encouragea à me rendre à Londres. C'était encore là, ma foi, que je serais le plus en sûreté.

--Pardon!... la gare?... demandai-je avec une extrême politesse à un gros policeman qui trônait au milieu d'un refuge, comme un Bouddha sur un piédestal.

L'homme eut un regard ironique et répondit en me toisant des pieds à la tête:

--Ah! ah!... on sort du bocal, hein?... Riche idée... voici la belle saison!... Et alors, comme cela, on retourne à Londres voir ses amis!... et on va s'en donner tant que ça pourra jusqu'à ce qu'on revienne ici.

--Pardon, sir, répondis-je très digne, je vous ai demandé le chemin de la gare...

Le policeman s'inclina cérémonieusement:

--Gentleman... excusez-moi... vous êtes sans doute le prince de Galles... pardon!... je m'étais mépris... tout le monde n'est pas physionomiste... La gare?... elle est là, devant vous, mais je dois prévenir Votre Excellence que le train de Londres vient de partir... et que le prochain est à cinq heures cinquante-quatre...

«Imbécile!» pensai-je en tournant les talons...

Ainsi, à peine rendu à la liberté, j'étais déjà la risée des gens de police!...

Ce premier contact avec le monde «civilisé» m'avait désagréablement impressionné, mais je n'étais pas au bout de mes surprises.

Un peu plus loin, un bon bourgeois tenant par la main un petit garçon me désigna au gamin qui fixa sur moi des yeux effarés. Sur le pas des portes, les boutiquiers me regardaient avec mépris, et j'entendis l'un d'eux dire à son voisin:

--On les relâche donc tous à la prison de Reading... cela promet... la rubrique des faits divers ne chômera pas...

--Je trouve, répondit un autre, que l'on est trop indulgent pour ces oiseaux-là... Si j'étais quelque chose dans le gouvernement, je proposerais une bonne loi qui nous débarrasserait pour longtemps de canailles pareilles...

La voilà bien la charité sociale! Un homme sort de prison, il ne trouvera personne pour lui tendre la main... personne ne l'aidera à se relever. Il expiera sa réhabilitation plus durement que son crime. Et l'on s'étonne après cela qu'il y ait tant de récidivistes!...

J'étais, je l'avoue, quelque peu refroidi, et moi qui avais quitté Reading avec de bonnes pensées plein la tête, je commençais à sentir la haine s'amasser dans mon coeur.

En passant devant la glace d'une devanture, je me regardai à la dérobée et j'eus peine à me reconnaître.

Comment! c'était moi, cet individu grotesque et repoussant... C'était moi cet affreux chemineau, à la peau couleur safran, aux yeux caves et farouches, à l'allure minable et inquiétante... Ah! je comprenais maintenant pourquoi tout le monde me regardait... Je mettais une tache sombre sur la gaieté de la ville... Pour ces gens paisibles, j'étais le vagabond dont il faut se méfier, le spectre du Mal, l'homme prêt à tout, le fauve redoutable sorti de la Ménagerie de Reading!...

A la gare, dès que j'eus pris mon billet, un employé m'invita poliment à ne pas stationner dans la salle d'attente, et comme je m'étais réfugié sur le trottoir, un policeman m'ordonna de descendre sur la chaussée.

Un autre détenu qui avait été libéré en même temps que moi arpentait librement, la pipe à la bouche, la cour de la gare, et personne ne faisait attention à lui. Cela m'étonna tout d'abord, mais je finis par comprendre...

Cet homme portait un costume d'ouvrier, et il y en avait vingt comme lui qui attendaient le train... Rien ne le différenciait de ceux qui l'entouraient et il avait l'air d'être de leur compagnie, tandis que moi, avec ma pelisse sous le bras, ma jaquette chiffonnée, mon chapeau déformé, ma chemise fripée qui, faute de doubles boutons, bâillait sur la poitrine, j'attirais immédiatement l'attention des passants.

Des centaines d'yeux étaient braqués sur moi et je sentais le rouge de la honte me monter à la face.

Si jamais j'ai désiré voir la nuit arriver, ce fut bien ce jour-là!...

Ce jour-là aussi je pus mesurer la profondeur de la muflerie humaine!...

VII

OU JE DEVIENS L'AMI DE Mme CORA ET DE M. BOBBY

Quand j'arrivai à Londres, mon premier soin fut de courir chez un chemisier et chez un bottier, puis j'allai ensuite chez un petit tailleur de Commercial Road qui consentit, moyennant deux shillings, à donner un coup de fer à mes habits.

Cet homme aussi vit bien que je sortais de prison, mais il se garda de me questionner...

Il y avait chez lui une glace dans laquelle je pus me regarder à loisir et je remarquai que ce qui me rendait surtout affreux c'était ma tête rasée, sur laquelle oscillait un chapeau trop grand. J'eus l'idée d'acheter une perruque que je porterais jusqu'à ce que mes cheveux eussent repoussé. Je fus longtemps à la découvrir, cette perruque, mais enfin j'y parvins et celui qui me la vendit, un vieux receleur de Johnson Street, me la fit payer très cher, car il me prit sans doute pour quelque malfaiteur qui voulait échapper à la police. Je coiffai aussitôt ce «postiche» d'occasion qui s'adaptait assez exactement à ma tête et pris congé du «broker» qui crut devoir me serrer la main et me décocher un petit coup d'oeil malicieux.

Je me mis ensuite à la recherche d'un logement et cela me prit deux bonnes heures. Je ne pouvais, on le comprend, m'installer dans un bouge, et ma mauvaise mine m'empêchait d'arrêter mon choix sur un hôtel de second et même de troisième ordre. Fort heureusement, le hasard vint à mon secours, une fois encore.

Dans une petite rue de Limehouse, un des bas quartiers de Londres, un écriteau attira mes regards:

_Bedroom to let._

J'hésitai un instant, puis me décidai à entrer. La maison avait plutôt mauvaise apparence.

C'était une affreuse bâtisse aux murs fendillés sur la façade de laquelle on avait récemment passé une couche de badigeon rouge qui s'effritait déjà par endroits.

Je suivis un étroit couloir et arrivai dans une petite cour vitrée où j'aperçus une servante qui lavait du linge.

--C'est ici, demandai-je, qu'il y a une chambre à louer?

La maid me regarda un instant avec de gros yeux ronds, essuya ses mains à son tablier et répondit, avec un affreux accent gallois:

--Attendez, j'vas chercher Mme Cora.

J'attendis près du baquet de la laveuse, les pieds dans l'eau.

Soudain, un joyeux éclat de rire retentit près de moi. Je me retournai vivement mais je n'aperçus personne... Presque aussitôt une horrible voix canaille qui rappelait celle des beggars de Whitechapel entonna une chanson de matelots ordurière et stupide.

J'allais fuir, quand une grosse dame parut.

C'était Mme Cora. Elle avait une perruque rousse; sa bouche était d'un rouge exagéré et ses yeux que surmontaient des sourcils d'un noir de jais décrivaient deux courbes tellement régulières qu'on les devinait tracées avec un pinceau. Quant à son teint, il avait cet incarnat factice que donne à la peau le «crayon Primrose» et son visage luisait comme un phare. Elle était vêtue d'un peignoir de soie bleue sous lequel ballottait une poitrine molle, maintenue par un large ruban de faille.

En m'apercevant, elle inclina légèrement la tête, esquissa un sourire et demanda, d'une petite voix d'enfant:

--Monsieur désire?

--J'ai vu que vous aviez une chambre à louer, madame, et je désirerais en connaître le prix.