Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires
Chapter 16
Depuis huit jours que j'étais à Reading, je commençais à prendre mon mal en patience et à m'accoutumer au régime cellulaire si dur pour ceux qui, comme moi, aiment la société bruyante, quand un matin, à huit heures vingt exactement, la cloche de la prison résonna comme un glas.
A ce tintement lugubre, j'avais tressailli malgré moi, comme à l'approche d'un malheur.
Bientôt, des pas lourds retentirent dans les couloirs, une sonnette s'agita, et une affreuse voix enrouée que j'entends encore se mit à répéter sur un ton monotone:
--_Tread-Mill... Tread-Mill... Look out there_[4].
[4] Moulin à pédales... Moulin à pédales... Gare là!
Aussitôt, la porte de ma cellule s'ouvrit avec fracas, je fus poussé vers la trappe par des mains brutales, et je me trouvai assis sur une sellette de fer pendant que mes pieds reposaient sur une large lame de bois à demi inclinée. Instinctivement je jetai un coup d'oeil dans le trou noir qui béait au-dessous de moi, et je distinguai une énorme solive munie de palettes, qui ressemblait absolument à la roue d'un moulin à eau.
--Gare à vous, me dit un gardien. C'est la première fois que vous faites du Tread-Mill... pédalez, pédalez ferme! Surtout, ne manquez par les aubes!... Si vous vous arrêtez une seconde, vous vous faites accrocher les jambes...
--_Take care_! hurla quelqu'un... _forwards_[5].
[5] Attention!... En avant!...
La roue commença à tourner doucement. Elle était dure à mettre en marche et, bien que des centaines de pieds appuyassent à la fois sur les palettes fixées dans l'arbre de couche, le démarrage ne se faisait que difficilement.
Peu à peu, le mouvement s'accentua, devint plus rapide, et l'on entendit un ronflement sonore pareil à celui d'un volant de machine.
Je sentais sous mes pieds tourner les aubes et, dès que l'une avait passé, je rattrapais vivement l'autre, tremblant à chaque seconde de la manquer et de me faire broyer les jambes.
Je ne sais si je me fais bien comprendre, car en écrivant ces lignes je suis encore si troublé que ma plume tremble dans ma main et que ma tête s'égare.
Ceux qui n'ont pas vu fonctionner un Tread-Mill ne peuvent se rendre compte du danger qu'à chaque seconde court le malheureux détenu astreint à ce travail d'écureuil.
Je suais sang et eau et je m'attendais toujours à manquer pied, mais, à la longue, j'acquis plus d'habileté. J'avais à peu près «attrapé» ce que les prisonniers appellent la «cadence»... et je menais régulièrement le «train».
J'étais cependant à la merci d'une défaillance...
Qu'un malaise me prît, qu'une faiblesse ou une crampe immobilisât mes muscles et c'était la catastrophe...
Mes oreilles tintaient, j'entendais un grand bruit de cloches et des papillons de feu dansaient devant mes yeux... Les veines de mon cou étaient gonflées à éclater et il me semblait que je ne pourrais plus tenir longtemps. Néanmoins, je pédalais toujours, machinalement pour ainsi dire, et je me demandais avec angoisse quand ce supplice allait prendre fin.
Pour qu'il cessât immédiatement, j'eusse donné mon diamant... que dis-je... vingt ans de ma vie.
Soudain, dans une des cellules retentit un cri sinistre, un de ces cris qui glacent d'effroi ceux qui les entendent... puis ce fut le silence...
Le Tread-Mill s'arrêta, il y eut, un instant, un bruit de pas précipités, de sourds gémissements, puis le calme se rétablit et le surveillant-chef lança de nouveau son lugubre avertissement:
--_Take care!... Forwards!..._
Et la roue se remit à tourner.
* * * * *
J'apprenais, quelques instants après, par une conversation entre gardiens, qu'un vieux détenu, un vétéran de la geôle, s'était fait couper les jambes par le Tread-Mill...
Le lendemain, on l'enterrait quelque part et tout était dit.
Est-ce qu'on a le temps à Reading de s'apitoyer sur ceux qui s'évadent par la mort de la prison modèle de lord Strange?
Chaque jour, nous devions «tourner la roue» pendant vingt minutes, le matin, et une demi-heure, l'après-midi.
Le lecteur a pu se rendre compte par la courte description que j'ai faite du «moulin de discipline» de l'effet que ce supplice quotidien doit avoir sur l'organisme déjà affaibli des détenus. Les solides, les robustes résistent; les faibles succombent.
Un de moins! dit la justice...
Une victime de plus, répond l'humanité!
La justice anglaise est certes une belle institution... Je dirai même que notre code, qui n'est point tout à fait _up to date_, protège assez le criminel, et s'efforce d'éviter les condamnations injustes... On peut aussi affirmer qu'en Angleterre, lorsqu'un homme est condamné, il l'est presque toujours _justement_.
Ce qu'il y a d'horrible, dans nos institutions, c'est la répression.
Les juges condamnent un homme au «hard labour» pour vol et à la pendaison pour crime. Or, cette dernière peine est la plupart du temps moins cruelle que la première... et il vaut souvent mieux être pendu que de tourner la roue pendant cinq ans...
A l'heure où j'écris ces lignes, dans ma villa d'été de Ramsgate, face à la mer, devant un joli bureau d'acajou, je me demande si c'est bien moi, Edgar Pipe, qui suis encore là, et si je ne suis pas la réincarnation du malheureux détenu qui «pédalait» à Reading, matin et soir, en compagnie de deux cents autres camarades, sous l'oeil placide du surveillant Ruggle...
Oh! ce Ruggle!... je le revois encore et je ne puis songer à lui sans un mouvement de colère. C'était un être impitoyable qui n'avait jamais dû s'émouvoir de sa vie.
Il me rappelle ces froids inquisiteurs qui regardaient torturer les gens avec une impassibilité de statue.
Nous l'avions surnommé «Jack Ketch» et nous le haïssions tous, de ce qui nous restait de coeur et d'âme.
J'avais eu, un jour, affaire à lui. Je me sentais malade et craignais de m'évanouir en tournant la roue. Eh bien, le misérable me força à me lever et, comme je lui faisais remarquer que je n'aurais certainement pas la force de faire marcher mes jambes, il répondit, avec un affreux ricanement:
--Tant pis, alors, vous serez broyé... des individus de votre espèce, il y en a trop ici.
Je ne sais à quelle espèce appartenaient mes codétenus, mais je ne crois pas me vanter en soutenant que je valais mieux que la plupart d'entre eux, qui étaient tous des chevaux de retour, et appartenaient à cette basse pègre que les Londoniens désignent avec mépris sous la nom de «Black Rascals».
Ce jour-là, je faillis bien me faire broyer les tibias, mais la Providence veillait sans doute sur moi, car j'eus la force d'accomplir jusqu'au bout ma pénible tâche.
Je ne cherche pas à me faire plaindre, loin de là, et que le lecteur ne s'imagine point que je dose à dessein mes effets, dans le but de l'émouvoir sur ma triste personne, mais puisque j'écris mes mémoires, j'estime que je dois tout dire.
Avouez qu'il ne serait pas juste tout de même que je me donnasse continuellement le vilain rôle... Il faut bien que, de temps à autre, je parle de mes souffrances... c'est même nécessaire, je dirai plus, très moral, car, en me lisant, les jeunes gens qui auraient l'intention de mal faire seront certainement retenus sur la pente fatale, par la crainte de terribles répressions.
Au bout d'un an de Tread-Mill, je n'étais plus que l'ombre de moi-même. J'étais devenu un véritable squelette, et le médecin de la prison jugea prudent de m'envoyer à l'infirmerie...
Quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant là le jeune homme au complet neuf et aux bottines vernies dont j'avais fait, une nuit, la connaissance, sous un des comptoirs de la maison Robinson and Co.
--Eh! quoi, lui dis-je, vous êtes ici?
--Vous le voyez...
--Pour longtemps?
--Deux ans.
--Seulement?
--Vous trouvez que ce n'est pas suffisant?... Deux ans de «hard labour» pour une paire de boucles d'oreilles, je trouve au contraire que c'est bien payé.
Et le jeune homme, profitant de ce que le gardien qui nous surveillait s'était approché de la fenêtre, me confia brièvement son aventure...
--Certes, dit-il à voix basse, depuis que je «travaille», j'ai bien mérité vingt ans de Tread-Mill, mais on ne m'a jamais inquiété pour les autres «affaires»... Il a fallu que je me fasse prendre bêtement chez un bijoutier de Russel street, un vieux juif rusé comme un renard... Je dois vous dire que j'ai une petite amie, une ravissante «girl» qui a nom Maisie... Je l'aime à la folie, ce qui est assez naturel, et lui fais de temps à autre quelques petits cadeaux, sans bourse délier, bien entendu. Mais vous, qui êtes de la partie, vous savez comme moi que ces cadeaux-là coûtent souvent fort cher... et la preuve, c'est que je suis ici pour deux ans!... Bref, j'étais entré chez ce juif qui s'appelle Manassé, dans l'intention de choisir un cadeau pour Maisie, dont c'était la fête, le lendemain. Après m'être fait montrer des bracelets, des bagues et des pendentifs, j'arrêtai mon choix sur une superbe paire de boucles d'oreilles et, profitant d'un moment où le marchand avait le dos tourné, je la mis vivement dans ma poche. Par malheur, le vieux grigou avait aperçu mon geste dans une glace. Il ne dit rien, mais m'enferma dans sa boutique et alla chercher un policeman.
--Vous n'avez pas eu l'idée de vous débarrasser des boucles d'oreilles?
--Non... car cela a été si vite fait que je n'y ai vu que du «bleu». D'ailleurs, je croyais toujours le père Manassé derrière moi, dans une petite pièce attenant à la boutique... J'ai donc été pris, en flagrant délit... jugé, condamné... et voilà...
--Le châtiment est dur, en vérité!...
--Oui, mais jusqu'à présent je suis parvenu à couper au Tread-Mill.
--Ah! et comment cela?
--En entretenant une plaie que j'ai à la jambe...
--Et vous restez couché toute la journée?
--Non... Dans l'après-midi, on m'emploie à la cordonnerie...
--Ah!... et vous ressemelez les chaussures?
--Non... je mets des pièces invisibles... c'est ma spécialité... Je travaille même pour les surveillants...
--De sorte que vous tirerez vos deux années de «hard labour» sans avoir tâté du moulin?
--Je l'espère... mais, je crains bien qu'on ne me fasse redoubler...
--Ah!
--Oui... il en est déjà question...
Il y eut un long silence... Le gardien s'était rapproché. Nous prîmes tous deux des poses alanguies et quand il se fut éloigné de nouveau, je dis à mon «camarade»:
--Il est presque certain que l'on vous fera faire ce qu'ils appellent du «rabiot»... le mieux, voyez-vous, serait de vous évader.
--Vous en parlez à votre aise, vous!... Si vous croyez que c'est facile...
--Et si je vous en donnais les moyens?
--Vous?
--Oui, moi...
--Je vous bénirais jusqu'à la fin de mes jours... mais c'est sérieux, ce que vous dites?
--Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
--Oh!... expliquez-moi cela!
--Plus tard... Pour le moment, il faut que vous me rendiez un service...
--Si je le puis, je ne demande pas mieux... De quoi s'agit-il?
J'hésitai un instant, puis me rapprochant du lit de mon compagnon:
--Allez-vous tous les jours à la cordonnerie?
--Oui, dans l'après-midi...
--Bien... écoutez attentivement ce que je vais vous dire...
--J'écoute...
--Pourriez-vous retrouver une paire de bottines qui portent sous chaque semelle le numéro 33 et me les apporter ici?
--Oh! oh!... ce que vous me demandez là est bien difficile... enfin, j'essaierai... Vous tenez beaucoup à rentrer en possession de ces chaussures?
--Oui... car c'est grâce à elles que nous pourrons nous évader...
--Pas possible?
--Je vous l'affirme.
--Je vous promets d'essayer... mais deux bottines, c'est difficile à dissimuler... Peut-être pourrai-je en apporter une d'abord...
--Dans ce cas, apportez le pied droit...
--Entendu...
III
HORRIBLE VISION
Je regrettai, quelques instants après, ce que je venais de dire, mais, tant pis! le sort en était jeté...
D'ailleurs, qu'avais-je à craindre?... De deux choses l'une: ou mon codétenu parviendrait à s'emparer de mes bottines, ou cela lui serait impossible... Il n'aurait certainement pas l'idée de regarder dans le «talon droit»... Il n'y avait qu'une chose à craindre: c'était qu'il ne se fît pincer, mais il saurait probablement déjouer la surveillance des gardiens. Une fois en possession de ma précieuse chaussure, je retirerais du talon le diamant qui s'y trouvait caché et le dissimulerais habilement dans quelque coin de ma cellule...
Quant au projet d'évasion, j'y songerais ensuite, mais rien n'était moins sûr que sa réussite.
Ma foi, tant pis!... le principal était, pour l'instant, de rentrer en possession de mon diamant!
Ah! avec quelle joie je le palperais de nouveau!... Avec quel bonheur je le regarderais, la nuit, dans ma cellule, à la lueur de la petite ampoule placée près de mon lit!... Cette fois, j'en étais sûr, personne ne viendrait me le prendre, car je lui trouverais une petite cachette bien close, une petite niche invisible...
Il me semblait que je supporterais tout sans me plaindre, que je «pédalerais» même avec une joie féroce, si je pouvais retrouver mon Régent...
Ce serait certes la première fois que l'on verrait un «détenu millionnaire» faire tourner la roue de Reading...
Oui, mais voilà!... si toute évasion était impossible, aurais-je la force de supporter quatre ans encore les tortures du «hard labour»?
Chaque jour, j'encourageais mon codétenu, qui s'appelait Crafty, en faisant allusion à notre fuite prochaine... Je lui tenais, comme on dit, la dragée devant les lèvres et il était prêt à tout tenter pour s'emparer de mes chaussures. Malheureusement, le temps passait, je voyais arriver le moment où on me renverrait en cellule et les recherches de Crafty n'avaient encore donné aucun résultat.
Enfin, l'avant-veille du jour où l'infirmier-chef allait signer mon exeat, Crafty me dit, le soir, à son retour des ateliers:
--Je sais enfin où sont vos bottines, mais il m'est impossible de m'en emparer... car on les a enfermées à clef dans un casier à claire-voie...
--Forcez la serrure...
--Vous n'y pensez pas... D'ailleurs, c'est une serrure énorme... il faudrait un merlin pour en venir à bout...
--Alors, fis-je d'un air désappointé, vous êtes encore ici pour deux ans et moi pour quatre... Vous ne tenez donc pas à revoir votre Maisie?
--Si j'y tiens!... pouvez-vous me demander cela... mais j'en meurs d'envie, j'en deviens fou...
--Alors, de l'audace... et de la ruse... Ah! si je pouvais m'introduire dans les ateliers, je vous assure que j'arriverais bien à forcer cette maudite serrure...
--Non... vous n'y arriveriez pas, je vous l'affirme.
--Alors... j'essaierais d'un autre moyen.
--Je voudrais bien vous y voir...
--Où se trouvent les ateliers de cordonnerie?
--Comment? vous ne savez pas? Ils sont juste au-dessous de nous...
La conversation en resta là.
Deux jours après, j'étais de nouveau en cellule et j'avais une fois encore perdu confiance.
Crafty, malgré toute l'audace qu'il avait pu déployer, n'avait abouti à rien...
Avant que nous nous quittions, il m'avait serré la main d'un air désolé, puis m'avait dit:
--J'ai fait tout ce que j'ai pu... j'essayerai encore... mais si je m'emparais des bottines, que devrais-je en faire?
Je n'avais pas eu le temps de répondre à cette question, car déjà un gardien m'entraînait.
Rentré dans mon box, je fis plutôt de tristes réflexions.
Quelle imprudence j'avais commise en chargeant Crafty d'une mission qu'il ne pouvait véritablement point mener à bien. Maintenant, il était capable de commettre quelque «gaffe», de vouloir quand même s'emparer des bottines, dans l'espoir d'y trouver quelqu'un de ces menus outils qui servent aux détenus à scier les barreaux de leur cellule...
Et puis, je ne le connaissais pas plus que cela, ce Crafty... N'était-ce pas un de ces individus que les gardiens placent auprès des autres détenus, dans le but de provoquer leurs confidences? S'il allait parler?
Cette histoire de bottines paraîtrait assez bizarre... On rechercherait les chaussures numéro 33, et on en examinerait semelles et talons, afin de s'assurer qu'elles ne recélaient rien de suspect... Cette minutieuse inspection amènerait certainement les gardiens à découvrir le diamant et non seulement je me trouverais privé d'une fortune sur laquelle je comptais pour «m'établir honnête homme», mais je serais sous le coup de nouvelles poursuites... et il était possible que cette autre affaire me valût encore quelques années de prison...
Il est vrai que ces années-là seraient plus douces, puisque je les passerais en France où les prisons, au dire des criminalistes anglais, sont plutôt des «sanatoria» que des geôles de punition...
Ces réflexions que je ressassais chaque jour eurent pour résultat de me décourager tout à fait... Je tombai dans le marasme, et il m'arrivait souvent de ne plus pouvoir marcher... J'avais les jambes comme paralysées et elles ne retrouvaient leur vigueur que lorsque j'étais obligé de les appuyer sur les «aubes» du Tread-Mill. Bientôt, je n'eus même plus la force de penser. Je devenais stupide et demeurais plusieurs heures à la même place, sans faire un mouvement, les yeux fixés sur une fissure du plafond ou une lame du parquet. Je m'étais amusé, au début de mon incarcération, à marquer sur la muraille, avec la pointe d'une épingle, les jours que j'aurais à passer dans la geôle de Reading... Cela faisait 1.825 jours... mais j'avais fini par m'embrouiller au milieu de cette multitude de signes gravés sur la pierre et avais abandonné le petit travail qui consistait, chaque soir, à biffer un chiffre.
C'était maintenant l'indifférence la plus complète de ma part... Je vivais comme un animal... comme une brute. Je n'avais même plus la notion du temps... Les heures sonnaient, mais je ne les entendais pas.
Je me demandais parfois, quand une lueur de lucidité traversait ma pauvre cervelle, si je vivais encore, si tout ce que je voyais autour de moi était bien réel, et si, parti pour un autre monde, je ne poursuivais pas un mauvais rêve commencé sur la terre.
Cet état d'hébétude, cette «asthénie» persistante avaient cependant une heureuse influence sur mon état général, car elles me maintenaient dans une sorte de somnolence qui apaisait mes nerfs... J'ai reconnu d'ailleurs que, si j'étais resté à Reading l'homme que j'étais lorsque j'y entrai, je n'aurais pu supporter plus de deux mois la vie terrible qui m'était faite.
L'individu s'habitue à tout.
Prenez un élégant de Londres, emmenez-le dans le bouge le plus sordide et dites-lui: «Tu vivras ici, pendant deux ans». Il vous répondra immédiatement: «Vivre ici deux ans?... Jamais... j'aimerais mieux me tuer!» Supposez qu'on le laisse croupir dans ce bouge, il ne se tuera pas et s'accoutumera même peu à peu à cette ambiance de pourriture et de misère.
S'il en était autrement, les hôtes de la geôle de Reading pourraient-ils résister cinq ans... et même dix ans, à leur terrible claustration?
Je recevais parfois, comme les autres détenus, la visite de l'aumônier, le révérend Mac Laughan, mais tout ce qu'il me disait, au lieu de me réconforter, me plongeait dans une tristesse profonde. Sa voix monotone, ses gestes pleins d'onction, ses révérences, sa façon même de lever l'index vers le plafond, en prononçant le nom du Très Haut, finissaient par m'horripiler, et j'attendais avec impatience le moment où il regagnerait la porte.
On voit à quel point d'affaiblissement j'étais arrivé... J'eusse préféré quelques ronds de saucisson et un verre de stout à tous les conseils spirituels du brave homme.
Il remarqua sans doute le peu d'attention que je prêtais à ses discours, car il ne revint plus et je m'aperçus qu'à partir du jour où il cessa ses visites, les gardiens se montrèrent immédiatement plus sévères et plus injustes. Sans doute leur avait-il confié que j'étais un individu de la plus basse espèce, un de ces criminels endurcis que la religion elle-même est impuissante à relever.
Je fus dès lors classé dans la catégorie des «sauvages» et traité comme un vulgaire Botocudo.
Un jour, je m'en souviens, le directeur de la prison vint me voir dans ma cellule.
C'était un gentleman en jaquette noire et gilet blanc, très haut sur jambes et affligé d'un tic ridicule de la face.
--Numéro 33, me dit-il, en clignant de l'oeil et en ramenant sa bouche vers son oreille... vous êtes, paraît-il, un incorrigible...
Son oeil reprit sa place normale, mais sa bouche fut agitée d'un petit mouvement de gauche à droite qui me fit pouffer de rire.
Il me regarda sévèrement, cligna de l'oeil encore une fois et s'en alla furieux, en disant:
--Numéro 33..., vous êtes un cynique personnage et... vous finirez mal... je vous le prédis...
--_Good bye_! lui criai-je, en continuant de rire aux éclats...
Je ne devais certainement pas jouir de toute ma raison, car autrement, j'eusse reçu avec plus de courtoisie ce pauvre homme qui remplissait, somme toute, une pénible mission...
Le soir, je me vis réduit au quart de portion, et cette privation de nourriture dura huit jours.
Le directeur s'était vengé.
N'eût-il pas été plus sage de me faire examiner par un médecin?
* * * * *
Je devenais sale et n'avais même plus le courage de me débarbouiller, ce qui est un signe certain de déchéance physique... J'encourus deux ou trois punitions pour ma mauvaise tenue et un jour--c'était en hiver--deux gardiens m'entraînèrent dans la cour, à demi nu, et me frictionnèrent pendant un quart d'heure avec une brosse de chiendent, ce qui amusa beaucoup les autres geôliers qui formaient le cercle autour de moi...
Je contractai une fluxion de poitrine et fus, pendant plusieurs jours, entre la vie et la mort. J'aurais pu essayer de faire punir les deux brutes, mais j'étais si heureux d'être exempt de Tread-Mill, que je ne dis rien... D'ailleurs, à quoi cela eût-il servi de porter plainte? A Reading, les détenus ont toujours tort! Est-ce que les procédés dont on use envers les condamnés dans cette prison modèle ne sont pas tous empreints de la plus grande bienveillance et de la plus large humanité?
Ceux qui en douteraient n'auraient, pour s'en convaincre, qu'à consulter la grande affiche apposée dans le couloir du lavabo et qui est signée et approuvée par trois des plus grands philanthropes d'Angleterre.
Je ne connais pas ces trois gentlemen, mais je ne serais pas étonné qu'ils eussent fait installer chez eux un Tread-Mill à côté d'une pelouse de tennis, pour développer leurs muscles, ainsi que ceux de leurs enfants et de leurs épouses.
Et même, je ne désespère pas de voir un jour ces grands philanthropes préconiser, par raison d'hygiène, le Tread-Mill à domicile.
Ma fluxion de poitrine me fut très «salutaire», car elle me permit de me reposer un bon mois dans un lit beaucoup plus moelleux que celui de ma cellule. Je lus beaucoup, pendant ce mois-là, et mon cerveau qui était presque vide recommença à se meubler un peu. L'aumônier qui s'était décidé à revenir me voir me trouva dans de meilleures dispositions d'esprit, et attribua ce brusque changement à la lecture des livres saints.
A dater de ce jour, il multiplia ses visites et fut tellement touché de mon attitude pieuse et recueillie qu'il me prit sous sa protection et promit de faire abréger ma peine.
--Combien avez-vous encore de temps à faire? me demanda-t-il un jour.
--Je l'ignore, répondis-je.
--Est-ce possible?
--Hélas! c'est la vérité...
Cette étonnante amnésie parut le troubler.
--C'est bien, dit-il, je m'informerai.
Le lendemain, il m'apprenait que j'avais déjà tiré quatre cents jours et qu'il m'en restait encore quatorze cent vingt-cinq à faire...
Et il ajouta:
--L'année prochaine, à l'occasion des fêtes du «New-Year's Day», Sa Majesté le Roi graciera quelques condamnés... je tâcherai d'attirer sur vous sa Très Haute bienveillance...
Je remerciai comme il convenait le digne révérend, bien que je n'eusse qu'une médiocre confiance en sa promesse. La guigne me poursuivait et je ne supposais pas qu'elle dût m'abandonner, tant que je serais à Reading.