Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires
Chapter 14
Parfois il me regardait, comme pour me demander mon avis et je hochais affirmativement la tête, d'un petit air entendu.
--Où se trouvait le sac que l'on vous a dérobé? continua Dickson.
--Ici, répondit Miss Mellis en désignant l'un des tiroirs de son petit bureau d'acajou.
--Quelqu'un savait-il que vous le placiez là d'ordinaire?
--Mes locataires pouvaient le savoir...
Allan Dickson se tourna vers moi, mais je ne bronchai pas.
J'étais décidément mal à l'aise...
Il demanda tout à coup:
--Combien avez-vous de locataires?
--Cinq, monsieur... la vieille dame que vous avez aperçue, un officier qui est en ce moment aux environs de Londres, un rentier paralysé qui ne sort jamais de chez lui... puis monsieur Pipe ici présent et... sa femme... miss Edith...
Allan Dickson demeura un instant pensif, puis braquant sur moi ses yeux gris qui avaient l'éclat de l'acier:
--Que pensez-vous de cela, monsieur Pipe?
--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, répondis-je, je crois, comme vous, que le malfaiteur devait être caché dans la maison... Il m'a d'ailleurs semblé, pendant que je dînais dans ma chambre, entendre quelqu'un descendre l'escalier...
--Ah! voyez-vous... fit le détective... En tout cas, l'homme est encore ici...
--Si c'était... le rentier paralysé? dis-je à l'oreille d'Allan Dickson... On a souvent vu des gens qui simulent des infirmités, afin de mieux dérouter la police...
--Peut-être, mais... pour l'instant, je ne vois rien à tenter... demain, au jour, j'aviserai et je crois, monsieur Pipe que vous pourrez m'être très utile... En attendant, voulez-vous m'accorder quelques minutes d'entretien... en particulier?
--Avec plaisir... où cela?
--Chez vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
--Mais comment donc! Permettez cependant que je monte prévenir ma femme... elle est couchée... je crois, et vous comprenez...
--Oui... oui, c'est tout naturel.
Je montai quatre à quatre les escaliers, en proie à une agitation que le lecteur devinera sans peine. Je me voyais perdu...
Les réticences de Dickson, ses sous-entendus et aussi cette entrevue qu'il voulait absolument avoir avec moi, tout cela n'était pas naturel. Le drôle me soupçonnait et il espérait, en venant chez moi, trouver la preuve ou tout au moins l'indice qu'il cherchait. A cette minute, j'étais décidé à tout, même à sauter du troisième étage dans la rue.
--Qu'avez-vous donc, Edgar? demanda Edith en me voyant si troublé.
--Rien... rien... ah! j'ai eu bien tort de courir au secours de cette vieille folle de miss Mellis... un détective l'a interrogée--vous savez ce gentleman que nous avons rencontré au poste--et il va monter ici pour causer un peu avec moi... Tirez les rideaux du lit, Edith... il ne serait pas convenable que cet homme vous vît au lit.
Et tout en parlant, j'enfilais à la hâte mes bottines, ces précieuses bottines dont l'un des talons contenait une fortune. J'étais, on le sait, en pyjama mais j'avais conservé en dessous ma chemise de jour et mon gilet dans les poches duquel j'entendais sonner les pièces d'or de miss Mellis. Quant au portefeuille contenant les bank-notes, j'avais eu soin, avant de descendre, de le glisser sous le lit. Je le ramassai vivement sans attirer l'attention d'Edith et l'introduisis entre mon gilet de flanelle et ma peau. J'étais prêt aussi à endosser mon pardessus, quand Allan Dickson entra sans frapper, et cette incorrection me prouva qu'il ne me considérait déjà plus comme un simple témoin, mais comme un inculpé envers qui toute politesse est superflue.
--Monsieur Pipe, dit-il en entrant, nous avons à causer sérieusement.
Et aussitôt, il s'assit dans l'unique fauteuil qui garnissait notre chambre.
--Oui, reprit-il, il faut que nous tirions au clair cette affaire-là... et vous allez m'y aider, j'en suis sûr. Voyons... vous avez une autre pièce que celle-ci?...
--Oh! un simple cabinet de toilette.
--Il donne sur la rue?
--Oui... sur la rue...
--Bien... Vous habitez ici avec Mme Pipe?
--Oui...
--Personne n'est venu vous rendre visite ce soir?
--Personne...
--Ah!... Voilà qui est curieux... Figurez-vous, monsieur Pipe, que j'ai, de la rue, aperçu à l'une de vos fenêtres, un homme qui allait et venait...
--C'était moi, assurément...
--Alors, c'est vous qui avez ouvert tout à coup la fenêtre et lancé ceci dans la rue?
Et Allan Dickson, tirant de sa poche la poignée de crin qui avait servi à mon camouflage, me la présenta en disant:
--Quelle idée vous avez eue, cher monsieur, d'arracher le crin de ce fauteuil... Tenez, on voit très bien, ici, l'ouverture que vous avez pratiquée dans l'étoffe...
J'étais perdu, je le sentais bien, mais j'essayais quand même de conserver mon calme.
Allan Dickson fixait sur moi son oeil d'acier, cet oeil terrible, aigu et térébrant comme une mèche de scalpel, cet oeil qui avait déjà percé tant de consciences et extirpé des aveux à tant de malfaiteurs...
--Vous avez eu tort, ajouta-t-il en riant, d'abîmer ainsi ce fauteuil... votre logeuse vous fera certainement payer cette dégradation...
Je ne trouvais rien à répondre et Allan Dickson jouissait de ma confusion... Il me tenait et jouait avec moi comme un chat avec une souris.
Je crus devoir payer d'audace:
--Pardon, monsieur, fis-je d'un ton sec, est-ce un interrogatoire que vous avez l'intention de me faire subir?
--Peut-être, répondit le détective... Mon devoir est de me renseigner... et vous seul pouvez me donner les éclaircissements dont j'ai besoin. Vous êtes un habile homme, monsieur Pipe, malheureusement pour vous, les imprudences auxquelles vous vous êtes livré pourraient très bien vous attirer des ennuis... et, croyez-le, c'est dans votre intérêt que je vous pose toutes ces questions afin que vous soyez préparé à vous défendre dans le cas où la justice vous demanderait des comptes...
--Et pourquoi me demanderait-elle des comptes?... N'a-t-on pas le droit d'arracher, si cela vous plaît, une poignée de crin à un fauteuil?
--Evidemment, mais on a aussi le droit de vous demander quel usage vous vouliez faire de ce crin? Etait-ce pour vous fabriquer une perruque ou une fausse barbe?
Un rire nerveux s'empara de moi et je balbutiai, en regardant fixement le détective:
--Ah! ah! ah!... une perruque!... une fausse barbe!... et pourquoi?... oui, pourquoi, je vous le demande?
Allan Dickson avait maintenant une mine sévère:
--Allons, dit-il, n'essayez pas de plaisanter, monsieur Pipe... Défendez-vous, au contraire, cela vaudra mieux... ou sinon...
--Sinon?
--Je me verrai obligé de vous arrêter.
--M'arrêter... moi! vous voulez rire, monsieur... on n'arrête que les malfaiteurs... M'arrêter, parce que j'ai arraché une poignée de crin à un fauteuil... ah! ah! ah!... je crois que vous cherchez à m'intimider.
--Ecoutez, reprit le détective...
--Je vous écoute.
--Avez-vous quelquefois, de la rue, observé la maison où nous sommes, en ce moment?
--Ma foi, j'avoue que...
--Eh bien, si, un soir, vous vous étiez posté sur le trottoir d'en face, vous auriez pu vous convaincre que, malgré les rideaux qui garnissent vos fenêtres, on voit tout ce qui se passe ici... Votre cabinet de toilette, surtout, est très lumineux...
Je compris qu'Allan Dickson m'avait aperçu au moment où je procédais à la petite opération que l'on sait..., je compris qu'il me tenait... que le fil conducteur qu'il avait dans la main allait bientôt se changer en lasso et que je serais bel et bien à la merci de cet homme.
--Défendez-vous, mais défendez-vous donc, me cria Edith, à travers les rideaux du lit, vous ne voyez donc pas que l'on cherche à vous compromettre...
Je ne le voyais que trop, mais tout ce dont j'aurais pu arguer pour ma défense n'eût servi absolument à rien.
En ce moment, je songeais à autre chose...
Allan Dickson qui lisait sans doute dans ma pensée, s'était levé brusquement. Je le vis mettre la main à sa poche, pour y prendre sans doute son revolver, mais avant qu'il eût achevé ce geste, je m'étais précipité vers la porte dont la clef était demeurée à l'extérieur, et l'avais vivement refermée à double tour.
Avant que le détective eût pu faire sauter la serrure, j'étais déjà dans la rue.
Soudain, une silhouette se dressa devant moi, puis une autre, un policeman émergea de l'ombre... une affreuse voix hurla à deux ou trois reprises: «Arrêtez-le!... arrêtez-le!» Une balle siffla à mon oreille, mais j'échappai aux mains tendues qui essayaient de me saisir, je glissai entre les gens qui s'efforçaient de me barrer le chemin, et bientôt je m'enfonçais dans une rue obscure, puis dans une autre et réussissais à faire perdre ma trace à ceux qui me poursuivaient.
Je suis sûr qu'il ne s'était pas écoulé deux minutes entre le moment où j'avais si brusquement lâché Allan Dickson et celui où je me retrouvai, seul, essoufflé, flageolant sur mes jambes devant un grand bâtiment au fronton duquel je pouvais lire, à la lueur d'un réverbère clignotant dans la nuit:
_Robinson brothers and Co_
Je n'étais pas encore sauvé. Mes ennemis étaient sans doute parvenus à retrouver ma piste, car j'entendis bientôt, au bout de la rue, un bruit de pas précipités. J'étais à ce moment en pleine lumière et si je me mettais à fuir, on m'apercevrait certainement.
Ma décision fut vite prise. Je longeai le mur du bâtiment contre lequel je m'adossais et apercevant une petite porte couronnée d'une imposte que l'on avait laissée ouverte, je me hissai jusqu'à cette baie, à la force du poignet, et me glissai dans l'intérieur de la maison.
XXIII
LA MAISON DU BON DIEU
J'étais maintenant dans un couloir encombré à droite et à gauche, de caisses et de ballots symétriquement rangés et sur lesquels on avait étalé une grande bâche de toile cirée.
Je demeurai un instant immobile, craignant que mes bottines en touchant un peu trop brutalement le sol n'eussent éveillé dans ce couloir des échos inquiétants, mais rien ne bougea autour de moi.
Ceux qui me cherchaient ne tardèrent pas à passer devant la maison, et j'entendis ces mots prononcés par une grosse voix enrouée: «Il a dû filer par Wardour Street».
A n'en pas douter, c'était la voix de Bill Sharper... Ainsi, je n'avais pas seulement à mes trousses le détective Allan Dickson... J'étais aussi poursuivi par les acolytes de Manzana. Si je parvenais à échapper à tant d'ennemis, j'aurais vraiment de la veine!
Pendant près d'un quart d'heure, je demeurai blotti contre les marchandises qui s'entassaient dans le couloir, puis, certain que l'on avait perdu ma trace, je commençai à envisager avec plus de calme la situation.
Deux solutions s'offraient à moi: ou repasser par l'imposte et revenir dans la rue, ou demeurer jusqu'au jour dans le magasin qui me servait momentanément de refuge. Je le connaissais bien ce magasin, pour y être venu souvent, lorsque j'avais besoin de quelque objet de toilette. Je savais où étaient situés tous les rayons auxquels je m'étais, maintes fois, approvisionné, sans bourse délier, bien entendu.
Après m'être orienté un instant, je finis par m'y reconnaître... J'étais dans la partie affectée à la quincaillerie. En montant un étage, j'arriverais à l'ameublement et au deuxième, je trouverais le rayon de confections pour hommes. Je venais de m'apercevoir que j'étais en pyjama et que je ne pourrais m'exhiber en cette tenue dans les rues de Londres... Mon signalement avait dû déjà être donné à tous les postes de police et il convenait que je fisse choix d'un complet plus décent.
Tout en gravissant à pas de loup un large escalier recouvert d'un tapis rouge, je me félicitais d'être justement tombé dans une maison où je pourrais réparer, à peu de frais, le désordre de ma toilette. Il y a vraiment des hasards providentiels et j'étais encore une fois servi par la chance. J'étais déjà arrivé au premier étage, quand j'entendis soudain un bruit de voix. Je me jetai à plat ventre le long d'un meuble et demeurai immobile. Deux veilleurs de nuit passèrent près de moi. Ils tenaient chacun une petite lampe électrique qui mettait sur le parquet un long cône lumineux. Quand ils eurent disparu, je continuai mon ascension et arrivai enfin au rayon de confections pour hommes... Là, s'ouvraient, à droite et à gauche, de petits couloirs où j'apercevais à la lueur d'une ampoule électrique en verre dépoli des rangées d'habits suspendus à une longue tringle. Çà et là, un mannequin sinistre dans son immobilité se dressait à l'extrémité d'une travée, pareil à un malfaiteur méditant un mauvais coup. Je faillis en renverser un qui gémit lamentablement sur son socle. En le remettant d'aplomb, je constatai qu'il avait absolument la même taille et la même carrure que moi. Je le pris à bras-le-corps, l'étendis doucement sur le parquet et commençai de le déshabiller, mais chaque fois que je le remuais un peu fort, il faisait entendre un petit grincement qui ressemblait à une plainte... Je lui enlevai sans difficulté sa jaquette et son gilet, mais je mis au moins un quart d'heure à lui retirer son pantalon.
Par bonheur, le rayon était très mal gardé ce soir-là, de sorte que je ne fus point dérangé pendant cette opération. Lorsque j'eus complètement déshabillé le mannequin, je le repoussai sans bruit sous un comptoir et revêtis les habits que je lui avais volés. Ils m'allaient dans la perfection. Je glissai dans une des poches de ma jaquette le portefeuille qui contenait les bank-notes de miss Mellis et que j'avais eu, comme on sait, la précaution de dissimuler entre ma chemise et ma peau, fis passer de mon ancien gilet dans le neuf les livres et les shillings que j'avais répartis dans les deux goussets de côté, puis je me mis en quête d'un pardessus.
Ici, je me le rappelle, se place un incident qui faillit m'être fatal. Un gardien que je n'avais pas entendu venir, se montra tout à coup. Il arrivait droit vers moi et il m'était impossible de l'éviter. Fort heureusement, je ne perdis pas mon sang-froid. Je demeurai immobile, les bras raides, les deux talons réunis, la tête légèrement inclinée à droite et le veilleur me prenant pour un mannequin, passa près de moi sans s'arrêter. L'alerte avait été vive et j'eus quelques secondes de terrible émotion. Je redoublai de prudence et atteignis enfin le rayon des pardessus. J'en avais déjà essayé plusieurs, quand je tombai sur une magnifique pelisse qui m'allait comme un gant. Je pensai qu'une fourrure me serait plus utile qu'un overcoat de drap, aussi gardai-je la pelisse sans hésiter. Autant que j'en pouvais juger, elle devait être doublée de loutre et l'étoffe qui la recouvrait était soyeuse et douce au toucher. Il ne me manquait plus qu'un chapeau, mais je mis bien une demi-heure à trouver le rayon de chapellerie. Je le découvris enfin et arrêtai mon choix sur un chapeau mou. J'étais maintenant équipé de pied en cap, il ne me restait plus qu'à attendre l'ouverture du magasin pour me glisser dehors. J'ignorais quelle heure il était, car j'avais laissé ma montre chez moi... Cet oubli était heureusement réparable. Au rayon de la bijouterie, je choisis un superbe chronomètre en or avec une chaîne de même métal et passai à mes doigts quatre ou cinq bagues qui me parurent d'un bon poids. Pendant que j'y étais, je fis aussi ample provision de bijoux de femme... Je ne savais pas, à ce moment, si je reverrais jamais Edith, mais si ce bonheur m'était refusé, je ferais facilement accepter à une remplaçante cette orfèvrerie de luxe.
Mes «emplettes» terminées, je me blottis sous un comptoir et attendis le jour.
Quelques veilleurs de nuit se montrèrent bientôt et je les entendis, pendant près de vingt minutes, ouvrir et refermer les «boîtes de ronde».
Dix minutes plus tôt, je me serais sans doute fait prendre, mais j'avais eu la chance de pénétrer dans le magasin au moment où les hommes de garde venaient justement de finir leur tournée.
Je n'avais plus qu'une inquiétude. Parviendrais-je sans être remarqué à sortir de la maison Robinson and Co?
A l'heure de l'ouverture des magasins, les employés se précipiteraient en foule dans les différents rayons... Comment les éviter?
Je songeai à descendre dans les sous-sols, mais à la réflexion, je compris que cela ne m'avancerait à rien. On me découvrirait aussi bien en bas qu'en haut. Le plus simple était de me dissimuler sous un comptoir, le plus près possible de la porte, et c'est ce que je fis.
Dieu que cette nuit me parut longue!
Enfin le jour parut, un jour terne et triste d'hiver. Le magasin fut éclairé d'une lueur grise et froide qui filtrait à travers les stores, puis, dans la rue, les voitures des laitiers commencèrent à rouler...
Bientôt, des garçons se mirent en devoir d'enlever les housses qui recouvraient les vitrines et les comptoirs, pendant que d'autres roulaient de petits chariots qui faisaient un vacarme de tous les diables... Là-bas, dans la lumière plus vive d'un hall vitré, je distinguais un homme galonné qui donnait des ordres d'une voix tonitruante.
Soudain, j'entendis remuer à quelques pas de moi et j'aperçus un jeune homme qui me regardait avec de gros yeux ronds. Il était accroupi sous le même comptoir que moi et je ne l'avais pas remarqué tout d'abord car le coin où il se trouvait était très sombre...
Il parut d'abord effrayé, puis voyant que j'étais aussi étonné que lui, il se rapprocha doucement et me dit à voix basse:
--Vous attendez l'ouverture?
--Oui.
--Encore dix minutes... C'est la première fois que vous venez «travailler» ici?
--Oui...
--Alors, je vais vous donner un conseil... Ne vous pressez pas de sortir... Ici, nous sommes en sûreté... nous sommes sous le comptoir des emballages et il est bien rare que l'on commence les paquets avant neuf heures... Quand vous entendrez sonner la cloche, vous n'aurez qu'à me suivre, mais par exemple, il faudra enlever votre chapeau et le tenir à la main.
--Et pourquoi cela? demandai-je, un peu méfiant.
--Parce que, de la sorte, on vous prendra pour un employé... D'ailleurs, fiez-vous à moi, voilà quinze jours que je viens ici... j'ai l'habitude de la maison...
J'admirai le sang-froid de ce jeune homme.
Je l'avais d'abord pris pour un détective, mais son superbe complet, ses bottines neuves, son chapeau neuf et le joli pardessus qu'il tenait roulé sous son bras prouvaient suffisamment qu'il venait comme moi, de se vêtir, sans bourse délier, aux rayons si bien assortis de la maison Robinson and Co. Il avait, ma foi, une figure des plus sympathiques.
--Vous comprenez, me dit-il sur un ton de confidence, ils gagnent assez d'argent dans cette boîte-là, ils peuvent bien, de temps en temps, nous offrir quelques vêtements...
Ce débutant avait, comme on le voit, de bons principes. J'en eusse certainement fait un habile «opérateur» si j'avais pu m'occuper de lui, mais d'autres préoccupations m'assiégeaient... j'avais trop d'affaires sur les bras. Tout ce que je souhaitais pour l'instant, c'était de sortir du magasin et de m'éloigner de Londres le plus vite possible. Je n'avais pas encore de plan bien arrêté, mais je mettrais tout en oeuvre pour échapper à Allan Dickson.
Celui-là seul était à craindre, car avec lui, il était impossible de ruser, tandis qu'avec Manzana et Bill Sharper, je pouvais encore m'en tirer.
--Attention! me dit soudain mon «confrère»... on ouvre les portes.
Il y eut un roulement prolongé, puis un bruit de pas rapides, qui s'accentua, devint formidable.
Une cloche se mit à tinter.
Et, peu à peu, le silence se fit, troublé seulement de temps à autre par un ordre lancé à haute voix, un chiffre annoncé à la caisse.
--C'est le moment, me dit le jeune homme... ôtez donc votre chapeau.
Nous sortîmes tous deux de dessous notre comptoir.
--Tiens, s'écria un employé qui nous avait aperçus, d'où viennent-ils ceux-là... Vite! Vite! Mac Ferson, appelez un policeman!
Mais, avant que le nommé Mac Ferson, un gros lourdaud d'inspecteur qui était en train de rajuster sa cravate blanche devant une glace, eût eu le temps de se retourner, mon compagnon et moi étions déjà sur le trottoir.
Un taxi passait, je le hélai et laissant là le jeune homme qui semblait fort désireux de faire plus ample connaissance avec moi, je disparus en moins de dix secondes, roulant à toute allure vers un quartier plus sûr.
J'avais jeté une adresse quelconque au chauffeur, mais quand nous eûmes atteint Trafalgar Square, je lui dis:
--East Finchley, faites vite... bon pourboire!
East Finchley se trouve dans la banlieue de Londres, au-dessus de Middlesex, c'est-à-dire fort loin de l'hôtel de miss Mellis et des magasins Robinson.
Je voulais, comme on dit, me donner de l'air, et j'en avais besoin, après les terribles émotions que je venais d'avoir.
Maintenant, j'étais libre... il s'agissait de ne plus retomber sous la coupe d'Allan Dickson.
J'avais de l'argent en poche, j'étais vêtu de neuf, je pouvais donc envisager l'avenir avec quelque confiance... A moins de jouer tout à fait de malheur, je devais réussir à quitter l'Angleterre qui, décidément, devenait trop dangereuse. J'étais forcé de renoncer à Edith, mais pouvais-je faire passer l'amour avant ma sécurité personnelle?
XXIV
UN MAUVAIS RÊVE
Le taxi venait de quitter Marylebone Road et s'engageait dans Albany street, quand je crus remarquer qu'une auto rouge nous suivait. C'était peut-être une idée, mais, pour en avoir le coeur net, je commandai à mon chauffeur de tourner brusquement à droite, ce qu'il fit à la première rue qui se présenta.
L'auto rouge tourna également et je ne tardai pas à la revoir, à cent mètres environ derrière moi.
--Activez... activez!... dis-je au chauffeur... il y a deux livres pour vous si vous semez la voiture qui nous suit.
L'homme mit toute l'avance à l'allumage, mais je voyais bien que l'auto rouge gagnait sur nous.
Il y avait dans mon taxi, dissimulées dans un petit coffre, trois bouteilles que le cabman avait mises en réserve. Je les pris les unes après les autres et les lançai par la portière de façon qu'elles tombassent presque au milieu de la rue. Elles se brisèrent avec fracas, semant sur le sol de gros éclats de verre...
L'un d'eux fut fatal à l'auto rouge.
Bientôt, je la vis qui ralentissait, puis s'arrêtait.
--Ça y est! s'écria mon chauffeur... ça y est!... Ils ont crevé!
--Marchez... marchez toujours!
J'avais décidément plaqué ceux qui me suivaient, car, le doute n'était pas possible, on s'était mis à ma poursuite.
Probablement qu'un détective m'avait pris en filature à la sortie des magasins Robinson, et cela, sur les indications de l'inspecteur à cravate blanche qui avait tenu à faire montre de zèle. En tout cas, le détective en était pour ses frais. Ce gentleman ne ferait jamais ma connaissance.
Arrivé à East Finchley, je réglai mon chauffeur et lui donnai un royal pourboire. Quand il eut disparu, je me dirigeai rapidement vers la gare du métro, pris le train pour une destination quelconque, roulai pendant trois quarts d'heure, changeai de ligne deux ou trois fois, puis, finalement, m'arrêtai à Kensington.
Là, j'entrai dans un grill-room, ingurgitai un beefsteak arrosé d'une pinte d'ale, puis je me mis en quête d'un hôtel.
Elégant comme je l'étais, depuis ma visite aux magasins Robinson, je ne pouvais loger dans un bouge, aussi fus-je obligé de prendre une chambre au Victoria Palace.
Allan Dickson et Bill Sharper n'auraient certes pas l'idée de venir me chercher là!
Je n'y séjournerais pas longtemps d'ailleurs, car mon intention était de quitter Londres le plus tôt possible.
J'avais pensé tout d'abord à me rendre en Hollande, mais pouvais-je risquer ce voyage, maintenant que Manzana, Bill Sharper, Allan Dickson et Edith allaient être ligués contre moi. Ma maîtresse, en apprenant quel genre d'individu j'étais, n'hésiterait point, pour s'innocenter et prouver qu'elle ignorait mes louches trafics, à raconter l'histoire de l'oncle Chaff. Manzana, de son côté, parlerait du lapidaire d'Amsterdam, et Allan Dickson, qui n'était pas un imbécile, comprendrait sans peine pourquoi je tenais tant à passer en Hollande.
Ah! je n'étais pas encore près de le vendre, mon diamant!