Chapter 8
Enfin M. Carvalho me demanda d'écrire un ouvrage comique et d'en chercher la donnée dans le théâtre de Molière. Ce fut là l'origine du _Médecin malgré lui_, qui fut représenté au Théâtre-Lyrique le 15 janvier 1858, jour anniversaire de la naissance de Molière[7]. L'annonce d'un ouvrage comique écrit par un musicien dont les trois premiers essais semblaient indiquer des tendances tout autres fit craindre et présager un échec. L'événement déjoua ces craintes, dont quelques-unes étaient peut-être des espérances, et le _Médecin malgré lui_ fut, _malgré cela_, mon premier succès de public au théâtre. Le plaisir devait en être empoisonné par la mort de ma pauvre mère qui, malade depuis des mois, et complètement aveugle depuis deux ans, expirait le lendemain même, 16 janvier 1858, à l'âge de soixante-dix-sept ans et demi. Il ne m'a pas été donné d'apporter à ses derniers jours ce fruit et cette récompense d'une vie toute consacrée à l'avenir de ses fils! J'espère, du moins, qu'elle a emporté l'espoir et le pressentiment que ses soins n'auraient pas été stériles et que ses sacrifices seraient bénis[8].
[7] Voir plus loin, Lettres, p. 271, comment Gounod, trente-trois ans après, dans un toast à S. A. I. la princesse Mathilde, évoquait le souvenir de cet ouvrage.
[8] Voir plus loin, p. 242, une lettre de Gounod à l'un de ses beaux-frères, M. Pigny.
* * * * *
_Le Médecin malgré lui_ donna une série non interrompue d'une centaine de représentations. L'ouvrage fut monté avec beaucoup de soin, et l'acteur Got, de la Comédie-Française, eut même, à la demande du directeur, l'obligeance de prêter l'appui de ses précieux conseils aux artistes pour la mise en scène traditionnelle de la pièce et la déclamation du dialogue parlé. Le rôle principal, celui de Sganarelle, fut créé par Meillet, baryton plein de rondeur et de verve, qui y obtint un grand succès de chanteur et d'acteur. Les autres rôles d'hommes furent confiés à Girardot, Wartel, Fromant et Lesage (remplacés depuis par Potel et Gabriel), qui s'en acquittèrent fort bien. Les deux principaux rôles de femmes étaient tenus par mesdemoiselles Faivre et Girard, toutes deux pleines d'entrain et de gaieté. Cette partition, la première que j'aie eu l'occasion d'écrire dans le genre comique, est d'une allure facile et légère qui se rapproche de l'opéra bouffe italien. J'ai tâché d'y rappeler, dans certains passages, le style de Lulli; mais l'ensemble de l'ouvrage reste néanmoins dans la forme moderne et participe de l'école française. Parmi les morceaux qui furent le plus goûtés, se trouve la _Chanson des glouglous_, supérieurement dite par Meillet, à qui on la redemandait toujours; le _Trio de la bastonnade_, le _Sextuor de la consultation_, un _Fabliau_, la _Scène de consultation des paysans_, et un _duo_ entre Sganarelle et la nourrice.
Le _Faust_ de la Porte-Saint-Martin venait d'être représenté, et le luxe déployé dans la mise en scène n'avait pu assurer à ce mélodrame une très longue carrière. M. Carvalho se reprit alors à notre premier projet, et je m'occupai immédiatement de terminer l'oeuvre que j'avais interrompue pour écrire le _Médecin_.
_Faust_ fut mis en répétition au mois de septembre 1858. Je l'avais fait entendre, au foyer du théâtre, à M. Carvalho, le 1er juillet, avant mon départ pour la Suisse, où j'allais passer les vacances avec ma femme et mon fils, alors âgé de deux ans. À ce moment, rien n'était encore arrêté quant à la distribution des rôles, et M. Carvalho m'avait demandé de laisser assister à l'audition que je lui avais donnée madame Carvalho, qui demeurait en face du théâtre. Elle fut tellement impressionnée par le rôle de Marguerite que M. Carvalho me pria de le lui donner. Ce fut chose convenue, et l'avenir a prouvé que ce choix avait été une véritable inspiration.
Cependant les études de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans rencontrer de difficultés. Le ténor à qui avait été confié le rôle de Faust ne put, en dépit d'une voix charmante et d'un physique très agréable, soutenir le fardeau de ce rôle important et considérable. Quelques jours avant l'époque fixée pour la première représentation, on dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours à Barbot qui était alors disponible. En un mois, Barbot sut le rôle et fut prêt à jouer, et l'ouvrage put être représenté le 19 mars 1859.
Le succès de _Faust_ ne fut pas éclatant; il est cependant jusqu'ici ma plus grande réussite au théâtre. Est-ce à dire qu'il soit mon meilleur ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation de la pensée que j'ai exprimée plus haut sur le succès, à savoir qu'il est plutôt la résultante d'un certain concours d'éléments heureux et de conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur intrinsèque de l'ouvrage même. C'est par les surfaces que se conquiert d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier l'expression et le sens de cette infinité de détails dont se compose un drame.
L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des caractères comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles et si fugitives dont la réunion constitue cette propriété de physionomie qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet, de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression qu'elles restent dans le souvenir comme une réalité vivante: aussi les appelle-t-on justement des créations. La musique dramatique est soumise à cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de spécialiser des physionomies. Or ce que la peinture représente simultanément au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que successivement: c'est pourquoi elle échappe si facilement aux premières impressions.
Aucun des ouvrages que j'avais écrits avant _Faust_ ne pouvait faire attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait préparé le public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi quant à l'interprétation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le rôle de Marguerite pour révéler les magistrales qualités d'exécution et de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre époque; mais aucun rôle ne lui avait fourni, jusque-là, l'occasion de montrer à ce degré les côtés supérieurs de ce talent si sûr, si fin, si ferme et si tranquille, je veux dire le côté lyrique et pathétique. Le rôle de Marguerite a établi sa réputation sous ce rapport, et elle y a laissé une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante carrière. Barbot se tira en grand musicien du rôle difficile de Faust. Balanqué, qui créa le rôle de Méphistophélès, était un comédien intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prêtaient à merveille à ce personnage fantastique et satanique: malgré un peu d'exagération dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succès. Le petit rôle de Siebel et celui de Valentin furent très convenablement tenus par mademoiselle Faivre et M. Raynal.
Quant à la partition, elle fut assez discutée pour que je n'eusse pas grand espoir d'un succès...
LETTRES
I
À MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE,
_À l'Académie de France, à Rome, villa Médicis._
Naples, le mardi 14 juillet 1840.
J'aurais bien désiré, cher Hector, t'adresser plus tôt ce petit mot que je remets à Murat[9]. Mais je n'ai trouvé jusqu'à cette heure que le temps d'écrire à mon frère une assez longue pancarte; et dans cette ville de Naples, où j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois, il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, à partir d'aujourd'hui, me voilà plus libre. J'ai écrit aussi à Desgoffe, et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hébert, auquel je te prie de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes nouvelles directes un de ces jours, et même très prochainement, car je pense, sans toutefois en être sûr, partir mercredi ou jeudi de la semaine prochaine pour faire ma tournée des îles d'Ischia, Capri, puis revenir par Poestum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompéia et Naples; c'est une affaire d'une douzaine de jours. J'espère, cher bon ami, que tu t'es bien porté depuis mon départ; je le demande aussi à Desgoffe, que je prie de t'engager à ne pas trop travailler. La chaleur là-bas doit être si grande en ce moment! Ici, à Naples, il fait quelquefois très lourd; aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logés en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la fraîcheur autant qu'il est possible.
Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de Poestum. Je suis enfin monté hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme étendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on comprend la beauté de cette simple ligne horizontale derrière laquelle on pourrait soupçonner l'infini. Demain soir, à quatre heures, s'il fait beau, nous montons au Vésuve pour y voir le coucher du soleil; nous y passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est une belle partie.
J'ai reçu avant-hier une lettre de ma mère, envoyée de Rome; je te remercie, cher Hector, si c'est à toi que je dois l'arrivée de cette lettre. Ma mère m'y charge de mille amitiés pour toi ainsi que mon bon Urbain.
Comment t'es-tu trouvé du tableau de M. Ingres? Écris-le-moi, ou mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me répondra. Envoyez-moi toujours vos lettres à la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie, à Naples. Si je suis en tournée pendant ce temps, je les trouverai à mon retour. Dis à Hébert que je serai très content aussi de savoir l'effet que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mérite pas cette nouvelle avant de lui avoir écrit moi-même, j'en suis bien désireux.
Embrasse bien mon petit frère Vauthier, que je prie aussi de ne pas m'oublier. Dis à Fleury[10] que je suis bien fâché de n'avoir pu lui dire adieu avant mon départ. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes souvenirs pour nos bons camarades en général et en particulier, selon la formule consacrée.
Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout coeur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre exil à tous deux, j'ai la part de trois.
Tout à toi de coeur,
CHARLES GOUNOD.
Guénepin[11] t'écrira sous peu de jours; il te dit mille choses aimables; il est fort bon garçon pour moi, nous avons fait bon voyage, bien que nos nuits aient été de trois ou quatre heures au plus: c'est un détail. Fais-moi donc l'amitié de me dire, quand tu m'écriras, si Desgoffe a renvoyé chercher ma partition de _Freischütz_ chez le prince Soutzo.
[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome.
[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de l'Académie, alors, depuis quarante ans.
[11] Guénepin (François-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome.
II
À MONSIEUR HECTOR LEFUEL
_À Venise, poste restante._
Rome, le mardi 4 avril 1841.
Mon cher et tendre père,
Voilà déjà que ton enfant désolé se creusait la tête pour savoir où t'écrire, et il commençait à désespérer de la tendresse de son vieux papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrépide centenaire s'est transporté de Florence à Bologne pour se rendre au plus vite à Venise. C'est donc à Venise que ce fils rassuré se hâte de lui faire parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte très bien, et ensuite que sa messe a obtenu un heureux succès parmi ses petits camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pensé aussitôt à la satisfaction de son vieux père et cette pensée a été pour beaucoup dans la joie de son succès.
Il a aussi regretté beaucoup l'absence du même vieux père, qui est naturellement l'être auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a frustré fort mal à propos dans ce moment-là.
De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitiés pour toi, mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai désabusée sur ce point, et cette désillusion n'aura pas été sans lui faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reçue à propos d'Urbain: elle m'a donné d'abord une fameuse alerte de joie, et puis à la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout bonnement pour lui du voyage en Sicile et à Rome; mais c'est tombé dans l'eau, et voici comment.
M. le marquis de Crillon, qui a toujours porté beaucoup d'intérêt à notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de voyage en Sicile un artiste distingué, ayant fait de bonnes études, enfin un homme sérieux. Bref, il avait pensé à Urbain. Il arrive donc à la maison un jour, et fait à ma mère la déclaration de ce projet; ma mère le remercie de cette extrême bonté, lui en exprime toute sa reconnaissance, en parle à Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, après avoir vite et mûrement réfléchi, se décide, et va donner sa réponse affirmative à M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire ses visites d'adieu à ses clients, il a trouvé partout des visages contrits et désolés de le voir partir, des regrets universels: on ne trouverait jamais à remplacer sa délicatesse, sa loyauté, etc... enfin toutes les bonnes et estimables qualités que tu lui connais. Circonstance déjà entravant les projets de départ; mais ce n'est pas le tout; voici qui est venu mettre les plus gros bâtons dans les roues: ce sont ses intérêts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs. À ce moment-là, sa présence est devenue indispensable à Paris, comme tu peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et voudrais bien savoir le plus tôt possible comment cela aura tourné: je t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si bon et qui s'est donné tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage et qu'il sait supporter de vilaines épreuves; mais c'est dur sur le moment.
J'ai su, mon cher Hector, que tu avais écrit à Gruyère; au moment où je me laissais aller à ma jalousie, Hébert m'a dit: «Console-toi: c'est une commission dont il le charge, tout simplement.» Alors, je me suis consolé dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te dire que j'ai été fort heureux des témoignages d'intérêt que m'ont donnés ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon petit peintre Hébert: j'ai été très sensible au soin et à l'attention avec lesquels je l'ai vu écouter la répétition de ma messe; il n'y aurait certainement pas eu cela chez un indifférent, et on est toujours heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu aimes aussi Hébert, je suis bien aise de te faire parvenir ce renseignement sur son compte, bien sûr que son attachement pour moi ne diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manière satisfaisante, et me charge de mille amitiés pour toi ainsi que tous ces messieurs de l'Académie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre.
Bazin n'est toujours pas arrivé; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a dû lui témoigner sa ville natale à son passage on ne l'ait pris lui-même en nature pour le clouer sur un piédestal en guise de statue à son honneur. Les Marseillais ont la tête chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-là; elle serait un peu bonne pour ses mois de pension!
Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse comme cela, sur les deux joues et sur l'oeil gauche, comme on dit: si tu es encore avec Courtépée[12], dis-lui que je lui envoie une poignée de main bien soignée aussi. J'espère que vous vous portez bien tous les deux et que, si vous avez le même temps que nous, vous devez faire des choses superbes. Adieu, cher ami. Tout à toi de coeur.
CHARLES GOUNOD.
[12] Architecte, «rapin» de Lefuel.
Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur Gruyère que tu étais aux prises avec une foule de rhumes; j'espère que le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le vieux hiver a amoncelées dans ton cerveau. Tu as eu un succès à l'Exposition; tous ont été étonnés de tes dessins, l'ambassadeur et l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai fait est trop peu important et trop peu bien pour mériter une ligne. La messe de notre célèbre musicien a eu un plein succès parmi nous et parmi le monde. Elle a été bien exécutée grâce à l'activité qu'il a déployée à secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des choses de ma part; et ce Courtépée, qu'en fais-tu? peux-tu venir à bout de le faire lever en même temps que toi, ô travailleur matinal?
Adieu. Si je puis t'être utile ou agréable, je suis à toi.
E. HÉBERT.
Murat ne veut pas seulement t'écrire deux mots: il dit qu'il t'écrira.
CH. GOUNOD.
Ce n'est pas vrai.
MURAT.
[13] Ancien élève de l'École polytechnique, ami de Gounod, d'Hébert, etc...
III
À MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE
_à Nice-Maritime (poste restante)_[14]
Rome, le 21 juin (lundi).
Cher bon ami,
Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de répondre à son père qu'un père à son enfant, je commencerai par m'excuser de ne t'avoir pas accusé plus tôt réception de ta dernière lettre datée de Mantoue. Mais c'est bien malgré moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup à écrire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est vraiment quelquefois très occupant et même autre chose que d'avoir à reconnaître seul par écritures l'intérêt que quelques personnes se contentent très bien de vous faire témoigner par d'autres, et dont on ne peut pas rendre, soi, les remerciements en même monnaie. Enfin il faut encore se trouver fort heureux de cet intérêt-là, et ne pas faire son dégoûté devant un peu d'activité: sans quoi les autres diraient: «Il est bien facile de lui retirer tout cet embarras», n'est-ce pas, cher ami? Aussi je ne dis cela qu'à toi ou qu'à des amis en lesquels je me confierais de même.
Je te dirai que j'ai fait auprès de Gruyère la commission relative à ton habit autour duquel nous avons si longtemps _brûlé_, comme lorsqu'on cherche quelque chose à cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et n'était détérioré ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des papillons.
J'ai fait aussi tes amitiés à nos camarades qui n'ont pas manqué de me demander d'où j'avais reçu une lettre de toi. J'ai répondu qu'elle me venait de Mantoue. Alors se sont élevées maintes conversations particulières et générales sur ta position comme pensionnaire favorisé, surtout depuis que la même faveur a été refusée à Gruyère, qui avait également demandé à faire un voyage, et qui prétend avoir allégué de très bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas échauffer les opinions qui nous étaient défavorables, mais j'ai seulement relevé à l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai pas, mais qui, parlant de la faveur qui déjà t'avait été accordée l'an passé pour Naples, présentait ta conduite comme peu délicate et peu franche en allant à Florence d'abord. Je me suis borné à exclure de toute ma force cette opinion-là sans vouloir nullement me lancer dans une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector, si tu savais que de choses, depuis ton départ, se sont passées dans les caractères de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point qu'à ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle _leur tête_. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué, et je ne pense pas que cela doive t'échapper non plus.
Quant à moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un mois et demi, deux mois, non pas à Naples même, mais dans le royaume et dans les îles; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute à Frascate pour bien revoir à cette époque et pour la dernière fois ce magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques études.
Si tu m'écris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante à Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-même; sinon je me la ferai envoyer où je serai.
J'ai fait dernièrement une tournée d'une dizaine de jours dans la montagne du côté de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de très belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intéressé, c'est le couvent de San Benedetto à Subiaco. J'ai vu là des choses et j'ai éprouvé des émotions que je n'oublierai jamais de ma vie.
J'ai reçu dernièrement des nouvelles de chez moi: on va bien et on t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adressé une lettre à Gênes de manière que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne sais sur quoi il a jugé que tu serais à Gênes à cette époque, mais en tout cas, il me semble qu'il s'est trompé de quelque peu dans ses calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrivée avant toi qu'après; outre que tu es sûr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance. Ensuite ma mère me dit que Blanchard a eu l'extrême gracieuseté de faire pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement touché la mère et le frère. Ce beau Blanchard, à ce que me dit ma mère, avait eu la fièvre très forte à Paris depuis son retour, mais il va beaucoup mieux maintenant. Il a dîné à la maison plusieurs fois depuis son retour à Paris, et ma mère me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de bonnes manières et qu'il lui plaît parce qu'il lui a paru fort bon.
Tu sais sans doute, si quelque journal français t'est tombé sous la main, que notre Jules Richomme n'est pas reçu en loge; cette nouvelle m'a causé une vive peine pour lui et pour sa famille, qui désirerait tant le voir remporter le grand prix et venir à Rome. Pour moi je suis sûr maintenant de le revoir à Paris; parce que, eût-il même le prix l'année prochaine, il ne partirait en tout cas qu'après l'époque de mon retour.
Et toi, cher ami, où en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons doivent fièrement se remplir. Écris-moi tout cela: comment tu te portes, ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout à fait apte à le comprendre, je crois que mon avidité à savoir tout ce qui te plaît et ce que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu'à un certain point. Au reste je m'en remets absolument à toi pour le compte rendu sous ce rapport: tant que cela ne te coûtera ni trop de temps, ni trop d'ennui, donne toujours.
Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que c'est une bonne oeuvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien des manières.
Sois aussi exact à me donner tes adresses successives que je le serai à te donner la mienne pendant et après mon voyage.
Je t'embrasse de tout mon coeur de fils.
CHARLES GOUNOD.
[14] Cette lettre a été adressée d'abord «à Milan, poste restante,» puis renvoyée de Milan à Gênes, et de Gênes à Nice.
IV
À MONSIEUR H. LEFUEL,
_À Gênes, poste restante._
_Si M. Lefuel ne vient pas réclamer ses lettres à Gênes, lui envoyer celle-ci à l'Académie de France, à Rome._
Vienne, le 21 août 1842 (lundi).
Mon cher Hector,