Chapter 4
Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une idée inexacte et fausse. Je l'ai vu de très près, familièrement, souvent, longtemps; et je puis affirmer que c'était une nature simple, droite, ouverte, pleine de candeur et d'élan, et d'un enthousiasme qui allait parfois jusqu'à l'éloquence. Il avait des tendresses d'enfant et des indignations d'apôtre; il était d'une naïveté et d'une sensibilité touchantes et d'une fraîcheur d'émotion qu'on ne rencontre pas chez les _poseurs_, comme on s'est plu à dire qu'il l'était.
Sincèrement humble et petit devant les maîtres, mais digne et fier devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs, quels qu'ils fussent, qui étaient reçus dans ses salons, tel était le grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les précieux enseignements.
Je l'ai beaucoup aimé, et je n'oublierai jamais qu'il a laissé tomber devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent à éclairer la vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre.
On connaît le mot célèbre de M. Ingres: «Le dessin est la probité de l'art.» Il en a dit devant moi un autre qui est toute une synthèse: «Il n'y a pas de grâce sans force.» C'est qu'en effet la grâce et la force sont complémentaires l'une de l'autre dans le total de la beauté, la force préservant la grâce de devenir mièvrerie, et la grâce empêchant la force de devenir brutalité. C'est l'harmonie parfaite de ces deux éléments qui marque le sommet de l'art et qui constitue le génie.
On a dit, et beaucoup l'ont machinalement répété, qu'il était despotique, intolérant, exclusif; il n'était rien de tout cela. S'il était contagieux, c'est qu'il avait la foi, et que rien au monde ne donne plus d'autorité. Je n'ai vu personne admirer plus de choses que lui, précisément parce qu'il voyait mieux que personne par où et pourquoi une chose est admirable. Seulement il était prudent; il savait à quel point l'entraînement des jeunes gens les expose à s'éprendre, à s'engouer, sans discernement et sans méthode, de certains traits personnels à tel ou tel maître; que ces traits, qui sont les caractères propres, distinctifs de chaque maître, leur physionomie individuelle à laquelle on les reconnaît comme nous nous reconnaissons les uns les autres, sont précisément aussi les propriétés incommunicables de leur nature; que, par conséquent, c'est d'abord et tout au moins un plagiat que de les vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation tournera fatalement à l'exagération de qualités dont l'imitateur fera autant de défauts. Voilà ce qu'était M. Ingres et ce qui l'a fait accuser, très injustement, d'exclusivisme et d'intolérance.
L'anecdote suivante montrera combien il était sincère à revenir d'une première impression et peu obstiné dans ses répugnances. Je venais de lui faire entendre, pour la première fois, l'admirable scène de Caron et des Ombres, dans _l'Alceste_, non de Gluck, mais de Lulli; cette première audition lui avait laissé une impression de raideur, de sécheresse, de dureté farouche, si pénible qu'il s'écria:
--C'est affreux! c'est hideux! ce n'est pas de la musique! c'est du fer!
Je me gardai bien, moi jeune homme, de tenir tête à cette impétuosité d'un homme pour qui j'avais un tel respect; j'attendis et laissai passer l'orage. À quelque temps de là, M. Ingres revint sur le souvenir que lui avait laissé ce morceau,--souvenir déjà un peu adouci, à ce qu'il me semblait,--et me dit:
--Voyons donc cette scène de Lulli: Caron et les Ombres! Je voudrais réentendre cela.
Je la lui chantai de nouveau; et, cette fois, plus familiarisé sans doute avec le style primitif et rugueux de cette peinture si saisissante, il fut frappé de ce qu'il y a d'ironique et de narquois dans le langage de Caron, et de touchant dans les plaintes de ces Ombres errantes, à qui Caron refuse le passage dans sa barque parce qu'elles n'ont pas de quoi le payer. Peu à peu, il s'attacha tellement au caractère de cette scène qu'elle devint un de ses morceaux favoris et qu'il me la redemandait constamment.
Mais sa passion dominante était le _Don Juan_ de Mozart, où nous restions parfois ensemble jusqu'à deux heures du matin, au point que madame Ingres, tombant de fatigue et de sommeil, était obligée de fermer le piano pour nous séparer et nous envoyer dormir chacun de notre côté.
Il est vrai qu'en fait de musique ses préférences étaient pour les Allemands et qu'il n'aimait pas beaucoup à parler de Rossini; mais il regardait _le Barbier de Séville_ comme un chef-d'oeuvre; il avait la plus grande admiration pour un autre maître italien, Cherubini, dont il a laissé un si magnifique portrait, et que Beethoven considérait comme le plus grand maître de son temps, ce qui n'est pas un mince éloge décerné par un tel homme. D'ailleurs, nous avons tous nos préférences: pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les siennes? Préférer n'est pas condamner ce que l'on ne préfère pas.
* * * * *
Une circonstance particulière favorisa et multiplia mes relations avec M. Ingres. J'aimais beaucoup à dessiner: aussi emportais-je souvent un album dans mes excursions à travers Rome. Un jour, en revenant d'une de mes promenades, je me trouvai, à la porte de l'Académie, nez à nez avec M. Ingres, qui rentrait aussi. Il aperçut mon album sous mon bras et me dit, en fixant sur moi ce regard à la fois profond et lumineux qui lui était propre:
--Qu'est-ce que vous avez là, sous le bras?
Je répondis, un peu troublé:
--Mais... monsieur Ingres... c'est... un album!
--Un album? et pour quoi faire? vous dessinez donc?
--Oh!... monsieur Ingres!... non... c'est-à-dire... oui... je dessine un peu.. mais... si peu...
--Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi ça!
Et, ouvrant mon album, il tomba sur une petite figure de Sainte Catherine que je venais de copier, le jour même, d'après une fresque attribuée à Masaccio, dans la vieille basilique de Saint-Clément, non loin du Colisée.
--C'est vous qui avez fait ça? me dit M. Ingres.
--Oui, monsieur.
--Tout seul?
--Oui, monsieur.
--Ah çà!... mais... savez-vous bien que vous dessinez comme votre père!
--Oh!... monsieur Ingres!...
Puis, me regardant sérieusement:
--Vous me ferez des calques.
Faire des calques pour M. Ingres! peut-être les faire auprès de lui! m'éclairer de ses rayons! me chauffer à son enthousiasme! J'étais suffoqué d'honneur et de joie.
C'était, en effet, à côté de lui, le soir, à la lampe, que je me livrais à cette occupation si attachante et, en même temps, si instructive pour moi, tant par les chefs-d'oeuvre qui passaient sous la pointe soigneuse de mon crayon que par tout ce que je recueillais de la conversation de M. Ingres. Je fis pour lui près d'une centaine de calques, d'après des gravures de sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter ses cartons, et dont plusieurs n'avaient pas moins de quarante centimètres de hauteur.
Un jour, M. Ingres me dit:
--Si vous voulez, je vous fais revenir à Rome avec le grand prix de peinture.
--Oh! monsieur Ingres, répondis-je, changer de carrière et en recommencer une autre! Et puis, quitter ma mère encore une fois! Oh! non, non...
* * * * *
Cependant, comme après tout j'étais à Rome pour me livrer à la musique et non à la peinture, il fallait songer un peu sérieusement aux occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'étaient pas précisément fréquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent profitables et salutaires.
Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait guère qu'un endroit que l'on pût décemment et utilement fréquenter, c'était la chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres églises était à faire frémir! En dehors de la chapelle Sixtine--et de celle dite «des Chanoines», dans Saint-Pierre--la musique n'était pas même nulle: elle était exécrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil lieu, des inconvenances qui s'y étalaient en l'honneur du ciel. Tous les oripeaux de la musique profane passaient sur les tréteaux de cette mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas après les premières expériences.
J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique à la chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami Hébert... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y entend,--ou plutôt de ce qu'on y entendait jadis, car, hélas! si l'on y peut voir encore l'oeuvre sublime mais destructible et déjà bien altérée de l'immortel Michel-Ange, il paraît que les hymnes du divin Palestrina ne résonnent plus sous ces voûtes que la captivité politique du Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure éloquemment l'absence de leur hôte sacré.
J'allais donc le plus possible à la chapelle Sixtine. Cette musique sévère, ascétique, horizontale et calme comme la ligne de l'Océan, monotone à force de sérénité, antisensuelle, et néanmoins d'une intensité de contemplation qui va parfois à l'extase, me produisit d'abord un effet étrange, presque désagréable. Était-ce le style même de ces compositions, entièrement nouveau pour moi, était-ce la sonorité particulière de ces voix spéciales que mon oreille entendait pour la première fois, ou bien cette attaque ferme jusqu'à la rudesse, ce martèlement si saillant qui donne un tel relief à l'exécution en soulignant les diverses entrées des voix dans ces combinaisons d'une trame si pleine et si serrée,--je ne saurais le dire. Toujours est-il que cette impression, pour bizarre qu'elle fût, ne me rebuta point. J'y revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer.
Il y a des oeuvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel elles ont été faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le génie colossal qui en a décoré les voûtes et le mur de l'autel par ces incomparables conceptions de la Genèse et du Jugement dernier, ce peintre des Prophètes, avec lesquels il semble traiter d'égal à égal, n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homère ou que Phidias. Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux fois: ce sont des synthèses; ils embrassent un monde, ils l'épuisent, ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire après eux. La musique palestrinienne semble être une traduction chantée du vaste poème de Michel-Ange, et j'inclinerais à croire que les deux maîtres s'éclairent, pour l'intelligence, d'une lumière mutuelle: le spectateur développe l'auditeur, et réciproquement; si bien qu'au bout de quelque temps on est tenté de se demander si la chapelle Sixtine, peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et même inspiration. Musique et peinture s'y pénètrent dans une si parfaite et si sublime unité qu'il semble que le tout soit la double parole d'une seule et même pensée, la double voix d'un seul et même cantique; on dirait que ce qu'on entend est l'écho de ce qu'on regarde.
Il y a, en effet, entre l'oeuvre de Michel-Ange et celle de Palestrina de telles analogies, une telle parenté d'impressions, qu'il est bien difficile de n'en pas conclure au même ensemble de qualités, j'allais dire de vertus chez ces deux intelligences privilégiées. De part et d'autre, même simplicité, même humilité dans l'emploi des moyens, même absence de préoccupation de l'effet, même dédain de la séduction. On sent que le procédé matériel, la main, ne compte plus, et que l'âme seule, le regard immuablement fixé vers un monde supérieur, ne songe qu'à répandre dans une forme soumise et subjuguée toute la sublimité de ses contemplations. Il n'y a pas jusqu'à la teinte générale, uniforme, dont cette peinture et cette musique sont enveloppées, qui ne semble faite d'une sorte de renoncement volontaire à toutes les teintes: l'art de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement où le signe sensible n'est plus rien qu'un voile jeté sur la réalité vivante et divine. Aussi ni l'un ni l'autre de ces deux grands maîtres ne séduit-il tout d'abord. En toutes choses, c'est l'éclat extérieur qui attire; là, rien de pareil: il faut pénétrer au delà du visible et du sensible.
À l'audition d'une oeuvre de Palestrina, il se passe quelque chose d'analogue à l'impression produite par la lecture d'une des grandes pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se trouve porté à des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidèle de la pensée, le mot ne vous a ni détourné ni arrêté à son profit, et vous êtes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans malversation, conduit par un guide mystérieux qui vous a caché sa trace et dérobé ses secrets. C'est cette absence de procédés visibles, d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument inimitables les oeuvres supérieures: pour les atteindre, il ne faut rien de moins que l'esprit qui les a conçues et les ravissements qui les ont dictées.
Quant à l'oeuvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en dire? Ce que Michel-Ange a répandu, dépensé, entassé de génie, non seulement comme peintre mais comme poète, sur les murs de ce lieu unique au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des personnages qui résument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire essentielle de notre race! Quelle conception que cette double lignée de Prophètes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition perce les voiles de l'avenir et porte à travers les âges l'Esprit devant qui tout est présent! Quel livre que cette voûte remplie des origines de l'humanité, et qui se rattache, par la figure colossale du prophète Jonas échappé aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre Jonas arraché par sa propre puissance aux ténèbres du tombeau et vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette légion d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi dire autour des instruments bénis de la Passion qu'ils emportent à travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire céleste, tandis que, dans les abîmes inférieurs du tableau, la cohue des réprouvés se détache, lugubre et désespérée, sur les livides et dernières lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et sur la voûte même, quelle traduction éloquente et pathétique des premières heures de nos premiers parents! Quelle révélation que ce geste prodigieux de l'acte créateur qui, sur cette statue encore inanimée du premier homme, vient de déposer cette «âme vivante» qui va le mettre en relation consciente avec le principe de son être! Quelle puissance immatérielle se dégage de cet espace vide, si étroit et d'une si profonde signification, laissé par le peintre entre le doigt créateur et la créature, comme s'il eût voulu dire que, pour passer et pour atteindre, la volonté divine ne connaît ni distance ni obstacle, et que pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue théologique, vouloir et produire ne sont qu'une seule et même opération! Quelle grâce dans cette attitude soumise de la première femme lorsque, tirée des profondeurs du sommeil d'Adam, elle se trouve en présence de son Créateur et son Père! Quelle merveille que cet élan d'abandon filial et de gratitude expansive par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bénit avec une tendresse si calme et si souveraine!
Mais il faudrait s'arrêter à chaque pas, et on n'aurait encore qu'effleuré ce poème extraordinaire dont l'étendue donne le vertige. On pourrait presque dire, de ce vaste ensemble de peintures de la Bible, que c'est la Bible de la peinture. Ah! si les jeunes gens soupçonnaient ce qu'il y a d'éducation pour leur intelligence et de nourriture pour leur avenir dans ce sanctuaire de la chapelle Sixtine, ils y passeraient leurs journées entières, et les sollicitations de l'intérêt, pas plus que le souci de la renommée, n'auraient de prise sur des caractères façonnés à une si haute école de ferveur et de recueillement.
* * * * *
À côté de cette grande tradition de musique sacrée maintenue par les offices de la chapelle pontificale, j'avais à faire aussi comme pensionnaire, une part à l'étude de la musique dramatique. Le répertoire du théâtre, à cette époque, était à peu près entièrement composé des opéras de Bellini, de Donizetti, de Mercadante, toutes oeuvres qui, malgré les qualités propres et l'inspiration parfois personnelle de leurs auteurs, étaient, par l'ensemble des procédés, par leur coupe de convention, par certaines formes dégénérées en formules, autant de plantes enroulées autour de ce robuste tronc rossinien dont elles n'avaient ni la sève ni la majesté, mais qui semblait disparaître sous l'éclat momentané de leur feuillage éphémère. Il n'y avait, en outre, aucun profit musical à recueillir de ces auditions bien inférieures, au point de vue de l'exécution, à celles qu'offrait le Théâtre-Italien de Paris, où les mêmes ouvrages étaient interprétés par l'élite des artistes contemporains. La mise en scène elle-même était parfois grotesque. Je me rappelle avoir assisté, au Théâtre Apollo, à Rome, à une représentation de _Norma_, dans laquelle les guerriers romains portaient une veste et un casque de pompier et un pantalon beurre frais de nankin à bandes rouge cerise: c'était absolument comique; on se serait cru chez Guignol.
J'allais donc rarement au théâtre, et je trouvais plus d'avantages à étudier chez moi les partitions de mes chers maîtres favoris, les _Alceste_ de Lulli, les _Iphigénies_ de Gluck, le _Don Juan_ de Mozart, le _Guillaume Tell_ de Rossini.
Outre les heures d'intimité passées auprès de M. Ingres pendant cette fameuse période des _calques_, j'avais la bonne fortune d'être admis à le voir travailler dans son atelier, et on devine si j'avais garde de ne pas profiter d'une telle faveur. Pendant qu'il peignait je lui faisais la lecture, et on peut penser que je m'interrompais plus d'une fois pour le regarder peindre. C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et achever son tableau si exquis de la _Stratonice_, devenu la propriété du duc d'Orléans, et sa _Vierge à l'hostie_, destinée à la galerie de M. le comte Demidoff. L'histoire de ce dernier tableau offre une particularité très intéressante dont je fus le témoin. Dans la composition primitive, le premier plan n'était pas occupé par le ciboire surmonté de la sainte hostie, mais par une admirable figure de l'Enfant Jésus, couché, endormi, la tête reposant sur un oreiller dont sa petite main tenait un gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. C'était ou, du moins, cela me semblait quelque chose d'exquis, comme grâce de dessin, comme charme de peinture, comme abandon d'attitude, que ce ravissant petit corps si lumineux et si potelé. M. Ingres lui-même en paraissait très satisfait, et lorsque je le quittai, au moment où le déclin du jour l'obligea de suspendre son travail, il était enchanté de sa journée. Le lendemain, dans l'après-midi, je remonte à son atelier:--plus d'Enfant Jésus! La figure avait disparu, entièrement grattée par le couteau à palette: il n'en restait plus trace.
--Ah! monsieur Ingres! m'écriai-je consterné.
Et lui, triomphant, l'air résolu:
--Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... souligna-t-il encore.
La splendeur du symbole divin venait de lui apparaître comme supérieure à cette lumineuse réalité humaine, et, par suite, plus digne des hommages de cette vierge adorant son fils: il n'avait pas hésité à sacrifier un chef-d'oeuvre à une vérité. C'est à ces nobles préférences, c'est à cette rigueur désintéressée qu'on reconnaît les hommes dont le privilège et la récompense légitime sont dans cette autorité inamissible qui les classe parmi les guides et les docteurs des autres hommes.
* * * * *
La compagnie des pensionnaires de mon temps, à l'Académie de France, à Rome, comptait dans son sein bien des jeunes artistes, dont plusieurs sont devenus célèbres: entre autres, Lefuel, Hébert, Ballu, l'architecte, tous trois aujourd'hui membres de l'Institut; d'autres, ou qui se seraient illustrés ou qu'une mort prématurée a enlevés à leur art en pleine espérance pour leur pays: Papety le peintre, Octave Blanchard, Buttura, Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs Diébolt et Godde, les musiciens Georges Bousquet, Aimé Maillart; autant de rejetons de cette école si décriée qui, après les Hippolyte Flandrin et les Ambroise Thomas, produisait Cabanel, Victor Massé, Guillaume, Cavelier, Georges Bizet, Baudry, Massenet et tant d'autres artistes éminents dont il faudrait joindre le nom à cette liste déjà respectable.
Les pensionnaires étaient souvent invités aux soirées de l'ambassade de France. C'est là que je vis, pour la première fois, Gaston de Ségur, alors attaché d'ambassade, devenu, depuis, le saint évêque que tout le monde sait, et que j'ai eu le bonheur de compter au nombre de mes plus tendres et plus fidèles amis.
Au séjour de Rome, qui était la résidence permanente et régulière, vinrent s'ajouter les excursions autorisées dans le reste de l'Italie.
Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Naples la première fois que j'y arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, mort aujourd'hui, et qui avait eu le grand prix de musique l'année précédente. Nous faisions le voyage avec le marquis Amédée de Pastoret, qui avait écrit les paroles de la cantate avec laquelle je venais de remporter le prix.
Ce climat enchanteur qui fait pressentir et deviner le ciel de la Grèce, ce golfe, bleu comme le saphir, encadré dans une ceinture de montagnes et d'îles dont les pentes et les sommets prennent, au coucher du soleil, cette gamme incessamment changeante de teintes magiques qui défieraient les plus riches velours et les pierreries les plus étincelantes, tout cela me produisit l'effet d'un rêve ou d'un conte de fées. Les environs, ces merveilles qu'on appelle le Vésuve, Portici, Castellamare, Sorrente, Pompéï, Herculanum, les îles d'Ischia et de Capri, Pausilippe, Amalfi, Salerne, Poestum enfin avec ses admirables temples doriques que baignaient autrefois les flots d'azur de la Méditerranée, me semblèrent une véritable vision. Ce fut absolument l'inverse de Rome: le ravissement instantané.
Si l'on ajoute à de pareilles séductions tout l'intérêt qui s'attache à la visite du Musée de Naples (les _Studii_ ou Musée Borbonico), trésor unique par les chefs-d'oeuvre d'art antique qu'il renferme et dont la plupart ont été révélés par les fouilles de Pompéï, d'Herculanum, de Nola et autres villes enfouies depuis plus de dix-huit siècles sous les éruptions du Vésuve, on comprendra facilement ce que doit être l'attrait d'une pareille ville, et combien de jouissances y attendent un artiste.
Trois fois, pendant mon séjour à Rome, j'eus le bonheur de visiter Naples, et parmi les plus vives et les plus profondes impressions que j'en aie rapportées, je place en première ligne cette île merveilleuse de Capri, si sauvage et si riante à la fois grâce au contraste de ses rochers abruptes et de ses coteaux verdoyants.