Chapter 2
La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine, près l'École de médecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins où nous demeurions. Cette pension fut transférée, peu de temps après, rue de Condé, presque en face du théâtre de l'Odéon. C'est là que je vis pour la première fois Duprez, qui devait être, un jour, le grand ténor que chacun sait et qui brilla d'un éclat si vif sur la scène de l'Opéra. Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir alors seize ou dix-sept ans. Il était élève de Choron, et venait dans la pension Boniface comme maître de solfège. Duprez, s'étant aperçu que je lisais la musique aussi aisément qu'on lit un livre, et même beaucoup plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris en affection toute particulière. Il me prenait sur ses genoux, et, quand mes petits camarades se trompaient, il me disait:
--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire.
Lorsque, bien des années plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si lointains pour lui comme pour moi, il en fut frappé et me dit:
--Comment! c'était vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!...
Cependant, j'approchais de l'âge où il allait falloir songer à me faire aborder le travail dans des conditions un peu plus sérieuses que dans une maison qui ressemblait plutôt à un asile qu'à une école. On me fit donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de Vaugirard, au coin de la rue Férou. À M. Letellier succéda bientôt M. de Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, près du Panthéon.
Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre que celui que je reçus d'eux; j'en fus tellement touché que cette impression suffit pour dissiper instantanément toutes mes craintes, et pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle épreuve d'un régime pour lequel je m'étais senti une répugnance insurmontable. Il me sembla que je retrouvais presque un père et qu'auprès de lui je n'avais rien à craindre.
En effet, des deux années que j'ai passées dans sa maison, je n'ai gardé aucun souvenir pénible. Son affection pour moi ne s'est jamais démentie; j'ai constamment trouvé en lui autant d'équité que de bonté; et, lorsqu'à l'âge de onze ans, il fut décidé que j'entrerais au lycée Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regardé comme un devoir de faire ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a été pour moi.
* * * * *
Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais l'institution Hallays-Dabot avaient contribué à me faire obtenir un «quart de bourse» au lycée Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions, à la rentrée des vacances, c'est-à-dire au mois d'octobre 1829. Je venais d'avoir onze ans.
Le proviseur du lycée était alors un ecclésiastique, l'abbé Ganser, homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses élèves. Je fus admis de suite dans la classe désignée sous le nom de sixième. J'eus le bonheur d'avoir, dès le début, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit le plus aimé pendant la durée de mes études, mon chez et vénéré maître et ami, Adolphe Régnier, membre de l'Institut, qui fut le précepteur et est resté l'ami de monseigneur le comte de Paris.
Je n'étais pas un mauvais élève, et mes maîtres m'ont généralement aimé; mais j'étais d'une légèreté terrible et je me faisais souvent punir pour ma dissipation, plutôt cependant à l'étude qu'en classe.
J'ai dit que j'étais entré à Saint-Louis avec «quart de bourse», c'est-à-dire un quart de moins à payer du prix de la pension. C'était à moi de parvenir, peu à peu, par mes bonnes notes de conduite et de travail, à dégrever ma mère de ce que lui coûtait le collège, en obtenant graduellement la «demi-bourse», puis les trois quarts, puis enfin la «bourse entière»; et, comme j'adorais ma mère, et que mon plus grand bonheur aurait été de lui venir en aide par mon application, il semble que cette pensée n'eût pas dû m'abandonner un instant. Mais, hélas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien galopait fort souvent!... trop souvent.
Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de distraction, ou de devoir non achevé, ou de leçon non sue. La punition me parut sans doute excéder la faute, car je protestai, ce qui me valut un tel surcroît de pénitence que je fus conduit au séquestre, c'est-à-dire au cachot où je devais vivre de pain et d'eau jusqu'à ce que j'eusse achevé un énorme _pensum_, consistant en je ne sais combien de lignes à écrire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Euménides criant à Oreste: «Il a tué sa mère!» ne devaient pas être plus effroyables que les pensées qui m'assaillirent au moment où l'on m'apporta le pain et l'eau du condamné. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un débordement de larmes. «Gredin, scélérat, infâme, me dis-je à moi-même, ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mère qui te le gagne! ta mère qui va venir te voir à l'heure de la récréation et à qui on va répondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrassé! Va, tu n'es qu'un misérable, et tu n'es même pas digne de manger ce pain-là.»
Et je laissai mon pain.
Cependant, rentré dans le courant ordinaire, je travaillais passablement; et, grâce aux prix que je remportais chaque année, je m'acheminais vers l'obtention de cette «bourse entière», objet de tous mes voeux.
Il y avait, au lycée Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les dimanches on exécutait une messe en musique. La tribune était coupée en deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux moitiés se trouvaient l'orgue et les bancs réservés aux chanteurs. Le maître de chapelle, à l'époque où j'entrai au lycée, était Hippolyte Monpou, alors attaché comme accompagnateur à l'école de musique de Choron, et qui depuis se fit connaître par plusieurs mélodies et oeuvres de théâtre qui rendirent son nom assez populaire.
Grâce à l'éducation musicale que j'avais reçue de ma mère dès ma plus tendre enfance, je lisais la musique à première vue; j'avais, en outre, une voix très jolie et très juste; et, lorsque j'entrai au collège, on ne manqua pas de me présenter à Monpou qui fut émerveillé de mes dispositions et me désigna immédiatement comme soprano solo de sa petite troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds, deux ténors et deux basses.
Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_, il continua à me faire chanter, en dépit du silence et du repos commandés par cette phase de transformation des cordes vocales, et, depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorité, ni ce timbre, que je possédais étant enfant et qui constituent les véritables voix; la mienne est restée couverte et voilée. J'eusse fait, je crois, sans cet accident, un bon chanteur.
La Révolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abbé Ganser. Il fut remplacé par M. Liez, ancien professeur au lycée Henri IV, très attaché au nouveau régime, zélé partisan des exercices militaires qui s'introduisirent alors dans les collèges, et auxquels il assistait la tête haute, la main droite passée à la Napoléon dans les boutons de sa redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de bataillon.
Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-même remplacé par M. Poirson, sous le provisorat duquel commencent les événements qui ont décidé de la direction de ma vie.
* * * * *
Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en était une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la musique; et de ce goût passionné qui a déterminé le choix de ma carrière sont sorties les premières tempêtes qui aient troublé ma jeune existence. Quiconque a été élevé dans un lycée connaît cette fête chère aux collégiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel prennent part tous les élèves qui, depuis la rentrée des classes, ont obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de second. Ce banquet est suivi d'un congé de deux jours qui permet aux élèves de _découcher_, c'est-à-dire de passer une nuit chez leurs parents: régal très rare, gâterie très enviée de part et d'autre. Cette fête tombait en plein hiver. J'eus, dans l'année 1831, la bonne fortune d'y être convoqué; et, pour me récompenser, ma mère me promit que j'irais, le soir, avec mon frère, au Théâtre-Italien, entendre _Otello_ de Rossini. C'était la Malibran qui jouait le rôle de Desdemona; Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du père. L'attente de ce plaisir me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais perdu l'appétit, si bien qu'à dîner ma mère me dit:
--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens!
Immédiatement je me mis à manger avec _résignation_. Le dîner avait eu lieu de très bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris à l'avance (ce qui eût coûté plus cher) et que nous étions obligés de _faire queue_ pour tâcher d'attraper au bureau deux places au parterre, de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui était déjà pour ma pauvre chère mère une grosse dépense. Il faisait un froid de loup; pendant près de deux heures, mon frère et moi nous attendîmes, les pieds gelés, le moment, si ardemment souhaité, où la file commencerait à s'ébranler devant l'ouverture des bureaux. Nous entrâmes enfin. Jamais je n'oublierai l'impression que j'éprouvai à la vue de cette salle, de ce rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et que quelque chose de divin allait m'être révélé. Le moment solennel arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon coeur bat à fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un délire que cette représentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littéralement fou.
Je sortis de là complètement brouillé avec la prose de la vie réelle, et absolument installé dans ce rêve de l'idéal qui était devenu mon atmosphère et mon idée fixe. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit; c'était une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu'à faire, moi aussi, un Otello! (Hélas! mes thèmes et mes versions s'en sont bien aperçus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'étais mis à ne plus faire le brouillon et que j'écrivais tout de suite au net, sur copie, pour en être plus vite débarrassé, et pouvoir me livrer sans partage à mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me parût digne de fixer ma pensée. Ce fut la source de bien des larmes et de gros chagrins. Mon maître d'étude, qui me voyait griffonner du papier de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui présentai ma copie.
--Et votre brouillon? ajouta-t-il.
Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et le déchira en mille morceaux. Je récrimine; il me punit; je proteste; j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, séquestre, etc.
* * * * *
Cette première persécution, loin de me guérir, ne fait qu'enflammer de plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre dorénavant mes joies en sûreté derrière l'accomplissement régulier de mes devoirs de collégien. Dans ces conjonctures, je me décide à rédiger une sorte de profession de foi dans laquelle je déclare formellement à ma mère que je veux absolument être artiste: j'avais, un moment, hésité entre la peinture et la musique; mais, définitivement, je me sentais plus de propension à rendre mes idées en musique, et je m'arrêtais à ce dernier choix.
Ma pauvre mère fut bouleversée. Cela se comprend. Elle avait vu de près ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour moi une seconde édition de l'existence peu fortunée qu'elle avait partagée avec mon père. Aussi accourut-elle, en grand émoi, conter ses doléances au proviseur, M. Poirson.
Celui-ci la rassura:
--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est un bon petit élève; il travaille bien; ses professeurs sont contents de lui; je me charge de le pousser du côté de l'École normale. J'en fais mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas musicien!
Ma mère partit toute remontée. Le proviseur me fit appeler dans son cabinet.
--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux être musicien?
--Oui, monsieur.
--Ah çà, mais tu n'y songes pas! Être musicien, ce n'est pas un état!
--Comment? monsieur! Ce n'est pas un état de s'appeler Mozart? Rossini?
Et je sentis, en lui répondant, ma petite tête de treize à quatorze ans se rejeter en arrière.
À l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression.
--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon; nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge.
Aussitôt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit à écrire des vers. Puis il me dit:
--Emporte cela et mets-le-moi en musique.
Je jubilais.
Je le quittai et revins à l'étude; chemin faisant, je parcourus avec une anxiété fiévreuse les vers qu'il venait de me confier. C'était la romance de _Joseph_: «À peine au sortir de l'enfance...»
Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Méhul. Je n'étais donc gêné ni intimidé par aucun souvenir. On se figure aisément le peu d'ardeur que je ressentis pour le thème latin dans ce moment d'ivresse musicale. À la récréation suivante, ma romance était faite. Je courus en hâte chez le proviseur.
--Qu'est-ce que c'est, mon enfant?
--Monsieur, ma romance est faite.
--Comment? déjà?
--Oui, monsieur.
--Voyons un peu! chante-moi cela.
--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner.
(M. Poirson avait une fille qui étudiait le piano, et je savais qu'il y en avait un dans la pièce voisine.)
--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano.
--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies!
--Comment, tes harmonies? Et où sont-elles, tes harmonies?
--Mais là, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front.
--Ah!... Eh bien, c'est égal, chante tout de même; je comprendrai bien sans les harmonies.
Je vis qu'il fallait en passer par là, et je m'exécutai.
J'en étais à peine à la moitié de la première strophe, que je vis s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commençais à sentir la victoire passer de mon côté. Je poursuivis avec confiance, et, lorsque j'eus achevé, le proviseur me dit:
--Allons, maintenant, viens au piano.
Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je recommençai mon petit exercice, et, à la fin, ce pauvre M. Poirson, vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tête dans ses deux mains, et m'embrassait en me disant:
--Va, mon enfant, fais de la musique!
* * * * *
Ma chère sainte mère avait prudemment agi: sa résistance était un devoir dicté par sa sollicitude; mais, à côté des dangers qu'offrait un consentement trop facile à mes désirs, se présentait la grave responsabilité d'avoir peut-être entravé ma vocation. L'encouragement que m'avait donné le proviseur enlevait à ma mère un des principaux appuis de son opposition à mes projets et le premier soutien sur lequel elle eût compté pour m'en détourner: l'assaut était donné, le siège commencé; il fallut capituler. Ma mère, cependant, tint bon aussi longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de céder trop vite et trop aisément à mes voeux, voici ce qu'elle imagina et à quel expédient elle eut recours.
Il y avait alors à Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute réputation comme théoricien: c'était Antoine Reicha. Outre ses fonctions de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini était alors directeur, Reicha donnait chez lui des leçons particulières. Ma mère songea à me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lycée l'autorisation de venir me prendre les dimanches, à l'heure où le collège allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y commencer l'étude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un mot, les préliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leçon et ma rentrée au collège représentaient environ le temps consacré à la promenade; mes études régulières ne devaient donc souffrir en rien de cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma mère me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant à lui, voici ce qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a raconté elle-même plus tard:
--Mon cher monsieur Reicha, je vous amène mon fils, un enfant qui déclare vouloir se livrer à la composition musicale. Je vous l'amène contre mon gré; cette carrière des arts m'effraie pour lui, car je sais de quelles difficultés elle est hérissée. Toutefois, je ne veux avoir à m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le reproche d'avoir entravé sa carrière et mis obstacle à son bonheur. Je veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont réelles et que sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre à une sérieuse épreuve. Accumulez devant lui les difficultés: s'il est vraiment appelé à faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en triomphera. Si, au contraire, il se décourage, je saurai à quoi m'en tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrière dont il n'aurait pas l'énergie de surmonter les premiers obstacles.
Reicha promit à ma mère de me soumettre au régime qu'elle exigeait; il tint parole, autant du moins qu'il était en lui.
Comme échantillon de mes petits talents de gamin, j'avais porté à Reicha quelques pages de musique, des romances, des préludes, des bouts de valse, que sais-je? tout le peu qui avait passé jusque-là par ma petite cervelle.
Sur quoi, Reicha avait dit à ma mère:
--Cet enfant-là sait déjà beaucoup de ce que j'aurai à lui apprendre; seulement, il ignore qu'il le sait.
Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arrivé à des exercices d'harmonie un peu plus qu'élémentaires, contrepoint de toute espèce, fugues, canons, etc., ma mère lui demanda:
--Eh bien, qu'en pensez-vous?
--Je pense, chère madame, qu'il n'y a pas moyen de le dégoûter: rien ne le rebute; tout l'amuse; tout l'intéresse; et, ce qui me plaît surtout chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_.
--Allons! dit ma mère, il faut se résigner.
Je savais qu'avec elle il n'y avait pas à plaisanter. Plusieurs fois elle m'avait dit:
--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le notaire_!...
Le notaire! c'était assez pour me faire faire l'impossible.
D'autre part, mes notes de collège étaient bonnes; et, en dépit de la menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner du temps, j'avais soin de ne pas donner à mes maîtres le droit de considérer ma passion musicale comme nuisible à mes études. Une fois pourtant, je fus puni, et même assez sévèrement, pour n'avoir pas achevé je ne sais quel devoir. Le maître d'étude me mit en retenue avec un gros _pensum_, quelque chose comme cinq cents vers à copier. J'étais donc en train d'écrire, ou plutôt de gribouiller avec cette rapidité négligente qu'on apporte d'ordinaire à de semblables exercices, lorsque le surveillant s'approcha de la table. Après m'avoir observé en silence pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'épaule, et me dit:
--C'est bien mal écrit, ce que vous faites là!
Je relevai la tête et répondis:
--Tiens! si vous croyez que c'est amusant!
--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien moins.
Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononcée avec un accent de bonté patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumière que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apporté de négligence ou de légèreté à mon travail: elle a été, pour moi, une révélation soudaine, complète et définitive de l'_attention_ et de l'_application_. Je me remis à mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du bon conseil que je venais de recevoir.
* * * * *
Cependant, mes études musicales se poursuivaient avec fruit et m'attachaient de plus en plus.
Une vacance de plusieurs jours arriva (les congés du jour de l'an), et ma mère en profita pour me procurer un plaisir qui fut en même temps une grande et salutaire leçon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de Mozart. Ma mère m'y conduisit elle-même; et cette divine soirée passée auprès d'elle, dans une petite loge des quatrièmes du Théâtre-Italien, est restée l'un des plus mémorables et des plus délicieux souvenirs de ma vie. Je ne sais si ma mémoire est fidèle, mais je crois que c'est Reicha qui avait conseillé à ma mère de me mener entendre _Don Juan_.
Devant le récit de l'émotion que me fit éprouver cet incomparable chef-d'oeuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je ne dis pas fidèlement, cela me paraît impossible, mais au moins de manière à donner quelque idée de ce qui s'est passé en moi pendant ces heures uniques dont le charme a dominé ma vie comme une apparition lumineuse et une sorte de vision révélatrice. Dès le début de l'ouverture, je me sentis transporté, par les solennels et majestueux accords de la scène finale du Commandeur, dans un monde absolument nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaçait; et, lorsque vint cette progression menaçante sur laquelle se déroulent ces gammes ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrêt de mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tête tomba sur l'épaule de ma mère, et qu'ainsi enveloppé par cette double étreinte du beau et du terrible, je murmurai ces mots:
--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela!
L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remué en moi les fibres de l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une signification toute différente et une tout autre portée. Il me semble qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose d'analogue à ce que ressentirait un peintre qui passerait tout à coup du contact des maîtres vénitiens à celui des Raphaël, des Léonard de Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connaître l'ivresse de la volupté purement musicale: il avait charmé, enchanté mon oreille. Mozart faisait plus: à cette jouissance si complète au point de vue exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence si profonde et si pénétrante de la vérité d'expression unie à la beauté parfaite. Ce fut, d'un bout à l'autre de la partition, un long et inexprimable ravissement. Depuis les pathétiques accents du trio de la mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son père, jusqu'à cette grâce de Zerline, et à cette suprême et magistrale élégance du trio des Masques et de celui qui commence le deuxième acte sous le balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette oeuvre immortelle, il faudrait tout citer), me procura cette espèce de béatitude qu'on ne ressent qu'en présence des choses absolument belles qui s'imposent à l'admiration des siècles, et servent, pour ainsi dire, d'_étiage_ au niveau esthétique dans les arts. Cette représentation compte pour les plus belles étrennes de mes années d'enfance; et plus tard, lorsque j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition de _Don Juan_ que ma pauvre mère me fit cadeau pour me récompenser.