Mémoires d'un artiste

Chapter 10

Chapter 103,873 wordsPublic domain

C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin les uns des autres, et séparés depuis si longtemps! Plus de foyer, l'éloignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse de tout instant sur le sort, la santé, la vie de ceux qu'on aime, des existences fauchées par milliers, des carrières anéanties, suspendues ou entravées, des familles ruinées, des provinces ravagées, et au bout de tout cela une solution encore inconnue: voilà le bilan et le testament de l'année qui va mourir après avoir englouti tant de victimes et répandu tant de désastres! Voilà le résultat _actuel_ du Progrès humain. Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est incontestable, la valeur des causes doit se mesurer à celle des effets, il faut reconnaître que, pour en arriver où nous sommes, la sagesse humaine a dû faire bien fausse route, et que cette raison, de l'émancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se montrer bien fière de son indépendance et de ses enseignements! Si tant de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener à la simplicité du vrai, et au vrai de la simplicité, tout ne sera pas perdu, et quelque chose de précieux et de salutaire y aura été gagné, car tout se tient ici-bas, les conséquences du faux comme celles de la vérité; telle la sève, tel le fruit.

Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra être, en bien ou en mal, une année décisive, non pas pour nous seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilisé. Il faut enfin savoir à quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient fixées sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou faibles, leur donner la lumière ou l'ombre, les sauver des expédients pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses procédés de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de grand'mère.

CHARLES GOUNOD.

XVI

Jeudi, 16 mars 1871.

Ma Berthe,

C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous afflige profondément: le départ de notre chère mère, les motifs qui le lui conseillent et même le lui imposent, la pensée de tout ce qu'elle va revoir d'affligeant pour son coeur, l'espoir déçu de vous posséder ici quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement rempli!

Si l'engagement que j'ai contracté pour le 1er mai ne me retenait à Londres jusque-là, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec notre mère. Le devoir, représenté par quelques morceaux de pain à gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la première huitaine de mai ne s'achèvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous retrouver. Malgré l'accueil très honorable et la situation artistique que mes oeuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je crois que ma nature et mes habitudes françaises sont trop âgées pour se plier à une transplantation. Je mourrai _Français_ malgré tout. Ce n'est qu'à des temps encore loin de nous, qu'il sera donné de faire prédominer dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_.

Je vous embrasse tous deux du fond du coeur.

CHARLES GOUNOD.

XVII

Londres, 14 avril 1871.

Cher ami,

Ta lettre du 12 m'arrive à l'instant, et je me mets de suite en devoir d'y répondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-être à temps à Versailles pour t'y recevoir à ta rentrée dans la chère maison fraternelle[18], et que tes deux frères pourront fêter ton retour chacun à leur façon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur coeur, où tu sais la place que tu occupes!

Hélas! mon ami, mon cher frère, j'entends comme toi cet horrible canon dont le grondement te navre et te désespère à si juste titre! En suivant pas à pas la marche des événements et les diverses phases du conflit ou plutôt de la pétaudière qui les produit et qui les entretient, j'en arrive à sentir tomber une à une, je ne dirai pas mes illusions (le nom ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais mes espérances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avènement d'un nouvel _étage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle _la Liberté_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race humaine.

Non, je le répète, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la Liberté n'est pas un rêve; c'est une terre de Chanaan, une véritable _Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les Hébreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu. La Liberté est aussi réelle que le ciel: c'est un ciel sur la terre; c'est une patrie des élus; mais il faut la mériter et la conquérir, non par des tyrannies, mais par des dévouements; non en pillant, mais en donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et matériellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera bien comprise, bien déterminée, la question matérielle ira de soi: l'hygiène de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bête. C'est la marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique.

Quand je repasse en moi-même où nous ont conduits (jusqu'à présent, du moins) toutes les générosités morales, tous les crédits de confiance dont l'humanité politique et sociale a été l'objet jusqu'à ce jour, je ne puis m'empêcher de reconnaître que l'homme a été traité en enfant gâté; je me demande si on n'a pas devancé, par une prodigalité imprudente et téméraire, la distribution opportune et sage de tous ces dons que l'_âge de majorité_ est seul capable de comprendre et d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, maître pour maître, j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se délivrer d'un tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-même et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un engrais perpétuel, il est impossible que ce soit là le _plan_ sur lequel Dieu a jeté le mouvement humain.

Maintenant, si on voulait presser toutes les conséquences de ceci, on arriverait à cette conclusion: «La Liberté n'est que l'accomplissement _volontaire_ et _conscient_ de la justice.» Et comme la justice est d'obéir à des lois éternelles et immuables, il s'ensuit que, pour être _libre_, il faut être _soumis_. Voilà la _fin_ de tout argument et la _base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps là-dessus (et toi aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule sous cette enveloppe.

Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon coeur.

Ton frère,

CHARLES GOUNOD.

[18] Chez Édouard Dubufe.

XVIII

À. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE

Mardi 6 janvier 1891.

Chère princesse,

Permettez-moi de proposer un toast à votre santé,

Pour la première fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir assise à notre table.

Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur de recevoir l'amie sûre, constante et dévouée qui a su se créer et retenir tant d'amis dont la fidélité fait votre éloge plus encore que le leur. Trop souvent, hélas! l'ingratitude des obligés se charge d'entretenir la mémoire des bienfaiteurs.

Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en présente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et d'apprendre à ceux qui l'ignorent que si _le Médecin malgré lui_, le premier de mes ouvrages qui m'ait concilié la faveur du public, a vu le feu de la rampe, je le dois à votre entière et chaleureuse intervention qui a fait tomber les obstacles suscités par le ministre d'État et par la Comédie-Française, et que vous avez mis le comble à nos bonnes grâces en acceptant la dédicace de cet ouvrage. Je suis sûr que vous avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu'à vos yeux comme à ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos couronnes.

À la santé de la princesse Mathilde.

CHARLES GOUNOD.

DE L'ARTISTE

DANS

LA SOCIÉTÉ MODERNE

L'extension prodigieuse que la vie moderne a donnée aux relations sociales a eu sur l'existence et les oeuvres de l'artiste une influence considérable et, si je ne me trompe, plutôt funeste que salutaire.

Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non moins qu'un savant, était, et à juste titre, considéré comme appartenant à l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pensée; on voyait en lui une sorte de reclus dont la cellule était inviolable et sacrée; on se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de produire des oeuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable qui «n'épargne pas ce qui se fait sans lui».

Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est à tout le monde; il est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et productive est presque tout entière absorbée, confisquée, gaspillée par les prétendues obligations de la vie sociale qui l'étouffent peu à peu dans le réseau de ces devoirs factices et stériles dont se composent tant d'existences dépourvues d'un but sérieux et d'un mobile supérieur. En un mot, il est dévoré par le monde.

Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de s'ennuyer, et qui ne songent à sortir d'eux-mêmes que par crainte de se trouver en face d'eux-mêmes.

Lorsqu'on se prend à faire le décompte des heures prélevées sur le travail d'un artiste par la quantité toujours croissante des menues réquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journées, on se demande par quel supplément d'activité, par quel effort de concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir, celui de faire honneur à la carrière qu'il a choisie et à laquelle appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facultés.

Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrières qu'une indifférence dédaigneuse, plus encore peut-être qu'une discrétion intelligente, avait longtemps élevées devant lui, la société moderne lui a causé un préjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont elle dispose.

Molière, qui a sondé d'un regard si profond et dessiné d'une main si ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au grand ministre Colbert, des réflexions pleines de la plus haute sagesse et de la plus saine philosophie:

L'étude et la visite ont leurs talents à part. Qui se donne à la cour se dérobe à son art; Un esprit partagé rarement s'y consomme, Et les emplois de feu demandent tout un homme.

Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment écartelé par des soirées mondaines, par des dîners en ville, par des convocations perpétuelles à des réunions de toute sorte, par l'assaut d'une correspondance dont l'importunité ne lui laisse pas un instant de répit et dont les coupables ne songent guère à se dire: «Mais voilà un homme à qui je vole son temps, sa pensée, sa vie»; enfin par ces mille petites tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrétion publique!

Et les visiteurs, cette foule d'inoccupés et de curieux qui assiègent votre porte du matin au soir! On me dira: «C'est votre faute; vous n'avez qu'à fermer votre porte.» À merveille; mais alors, voici venir les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile de refuser le service qu'elles vous demandent; en présence de quoi, on se résigne!... et voilà le visiteur introduit.

--Pardon, monsieur, je vous dérange!...

--Mais... oui, monsieur.

--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois...

--Oh! non!...

--Mais... quand peut-on vous voir sans vous déranger?

--Monsieur, on me dérange toujours, quand j'y suis.

--Vraiment? vous êtes donc toujours très occupé?

--Toujours, quand on ne me dérange pas.

--Oh! que je suis donc fâché!... Mais je ne vous prendrai que quelques minutes...

--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour décapiter un homme, voire même une idée; mais enfin puisque vous voilà, parlez.

C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici que l'artiste en général. Mais il y a une certaine catégorie d'artistes qui est, sous ce rapport, tout à fait privilégiée; j'en puis parler en connaissance de cause; c'est celle des musiciens.

Le peintre, le statuaire, abritent aisément leur journée de travail sous une consigne implacable: la séance du modèle; et encore peuvent-ils, à la rigueur, continuer à tenir le pinceau ou l'ébauchoir en présence des visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien différent. Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soirées pour l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui dépense, on lui émiette ses journées sans le moindre scrupule. D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun travail! cela vient tout seul, d'inspiration.

On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations indiscrètes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs, rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de méthodes, théories, systèmes quelconques, de fondateurs de périodiques qui vous persécutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et d'éventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette épouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _propriété nationale_ ouverte au public à toute heure du jour.

En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue qui traverse notre maison; la vie est livrée en pâture aux oisifs, aux curieux, aux ennuyés, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui pénètrent dans nos intérieurs pour initier le public, non seulement à l'intimité de nos entretiens confidentiels, mais encore à la couleur de nos robes de chambre ou de nos vestons de travail.

Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette précieuse et délicate pudeur de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se décolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette perpétuelle cohue, d'où l'on ne rapporte plus qu'une activité superficielle, haletante, fiévreuse, qui s'agite convulsivement sur les ruines d'un équilibre à jamais rompu. Adieu les heures de calme, de lumineuse sérénité qui seules permettent de voir et d'entendre au fond de soi-même; peu à peu délaissé pour l'agitation du dehors, le sanctuaire auguste de l'émotion et de la pensée n'est bientôt plus qu'un cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir vivre de silence.

Si, du moins, le temps qu'on donne était toujours utilement donné! Si on ne se dépensait que pour des êtres capables! Si on n'encourageait que des êtres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations creuses! Que de non-valeurs qui flottent à la surface de cet océan de relations sans y apporter rien, sans en retirer rien!

En somme, la plaie véritable, la plaie par excellence, ce sont les gens qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer celui des autres.

S'ennuyer! Être son propre ennui! S'ingénier, par tous les moyens imaginables, à s'enfuir de soi-même! Y a-t-il, au monde, un dénûment comparable à celui-là, et quelle compensation à ce qu'on leur donne peut-on attendre des gens qui s'ennuient?

Il y a une quantité d'opinions courantes dont on se donne rarement la peine de vérifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des absurdités admises. L'une d'elles consiste à croire, ou plutôt à persuader que la sympathie et la protection du monde sont nécessaires pour _arriver_.

Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphère d'une fidèle conviction pour céder à une illusion pareille ou pour y demeurer.

La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est encore plus assuré, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu'à ceux qui n'en ont plus besoin, à l'exemple de ces courtisans qui, dans un opéra célèbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu en un instant l'objet de faveurs royales.

Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'étonner que le _paraître_ prenne la place de l'_être_, et le _savoir-faire_ celle du _savoir_?

Dès que le Dieu caché, le Dieu dont le règne est au dedans de nous, dès que Celui-là est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De là, tant d'artistes préoccupés de se répandre, de se montrer partout, de s'appuyer sur ce bâton fragile de la réclame dont les débris jonchent la pénible route de tant d'âmes sans ferveur et de tant d'ambitions vulgaires.

Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue sincérité en face de soi-même; c'est de placer l'oeuvre extérieure sous la garde de l'oeuvre vécue, la parole sous la garde de la pensée. Peu importe, après cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les oeuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait éclore et qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis sur sa porte cette inscription significative: «Ceux qui viennent me voir me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» En d'autres termes: Je n'y suis jamais.

Voici une autre banalité, également accueillie avec faveur, et dont le cliché fournit un tirage considérable:

--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!...

Cela me distraira! Hé! c'est justement ce dont je me plains et ce dont on ne se charge que trop!... _Se distraire_, à un moment donné, librement choisi, à la bonne heure; mais _être distrait_, à contretemps, c'est être désorienté, déraciné.

Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le connaître pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni cette ingratitude ni cette cruauté; il rend au centuple les forces qu'on lui consacre, et, au rebours des opérations financières, c'est ici le revenu qui rapporte le capital.

S'il est au monde un travailleur occupé sans relâche,--et Dieu sait de combien de façons,--c'est assurément le coeur: de la régularité permanente de ses battements dépend celle de notre respiration, ainsi que la circulation de ce sang qui charrie et distribue à chaque organe, avec un discernement si merveilleux, les divers éléments nécessaires à l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se déroule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trêve.

Que dirait le coeur, si on lui conseillait, à lui aussi, de ne pas travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire, enfin?

Or le travail est à la vie de l'esprit ce que le coeur est à la vie du corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de l'intelligence.

Comme toutes les espèces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour ceux qui n'y sont point exercés. On a présenté le travail comme un châtiment et une peine; il est une béatitude et une santé. Voyez une terre cultivée et fertile auprès d'une terre en friche, et dites si l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du côté de la culture et de l'abondance.

Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la stérilité; la fécondité, voilà la jeunesse et la vie.

Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crût tellement quinteux, chagrin, misanthrope, que de considérer l'artiste comme une sorte de loup-garou. Assurément, et je le reconnais sans peine, en élargissant ainsi le cercle des relations, la société moderne a multiplié pour l'artiste les occasions de contact entre les différentes classes sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois même fort utiles. Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de tranquillité délicieuse, j'allais dire d'espérance divine, pendant lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette à déception--la visite d'une émotion vraie ou d'une vérité émouvante? Qu'est-ce que tout l'éclat du dehors comparé à la lumière intime, sereine et chaude de ce cher Idéal qu'on poursuit toujours sans jamais l'atteindre, mais qui nous attire jusqu'à nous faire croire que c'est lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Dès lors, ne devine-t-on pas quelle épreuve on inflige à un malheureux qu'on fait sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, fût-il cent fois plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?...

Chacun se rappelle le mot célèbre d'un de nos plus grands poètes:

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de même grandeur; l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert d'or, se trouverait aussi bien partagé qu'un géant, si, pour tous deux, le bonheur suprême consistait à être tout couvert d'or. C'est l'ingénieuse comparaison imaginée par saint François de Sales au sujet des élus, pour expliquer l'égalité du bonheur dans l'inégalité de la gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer à tous les degrés de la vie et à toutes les formes de la perfection.

Il n'est pas donné à chacun d'être un de ces fleuves majestueux dont les eaux répandent partout la fertilité sur leur passage; mais le plus humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflète le ciel aussi bien que les plus vastes rivières et que les profondeurs de l'Océan.

«Je le conduirai dans la solitude, et là je parlerai à son coeur», dit un prophète hébreu.

L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la même pensée: «L'habitude de la retraite en augmente le charme.»

--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont les inconvénients de la célébrité!...

Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en conscience, être dévoré parce qu'on n'est plus ignoré, voilà qui est un bénéfice médiocrement enviable.

On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste qui appartient au monde; ce sont ses _oeuvres_: or, point d'oeuvres fortes, homogènes, durables, avec un travail constamment interrompu et morcelé. Que le monde se pénètre donc de ce dernier conseil adressé par Molière à l'illustre ministre de qui je parlais tout à l'heure:

Souffre que, dans leur art, s'avançant chaque jour, Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.

Une trop large part accordée aux relations sociales expose encore l'artiste à un autre danger duquel il n'est peut-être pas inutile de dire deux mots.

À force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses, d'éloges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue, l'artiste en arrive insensiblement à douter de lui, de sa nature, des dictées de son émotion personnelle, qui lui indiquait la route à suivre, et il finit par se sentir dans un dédale inextricable; la voix de son guide intérieur disparaît dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: «Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son.» Cela dépend du métal et de la fonte de la cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable série de vibrations harmoniques. Mais entendre à la fois toutes les cloches, quelle horrible cacophonie!