Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5
Chapter 17
J'avais vu naître Christian; quelques jours avant mon émigration, j'assistai à son baptême. Son père, son grand-père le président de Rosambo, et son bisaïeul M. de Malesherbes, étaient présents. Celui-ci le tint sur les fonts et lui donna son nom, _Christian_. L'église Saint-Laurent était déserte et déjà à demi dévastée. La nourrice et moi nous reprîmes l'enfant des mains du curé.
Io piangendo ti presi, e in breve cesta Fuor ti portai. (TASSO.)
Le nouveau-né fut reporté à sa mère, placé sur son lit, où cette mère et sa grand'mère, madame de Rosambo, le reçurent avec des pleurs de joie. Deux ans après, le père, le grand-père, le bisaïeul, la mère et la grand'mère avaient péri sur l'échafaud, et moi, témoin du baptême, j'errais exilé. Tels étaient les souvenirs que l'apparition subite de mon neveu fit revivre dans ma mémoire au milieu des ruines de Rome. Christian a déjà passé orphelin la moitié de sa vie; il a voué l'autre moitié aux autels: foyers toujours ouverts du père commun des hommes.
Christian avait pour Louis, son digne frère, une amitié ardente et jalouse: lorsque Louis se fut marié, Christian partit pour l'Italie; il y connut le duc de Rohan-Chabot, et il y rencontra madame Récamier: comme son oncle, il est revenu habiter Rome, lui dans un cloître, moi dans un palais. Il entra en religion pour rendre à son frère une fortune qu'il ne croyait pas posséder légitimement par les nouvelles lois: ainsi Malhesherbes est maintenant, avec Combourg, à Louis.
Après notre rencontre inattendue au pied du Colisée, Christian, accompagné d'un frère jésuite, me vint voir à l'ambassade: il avait le maintien triste et l'air sérieux; jadis il riait toujours. Je lui demandai s'il était heureux; il me répondit: «J'ai souffert longtemps; maintenant mon sacrifice est fait et je me trouve bien.»
Christian a hérité du caractère de fer de son aïeul paternel, M. de Chateaubriand mon père, et des vertus morales de son bisaïeul maternel, M. de Malesherbes. Ses sentiments sont renfermés, bien qu'il les montre, sans égard aux préjugés de la foule, quand il s'agit de ses devoirs: dragon dans la garde, en descendant de cheval il allait à la sainte Table; on ne s'en moquait point, car sa bravoure et sa bienfaisance étaient l'admiration de ses camarades. On a découvert, depuis qu'il a renoncé au service, qu'il secourait secrètement un nombre considérable d'officiers et de soldats; il a encore des pensionnaires dans les greniers de Paris, et Louis acquitte les dettes fraternelles. Un jour, en France, je m'enquérais de Christian s'il se marierait: «Si je me mariais, répondit-il, j'épouserais une de mes petites parentes, la plus pauvre.»
Christian passe les nuits à prier; il se livre à des austérités dont ses supérieurs sont effrayés: une plaie qui s'était formée à l'une de ses jambes lui était venue de sa persévérance à se tenir à genoux des heures entières; jamais l'innocence ne s'est livrée à tant de repentir.
Christian n'est point un homme de ce siècle: il me rappelle ces ducs et ces comtes de la cour de Charlemagne, qui, après avoir combattu contre les Sarrasins, fondaient des couvents sur les sites déserts de Gellone ou de Madavalle, et s'y faisaient moines. Je le regarde comme un saint: je l'invoquerais volontiers. Je suis persuadé que ses bonnes oeuvres, unies à celles de ma mère et de ma soeur Julie, m'obtiendraient grâce auprès du souverain Juge. J'ai aussi du penchant au cloître; mais, mon heure étant venue, c'est à la Portioncule, sous la protection de mon patron, appelé _François_ parce qu'il parlait français, que j'irais demander une solitude.
Je veux traîner seul mes sandales; je ne souffrirais pour rien au monde qu'il y eût deux têtes dans mon froc.
«Jeune encore, dit le Dante, le soleil d'Assise épousa une femme à qui, comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir: cette femme, veuve de son premier mari depuis plus de onze cents ans, avait langui obscure et méprisée: en vain elle était montée avec le Christ sur la Croix. Quels sont les amants que te désignent ici mes paroles mystérieuses? FRANÇOIS et la PAUVRETÉ: _Francesco e Povertà._ (_Paradiso_, cant. xi.)
À MADAME RÉCAMIER.
«Rome, 16 mai 1829.
«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre vos mains. J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous dire; pendant trois ou quatre mois, je me suis assez déplu à Rome; maintenant j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché: je suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et j'ai tout vaincu; on paraît me regretter. Que vais-je retrouver en France? du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme j'ai contribué à lui obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table rase? me dirait-on: «Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre tête?» Non; on est si loin de me dire une pareille chose, que l'on prendrait tout le monde avant moi, et que l'on ne m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on croirait me faire une grande grâce en me reléguant dans un coin obscur. Je vais vous chercher; ambassadeur ou non, c'est à Rome que je voudrais mourir. En échange d'une petite vie, j'aurais du moins une grande sépulture jusqu'au jour où j'irai remplir mon cénotaphe dans le sable qui m'a vu naître. Adieu; j'ai déjà fait plusieurs lieues vers vous.»
* * * * *
J'eus un grand plaisir à revoir mes amis[179]: je ne rêvais qu'au bonheur de les emmener avec moi et de finir mes jours à Rome. J'écrivis pour mieux m'assurer encore du petit palais Caffarelli que je projetais de louer sur le Capitole, et de la cellule que je postulais à Saint-Onuphre. J'achetai des chevaux anglais et je les fis partir pour les prairies d'Évandre. Je disais déjà adieu dans ma pensée à ma patrie avec une joie qui méritait d'être punie. Lorsqu'on a voyagé dans sa jeunesse et qu'on a passé beaucoup d'années hors de son pays, on s'est accoutumé à placer partout sa mort: en traversant les mers de la Grèce, il me semblait que tous ces monuments que j'apercevais sur les promontoires étaient des hôtelleries où mon lit était préparé.
[Note 179: Chateaubriand rentra à Paris le 28 mai 1829.--Les pages qui vont suivre, jusqu'à la fin du Livre XIII, ont été écrites à Paris, rue d'Enfer, en août et septembre 1830.]
J'allai faire ma cour au roi à Saint-Cloud: il me demanda quand je retournais à Rome. Il était persuadé que j'avais un bon coeur et une mauvaise tête. Le fait est que j'étais précisément l'inverse de ce que Charles X pensait de moi: j'avais très froide et très bonne tête, et le coeur cahin-caha pour les trois quarts et demi du genre humain.
Je trouvai le roi dans une fort mauvaise disposition à l'égard de son ministère: il le faisait attaquer par certains journaux royalistes, ou plutôt, lorsque les rédacteurs de ces feuilles allaient lui demander s'il ne les trouvait pas trop hostiles, il s'écriait: «Non, non, continuez.» Quand M. de Martignac avait parlé: «Eh bien, disait Charles X, avez-vous entendu la Pasta?» Les opinions libérales de M. Hyde de Neuville lui étaient antipathiques; il trouvait plus de complaisance dans M. Portalis le fédéré, qui portait sa cupidité sur son visage: c'est à M. Portalis que la France doit ses malheurs. Quand je le vis à Passy, je m'aperçus de ce que j'avais en partie deviné: le garde des sceaux, en faisant semblant de tenir _par intérim_ le ministère des affaires étrangères, mourait d'envie de le conserver, bien qu'il se fut pourvu, à tout événement, de la place de président de la Cour de cassation. Le roi, quand il s'était agi de disposer des affaires étrangères, avait prononcé: «Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas mon ministre; mais pas à présent.» Le prince de Laval avait refusé; M. de La Ferronnays ne se pouvait plus livrer à un travail suivi. Dans l'espoir que, de guerre lasse, le portefeuille lui resterait, M. Portalis ne faisait rien pour déterminer le roi.
Plein de mes délices futures de Rome, je m'y laissai aller sans trop sonder l'avenir; il me convenait assez que M. Portalis gardât l'_intérim_ à l'abri duquel ma position politique restait la même. Il ne me vint pas un seul instant dans l'idée que M. de Polignac pourrait être investi du pouvoir: son esprit borné, fixe et ardent, son nom fatal et impopulaire, son entêtement, ses opinions religieuses exaltées jusqu'au fanatisme, me paraissaient des causes d'une éternelle exclusion. Il avait, il est vrai, souffert pour le roi; mais il en était largement récompensé par l'amitié de son maître et par la haute ambassade de Londres que je lui avais donnée sous mon ministère, malgré l'opposition de M. de Villèle.
De tous les ministres en place que je trouvai à Paris, excepté l'excellent M. Hyde de Neuville, pas un ne me plaisait: je sentais en eux une capacité implacable qui me laissait de l'inquiétude sur la durée de leur empire. M. de Martignac, d'un talent de parole agréable, avait une voix douce et épuisée comme celle d'un homme à qui les femmes ont donné quelque chose de leur séduction et de leur faiblesse! Pythagore se souvenait d'avoir été une courtisane charmante nommée Alcée[180]. L'ancien secrétaire d'ambassade de l'abbé Siéyès avait aussi une suffisance contenue, un esprit calme un peu jaloux. Je l'avais, en 1823, envoyé en Espagne dans une position élevée et indépendante[181], mais il aurait voulu être ambassadeur. Il était choqué de n'avoir pas reçu un emploi qu'il croyait dû à son mérite.
[Note 180: Cormenin, dans son _Livre des Orateurs_ (t. II, p. 59) trace ainsi le portrait de Martignac: «Il captivait plutôt qu'il ne maîtrisait l'attention. Avec quel art il ménageait la susceptibilité vaniteuse de nos chambres françaises! avec quelle ingénieuse flexibilité il pénétrait dans tous les détours d'une question! quelle fluidité de diction! quel charme! quelle convenance! quel à-propos! L'exposition des faits avait dans sa bouche une netteté admirable, et il analysait les moyens de ses adversaires avec une fidélité et un bonheur d'expression qui faisaient naître sur leurs lèvres le sourire de l'amour-propre satisfait. Pendant que son regard animé parcourait l'assemblée, _il modulait sur tous les tons sa voix de sirène, et son éloquence avait la douceur et l'harmonie d'une lyre_. Si, _à tant de séductions_, si, à la puissance gracieuse de sa parole, il eût joint les formes vives de l'apostrophe et la précision rigoureuse des déductions logiques, c'eût été le premier de nos orateurs, c'eût été la perfection même.»--Un des membres les plus ardent» de l'extrême gauche, M. Dupont de l'Eure cédant un jour à son admiration sympathique pour l'éloquence de M. de Martignac, lui avait crié de sa place: «Tais-toi, Sirène.» Ce mot résumait l'impression que ressentait la Chambre toutes les fois que le ministre de l'Intérieur prenait la parole.]
[Note 181: Avant l'entrée en campagne et le départ du duc d'Angoulême, il avait fallu rédiger les instructions qu'il devait suivre et lui former un conseil politique. M. de Martignac avait été choisi pour être le chef de ce conseil et avait reçu, à cette occasion, le titre de commissaire civil près l'armée d'Espagne.]
Mon goût ou mes déplaisances importaient peu. La Chambre commit une faute en renversant un ministère qu'elle aurait dû conserver à tout prix[182]. Ce ministère modéré servait de garde-fou à des abîmes; il était aisé de le jeter bas, car il ne tenait à rien et le roi lui était ennemi; raison de plus pour ne faire aucune chicane à ces hommes, pour leur donner une majorité à l'aide de laquelle ils se fussent maintenus et auraient fait place un jour, sans accident, à un ministère fort. En France, on ne sait rien attendre; on a horreur de tout ce qui a l'apparence du pouvoir, jusqu'à ce qu'on le possède. Au surplus, M. de Martignac a démenti noblement ses faiblesses en dépensant avec courage le reste de sa vie dans la défense de M. de Polignac[183]. Les pieds me brûlaient à Paris; je ne pouvais m'habituer au ciel gris et triste de la France, ma _patrie_; qu'aurais-je donc pensé du ciel de la Bretagne, ma _matrie_, pour parler grec? Mais là, du moins, il y a des vents de mer ou des calmes: _Tumidis albens fluctibus_[184], ou _venti posuere_[185]. Mes ordres étaient donnés pour exécuter dans mon jardin et dans ma maison, rue d'Enfer, les changements et les accroissements nécessaires, afin qu'à ma mort le legs que je voulais faire de cette maison à l'Infirmerie de madame de Chateaubriand fût plus profitable. Je destinais cette propriété à la retraite de quelques artistes et de quelques gens de lettres malades. Je regardais le soleil pâle, et je lui disais: «Je vais bientôt te retrouver avec un meilleur visage, et nous ne nous quitterons plus.»
[Note 182: Le 9 février 1829, M. de Martignac présenta deux projets de loi destinés à réorganiser l'administration municipale et départementale. La loi départementale fut discutée la première. Dans la séance du 8 avril, malgré les efforts de Martignac, d'Hyde de Neuville, de Vatimesnil et de Cuvier, la Chambre des députés adopta un amendement qui supprimait les conseils d'arrondissement. Une ordonnance royale, en date du même jour, retira les deux projets. Le ministère Martignac avait vécu. Il tint cependant a faire voter le budget et à rester à son poste jusqu'à la fin de la session, qui fut close le 30 juillet. Le 8 août, il faisait place au ministère Polignac.]
[Note 183: «La défense spontanée, généreuse, désintéressée de M. de Polignac, son antagoniste et son successeur, honore beaucoup le caractère inoffensif et noble de M. de Martignac. Les méditations de son plaidoyer et les émotions si dramatiques de ce procès, achevèrent de ruiner sa santé chancelante.» (Cormenin, _Livre des Orateurs_, T. II, p. 59.)]
[Note 184: _Quum mare sub noctem tumidis albescare coepit Fluctibus_, (Ovide, _Métamorphoses_, livre XI.)]
[Note 185: _Quum venti posuere, omnisque repende resedit flatus...._ (_Énéide_, livre VII, v. 27.)]
Ayant pris congé du roi et espérant le débarrasser pour toujours de moi, je montai en calèche. J'allais d'abord aux Pyrénées prendre les eaux de Cauterets; là, traversant le Languedoc et la Provence, je devais me rendre à Nice, où je rejoindrais madame de Chateaubriand. Nous passions ensemble la corniche, nous arrivions à la ville éternelle que nous traversions sans nous arrêter, et, après deux mois de séjour à Naples, au berceau du Tasse, nous revenions à sa tombe à Rome. Ce moment est le seul de ma vie où j'aie été complètement heureux, où je ne désirais plus rien, où mon existence était remplie, où je n'apercevais jusqu'à ma dernière heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port; j'y entrais à pleines voiles comme Palinure: _inopina quies_[186].
[Note 186: _Vix primos inopina quies laxaverat artus._ (_Énéide_, livre V, t. 857.)]
Tout mon voyage jusqu'aux Pyrénées fut une suite de rêves: je m'arrêtais quand je voulais; je suivais sur ma route les chroniques du moyen âge que je retrouvais partout; dans le Berry, je voyais ces petites routes bocagères que l'auteur de _Valentine_ nomme des traînes[187], et qui me rappelaient ma Bretagne. Richard Coeur-de-Lion avait été tué à Chalus, au pied de cette tour: «_Enfant musulman, paix là! voici le roi Richard!_» À Limoges, j'ôtai mon chapeau par respect pour Molière; à Périgueux, les perdrix dans leurs tombeaux de faïence ne chantaient plus de différentes voix comme au temps d'Aristote. Je rencontrai là mon vieil ami Clausel de Coussergues; il portait avec lui quelques-unes des pages de ma vie. À Bergerac, j'aurais pu regarder le nez de Cyrano sans être obligé de me battre contre ce cadet aux gardes: je le laissai dans sa poussière avec _ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fait l'homme_.
[Note 187: George Sand n'a peut-être pas de plus belles pages descriptives que sa peinture des chemins creux et ombragés du Berry, dans _Valentine_. Ce roman, le second de George Sand, publié en 1832, deux mois à peine après _Indiana_, est resté l'un de ses chefs-d'oeuvre.]
À Auch, j'admirai les stalles sculptées sur des cartons venus de Rome à la belle époque des arts. D'Ossat, mon devancier à la cour du saint-père, était né près d'Auch[188]. Le soleil ressemblait déjà à celui de l'Italie. À Tarbes, j'aurais voulu héberger à l'hôtel de l'_Étoile_, où Froissart descendit avec messire Espaing de Lyon, «vaillant homme et sage et beau chevalier,» et où il trouva de «bon foin, de bonnes avoines et de belles rivières».
[Note 188: Le cardinal d'Ossat, ambassadeur d'Henri III et d'Henri IV à Rome, était né à la Roque-en-Magnoac, dans le diocèse d'Auch, le 23 août 1536. Il mourut le 13 mars 1604. C'est lui qui obtint du Saint Siège l'absolution d'Henri IV et fit accepter l'Édit de Nantes.]
Au lever des Pyrénées sur l'horizon, le coeur me battait: du fond de vingt-trois années sortirent des souvenirs embellis dans les lointains du temps: je revenais de la Palestine et de l'Espagne, lorsque, de l'autre côté de leur chaîne, je découvris le sommet de ces mêmes montagnes. Je suis de l'avis de madame de Motteville; je pense que c'est dans un de ces châteaux des Pyrénées qu'habitait Urgande la Déconnue. Le passé ressemble à un musée d'antiques; on y visite les heures écoulées; chacun peut y reconnaître les siennes. Un jour, me promenant dans une église déserte, j'entendis des pas se traînant sur les dalles, comme ceux d'un vieillard qui cherchait sa tombe. Je regardai et n'aperçus personne; c'était moi qui m'étais révélé à moi.
Plus j'étais heureux à Cauterets, plus la mélancolie de ce qui était fini me plaisait. La vallée étroite et resserrée est animée d'un gave; au delà de la ville et des fontaines minérales, elle se divise en deux défilés, dont l'un, célèbre par ses sites, aboutit au pont d'Espagne et aux glaciers. Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues courses, en me croyant dans les escarpements de la Sabine. Je faisais tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. Je composai quelques strophes sur les Pyrénées; je disais:
J'avais vu fuir les mers de Solyme et d'Athènes, D'Ascalon et du Nil les mouvantes arènes, Carthage abandonnée et son port blanchissant: Le vent léger du soir arrondissait ma voile, Et de Vénus l'étoile Mêlait sa perle humide à l'or pur du couchant.
Assis au pied du mât de mon vaisseau rapide, Mes yeux cherchaient de loin ces colonnes d'Alcide Où choquent leurs tridents deux Neptune irrités. De l'antique Hespérie abordant le rivage, Du noble Abencerage Le mystère m'ouvrit les palais enchantés.
Comme une jeune abeille aux roses engagée, Ma Muse revenait de son butin chargée, Et cueilli sur la fleur des plus beaux souvenirs: Dans les monts que Roland brisa par sa vaillance, Je contais à sa lance L'orgueil de mes dangers, tentés pour des plaisirs.
De l'âge délaissé quand survient la disgrâce, Fuyons, fuyons les bords qui, gardant notre trace, Nous font dire du temps en mesurant le cours: «Alors j'avais un frère, une mère, une amie; Félicité ravie! Combien me reste-t-il de parents et de jours?»
Il me fut impossible d'achever mon ode: j'avais drapé lugubrement mon tambour pour battre le rappel des rêves de mes nuits passées; mais toujours, parmi ces rappelés, se mêlaient quelques songes du moment dont la mine heureuse déjouait l'air consterné de leurs vieux confrères.
Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du gave; elle se leva et vint droit à moi: elle savait, par la rumeur du hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue: la mystérieuse anonyme se dévoila: _patuit Dea_.
J'allais rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux: inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins. J'étais loin de me dire ce que disait Montaigne: «L'amour me rendroit la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne....» Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l'amour ne nous rend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à faire: c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me remettre aux _estudes sains et sages_ par où _je pusse me rendre plus aimé_, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[189].
[Note 189: Voir l'_Appendice_ nº IV: _Dans les Pyrénées._]
* * * * *
Des bruits de changement de ministres étaient parvenus dans nos sapinières. Les gens bien instruits allaient jusqu'à parler du prince de Polignac; mais j'étais d'une incrédulité complète. Enfin, les journaux arrivent: je les ouvre, et mes yeux sont frappés de l'ordonnance officielle qui confirme les bruits répandus[190]. J'avais bien éprouvé des changements de fortune depuis que j'étais au monde, mais je n'étais jamais tombé d'une pareille hauteur. Ma destinée avait encore une fois soufflé sur mes chimères; ce souffle du sort n'effaçait pas seulement mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un mal affreux; j'eus un moment de désespoir, car mon parti fut pris à l'instant, je sentis que je me devais retirer. La poste m'apporta une foule de lettres; toutes m'enjoignaient d'envoyer ma démission. Des personnes même que je connaissais à peine se crurent obligées de me prescrire la retraite.
[Note 190: Le _Moniteur_ du 9 août 1829 annonça la formation du nouveau ministère. Il était ainsi composé: le prince de Polignac aux Affaires étrangères; M. de la Bourdonnaye à l'Intérieur; M. Courvoisier à la Justice; M. de Chabrol aux Finances; le général de Bourmont à la Guerre; l'amiral de Rigny à la Marine; M. de Montbel aux Affaires ecclésiastiques et à l'Instruction publique.--L'amiral de Rigny, neveu du baron Louis, était connu pour ses idées libérales. Nommé ministre sans avoir été consulté, il arriva le 15 à Paris et refusa d'entrer dans le cabinet. Il fut remplacé par la baron d'Haussez, préfet de Bordeaux.]