Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 5
Chapter 10
«La congrégation des cardinaux déjà rassemblée a défendu au cardinal secrétaire d'État de délivrer des permis pour des chevaux de poste. Mon courrier ne pourra partir qu'après le départ du courrier du Sacré Collège, en cas de mort du pape. J'ai essayé d'envoyer un homme porter mes dépêches à la frontière de la Toscane. Les mauvais chemins et le manque de chevaux de louage ont rendu ce dessein impraticable. Forcé d'attendre dans Rome, devenue une espèce de prison fermée, j'espère toujours que la nouvelle, au moyen du télégraphe, vous parviendra quelques heures avant qu'elle soit connue des autres gouvernements au delà des Alpes. Il pourrait se faire néanmoins que le courrier envoyé au nonce, et qui sera parti nécessairement avant le mien, vous donnât lui-même, en passant à Lyon, la nouvelle par le télégraphe.»
«Mardi, 10 février, neuf heures du matin.
«_Le pape vient d'expirer_: mon courrier part. Dans quelques heures il sera suivi de M. le comte de Montebello, attaché à l'ambassade.»
«Rome, ce 10 février 1829.
«Monsieur le comte,
«J'ai expédié à Lyon, il y a environ deux heures le courrier extraordinaire à cheval qui vous transmettra la nouvelle imprévue et déplorable de la mort de Sa Sainteté. Maintenant je fais partir M. le comte de Montebello[107], attaché à l'ambassade, pour vous porter quelques détails nécessaires.
[Note 107: Napoléon-Auguste, duc de _Montebello_ (1801-1874), fils du maréchal Lannes. En considération des services militaires rendus par son père, tué glorieusement à Essling, il avait été nommé pair de France le 27 janvier 1827, mais il ne prit séance qu'après la révolution de Juillet. Dans l'intervalle, il avait voyagé aux États-Unis, puis avait été attaché à l'ambassade de France à Rome. Il devint en 1836 ambassadeur de France près la Confédération helvétique, et, en 1838, ambassadeur à Naples. Ministre de la Marine, du 9 mai 1847 au 24 février 1848, représentant du peuple à l'Assemblée législative, de 1849 à 1851, il fut nommé sénateur le 5 octobre 1864 et remplit les fonctions d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg, du 15 février 1858 au 6 janvier 1866.--Alors qu'il était à Rome secrétaire de l'ambassade, il demanda un jour à Chateaubriand, en présence de M. de Marcellus, la permission d'aller voir sa marraine, la duchesse de Saint Leu, qu'une loi tenait éloignée du royaume. «Allez, monsieur, allez», lui dit l'ambassadeur; «à Dieu ne plaise que je vous en empêche. Portez-lui mes hommages. La liberté n'a plus rien à craindre de la gloire.»--Lorsque le jeune attaché fut sorti, Chateaubriand dit à M. de Marcellus: «L'un des grands griefs qui m'a fait éloigner de Rome quand j'y étais premier secrétaire de l'ambassade du cardinal Fesch, c'est une visite au roi de Sardaigne retiré du trône, visite, disait-on, qui sentait le royaliste et l'émigré. Aujourd'hui, ambassadeur à Rome à mon tour, c'est moi qui envoie un de mes officiers saluer une reine en retraite et proscrite: ma vie est pleine de ces contrastes.»]
«Le pape est mort de cette affection hémorroïdale à laquelle il était sujet. Le sang, s'étant porté sur la vessie, occasionna une rétention qu'on essaya de soulager au moyen de la sonde. On croit que Sa Sainteté a été blessée dans l'opération. Quoi qu'il en soit, après quatre jours de souffrances, Léon XII a expiré ce matin à neuf heures comme j'arrivais au Vatican, où un agent de l'ambassade avait passé la nuit. La lettre partie par mon premier courrier vous informe, monsieur le comte, de mes inutiles efforts pour obtenir le permis des chevaux de poste avant la mort du pape.
«Hier je me rendis chez le cardinal secrétaire d'État, encore très souffrant d'un violent accès de goutte; j'eus avec lui un assez long entretien sur les suites du malheur dont nous étions menacés. Je déplorai la perte d'un prince dont les sentiments modérés et la connaissance des affaires de l'Europe étaient si utiles au repos de la chrétienté. «C'est, me répondit le secrétaire d'État, non-seulement un grand malheur pour la France, mais un plus grand malheur pour l'État romain que vous ne l'imaginez. Le mécontentement et la misère sont grands dans nos provinces, et, pour peu que les cardinaux croient devoir suivre un autre système que celui de Léon XII, ils verront comment ils s'en tireront. Quant à moi, mes fonctions cessent avec la vie du pape, et je n'aurai rien à me reprocher.»
«Ce matin j'ai revu le cardinal Bernetti qui, en effet, a cessé ses fonctions de secrétaire d'État: il m'a tenu le langage de la veille. Je lui ai demandé à le rencontrer avant qu'il s'enfermât dans le conclave. Nous sommes convenus que nous parlerions du choix d'un souverain pontife qui pourrait être le continuateur du système de modération de Léon XII. J'aurai l'honneur de vous transmettre tous les renseignements que je recueillerai.
«Il est probable que la mort du pape et la chute du cardinal Bernetti vont réjouir les ennemis des _ordonnances_[108]; ils proclameront cet événement malheureux une punition du ciel. Il est aisé déjà de lire cette pensée sur quelques visages français à Rome.
[Note 108: Il s'agit toujours des ordonnances du 16 juin 1828.]
«Je regrette doublement le pape; j'avais eu le bonheur de gagner sa confiance: les préjugés que l'on avait pris soin de faire naître contre moi dans son esprit, avant mon arrivée, s'étaient dissipés, et il me faisait l'honneur de témoigner hautement et publiquement, en toute occasion, l'estime qu'il voulait bien me porter.
«Maintenant, monsieur le comte, permettez-moi d'entrer dans l'explication de quelques faits.
J'étais ministre des affaires étrangères à l'époque de la mort de Pie VII. Vous trouverez dans les cartons du ministère, si vous jugez à propos d'en prendre connaissance, la suite de mes relations avec M. le duc de Laval. L'usage est, à la mort d'un pape, d'envoyer un ambassadeur extraordinaire, ou d'accréditer l'ambassadeur résidant par de nouvelles lettres auprès du Sacré Collège. C'est ce dernier parti que je proposai de suivre à feu S. M. Louis XVIII. Le roi ordonnera ce qu'il croira de meilleur pour son service. Quatre cardinaux français vinrent à Rome pour l'élection de Léon XII. La France en compte aujourd'hui cinq; c'est certainement un nombre de voix qui n'est pas à dédaigner dans le conclave. J'attends, monsieur le comte, les ordres du roi. M. de Montebello, chargé de vous remettre cette dépêche, restera à votre disposition.
«J'ai l'honneur, etc., etc.»
À MADAME RÉCAMIER.
«Rome, 10 février 1829, onze heures du soir.
«Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la dépêche que j'ai été obligé d'écrire de ma propre main et la fatigue de ces derniers jours m'ont épuisé.
«Je regrette le pape; j'avais obtenu sa confiance. Me voilà maintenant chargé d'une grande mission, il m'est impossible de savoir quel en sera le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.
«Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout cela.
«Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces tristes idées: «Mais non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.»
«Jeudi. Rome, 12 février 1829.
«Je lis vos journaux. Ils me font souvent de la peine. Je vois dans _le Globe_ que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me trouverait. On me semble déraisonner sur tout, et sur l'_immortel Mahmoud_, et sur l'évacuation de la Morée.
«Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène avec des mots, et, ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours prêts à dénigrer nos amis et à élever nos ennemis. Au reste, n'est-il pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours, mon propre langage, sur l'_accord des libertés publiques et de la royauté_[109], et qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui font parler ainsi la couronne étaient les plus chauds partisans de la censure! Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté; ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma vie[110]; il clora ma carrière.
[Note 109: L'ouverture des Chambres avait eu lieu le 27 janvier. Le discours du trône contenait en effet cette phrase: «L'expérience a dissipé le prestige des théories insensées; la France sait bien, comme vous, sur quelles bases son bonheur repose, et ceux même qui le chercheraient ailleurs que dans _l'union sincère de l'autorité royale et des libertés_ que la Charte a consacrées seraient hautement désavoués par elle.»]
[Note 110: Je me trompais. (Note de 1837.) CH.]
«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position nouvelle; il faut complimenter le Sacré Collège, assister aux funérailles du saint-père, auquel je m'étais attaché parce qu'on l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donné un démenti formel à mes calomniateurs _chrétiens_. Puis vont me tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse[111].
[Note 111: Le cardinal de Clermont-Tonnerre. Il en a déjà été parlé au tome II des _Mémoires_. (Voy. la note 1 de la page 336.) En 1829, l'archevêque de Toulouse était en assez mauvais termes avec le gouvernement du roi. Lors de l'ordonnance royale du 16 juin 1828 sur les petits séminaires, il avait protesté avec éclat, terminant par ces paroles sa lettre au ministre des Affaires ecclésiastiques, monseigneur Feutrier: «Monseigneur, la devise de ma famille qui lui a été donnée par Calixte II, en 1120, est celle-ci: _Etiamsi omnes, ego non._ C'est aussi celle de ma conscience. J'ai l'honneur d'être, avec la respectueuse considération due au ministre du roi, [cross symbol] A. J. cardinal-archevêque de Toulouse.» À la suite de cette lettre, le roi fit notifier au prélat défense de paraître à la cour.]
«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute; la fouille réussit; j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce qui m'a attendri.
«À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la sienne la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait bientôt mourir; il a laissé un écrit où il recommande sa famille indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup aimé qui aient de pareilles vertus.»
LIVRE XIII[112]
[Note 112: Ce livre a été composé à Rome (février-mai 1829) et à Paris (août-septembre 1830).]
Suite de l'ambassade de Rome. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Conclaves. -- Dépêches à M. le comte Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- À madame Récamier. -- Le marquis Capponi. -- À madame Récamier. -- À M. le duc de Blacas. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Lettre à Monseigneur le cardinal de Clermont-Tonnerre. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- À madame Récamier. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Fête de la villa Médicis pour la grande duchesse Hélène. -- Mes relations avec la famille Bonaparte. -- Dépêche à M. le comte Portalis. -- Pie VII. -- À M. le comte Portalis. -- À madame Récamier. -- Présomption. -- Les Français à Rome. -- Promenades. -- Mon neveu Christian de Chateaubriand. -- À madame Récamier. -- Retour de Rome à Paris. -- Mes projets. -- Le roi et ses dispositions. -- M. Portalis. -- M. de Martignac. -- Départ pour Rome. -- Les Pyrénées. -- Aventures. -- Ministère Polignac. -- Ma consternation. -- Je reviens à Paris. -- Entrevue avec M. de Polignac. -- Je donne ma démission de mon ambassade de Rome.
Rome, ce 17 février 1829.
Avant de passer aux choses importantes je rappellerai quelques faits.
Au décès du souverain pontife le gouvernement des États romains tombe aux mains des trois cardinaux chefs d'ordre, diacre, prêtre et évêque, et au cardinal camerlingue. L'usage est que les ambassadeurs aillent complimenter, dans un discours, la congrégation des cardinaux réunis avant l'ouverture du conclave à Saint-Pierre.
Le corps de Sa Sainteté, exposé d'abord dans la chapelle Sixtine, fut porté vendredi dernier, 13 février, dans la chapelle du Saint-Sacrement à Saint-Pierre; il y est resté jusqu'au dimanche 15. Alors il a été placé dans le monument qu'occupaient les cendres de Pie VII et celles-ci ont été descendues dans l'église souterraine.
À MADAME RÉCAMIER.
«Rome, 17 février 1829.
«J'ai vu Léon XII exposé, le visage découvert, sur un chétif lit de parade, au milieu des chefs-d'oeuvre de Michel-Ange[113]; j'ai assisté à la première cérémonie funèbre dans l'église de Saint-Pierre. Quelques vieux cardinaux commissaires, ne pouvant plus voir, s'assurèrent de leurs doigts tremblants que le cercueil du pape était bien cloué. À la lumière des flambeaux, mêlée à la clarté de la lune, le cercueil fut enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres pour être déposé dans le sarcophage de Pie VII[114].
[Note 113: Voir, à l'_Appendice_, le nº 1: _La Mort de Léon XII._]
[Note 114: Voici le vrai texte de cette lettre du 17 février, que Chateaubriand a ici quelque peu modifié: «J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient place à celles de Léon XII: Vous figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait naître?»]
«On vient de m'apporter le petit chat du pauvre pape; il est tout gris et fort doux comme son ancien maître.»
DÉPÊCHE À M. LE COMTE PORTALIS.
«Rome, ce 17 février 1829
«Monsieur le comte,
«J'ai eu l'honneur de vous mander dans ma première lettre portée à Lyon avec la dépêche télégraphique, et dans ma dépêche nº 15, les difficultés que j'ai rencontrées pour l'expédition de mes deux courriers du 10 de ce mois. Ces gens-ci en sont encore à l'histoire des Guelfes et des Gibelins, comme si la mort d'un pape, connue une heure plus tôt ou une heure plus tard, pouvait faire entrer une armée impériale en Italie.
«Les obsèques du saint-père seront terminées dimanche 22, et le conclave ouvrira lundi soir 23, après avoir assisté le matin à la messe du Saint-Esprit: on meuble déjà les cellules du palais Quirinal.
«Je ne vous entretiendrai pas, monsieur le comte, des vues de la cour d'Autriche, des désirs des cabinets de Naples, de Madrid et de Turin. M. le duc de Laval, dans la correspondance qu'il eut avec moi en 1823, a peint le personnel des cardinaux qui sont en partie ceux d'aujourd'hui. On peut voir le nº 5 et son annexe, les n{os} 34, 55, 70 et 82. Il y a aussi dans les cartons du ministère quelques notes venues par une autre voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne prouvent rien. Trois choses ne font plus les papes: les intrigues de femmes, les menées des ambassadeurs, la puissance des cours. Ce n'est pas non plus de l'intérêt général de la société qu'ils sortent, mais de l'intérêt particulier des individus et des familles qui cherchent dans l'élection du chef de l'Église des places et de l'argent.
«Il y aurait des choses immenses à faire aujourd'hui par le Saint-Siège: la réunion des sectes dissidentes, le raffermissement de la société européenne, etc. Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle, et qui se placerait à la tête des générations éclairées, pourrait rajeunir la papauté; mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles têtes du Sacré Collège; les cardinaux arrivés au bout de la vie se transmettent une royauté élective qui expire bientôt avec eux: assis sur les doubles ruines de Rome, les papes ont l'air de n'être frappés que de la puissance de la mort.
«Ces cardinaux avaient élu le cardinal Della Genga (Léon XII) après l'exclusion donnée au cardinal Severoli, parce qu'ils croyaient qu'il allait mourir; Della Genga s'étant avisé de vivre, ils l'ont détesté cordialement pour cette tromperie. Léon XII choisissait dans les couvents des administrateurs capables; autre sujet de murmure pour les cardinaux. Mais, d'une autre part, ce pape défunt, en avançant les moines, voulait de la régularité dans les monastères, de sorte qu'on ne lui savait aucun gré du bienfait. Les ermites vagabonds qu'on arrêtait, les gens du peuple qu'on forçait de boire debout dans la rue afin d'éviter les coups de couteau au cabaret; des changements peu heureux dans la perception des impôts, des abus commis par quelques familiers du saint-père, la mort même de ce pape arrivant à une époque qui fait perdre aux théâtres et aux marchands de Rome le bénéfice des folies du carnaval, ont fait anathématiser la mémoire d'un prince digne des plus vifs regrets: à Civita-Vecchia on a voulu brûler la maison de deux hommes que l'on pensait avoir été honorés de sa faveur.
«Parmi beaucoup de concurrents, quatre sont particulièrement désignés: le cardinal Capellari[115], chef de la Propagande, le cardinal Pacca[116], le cardinal De Gregorio[117] et le cardinal Giustiniani[118].
[Note 115: _Mauro Capellari_ (1765-1846). Entré très jeune chez les Camaldules de Murano, près de Venise, il devint successivement abbé de ce monastère, procureur, vicaire général de la Congrégation. Léon XII le nomma visiteur apostolique des universités, cardinal (1825) et préfet de la congrégation de la Propagande. Il fut élu pape, après la mort de Pie VIII, le 2 février 1831, et prit le nom de _Grégoire XVI_.]
[Note 116: Sur le cardinal _Pacca_, le fidèle ministre de Pie VII, voyez, au tome III des _Mémoires_, la note 2 de la page 230.]
[Note 117: Emmanuel _de Gregorio_, né à Naples le 18 décembre 1758, mort à Rome le 7 novembre 1839. Il avait été créé cardinal par Pie VII le 8 mars 1816.]
[Note 118: Jacques _Giustiniani_, né à Rome le 29 décembre 1769, mort à Rome le 24 février 1843. Il avait été nommé cardinal par Léon XII le 2 octobre 1826.]
«Le cardinal Capellari est un homme docte et capable. Il sera repoussé, dit-on, par les cardinaux comme trop jeune, comme moine et comme étranger aux affaires du monde. Il est autrichien et passe pour obstiné et ardent dans ses opinions religieuses. Cependant c'est lui qui, consulté par Léon XII, n'a rien vu dans les ordonnances du roi qui pût autoriser la réclamation de nos évêques; c'est encore lui qui a rédigé le concordat de la cour de Rome avec les Pays-Bas et qui a été d'avis de donner l'institution canonique aux évêques des républiques espagnoles: tout cela annonce un esprit raisonnable, conciliant et modéré. Je tiens ces détails du cardinal Bernetti, avec qui j'ai eu, vendredi 13, une des conversations que je vous ai annoncées dans ma dépêche nº 15.
«Il importe au corps diplomatique, et surtout à l'ambassadeur de France, que le secrétaire d'État à Rome soit un homme de relations faciles et habitué aux affaires de l'Europe. Le cardinal Bernetti est le ministre qui nous convient sous tous les rapports; il s'est compromis pour nous avec les _zelanti_ et les congréganistes; nous devons désirer qu'il soit repris par le pape futur. Je lui ai demandé avec lequel des quatre cardinaux il aurait le plus de chances de revenir au pouvoir. Il m'a répondu: «Avec Capellari.»
«Les cardinaux Pacca et De Gregorio sont peints d'une manière fidèle dans l'annexe du nº 5 de la correspondance déjà citée; mais le cardinal Pacca est très affaibli par l'âge, et la mémoire, comme celle du cardinal doyen La Somaglia[119], commence totalement à lui manquer.
[Note 119: Jules-Marie della _Somaglia_, né à Plaisance le 29 juillet 1744. Il était cardinal depuis le 1er juin 1795 et avait assisté au conclave de Venise (décembre 1799--janvier, février, mars 1800). Sous l'Empire, exilé en France en même temps que Pie VII, il se montra l'un des plus énergiques parmi les cardinaux qui refusèrent d'assister au mariage de Napoléon, ce qui lui valut d'être interné à Mézières, puis à Charleville. Rentré à Rome en 1814, il fut évêque de Frascati, vice-chancelier de la sainte Église en septembre 1818, préfet du cérémonial et doyen du Sacré-Collège. Le 21 mai 1820, il fut transféré aux sièges d'Ostie et Velletri. Secrétaire d'État de Léon XII, il présida le conclave d'où sortit Pie VIII, et mourut le 30 mars 1830, à l'âge de 86 ans. De son vivant, il avait secrètement donné 10 000 écus d'or pour les Missions, et à sa mort il laissa tous ses biens à la Propagande.]
«Le cardinal De Gregorio serait un pape convenable. Quoique rangé au nombre des _zelanti_, il n'est pas sans modération; il repousse les jésuites qui ont ici, autant qu'en France, des adversaires et des ennemis. Tout sujet napolitain qu'il est, le cardinal De Gregorio est rejeté par Naples, et encore plus par le cardinal Albani[120], l'exécuteur des hautes oeuvres de l'Autriche au conclave. Le cardinal est légat à Bologne; il a plus de quatre-vingts ans et il est malade: il y a donc quelque chance pour qu'il ne vienne pas à Rome.
[Note 120: Né à Rome le 13 septembre 1750, créé cardinal par Pie VII le 23 février 1801, _Albani_ avait soixante-dix-huit ans passés, lorsqu'il fut nommé par Pie VIII cardinal secrétaire d'État et bibliothécaire; le pape le nomma en outre secrétaire des Brefs pontificaux. Le cardinal Albani est mort à Pesaro le 3 décembre 1834, dans sa 85e année.]
«Enfin, le cardinal Giustiniani est le cardinal de la noblesse romaine; il a pour neveu le cardinal Odescalchi[121], et il aura vraisemblablement un assez bon nombre de voix. Mais, d'un autre côté, il est pauvre et il a des parents pauvres; Rome craindrait les besoins de cette indigence.
[Note 121: Charles _Odescalchi_, né à Rome le 5 mars 1786, mort à Modène le 17 août 1841. Il avait été créé cardinal par Pie VII le 10 mars 1823.]