Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 3
Part 9
[Note 107: Louis-Marie-Stanislas _Fréron_ (1754-1802), fils du célèbre critique de _l'Année littéraire_ et neveu de l'abbé Royou, le rédacteur de _l'Ami du roi_. Député de Paris à la Convention, et l'un des membres les plus exaltés de la Montagne, il fut, après le 31 mai, désigné avec Barras, Saliceti et Robespierre le jeune, comme commissaire auprès de l'armée chargée de reprendre Marseille sur les insurgés. À Marseille, et plus tard à Toulon, il se signala par d'abominables cruautés. Après la chute de Robespierre, il revendiqua le titre de _Thermidorien_ et quitta la Montagne pour aller siéger au côté droit. Autrefois, dans l'_Orateur du peuple_, il avait rivalisé de fureur révolutionnaire avec Marat; il devient maintenant, toujours dans l'_Orateur du peuple_, le défenseur des contre-révolutionnaires. À la tête d'une bande de jeunes aristocrates, parés d'habits élégants, coiffés en cadenettes et la tête ornée de poudre--la _Jeunesse dorée de Fréron_,--il parcourt la ville en insultant et en malmenant «les patriotes» aux accents du _Réveil du peuple_, chanson royaliste à la mode. Puis voici qu'après le 13 vendémiaire, quand les royalistes sont vaincus, il revient à la Montagne. Tel est l'homme qui faillit épouser Pauline Bonaparte, et devenir le beau-frère du futur Empereur. On lira, dans _Napoléon et sa famille_ (tome I, p. 150-163) les curieux détails que donne M. Frédéric Masson sur les amours de Paulette et de Fréron. Bonaparte, après le 18 brumaire, donna à son beau-frère manqué une place modeste dans l'administration des hospices, puis, en 1802, le nomma sous-préfet de l'un des arrondissements de Saint-Domingue. Fréron, pour se rendre à son poste, partit avec le général Leclerc,--et avec Paulette, devenue Mme Leclerc, en attendant d'être la princesse Borghèse. À peine arrivé à destination, il succomba victime des rigueurs du climat.]
Loin des criailleries du forum et de la tribune, Bonaparte se promenait le soir au Jardin des Plantes avec Junot. Junot[108]? lui racontait sa passion pour Paulette, Napoléon lui confiait son penchant pour madame de Beauharnais: l'incubation des événements allait faire éclore un grand homme. Madame de Beauharnais avait des rapports d'amitié avec Barras: il est probable que cette liaison aida le souvenir du commissaire de la Convention, lorsque les journées décisives arrivèrent.
[Note 108: Andoche _Junot_, duc d'_Abrantès_ (1771-1813). Ami du général Bonaparte, qu'il avait connu au siège de Toulon, il fut emmené par lui en Égypte; général de division en 1801, il devint commandant et gouverneur de Paris (1804). Mis en 1807 à la tête de l'armée dirigée contre le Portugal, il s'empara facilement de ce royaume et fut créé duc d'Abrantès; mais, l'année suivante, à la suite de la défaite de Vimeiro, il dut signer la capitulation de Cintra et abandonner sa conquête. Cet insuccès lui valut la disgrâce de Napoléon; il fut cependant admis à prendre part à la guerre d'Espagne (1810) et à la campagne de Russie. En 1813, il fut nommé gouverneur des provinces illyriennes. Tomber gouverneur à Trieste, après avoir été à la veille--il le croyait du moins--d'être roi à Lisbonne, le coup était rude. Le malheureux perdit la raison. Ramené en France, il mourut à Montbard le 27 juillet 1813.--Voir sur lui les _Mémoires_ de sa femme et surtout les _Mémoires du général Thiébault_, tomes II, III, IV et V.]
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La liberté de la presse momentanément rendue travaillait dans le sens de la délivrance; mais comme les démocrates n'avaient jamais aimé cette liberté et qu'elle attaquait leurs erreurs, ils l'accusaient d'être royaliste. L'abbé Morellet, La Harpe, lançaient des brochures qui se mêlaient à celles de l'Espagnol Marchena[109], immonde savant et spirituel avorton. La jeunesse portait l'habit gris à revers et à collet noir, réputé l'uniforme des chouans. La réunion de la nouvelle législature était le prétexte des rassemblements des sections. La section Lepelletier, connue naguère sous le nom de section des Filles-Saint-Thomas, était la plus animée; elle parut plusieurs fois à la barre de la Convention pour se plaindre; Lacretelle le jeune[110] lui prêta sa voix avec le même courage qu'il montra le jour où Bonaparte mitrailla les Parisiens sur les degrés de Saint-Roch. Les sections, prévoyant que le moment du combat approchait, firent venir de Rouen le général Danican[111] pour le mettre à leur tête. On peut juger de la peur et des sentiments de la Convention par les défenseurs qu'elle convoqua autour d'elle: «À la tête de ces républicains, dit Réal dans son _Essai sur les journées de vendémiaire_, que l'on appela le _bataillon sacré des patriotes de 89_, et dans leurs rangs, on appelait ces vétérans de la Révolution qui en avaient fait les six campagnes, qui s'étaient battus sous les murs de la Bastille, qui avaient terrassé la tyrannie et qui s'armaient aujourd'hui pour défendre le même château qu'ils avaient foudroyé au 10 août. Là je retrouvai les restes précieux de ces vieux bataillons de Liégeois et de Belges, sous les ordres de leur ancien général Fyon.»
[Note 109: José _Marchena_ (1768-1821). Poursuivi en Espagne par l'Inquisition pour des écrits clandestins, il se réfugia en France, fut accueilli par Marat et collabora à l'_Ami du peuple_. De Marat il passa aux Girondins, en attendant de passer aux royalistes sous le Directoire. Ses écrits contre-révolutionnaires le firent expulser de France en 1797. En 1800, secrétaire de Moreau à l'armée du Rhin, il s'amusa à composer en latin un morceau érotique qu'il attribua à Pétrone. Un grand nombre de savants se laissèrent prendre à cette supercherie, qu'il renouvela du reste en 1806 à propos de Catulle. Il a traduit en espagnol les _Lettres persanes_ de Montesquieu, les _Contes_ de Voltaire et _la Nouvelle Héloïse_ de Rousseau.]
[Note 110: Charles-Jean-Dominique de _Lacretelle_, dit _le Jeune_ (1766-1855). Membre de l'Académie française, auteur de nombreuses publications historiques sur les _Guerres de Religion_, le _XVIIIe siècle_, la _Révolution_, le _Consulat_, l'_Empire_ et la _Restauration_. On lui doit en outre de très intéressants Mémoires, parus en 1842 sous ce titre: _Dix années d'épreuves pendant la Révolution_.]
[Note 111: Auguste _Danican_ (1763-1848). Après avoir servi contre les Vendéens en 1793 et 1794, et s'être fait battre en maintes rencontres, il fut destitué, pour être bientôt replacé et envoyé à Rouen. Après le 13 vendémiaire, il se réfugia en Angleterre, où il publia contre les hommes de la Révolution un très curieux écrit intitulé: _les Brigands démasqués_ (1796). À la chute de l'Empire, il rentra en France, mais n'ayant pu obtenir d'être réintégré dans les cadres de l'armée, il retourna à Londres et finit par se fixer dans le Holstein, où il termina obscurément ses jours au mois de décembre 1848.]
Réal finit ce dénombrement par cette apostrophe: «Ô toi par qui nous avons vaincu l'Europe avec un gouvernement sans gouvernants et des armées sans paye, génie de la liberté, tu veillais encore sur nous!» Ces fiers champions de la liberté vécurent trop de quelques jours; ils allèrent achever leurs hymnes à l'indépendance dans les bureaux de la police d'un tyran. Ce temps n'est aujourd'hui qu'un degré rompu sur lequel a passé la Révolution: que d'hommes ont parlé et agi avec énergie, se sont passionnés pour des faits dont on ne s'occupe plus! Les vivants recueillent le fruit des existences oubliées qui se sont consumées pour eux.
On touchait au renouvellement de la Convention; les assemblées primaires étaient convoquées: comités, clubs, sections, faisaient un tribouil effroyable.
La Convention, menacée par l'aversion générale, vit qu'il se fallait défendre: à Danican elle opposa Barras, nommé chef de la force armée de Paris et de l'intérieur. Ayant rencontré Bonaparte à Toulon, et remémoré de lui par madame de Beauharnais, Barras fut frappé du secours dont lui pourrait être un pareil homme: il se l'adjoignit pour commandant en second[112]. Le futur directeur, entretenant la Convention des journées de vendémiaire, déclara que c'était aux dispositions savantes et promptes de Bonaparte que l'on devait le salut de l'enceinte, autour de laquelle il avait distribué les postes avec beaucoup d'habileté. Napoléon foudroya les sections et dit: «J'ai mis mon cachet sur la France.» Attila avait dit: «Je suis le marteau de l'univers, _ego malleus orbis_.»
[Note 112: Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795).--Au 13 vendémiaire, Bonaparte est encore général de brigade; dix jours après, le 24 vendémiaire (16 octobre), il est général de division dans l'arme de l'artillerie; encore dix jours, et le 4 brumaire (26 octobre) il est général en chef de l'Armée de l'Intérieur. Il a vingt-six ans.]
Après le succès, Napoléon craignit de s'être rendu impopulaire, et il assura qu'il donnerait plusieurs années de sa vie pour effacer cette page de notre histoire.
Il existe un récit des journées de vendémiaire de la main de Napoléon: il s'efforce de prouver que ce furent les sections qui commencèrent le feu. Dans leur rencontre il put se figurer être encore à Toulon: le général Carteaux était à la tête d'une colonne sur le Pont-Neuf; une compagnie de Marseillais marchait sur Saint-Roch; les postes occupés par les gardes nationales furent successivement emportés. Réal, de la narration duquel je vous ai déjà entretenu, finit son exposition par ces niaiseries que croient ferme les Parisiens: c'est un blessé qui, traversant le salon des Victoires, reconnaît un drapeau qu'il a pris: «N'allons pas plus loin, dit-il d'une voix expirante, je veux mourir ici;» c'est la femme du général Dufraisse qui coupe sa chemise pour en faire des bandes; ce sont les deux filles de Durocher qui administrent le vinaigre et l'eau-de-vie. Réal attribue tout à Barras: flagornerie de réticence; elle prouve qu'en l'an IV Napoléon, vainqueur au profit d'un autre, n'était pas encore compté.
Il paraît que Bonaparte n'espérait pas tirer un grand avantage de sa victoire sur les sections, car il écrivait à Bourrienne: «Cherche un petit bien dans ta belle vallée de l'Yonne; je l'achèterai dès que j'aurai de l'argent; mais n'oublie pas que je ne veux pas de bien national[113].» Bonaparte s'est ravisé sous l'Empire: il a fait grand cas des biens nationaux.
[Note 113: _Mémoires de M. de Bourrienne_, tome I, p. 103.]
Ces émeutes de vendémiaire terminent l'époque des émeutes: elles ne se sont renouvelées qu'en 1830, pour mettre fin à la monarchie.
Quatre mois après les journées de vendémiaire[114], le 19 ventôse (9 mars) an IV, Bonaparte épousa Marie-Josèphe-Rose de Tascher. L'acte ne fait aucune mention de la veuve du comte de Beauharnais. Tallien et Barras sont témoins au contrat. Au mois de juin Bonaparte est appelé au généralat des troupes cantonnées dans les Alpes maritimes; Carnot réclame contre Barras l'honneur de cette nomination. On appelait le commandement de l'armée d'Italie _la dot de madame Beauharnais_. Napoléon, racontant à Sainte-Hélène, avec dédain, avoir cru s'allier à une grande dame, manquait de reconnaissance.
[Note 114: Plus exactement cinq mois.]
Napoléon entre en plein dans ses destinées: il avait eu besoin des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui; les événements l'avaient fait, il va faire les événements. Il a maintenant traversé ces malheurs auxquels sont condamnées les natures supérieures avant d'être reconnues, contraintes de s'humilier sous les médiocrités dont le patronage leur est nécessaire: le germe du plus haut palmier est d'abord abrité par l'Arabe sous un vase d'argile.
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Arrivé à Nice, au quartier général de l'armée d'Italie, Bonaparte trouve les soldats manquant de tout, nus, sans souliers, sans pain, sans discipline. Il avait vingt-huit ans; sous ses ordres Masséna commandait trente-six mille hommes. C'était l'an 1796. Il ouvre sa première campagne le 20 mars, date fameuse qui devait se graver plusieurs fois dans sa vie. Il bat Beaulieu à Montenotte[115]; deux jours après, à Millesimo[116], il sépare les deux armées autrichienne et sarde. À Ceva, à Mondovi[117], à Fossano, à Cherasco[118], les succès continuent; le génie de la guerre même est descendu. Cette proclamation fait entendre une voix nouvelle, comme les combats avaient annoncé un homme nouveau:
«Soldats! vous avez remporté, en quinze jours, six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous avez gagné des batailles sans canon, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert; grâces vous soient rendues, soldats!...
«Peuples d'Italie! l'armée française vient rompre vos chaînes; le peuple français est l'ami de tous les peuples. Nous n'en voulons qu'aux tyrans qui vous asservissent.»
[Note 115: Le 12 avril 1796.]
[Note 116: Le 14 avril.]
[Note 117: Le 22 avril.]
[Note 118: Le 25 avril.]
Dès le 15 mai la paix est conclue entre la République française et le roi de Sardaigne; la Savoie est cédée à la France avec Nice et Tende. Napoléon avance toujours, et il écrit à Carnot:
«Du quartier général, à Plaisance, 9 mai 1796.
«Nous avons enfin passé le Pô: la seconde campagne est commencée; Beaulieu est déconcerté; il calcule assez mal, et donne constamment dans les pièges qu'on lui tend. Peut-être voudra-t-il donner une bataille, car cet homme-là a l'audace de la fureur, et non celle du génie. Encore une victoire, et nous sommes maîtres de l'Italie. Dès l'instant que nous arrêterons nos mouvements, nous ferons habiller l'armée à neuf. Elle est toujours à faire peur; mais tout engraisse; le soldat ne mange que du pain de Gonesse, bonne viande et en quantité, etc. La discipline se rétablit tous les jours; mais il faut souvent fusiller, car il est des hommes intraitables qui ne peuvent se commander. Ce que nous avons pris à l'ennemi est incalculable. Plus vous m'enverrez d'hommes, plus je les nourrirai facilement. Je vous fais passer vingt tableaux des premiers maîtres, du Corrége et de Michel-Ange. Je vous dois des remercîments particuliers pour les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme. Je vous la recommande: elle est patriote sincère, et je l'aime à la folie. J'espère que les choses vont bien, pouvant vous envoyer une douzaine de millions à Paris; cela ne vous fera pas de mal pour l'armée du Rhin. Envoyez-moi quatre mille cavaliers démontés, je chercherai ici à les remonter. Je ne vous cache pas que, depuis la mort de Stengel, je n'ai plus un officier supérieur de cavalerie qui se batte. Je désirerais que vous me pussiez envoyer deux ou trois adjudants généraux qui aient du feu et une ferme résolution de ne jamais faire de savantes retraites.»
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C'est une des lettres remarquables de Napoléon. Quelle vivacité! quelle diversité de génie! Avec les intelligences du héros se trouve jetée pêle-mêle, dans la profusion triomphale des tableaux de Michel-Ange, une raillerie piquante contre un rival, à propos de ces adjudants généraux ayant _une ferme résolution de ne jamais faire de savantes retraites_. Le même jour Bonaparte écrivait au Directoire pour lui donner avis de la suspension d'armes accordée au duc de Parme et de l'envoi du _Saint Jérôme_ du Corrége. Le 11 mai, il annonce à Carnot le passage du pont de Lodi qui nous rend possesseurs de la Lombardie. S'il ne va pas tout de suite à Milan, c'est qu'il veut suivre Beaulieu et l'achever.--«Si j'enlève Mantoue, rien ne m'arrête plus pour pénétrer dans la Bavière; dans deux décades je puis être dans le coeur de l'Allemagne. Si les deux armées du Rhin entrent en campagne, je vous prie de me faire part de leur position. Il serait digne de la République d'aller signer le traité de paix des trois armées réunies dans le coeur de la Bavière et de l'Autriche étonnées.»
L'aigle ne marche pas, il vole, chargé des banderoles de victoires suspendues à son cou et à ses ailes.
Il se plaint de ce qu'on veut lui donner pour adjoint Kellermann: «Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l'Europe, et je crois qu'un mauvais général vaut mieux que deux bons.»
Le 1er juin 1796 les Autrichiens sont entièrement expulsés d'Italie, et nos avant-postes éclairent les monts de l'Allemagne: «Nos grenadiers et nos carabiniers», écrit Bonaparte au Directoire, «jouent et rient avec la mort. Rien n'égale leur intrépidité, si ce n'est la gaieté avec laquelle ils font les marches les plus forcées. Vous croiriez qu'arrivés au bivouac ils doivent au moins dormir; pas du tout: chacun fait son conte ou son plan d'opération du lendemain, et souvent on en voit qui rencontrent très juste. L'autre jour je voyais défiler une demi-brigade; un chasseur s'approcha de mon cheval: Général, me dit-il, il faut faire cela.--Malheureux, lui dis-je, veux-tu bien te taire! Il disparaît à l'instant; je l'ai fait en vain chercher: c'était justement ce que j'avais ordonné que l'on fît.»
Les soldats gradèrent leur commandant: à Lodi[119] ils le firent caporal, à Castiglione[120] sergent.
[Note 119: Le 10 mai 1796.]
[Note 120: Le 5 août 1796.]
Le 15 de novembre on débouche sur Arcole: le jeune général passe le pont qui l'a rendu fameux; dix mille hommes restent sur la place. «C'était un chant de l'_Iliade_!» s'écriait Bonaparte au seul souvenir de cette action.
En Allemagne, Moreau accomplissait la célèbre retraite[121] que Napoléon appelait une _retraite de sergent_. Celui-ci se préparait à dire à son rival, en battant l'archiduc Charles:
Je suivrai d'assez près votre illustre retraite Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète.
[Note 121: Septembre-octobre 1796. Les généraux de division Reynier, Desaix, Gouvion-Saint-Cyr, et le général Dessoles, chef de l'état-major, partagent avec Moreau l'honneur de cette admirable retraite.]
Le 14 janvier 1797, les hostilités se renouèrent par la bataille de Rivoli. Deux combats contre Wurmser, à Saint-Georges et à la Favorite, entraînent pour l'ennemi la perte de cinq mille tués et de vingt mille prisonniers; le demeurant se barricade dans Mantoue; la ville bloquée capitule[122]; Wurmser, avec les douze mille hommes qui lui restent, se rend.
[Note 122: Le 2 février 1797.]
Bientôt la Marche d'Ancône est envahie; plus tard le traité de Tolentino[123] nous livre des perles, des diamants, des manuscrits précieux, la _Transfiguration_, le _Laocoon_, l'_Apollon du Belvédère_, et termine cette suite d'opérations par lesquelles en moins d'un an quatre armées autrichiennes ont été détruites, la haute Italie soumise et le Tyrol entamé; on n'a pas le temps de se reconnaître: l'éclair et le coup partent à la fois.
[Note 123: Le 19 février.]
L'archiduc Charles, accouru pour défendre l'Autriche antérieure avec une nouvelle armée, est forcé au passage du Tagliamento[124]; Gradisca tombe[125]; Trieste est pris[126]; les préliminaires de la paix entre la France et l'Autriche sont signés à Léoben[127].
[Note 124: Le 16 mars.]
[Note 125: Forteresse importante, contiguë au Frioul; elle est emportée de vive force, le 19 mars, par le général Bernadotte, soutenu du général Sérurier.]
[Note 126: Le 24 mars.]
[Note 127: Le 15 avril.]
Venise, formée au milieu de la chute de l'empire romain, trahie et troublée, nous avait ouvert ses lagunes et ses palais; une révolution s'accomplit le 31 mai 1797 dans Gênes sa rivale: la République ligurienne prend naissance. Bonaparte aurait été bien étonné si, du milieu de ses conquêtes, il eût pu voir qu'il s'emparait de Venise pour l'Autriche, des Légations pour Rome, de Naples pour les Bourbons, de Gênes pour le Piémont, de l'Espagne pour l'Angleterre, de la Westphalie pour la Prusse, de la Pologne pour la Russie, semblable à ces soldats qui, dans le sac d'une ville, se gorgent d'un butin qu'ils sont obligés de jeter, faute de le pouvoir emporter, tandis qu'au même moment ils perdent leur patrie.
Le 9 juillet, la République cisalpine[128] proclame son existence. Dans la correspondance de Bonaparte on voit courir la navette à travers la chaîne des révolutions attachées à la nôtre: comme Mahomet avec le glaive et le Coran, nous allions l'épée dans une main, les droits de l'homme dans l'autre.
[Note 128: Elle était formée de la Lombardie autrichienne, du Bergamasque, du Bressan, du Crémasque et d'autres contrées de l'État de Venise, de Mantoue, du Modénais, de Massa et Carrara, du Bolonais, du Ferrarais et de la Romagne.]
Dans l'ensemble de ses mouvements généraux, Bonaparte ne laisse échapper aucun détail: tantôt il craint que les _vieillards_ des grands peintres de Venise, de Bologne, de Milan, ne soient bien mouillés en passant le Mont-Cenis; tantôt il est inquiet qu'un manuscrit sur papyrus de la bibliothèque ambrosienne ne soit perdu; il prie le ministre de l'intérieur de lui apprendre s'il est arrivé à la Bibliothèque nationale. Il donne au Directoire exécutif son opinion sur ses généraux:
«Berthier: talents, activité, courage, caractère, tout pour lui.
«Augereau: beaucoup de caractère, de courage, de fermeté, d'activité; est aimé du soldat, heureux dans ses opérations.
«Masséna: actif, infatigable, a de l'audace, du coup d'oeil et de la promptitude à se décider.
«Sérurier: se bat en soldat, ne prend rien sur lui; ferme; n'a pas assez bonne opinion de ses troupes; est malade.
«Despinois: mou, sans activité, sans audace, n'a pas l'état de la guerre, n'est pas aimé du soldat, ne se bat pas à sa tête; a d'ailleurs de la hauteur, de l'esprit et des principes politiques sains; bon à commander dans l'intérieur.
«Sauret: bon, très bon soldat, pas assez éclairé pour être général; peu heureux.
«Abbatucci: pas bon à commander cinquante hommes, etc., etc.»
Bonaparte écrit au chef des Maïnottes: «Les Français estiment le petit, mais brave peuple qui, seul de l'ancienne Grèce, a conservé sa vertu, les dignes descendants de Sparte, auxquels il n'a manqué pour être aussi renommés que leurs ancêtres que de se trouver sur un plus vaste théâtre.» Il instruit l'autorité de la prise de possession de Corfou: «L'île de Corcyre», remarque-t-il, «était, selon Homère, la patrie de la princesse Nausicaa.» Il envoie le traité de paix conclu avec Venise. «Notre marine y gagnera quatre ou cinq vaisseaux de guerre, trois ou quatre frégates, plus trois ou quatre millions de cordages.--Qu'on me fasse passer des matelots français ou corses, mande-t-il; je prendrai ceux de Mantoue et de Guarda.--Un million pour Toulon, que je vous ai annoncé, part demain; deux millions, etc., formeront la somme de cinq millions que l'armée d'Italie aura fournie depuis la nouvelle campagne.--J'ai chargé ... de se rendre à Sion pour chercher à ouvrir une négociation avec le Valais.--J'ai envoyé un excellent ingénieur pour savoir ce que coûterait cette route à établir (le Simplon) ... J'ai chargé le même ingénieur de voir ce qu'il faudrait pour faire sauter le rocher dans lequel s'enfuit le Rhône, et par là rendre possible l'exploitation des bois du Valais et de la Savoie.» Il donne avis qu'il fait partir de Trieste un chargement de blé et d'aciers pour Gênes. Il fait présent au pacha de Scutari de quatre caisses de fusils, comme une marque de son amitié. Il ordonne de renvoyer de Milan quelques hommes suspects et d'en arrêter quelques autres. Il écrit au citoyen Grogniard, ordonnateur de la marine à Toulon: «Je ne suis pas votre juge, mais si vous étiez sous mes ordres, je vous mettrais aux arrêts pour avoir obtempéré à une réquisition ridicule.» Une note remise au ministre du pape dit: «Le pape pensera peut-être qu'il est digne de sa sagesse, de la plus sainte des religions, de faire une bulle ou mandement qui ordonne aux prêtres obéissance au gouvernement.»